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Les révolutions d'Italie

La première chose qu’un peuple perd avec l’indépendance et la liberté, c’est son histoire. Je m’en suis convaincu, dès que j’ai commencé à m’occuper de l’histoii'e d’Italie; je n’ai trouvé aucun ouvrage moderne qui ait pu me guider dans ce labyrinthe.

Quelques écrivains altéraient volontairement les faits, pour forger de nouveaux titres à l’oppression. D’autres appliquaient à l’Italie les vues qu’ils avaient puisées dans l’école des historiens anglais ou allemands ; et ces opinions étrangères, transportées à des objets de nature si différente, ne servaient qu’à augmenter la confusion dans laquelle ils m’apparaissaient. La servitude présente et la liberté à peine entrevue de loin cachaient encore la vérité.

Longtemps je restai perdu dans ce dédale. Pour essayer d’en sortir, je parcourus l’Italie. Les monuments d’architecture religieuse et politique, les vieilles fresques commencèrent à m’ouvrir les yeux. Les murailles m’éblouirent; il me sembla toucher la \ie réelle de l’Ilalie au moyen âge.

De retour en France, je pris plus tard, pour sujet de

mon enseignement, les choses que j’avais vues de mes yeux. Les phases principales de l’Italie depuis la chute de l’empire romain firent la matière de mon cours, au Collège de France, pendant plusieurs années.

Après avoir ainsi disposé les masses principales de mon sujet, je crus pouvoir commencer d’écrire. Mais dès que je voulus réunir ces parties, je m’aperçus que le lien n’existait pas entre elles. Le corps de l’histoire générale m’échappait, quelque effort que je fisse pour le saisir. Je trouvais des municipalités, des républiques, des seigneuries, et point d’ensemble. C’était un fil qui se rompait à chaque pas. Il ne s’agissait pas seulement de raconter le passé; il fallait découvrir le principe vital et le nœud des affaires d'Italie.

Je pris alors une autre voie; et laissant de côté tous les ouvrages modernes , je me décidai à entrer plus profondément dans l’étude unique des chroniqueurs lombards, vénitiens, florentins, pisans, etc... jusqu’à ce que j’eusse trouvé le fil que je cherchais ; car je ne mettais pas en doute qu’il existât. Je dévorai ainsi, avec une curiosité insatiable, l’immense recueil de Muratori et ses Antiquités, bien décidé à ne pas avancer un seul principe historique, à moins que je ne l’eusse vu sortir avec évidence, du témoignage universel de ces historiens ingénus.

C’est seulement après cette lente préparation que je mis la main à mon ouvrage. Je venais de me convaincre que c’est à l’origine même du moyen âge que se trouve le nœud des choses modernes. J’avais vu, dans l’enthousiasme des chroniqueurs, un instinct précoce de restauration antique animer les Italiens encore barbares. Ce même esprit leur était commun à to'us. C’était donc

l ame de leur histoire, ou du moins le point vital auquel il fallait s’attacher. On pouvait y voir l’esprit de la nation comme en germe.

Je suivis cette première lueur; elle m’éclaira pour . faire les premiers pas. Je compris dès loi's ce que c’était que le parti de l’empire; quelle était la fascination de l’antiquité et son rayonnement lointain au milieu même de la barbarie; pourquoi les républiques victorieuses étaient restées volontairement vassales. A cette observation, je joignis l’analyse du caractère historique de la papauté; je vis comment l’Italie en avait pris le tempérament, d’où venait l’esprit de cosmopolitisme dans l’enceinte d’étroites municipalités.

Les événements commençaient à se débrouiller; ils s’enchaînaient entre eux. Une certaine forme générale se dessinait déjà au milieu du chaos de tant de petits États semblables et divers, aux prises les uns avec les autres.

Dès lors, je pus rendre l’aison des anomalies étranges, propres à l’Italie, qui semblaient des monstres dans l’histoire; par exemple, pourquoi le droit n’a pu se fonder, pourquoi l’invasion est restée le fait permanent.

A la place du libéralisme que l’on attribuait aux républiques du moyen âge, je retrouvai la terreur comme principe continu de gouvernement.

