‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 24 sur 97 · PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE

luplés de la terre; ne cherchez pas dans la Thébaïde de l’amour chrétien le Tibur d’Horace.

Quand la société catholique semblait ('iicore un refuge assuré, Pétrarque donne le premier l’exemple de cette inquiétude intérieure qui, de ce moment, ne fera plus que s’accroître. 11 ne peut s’arrêter, se fixer nulle paiT; comme un malade, il s’agite sans cesse. En religion il n’appartient à aucun ordre, en politique, à aucun parti. Il est jeté hors de toutes les voies connues; par une révolution subite, l’homme se trouve seul dans l’humanité et son génie s’exalte de son isolement même.

Que cherchait-il dans ses voyages en France, en Allemagne, en Italie? Il n’en sait rien; ce pèlerin ne va audevant d’aucun autel. L’angoisse morale que l’auteur de René a appelée le vngue dans les passions commence surtout avec Pétrarque. Las d’errer, il s’enferme pendant dix ans dans les rochers de Vaucluse. Vous diriez d’un anachorète des premiers temps de l’Eglise; il en porte le costume, il en a l’abstinence; il vient à la source de la Sorgue se laver des souillures contagieuses de la cour d’Avignon. Un paysan, Ramon Monet, et sa vieille femme, sont les seuls compagnons de sa solitude; il j)artage leur pain noir. C’est là, dans celle vie d’expiation, de renoncement, que le génie de Pétrarque prend sa véritable forme. Chacune de ses victoires sur ses sens ’ éclate dans un poème macéré; celte poésie dans laquelle s’exhale le plus pur parfum de l’âme humaine, au moyen âge, lui est donnée en récompense de l’héroïsme intérieur ; dans ce pur séjour, il a vraiment vécu pour rimmortelle gloire. Comment les écrivains de nos jours ont-ils pu tout renverser, au point de chercher au contraire l’explication de

' np. conteni|)lii niiiiuli vel spprcliim.

134 UNE RÉVOLUTION MOIULE.

son génie dans ses heures de souillure? he moyen âge ne s’y était pas trompé ' ; à l’accent de sainteté dans l’amour, il avait reconnu l’écho d’une vie réparée et lavée dans la source de Vaucluse.

Cet ermite étrange murmure des canzone passionnées, au lieu de litanies et de prières. Il arrête des jours entiers ses yeux sur les nuages ; il ne voit plus dans les deux la cité catholique, mais seulement les fantômes de son cœur. r:et anachorète, successeur de saint Jérôme et des Pères (lu désert, sorti de la pieuse enceinte du passé, idolâtre de ses rêves, est le précurseur de Saint-Preux à Meillerie, de René, de Werther, de (diild-Harold. G’est lui qui fraye le sentier à tous ces solitaires; le temps venu, ils le suivront en s’engageant, chacun plus avant, dans une Vaucluse de plus en plus séparée du monde et du Dieu des ancêtres. Dans l’isolement de Pétrarque, vous sentez encore le voisinage de l’Eglise et de l’ancienne société; le retour sera possible dès que le poète le voudra. Après lui, la poésie qu’il a créée prendra un caractère plus sombre, à mesure que le retour vers le passé deviendra plus impossible. Dans ce sentier de l’isolement, Saint-Preux conduit à Werther et à René. Le sentier lui-même disparaissant, l’un et l’autre touchent à Child-Harold, dont le pèlerinage désespéTé s’accomplit dans le vide.

Je trouve dans Pétrarque quelque chose de plus grand que ses poèmes; c’est le sentiment contagieux qui s est révélé par cette grande âme et qui s’est formé de toutes les harmonies du moyen âge. Car il n’a pas été seulement un écrivain à la manière des modernes. Il est devenu un personnage de légende, dans la tradition du cœur humain ; il représente, dans sa vie, la passion qu’il a

* Michel Anjjc. — Voyez sa ilisserlalion /e;j<»wsnr Pétrarque. '

PKTRAROliK.

chantée. Sous ses sonnets, je dislin^fue les é|)o<|ues diverses d’une longue vie intérieure, où la réalité .saigne encore. C’est d’abord une poésie brillante, radieuse comme le matin du jour d’avril où il a rencontré Laure, l'uis l’accent devient poignant; j'enlends le cri de l’àme blessée : il faut fuir, il faut partir. Après les impressions austères de la solitude de Vaucluse, apparaissent les souvenirs des voyages en France, en Flandre, en Allemagne, et toujours l'image adorée, jusque sous les mélèzes de la forêt des Ardcuines. Du milieu de ces chants de langueur éclate à l’improviste un hymne politique, un cri de guerre, un appel à l’Italie. Puis, comme si cette voix s’apaisait sous sa propre harmonie, l’âme se montre plus subjuguée que jamais.

