‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 2 sur 97 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

CHAPJTRE IREMIKR.

CONSTITUTION DE LITAUE BARBAIIE.

Fin itii monde antique. I/Ilalie esclave. Ses Itcvointions sont des Restaurations. Pourquoi elle a une destinée unique entre les peuples chrétiens? Qui empêche la nation de se luriuer? Reiiuissjincc barbare.

Le jour où finit le monde romain fut celui où Cassiodore écrivit ces lignes dans les fastes consulaires :

« Dans cette année, le roi des Goths Théodoric, am)elé a par les vœux de tous, envahit Rome ; il traita le sénat a avec douceur et fit des largesses au peuple. »

Tant que les Barbares n’occupaient que les campagnes et les villes, on pouvait dire que la cité romaine vivait encore au moins dans les esprits. Mais à ce moment l’àme romaine court au devant du joug; par cet assentiment donné à l’invasion, la société s’abandonne dans son der-

IS ('.ONSTITITIO.N DK I/ITAUK BAUDARK.

nier refuge. Elle ahdi(|ne pour toujours; vaincu jusque dans le cœur, l’Etat romain confesse sa propre mort.

Au nom de cette société qui se livre, Cassiodore rédige pour les rois goths les formules par lesquelles Rome commandait au monde; il lègue aux Barbares le testament politique du monde païen. Il leur apprend les paroles auxquelles la terre a coutume d’obéir ; après quoi le dernier des personnages antiques se relire dans le fond d’un monastère. Ce sénateur-moine est placé ainsi sur la limite de deux mondes. Figure à deux visages, d’une main il forme la Rome des Césars, de l’autre il ouvre la Rome des papes.

La nation italienne semble entrer avec lui dans le cloître, tant le silence devient profond sur elle. Pendant des siècles, un peuple entier s’évanouit sans laisser de traces. Dans le reste de l’Euro|)c, on entend souples pieds des envahisseurs le murmure d’une société envahie. Sous les Mérovingiens, je sens un reste de Gaule; l’Espagne crie sous les Vandales; l’Italie se tait sous les Ilérules, sous les Goths, sous les Lombards, comme sous les Francs; les derniers Barbares sont acceptés comme des alliés qui apportent enfin la paix à une terre épuisée de batailles. Un monde d’esclaves met son industrie à se faire oublier et à s’en.sevelir vivants*; ils ont une langue et ils ne parlent pas; ils ont un droit, ils ne le revendiquent pas. A la place du monde romain surgit l’église solitaire, au milieu d’un cimetière immense dont les villes antiques ruinées forment les tombes. Du sommet de cette église, le pape regarde autour de lui, et il s’écrie épouvanté : « Toute la terre est

‘ Provinciales Romani usque ad niliiliim redacli siint. (Agnclli.) Dans les chartes du dixième et du onzième siècles, les noms des officiers, des juges impériaux et des témoins des actes, sont prescpic Ions germaniques. — Miii-ainri, Antiq Hat., I. IV.

CONSTinniON liK i;iTAÜK HAIIHAP.K. I‘.i

(Inns la solitnd(\ ui aoUhuUue vacat lerrn\ » Le promici peupif* qui doit ronnîtn’ osl celui qui s’enracine le plus profondément dans la mort.