Les arts qui paraissaient ne se rattacher par aucun lien à la constitution réelle de l’Italie, s’y rattachèrent étroitement, aussi bien que la poésie et la philosophie.

Ce qui m’était apparu comme un corps mutilé, un pêle-mêle de membres épars, sans raison d’être, sans relations entre eux, m’apparut comme un ensemble dont la vie latente se dévoilait d’elle-même.

Si l’on pouvait pei inettre cette ambition à un homme qui s’est épris longtemps de son sujet, je dirais que j’eus alors, pour récompense, le sentiment d'avoir aidé en quelque chose, un peuple asservi, à retrouver son histoire; premier degré de son affranchissement.

N’ayant pu suivre aucun livre récent, j’ai dû tout puiser dans les sources ; il en résulte que j’aurais doublé le nombre de ces pages, si j’y avais joint une faible partie des extraits originaux et des pièces de tous genres que j’ai rassemblés avant d’écrire. Je ne crois pas être aveugle en disant qu’aucune matière n’est plus neuve encore et plus féconde.

De nos jours, les princ'pes de l’histoire d’Angleterre ont été, il est vrai, l’objet de recherches profondes ; les esprits les plus éminents se sont tournés de ce côté.

11 ne serait pas bon néanmoins que toute l’attention se concentrât sur ce sujet. Car, s’il a été à propos de montrer comment un peuple s’est élevé à la liberté, il n’est pas, j’imagine, moins nécessaire de considérer comment un autre l’a perdue.

L’histoire d’Angleterre ne présente qu’une seule analogie avec celle des peuples latins ; la révolution politique rapproche, un moment, ces deux mondes; mais, dans tout le reste, la religion les sépare; différence immense sur laquelle on ferme trop aisément les yeux.

Au contraire, I histoire d’Italie, par la communauté de religion, semble renfermer le fond môme de l’histoire des peuples latins.

En entrant dans l’époque contemporaine, on trouvera des chapitres écrits plusieurs années avant les événements auxquels nous avons assisté. Ces événements ont été décrits à l’avance, avec une exactitude dont

quelques personnes ont bien voulu s’étonner. Elles avaient peine à croire que l’on pûl voir, à distance, dans riiistoirc, certaines choses avant leur accomplissement. Rien pourtant n’est plus simple et plus fréquent dans le monde. Une première vérité, si petite qu’elle soit, en a toujours fait jaillir mille autres.

E. QÜINET.

Pâle-Campagne, 27 seplcmbre 1857.

UE U PREMIÈRE EDITIOM

Puris, 16 juillet 1848.

La partie de cet ouvrage que je livre au public était imprimée avant la révolution de Février. 11 était alors aisé d’être prophète; tout le monde voyait que le divorce établi entre la haute bourgeoisie et le peuple conduisait la France à une révolution. Je croyais du moins avoir le temps d’achever l’impression de ce volume; le tocsin du 24 Février m’a mterrompu à la fin du chapitre sur la Guerre sociale.

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liMKODUCTlOiN

Paris, 20 lévrier 18

Quiconque veut ajipiciidre coniiueiil une iialion chrétienne peut inoiirir et renaître plusieurs Ibis, qu’il regarde du côté de l’Italie : c’est le vase brisé que le prophète jette sur le chemin des peuples modernes.

Ceux qui, eu sondant leurs reins, commencent à découvrir chez eux quelques secrètes plaies, verront ici leur histoire ; car l’Italie porte en soi toutes les blessures. Les maux (pie nous souffrons, elle les a épuisés; les (piestions qui nous agitent, elle les a traversées ; révolutions politiques et sociales, guerres de classes, combats séculaires des bourgeois et des ouvriers, proscriptions du peuple par la noblesse, de la noblesse par le peuple, des riches par les pauvres, des pauvres par les riches, invasions de l’étranger, dynasties imposc'es, tour à tour icnversées et rétablies.

Lorsque les hommes du Nord veulent porter à la France le dernier coup, ils nous montrent fatalement enchaînés aux destinées de la race romane, et de l’Italie en particulier. Aussi n’est-ce pas un odieux plaisir de l’intelligence que je me donne en mesurant les lois de la chute d’un peuple contemporain. Scs plaies sont nos plaies. Il ne peut achever de renaître ou de mourir, ipic nous ne nous sentions nous-mêmes, ou revivre de sa vio ou mourir de sa mort.

tV.

