CABINET DU MINISTRE
Au Préfet de l'Hérault.
Monsieur le Préfet, M. Camboulas, ex-conventionnel, qui a résidé successivement dans les départements de l'Aveyron, de l'Hérault et du Puy-de-Dôme, et que le défaut de ressource décide à retourner à Montpellier, où il espère s'en procurer plus facilement, vient de recevoir de M. votre collègue du Puy-de-Dôme un passeport pour le chef-lieu de votre département. L'article 7 de la loi du 12 février (?) 1816 a été reconnue non applicable à cet individu, d'après les rapports comparés de M. le Maire de Montpellier et de M. le Préfet de police do Paris, dans le ressort de l'administration desquels le sieur Camboulas avait résidé pendant les cent jours d'usurpation. Quoique son dénuement lui ôte d'ailleurs toute importance, vous sentirez, monsieur, qu'il est du nombre des hommes que l'autorité ne doit jamais perdre de vue, surtout dans les circonstances présentes. Les rapports dont il a été l'objet jusqu'à présent ne lui ont pas été défavorables. — Je ne le recommande pas moins à votre vigilance accoutumée. Vous le ferez surveiller et voudrez bien me faire connaître, s'il y avait lieu, les résultats de cette surveillance de précaution. — J'ai fait observer à M. le Préfet du Puy-de- Dôme qu'il aurait dû, peut-être, insinuer au sieur Camboulas de ne point reparaître à Montpellier dans un pareil moment. Si, ce que je ne présume point, sa présence pouvait avoir, en effet, de graves inconvénients, vous me feriez, à cet égard, monsieur, telles observations qui vous paraîtraient convenables, et je ne manquerais pas d'y avoir égard.
Jusques-là, votre vigilance me rassure.
Montpellier, le 27 juin 1817.
A Son Excellence le Ministre de la Police générale.
Monseigneur,
Monsieur le Préfet du Puy-de-Dôme m'avait annoncé l'arrivée de l'ex-conventionnel Camboulas, que Votre Excellence me dit aussi, par sa lettre du 17 de ce mois, devoir se retirer à Montpellier, afin de trouver plus facilement des moyens d'existence. Cet homme est arrivé, il y a peu de jours, et loge chez un prêtre marié, ancien maître de pension. Je ne crois point que sa présence puisse avoir de graves inconvénients ; s'il en existait, ils ne viendraient point de son influence, mais de l'horreur qu'il inspirerait et qui pourrait porter le peuple à quelque excès coupable; mais rien ne peut faire prévoir ce malheur.
Cet homme sera surveillé. S'il arrivait quelque chose de particulier à son sujet, j'aurais l'honneur de vous en instruire aussitôt.
Je suis, avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Le Maréchal de Camp, Préfet de FHérault,
A. de Floirac.
Rodez, 6 juillet 1817.
A Son Excellence, le Ministre de l'Intérieur, Pair de France.
Monseigneur,
J'ai eu l'honneur de donner à Votre Excellence des renseignements sur le sieur Camboulas, ex-conventionnel votant. Il avait quitté vers le mois d'avril Espalion, en annonçant qu'il allait à Paris où ses amis l'appelaient, et que bientôt sa position deviendrait brillante. M. Camboulas s'arrêta néanmoins à Clermont, où, je sais, il était encore il n'y a pas quinze jours, et probablement il a été retenu par le défaut de moyens pour continuer sa route, soit par l'attente de quelques circonstances favorables.
En cet état de choses, le sieur Annat, percepteur d'Esteing, arrondissement d'Espalion, vient de me demander, pour se rendre à Paris, un congé de trois mois que je lui ai accordé, d'après l'avis du Sous- Préfet et du Receveur particulier. Le sieur Annat est un excellent comptable, fort à son aise, et toujours en avance. Ces circonstances l'ont constamment maintenu dans sa perception, malgré la mauvaise opinion qu'il a manifestée, notamment pendant les Cent Jours. Il est particulièrement lié avec le sieur Camboulas, auquel il a longtemps donné asile. Je ne doute pas que le congé qu'il demande n'ait pour but de faire le voyage de Paris avec l'ex-conventionnel son ami, qu'il prendra sans doute en passant à Clermont. Probablement encore, ce dernier ne pouvant voyager sans le secours du percepteur, lui aura offert en échange son crédit.