Dès le commencement, il est visible que l’ilalic aura une destinée unique dans le monde moderne. Elle est conquise comme les autres. Mais ses conquérants ne peuvent saisir rautorité, et la force victorieuse ne crée pas de droits pour eu.\. Ils ne recueillent que servitude; ils ne font qu’ajouter le servage des vainqueurs au servage d(’s vaincus, en sorte que l’ancienne nationalité périt sans que la nouvelle puisse se fonder. Pendant que la Gaule, renouvelée par ses envahisseurs mêmes, s’appelle France, la Bretagne Angleterre, l’Ibérie Espagne, il n’y a plus ^ d’Italie; et ce qui reste ne peut s’appeler ni Gothie ni Lombardie. Ses \naîtres nouveaux ne parviennent pas même à lui donner un nom; elle souffre de tous les maux des invasions, sans qu’ils soient rachetés par la création d’aucune force nouvelle. Dès ({u’un centre d’autorité nationale commence à paraître, ou une tête de peuple à se former, un homme fait un signe du milieu des ruines de Rome. A ce signe l’étranger, ou Pépin, ou Charlemagne, descend des Alpes et rejette les vainqueurs et les vaincus dans le même néant. Au lieu d’enter une nation nouvelle sur le tronc tle l’ancienne, il coupe l’arhre par le pied. Partout ailleurs, en Europe, vous trouvez, dans une hiérarchie vivante, des serfs, des vassaux, puis au-dessus des uns et des autres, le maître en qui se résume la loi, l’autorité, la nationalité. En Italie, vous voyez une nation tout entière vassale, dans laquelle ne se rencontre personne qui possède la souveraineté; peuple vraiment décapité, qui à travers mille mouvements désordonnés se relève et

' riri'jrnirc !.

2U CO.NSTITl/nON l»K MTALII-] BAUBAHK.

so cherche lui-mème, sans pouvoir se Irouvcr, dans toute riiistoire du moyen âge.

On accuse les papes Grégoire, Zacharie, Léon, Ktienne, Adrien, d’avoir moniré aux étrangers le chemin de l’Italie, en appelant satis relâche les rois francs contre les Lombards. Le dommage fut plus grand : ils empêchèrent la nation de naître en faisant avorter l’Italie. Pour que celle-ci produisît une nation, il aurait fallu l’une de ces trois choses : ou que la population indigène s’alTranchît elle-même de ses conquérants, ou que les Lombards pussent durer et for’iner une nouvelle tête de peuple, ou, ceux-ci renversés, que (îharlemagnc et ses Francs se fussent assis en Italie, et eussent occupé leurs places. Or aucune de ces choses ne s’accomplit. Les Italiens furent esclaves ; les Goths et les Lombards le furent comme eux. De l’autre cêté des Alpes, les Francs régnèrent sur les uns et sur les autres. Personne ne possédant la souveraineté, ce fut un vide que rien ne combla ; une terre dèpo.ssédée d’elle-même ne put enfanter un peuple indépendant; et ainsi fut étouffée avant de naître la nationalité que l’Italie portait dans ses flancs. Je soupçonne meme qu’en appelant l’étranger, la papauté ne heurta pas trop violemment les instincts de la population indigène; car je ne trouve, à cet égard, presque aucune trace de plainte chez les contemporains. Les Lombards furent arrachés de l’Italie sans qu’elle sentît le déchirement; ils n’avaient pas su prendre racine L

Les Barbares (]ui avaient passé les Alpes avaient beaucoup de petites vertus; la haute ambition leur manqua. Ils ne surent ni prendre l’Italie par son faible, la supersti-

* Deux cenls ans .après, un clironiqneur de race lombarde pleure sur leur < linle. — Ex inlimo corde dueens siispiria. {Heremperli epitome.) Je trouve aussi i|uelqucs mots dans Maivccius, au coinnienccnienl du quinzième siècle

CONSTITUTION UE I/ITAUE lUItltAliE.

lion de l’anliquilé, ni frapper les esprits par quelque cliose d’extraordinaire. Ils furent sages, économes, prudents; mais la grandeur apparente ou réelle avait seule des chances auprès des imaginations italiennes. Ni les Goths ni les Lombards n’eurent la hardiesse de se donner pour les successeurs légitimes de l’empire romain, et cela les perdit; ils montrèrent des princes modestes, tempérants, qui n’exercèrent jamais aucun prestige. Le premier homme qui eut l’audace de s'appeler César eut toujours bon marché de ces rois débonnaires. Ce qui restait de l’ancien monde ne put résister à cette fascination. Charlemagne n’eut qu’à se dire l’héritier de l’empire, toute l’Italie fut à ses pieds; il n’eut guère plus de peine à la soumettre que Napoléon la France, en revenant de l'île d’Elhe. Dès qu’il descendit des Alpes, tout le vieux monde crut revoir César sortir de l’île des morts.