INTUODlJd’lUN.

Aillant ritalic romaine avait le génie pratique, autant l’Italie motlenie a le génie idéal. Les événements qui ont marqué son empire sur le monde ne sont pas des conquêtes, des entreprises extérieures; ils se sont passés dans les esprits, sans se réaliser dans les actions. Ce que je voudrais raconter, ce ne sont pas tant les agitations de petites communes que le mouvement non interrompu de l’àme italienne. Dans aucun pays on ne vit si fréquemment la vie générale s’arrêter, se glacer, la patrie disparaitre, et à sa place surgir quelques grands individus qui semblent hériter de l’existence d’un monde détruit. Quand je rencontrerai de tels hommes, je m’attacherai moins à leurs (euvres qu’à la disposition intéiienre où ils étaient en les créant. ,)c montrerai dans le fond de leur cœur le travail continu d’une nation qui se cherche, (le que je me propose d’écrire, c’est l’Iiistoire de l’àine d’un peuple.

L’Italie chrétienne est à la fois une chose morte et une chose vivante; son histoire est un tout achevé, à la manière de colle d’une nation antique; en sorte que l’on peut suivre chez elle toutes les formes do l’existence moderne, comme si ses révolutions étaient d’aujourd'hui, tous les progrès du dépérissement social, comme si elle avait depuis longtemps disparu du monde.

Quand on voit, dans les histoires de l’antiquité, une nation décliner et disparaître, il semble que ce soient là des exemples et des sj-mptômes qui ne soient pas faits pour nous toucher, que la bonne et la mauvaise fortune, la grandeur et la décadence aient tout un antre visage, dans le monde pa’ien et dans le monde chrétien, tant la différence des époques, des croyances, des idées met d’intervalle entre eux. Mais ici tout se passe près de nous; la maladie de ce grand corps, étendu sur notre seuil depuis les Al|)es jusqu’à la Calabre, nous avertit qu’il s’agit d’un des nôtres. C’est, pour ainsi dire, un de nos membres que nous voyons se dessécher riepuis trois siècles. C’est sur nous-mêmes cpic nous éludions ici les lois de la vie et de la mort sociale dans le monde chrélieii ; et les choses se lieiinenl, en cllel, de d près, Jpie pcul-êire j’eusse

INTHOItUCTlO.N.

lô

élc (lécounigc avant d’avoir achevé ma làclic, si le sépulcre ne se remuait anjuurd'hui dans le travail de la résurrection.

Piiris, 23 août 1848.

L’Italie encore une lois a tenté pour renaître de s’appuyer sur la papauté, oubliant encore une fois que les morts ensevelissent leurs morts et ne les ressuscitent pas. La ])apaulé, comme toujours, a livré la nationalité, et il lui est impossible, sans s’alx>lir elle-même, de faire autrement. Le vieux roseau a percé la main qui s'y est appuyée; l’Ilalie est de nouveau retombée dans l’abîme. Cette expérience, toujours la même, tentée après mille autres, sera-t-elle enfin comprise? ou les peuples au delà des Alpes auront-ils des yeux pour ne point voir?

Osons dire la vérité. 11 ne s'agit pas seulement d’ affranchir l’Italie, mais bien de faire ce qui n’a jamais existé un seul jour; créer une Italie, voilà le problème. Pour le résoudre, deux conditions sont d’abord nécessaii-es ; abolir le domaine temjwrel et chasser l’étranger. Ces deux faits sont solidaires l’un de l’autre; et il est insensé d’espérer que le second s’accomplisse jamais, si l’on ne SC décide à consentir au premier; car la raison se refuse à concevoir comment l'Italie peut être affranchie de l’étranger en gardant à Home, pour souverain, le pape, c’est-à-dire l’éternel Étranger, (jui, s’il est quelque chose, est la négation même de l’idée de patrie. Vous voulez guérir un hles.séen péril de mort; ne lui laissez pas du moins ce fer saci é dans la plaie.

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