Dans ses angoisses, on ne surprend nulle part le poète à maudire ou envier le mariage de Laure ; et c’est encore ici un des traits les plus frappants de la société féodale. L’époux n’inspire point de jalousie; l’idée que le bonheur eût pu être légitime ici-bas, n’entre jamais dans le cœur des hommes du moyen âge. Sur cette terre maudite, ils croient ’ à l’amour, non au bonheur.

Peu après, la passion de Pétrarque devient une œuvre d’art. Après l'avoir combattue, il la cultive; il s’effraye de la paix de son cœur; il le ranime; il l’excite par ces vers subtils qui autrefois servaient à l’apaiser C’est là une .seconde époque dans sa poésie.

Je crois en sentir une troisième après la mort de Laure, en 1548. L’imagination du poète, qui s’égarait dans le vide de ses pensées subtiles, est soudain ramenée au vrai, 11 suit Laure dans le ciel chrétien qu’il avait oublié; il la

* In tanta solitudiiie nullo prorsus ad incendium accurrenle (lesperatiiis urebar .. llinc ilia vulgaria jitveniliuiit laboriiin tneornin caiitira. [De Reb. Familiarib. Epist., p. R92.)

15G UNE BÉVOUUTION MüUALE.

retrouve non plus impassible comme Beatrix de Dante, mais plus vivante qu elle n’avait jamais été sur terre. Le poëme de la vie intérieure s’acliève ))ar un hymne à la Madone italienne. L’hisfoire qui avait commencé dans l’église de Sainte-Claire se termine dans l’Kglise invisible; la société des cimes, impossible sur la terre, se consomme an haut des cieux. Cela rappelle les tombeau.v du moyen âge, dans lesquels est représentée toute la destinée humaine, vie, mort, résurrection, l.e mort, couché sur son lit de parade, est entouré de pleureuses de marbre, plus haut, il reparaît debout dans l'éternité.

l/originalité de Bctrarque est d’avoir senti le premier que chaque instant de notre vie contient en .soi la substance d’un poëme, et qu’il n’est point d heure si vide qu'elle ne renferme une immortalité. Jamais homme de l'antiquité n’eût entrepris de montrer à nu son âme cà chaque moment de sa carrière terrestre; on saisissait l’àme humaine dans quelque moment d’éclat et, pour ainsi dire, dans une attitude solennelle. Le reste était abandonne à la prose. Sur ce principe est fondée la poésie lyri(|ue de l’antiquité.

Dans l’idéalisme chrétien, l’àme éveillée àl’inlini’ne se rendort plus; anoblie par le Christ, elle se mesure à son im|)iession, non plus à la grandeur des choses. Cha- (|ue moment renferme en soi un monde, et le temps est plus précieux depuis l’Kvangile, parce que sous chaque instant est cachée l’éternité. Pétrarque exprime dans toute son effervescence mysti(|ue ce nouvel âge de puberté du cœur humain. Il saisit dans ses rapides poèmes une heure, un moment fugitif; il l’arrête, il lui fait rendre un écho immortel. Des fleurs cueillies dans un jardin, un voile que le vent emporte, un nuage qui pa.sse, cela n’esl lieu; mais ce rien enferme un univeis ; et de génération

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on génération, les âmes altérées, penchées sur la source de Vaucluse, so nourriront de cette ombre, de ce leurre, sans l’épuiser jamais.