J'avais chargé le Sous-Préfet d'Espalion de demander à Annat quels motifs l'attiraient à Paris. Il fut assez embarrassé et répondit enfin qu'il avait cinquante louis à dépenser et qu'il ne voulait pas mourir sans voir Paris.
Quoiqu'il en soit, j'ai cru devoir informer Votre Excellence de ces détails, afin qu'elle puisse, si elle le juge à propos, faire surveiller les deux hommes dont il s'agit. Je ferai connaître à Votre Excellence le jour précis du départ d'Annat.
Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Le Préfet de l'Aveyron, Baron Mukac.
Lettre de Camboulas à M. Tailhand
A propos de la nouvelle édition de l'Histoire philosophique
Le hazard m'a mis en main, mon cher patron, un prospectus d'une nouvelle édition de Y Histoire Philosophique et Politique. Les éditeurs annoncent qu'elle sera imprimée sur des Manuscrits autographes que l'auteur a légués par son testament à la commune de S1 Gêniez.
Cette anonce n'est pas exacte. M. Raynal n'a laissé qu'un seul manuscrit, des Mémoires sur les quatre régences d'Affrique. M. Bertrand de Marseille ancien directeur de la Compagnie du Levant lui en avait fourni les matériaux. Il avait supprimé lui-même en 1790 son Histoire de la révocation de redit de Nantes. Cet ouvrage, supérieur sous tous les rapports à l'Histoire Philosophique, ses principes, ses opinions furent sacrifiés à Mrs Malouet, Cazalès et autres qui l'assiégeaient continuellement pour Uopposer aux libéraux ; ils n'en obtinrent qu'un acte qui a été trop public pour sa gloire, sa Lettre à l'Assemblée nationale.
Il n'a existé à ma connaissance aucun manuscrit de l'Histoire Philosophique depuis l'édition de Genève. Mrs Garât ancien ministre de la justice, Corlange, chef de la correspondance à la Banque de France, Richard libraire, rue de Laharpe et Louis Monneron qui ont été dépositaires de ses papiers ou consultés sur la nouvelle édition qu'il préparait peuvent attester ce fait. Mrs Morellet et Stoupe ses amis de confiance sont morts.
Ces prétendus manuscrits n'offrent que quatre volumes in-4° brochés, édition de Genève, auxquels il avait fait quelques additions sur des feuilles rapportées ; elles ne sont point nombreuses ni étendues, toutes sont de sa main. J'y ai réuni un Mémoire assés étendu qui devait être substitué à un article sur l'Inde que M. Morellet m'avait désigné comme défectueux. M" de Moracin et Louis Monneron y avaient concouru : Ce travail fut jugé bon et exact par M. Morellet.
M. Raynal avait fait un testament en 1787. Il disposait de sa fortune; ses manuscrits n'y étaient pas compris. Mon père fut longtemps dépositaire de ses dispositions ; il les retira de ses mains en 1790 ; elles furent supprimées. Ses héritiers naturels, du nombre desquels j'étais, ont recueilli sa succession avec ses prétendus manuscrits. J'étais absent de Paris pendant l'hyver de l'an 4 : Corlange chés lequel il mourut à Chaillot m'annonça sa mort. A mon retour les scellés furent levés en
ma présence ; Mrs Pons et Dubruel y assistèrent en qualité de procureurs fondés des autres co-héritiers. Ses effets réunis chés Corlange furent vendus à l'hôtel de Bouillon.