Privée de la conscience de son droit comme de celle de. sa force, on voit d’avance sur ([uelle base incertaine s’élève la fortune de ritalie moderne, et par là s’explique clairement ce que l’on découvre de chancelant dans son histoire. 11 n’est pas un moment où vous ne sentiez ce bel éditice branler, comme s’il n’avait point de fondements. Les autres peuples se développent, ils grandissent; et dans cette lente croissance, la force, la confiance s’augmentent avec le temps; au lieu que le trait particulier de l’Italie, c’est la crainte que ce monde brillant ne s'écroule subitement à chaque instant de sa durée. Dans les époques les mieux assises en apparence, ce sentiment remplit l’àme des chroniqueurs*. Rien de plus saisissant que cette ter-

' Il perciiù tiil cilla lu quasi iiiorla. (Ditio Coinpup:ui.) — Onde lui la Icmcr l'orlc dcl giudicio d'idiliu. (G’ov. Villani, p. 906.) — E più non i“ scnui pensiero di p:randc ammii'azionc corne il iiosiro commune spesso non fiiddo in gravi pcricoli <11 siio disl'acimenlü. (Malien Villani, p. 286.) —

±> CONSTITUTION UK I.TrALlK lURHARK.

mir qui se mêle à leurs récits; ils s’étonnent que le fanlèine éclatant dure encore; ils ne comprennent [>üs d’où vient le péril ; mais ils sentent, dès le premier pas, que le terrain est ruiné, que l’Italie chancelle; ils s’interrompent, au milieu des fêtes d’une civilisation précoce, pour jeter des cris et sonner le beffroi d’alarme.

Celui qui veut avoir le spectacle de la renaissance dans la mort doit regarder l’éclosion des républiques italiennes,dès qu’elles se montrent, elles réclament leurs franchises comme de vieilles coutumes. I.a liberté, chez elle, ne tient en rien de l’innovation. Ce n’est point, dans leur opinion, une conquête ; c’est le maintien de ce qu’elles ont toujours possédé. Ces jeunes républiques, à peine sorties du berceau, invoquent l’antiquité, non l’avenir Ce qu’elles veulent, c’est l’ancien droit de ces époques obscures, comprises entre les temps barbares et les temps modernes, sorte de crépuscule qui échappe à l’histoire, bon vieux temps du marquis Hugues ‘, qui déjà forme pour elles une sorte d’âge d’or; en un mot, elles se lèvent la tête tournée vers le passé. Cette révolution communale, qui partout ailleurs en Europe s’appelle aiïrancbissement, innovation, s’appelle en Italie restauration, coutumes*; et rien ne marque mieux le caractère catholique que cette dépendance volontaire, cette complaisance sous le joug de l’histoire, au milieu même de la colère des révolutions.

Le premier germe de renaissance sociale apparaît sur la mer. Amalfi, Lise, Naples forment des communautés libres quand le reste de l’Europe e.st courbé sur la glèbe.

Post mortem Frédéric! et ante, seinper Lombardia in malo statu fuit. {Chrotiica Astensia, Ventura.) — Non diù slabit stolida Florentia Florum.

' Nisi quoinodo fuit consuetudo tempore Ugonis ninrchionis. (Muratori, Atiliq. ital., t. IV.)

* Bnna" rniiçiiHiidines. (Miiralori, Antiq. ital., t. IV.)

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CONSTITUTION DK I.’HAI IK RvlÜt.MlK. ‘2:.

Au milieu des tempêtes italiennes, itolimie tempeste', l’Alcyou a bâti son nid sur les flots. Ces heureuses communes luienl, sur leurs barques, l’ombre du donjon impérial ; même dans les plus dures années du moyen âge, elles respirent en pleine mer, quelque chose de la liberté du monde naissant ; elles labourent au loin de leurs proues leurs fertiles sillons, sans craindre la corvée ni la dîme. 11 n’y a point de serfs sur la glèbe de l'Océan.