Pétrarque est retombé sous la même t’aseinalion que Dante; il croit comme lui (|ue l’empire romain n’est pas mort, que des paroles i)rùlantes peuvent le relever du sépulcre. Il écrit à Charles IV les mêmes choses que Dante avait écrites à Henri VII. Peut-être son idéal politique est plutôt la ré|)ul)li(jue des Scipions que le règne de Justinien ; du reste, à mesure qu’il découvre les manuscrits antiques, son illusion, va croissant, ha société moderne n’est rien encore qu’un fantôme illégitime qui va s’évanouir au réveil de la Rome des t^ésars. V’oilà pourquoi il compose, il écrit jour et nuit, dans la langue latine, la seule (|ue parlera l’avenir. Le jour venu de la restauration sociale, ses œuvres en seront l’organe ofliciel. L’antiquité, dont le Dante portait si aisément le joug, est devenue une science pesante, qui accable le génie de Pétrarque: toujours elle s’interpose entre son siècle et lui. Au milieu du chaos de ses œuvres latines, la ligure de Laure donne seule l’impression véritable de la réalité. C’est une personne vivante debout sur un monceau de ruines romaines.

Au fond de l’illusion de ces grands cœurs, il y avait . néanmoins quelque chose de très-réel; ils sentaient que l’Italie était parvenue <à une époque où ses destinées devaient se décider, qu’il fallait la réveiller par un prodige, sinon la voir s’assoupir de ce sommeil de néant qui dès lors a été s’appesantissant jusqu’à nos jours. Ils ont compris le danger de leur pays, ils ont jeté le cri d’alarme; vrais prophètes, ils ont vu que tout un peuple était en péril de mort avant d’avoir vécu, que le froid gagnait les membres, et ils ont appelé au secours toutes les pui.s-

ins i:nk itKvoLm'ioN mokale. r'ÉTHAiion:.

snncp's (lu ciel et de la terre; mais nul n’a répondu/ A verlissement aux peuples qui se bouchent les oreilles quand la vérité commence a être dure à entendre.

Un jour, pourtant, Pétrarque reçoit une grande nouvelle. Le miracle annoncé par tant de voix est accompli. Rome vient de renaître; le peuple enseveli s’est retrouvé comme un manuscrit sorti de la poussière. Qui pourrait en douter? Les courriers se succèdent; à la voix tte Rienzi, le Capitole, le sénat, les armées de Scipioii se sont relevé's de terre.

Avec une chevaleresque imprudence, Pétrarque embrasse sur-^e-champ cette conspiration où l’érudition est de moitié. Les lettres qu’il écrit sans relâche au tribun marquent la sincérité de son enthousiasme et ses alternatives d’espoir et d’abattement. Bientôt il veut aider la conspiration de ses poésies; il envoie en toute hâte au tribun une églogue où les bergers, en paissant leurs troupeaux, saluent l’alTranchissement du monde. Indigné contre le saint-siège, qui ose arrêter les courriers de la république romaine, il le châtie dans une proclamation. Enfin, comment résister plus longtemps à son impatience? Il part, il se rapproche du tribun. Sur le chemin de Gênes, le bruit public lui apporte les premiers signes de la chute de Rienzi ; « J’ai été frappé d’un coup de foudre, écrit-il « aussitôt. Je n’ai rien à ajouter; je reconnais le destin de « la patrie. De quelque côté que je me tourne, je ne vois « que des raisons de j)leurer. »

Une si dure leçon de la réalité ne le corrigera pas. il continuera d’écrire et de penser pour une postérité de théâtre que tout dément autour de lui. Fidèle jusqu’au dernier jour au rêve de Rienzi, il le continue dans ses lrait(!S et ses poèmes latins; son siècle entier est son complice. -

L’AHT POU II L ART. ROCCACE.

Comme il est en dehors de toute réalité possible, ses sentiments très-vifs ne heurtent les passions d’aucun parti. Le premier, il s’élève à l’amour pur et platonique de l’Italie. Les factions le choisissent pour arbitre. Il sert de médiateur entre le pape et l’empereur, entre Gènes et Venise. Sur les marches du Capitole, il est sacré roi de la renaissance, et il l’était, en effet. Au milieu de tant de princes et de partis qui se disputaient ce coin de terre, Pétrarque était le vrai représentant de la société italienne. Dans un temps où tout reproduisait l’antiquité, il ramena, pour un moment, la royauté de ces anciens poètes, qui régissaient, sous le sceptre d’ivoire, les villes et les sociétés naissantes.

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