Deux volumes de YHistoire Philosophique étaient chés M Stoupe ; M Garât avait les deux autres. Un nommé Raynal ancien bénédictin était dépositaire des Mémoires sur l'Affrique. Je réunis letout ; et du consentement de mes collègues j'en fis moi-même le dépôt chés M Stoupe chés qui ils ont été longtems.
Mrs Buisson, Agasse et un des Mrs Didot me firent quelques offres pour les avoir à leur disposition. Jaloux de les conserver, excité par M. Stoupe qui craignait pour la mémoire de son ami une affaire de
librairie, j'en offris 10.000 ; je fus refusé. D'autres soins, d'autres
intérêts me captivèrent pendant quelques années.
Instruit de la mort de M. Stoupe, convaincu que cet ouvrage ne pourrait fixer l'attention qu'autant qu'une main habile et exercée, qu'un grand talent, embrassant le plan de l'auteur, traceraient le tableau des grands changemens survenus dans le système politique et commercial du globe, je renonçai à ma première idée, cette entreprise me parut plus que difficile. Mais pénétré d'un respect vraiment religieux pour la mémoire de Raynal, je voulus soustraire son ouvrage à l'avidité typographique, je voulus prévenir l'abus qu'on pouvait faire de ce grand nom. J'en fis moi-même, du consentement d'une seule branche de la famille (il en existe deux autres), un dépôt volontaire à la mairie de S1 Gêniez. L'ordre que j'adressai à M Richard héritier et successeur de M. Stoupe, son beaupère, la remise que je lui fis du reçu de ce dernier l'attestent.
M le maire connaissait mes intentions, il les approuva. Ce dépôt ne devait jamais sortir des archives de la commune. Il n'avait pas le droit d'en disposer.
Mon but est manqué. Un nom justement célèbre, honorable par d'importans ouvrages, M Jay un des rédacteurs de la Minerve offre cependant une grande garantie au public et surtout aux amis de la Liberté. J'ai vu avec peine que son concours à cette entreprise se bornât à une simple notice biographique,
Faites de ma lettre tel usage que vous voudrez. Mais au nom de Dieu point de procès, point de querelles littéraires. Je tiens fortement à mon obscurité, à ma nullité. Conservés-moi vos soins auprès des avoués : je suis glorieux de vous devoir cette existence, j'en serai toujours reconnaissant. Les vrais amis de la liberté, ceux qui s'intéressent aux opprimés partagent ce sentiment avec moi.
S. Camboulas.
Lettre de Gamboulas
A M. GARAT, ANCIEN MINISTRE DE LA JUSTICE Sur le même sujet.
Monsieur.
J"ai pris avec vous l'engagement lorsque vous m'avés remis les deux volumes de Y Histoire Philosophique dont vous êtiés dépositaire, de ne pas en disposer sans vôtre concours, celui de M" Stoupe et Morellet. Nous étions tous convaincus qu'une affaire de librairie, en dénaturant cet ouvrage, compromettrait la célébrité de son auteur.
Il est resté dans mes mains, ainsi que les Mémoires sur CAffrique jusques à ce que des événements m'ont forcé de m'expatrier. Fidèle à ma promesse, constant dans mes vues, incertain sur ma destinée, je les ai déposés à la mairie de ma commune ; cette démarche me parut une garantie suffisante, elle a été inutille. Le maire de S1 Gêniez en a disposé.
Nôtre ami commun M Tâilhand vôtre ancien collègue, à la sollicitude duquel je dois une existence honorable, m'en a instruit. Je vous déclare que je suis étranger à l'édition qui se prépare. Un testament supposé qui n'a jamais existé, vous le savés, a mis en circulation YHisloire Philosophique ; j'ignore ce que sont devenus les mémoires.
Je devais cette explication au seul ami qui survit à l'abbé Raynal ; je vous la devais encore sous le rapport des bontés que vous avés eues pour moi.
Lises, je vous prie, avec quelque intérêt l'expression de mon erftime et de mon dévouement.
S. Camboulas.
Biom, 3 Xb™ 1820.