Une de ces républiques trouve même le secret de ne toucher par aucun point la terre vassale ; cette ville s’élève sur les flots où nulle invasion ne peut l’atteindre. Dans cette situation unique, Venise contracte un tempérament unique, et son histoire est la confirmation vivante de nos principes. Comme l’étranger n’a pas mis le pied sur elle, et qu’elle s’est toujours appartenu, jamais elle n’a douté de sa propre souveraineté nationale; seule, elle n’a été vassale ni de l’Empire, ni de l’Eglise; seule, elle ne sera ni guelfe, ni gibeline; jamais empereur allemand n’osera lui demander le serment de fidélité, même lorsqu’il l’exigera de toutes les autres. Les Barbares ne l’ayant pas soumise, sa noble.sse n’a pas le caractère d'une race conquérante qui pèse sur une race asservie; elle ne renferme pas dans la cité deux peuples ennemis. De là, aucune guerre civile, à Venise, quand le reste de l’Italie est déchiré. Appuyée sur .son droit, ne relevant que d’ellemême, elle offre une solidité qui a manqué à toutes les antres; née la première, elle est la dernière à mourir.

Sans établir nul concert entre elles, ces républiques parcourent à peu près les mêmes phases ; à travers tons les genres de destruction, une ébauche de constitution municipale survit, empreinte du sceau antique qn’au-

‘ Mattpo Villiini.

>2i C0.\STlTUT10iN !).•; i.’JTALlK HAIÎÜAKK.

iMiiK* main moderne n’esl oapalile d'aljolir. Ce point vi- \ant, ce débris détiguré de ranliquitc, ce grossier limon devient la ])remière ébauche de ritalie moderne. Les anciens litres, consuls, sénateurs, reparaissent avec des attributions toutes dilTérenles, comme les réminiscences confuses d’une existence antérieure’. Sans réflexion, sans conscience, les populations, entourées à la bâte d'une cloison d’épines, sont déjà rejetées dans un fragment du moule brisé de ranti(|uitc.

A peine nées, elles engagent la lutte avec les barons du voisinage, dont les noms étrangers marquent assez l’origine. Les bourgeois italiens* assiègent les donjons germaniques et les rasent; ils amènent dans leurs murs la noblesse, qu’ils obligent d’habiter avec eux. Ces châtelains apportent leurs habitudes de domination dans l’enceinle des petites communes et s’y trouvent à l’étroit. La guerre s’éternise entre deux races, non plus en rase campagne, mais sur la place publique*. A|)rès ce premier effort, la petite république naissante aperçoit au milieu de ses murs le monument de son esclavage : c’est le cluUeau de l’Empereur, la demeure du maître absent. Ici le cœur commence à manquer. Si l’on va ju.squ’à renverser le donjon* du souverain étranger, ce sera pour le relever un peu plus loin, hors des murs, à la porte du faubourg. Triste liberté qui n’ose s’avouer que dans l’enceinte des murailles. La ville sera aux citoyens, la terre à l’Empereur. La cité sera libre et l’Italie esclave ; partage

* Kn 1124, il y av.iit douze consuls à Berg.tnie, soixante à I.ucqucs. (Jluratori, Antiq. if al., t. IV.)

- Jacobus iLiIvccius, aiiiio 1 191. Muralori, Antiq. ilal., t. V, p. 054.

'• Tune privatis æ.lilnis lucres adjcctæ sont. (Muralori, Antiq. ital.)

^ V. les chartes de Crémone et de Manloue en 1114, 1 116 Concessinius l'liam eis, ul exlrà mni'os civilalis eortini, deinceps palaliiim et hospitiuni no^li'uin halicainiis.

LK SAINT EMI’IRK ROMAIN.

(|iii se fait de lui-même à celte première époque des révolutions italiennes.

CH.APITRE II.

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