CHAPITRE VIII
UNE ltÉVOLlT:0:f MORALE. l'ÉTRARQUE.
Los partis |)uliti(pics épuisés. Rclruilc de l’Êjfliseà Aviffiion. L'âge de puberté du eœur humain. Pétrarque marque l'unité du génie <les modcrttes. Pourquoi sa passion est devenue une légende? Accord de l’amour de Pétrarque et de l’idéal du moyen âge. Du vague dans les passions au qiinlorziènic siècle. L’homme pour la première fois séparé de l’Église et des partis politiques, se trouve seul dans l’humanité. Pétrarque précurseur de. I ,1. Rousseau Nouvelle poétique. Les premiers poêles italiens Ibnt l’olTice des prophètes, hléal platonique de la nationalité italienne. Le roi de la renaissance.
Les papes quittent Rome pour Avignon. Dans eetle captivité de Babylone, la papnnié, séparée du monde ro-
CNK HKVUUJTlüN MOllALt.
main, perdait la moitié de sa grandeur, La chrétienté était accoutumée à la voir sur ce grand théâtre de ruines, où rimagiiialion allait la chercher encore. Errante dans les rues d’Avignon, où était son prestige? Pour que sa voix eût toute sa puissance, il fallait l’écho de la ville éternelle. Descendue de son piédestal, tout le monde compta en un moment les plaies que le temps lui avait laites. (]e fut un cri général de réformes; un peu plus tard, le prestige tombant toujours prépara le schisme. La guerre civile entre dans la papauté; on voit deux papes se jeter mutuellement l’anathème. Dés ce moment, le .saintsiège est sur une pente qui ne peut s’arrêter qu’à la réformation de Luther. Supposez que i'élrarque soit un des familiers de la papauté, qu’il la voie à toute heure : nui n’en connaîtra mieux que lui la faiblesse, il mêlera sa voix à celle des précurseurs de la Réforme qui dénoncent la grande Babylone, Veufer des vivants, la courtisane effrontée. Mais il ne la prendra pas pour le sujet de ses poëmes; il ne l’aime ni ne la hait assez pour cela ; son mépris pour ce qu’il appelle la maison des larves, la sentine de tous les crimes, touche déjà à l’indilïérence. Voilà une des sources de Dante qui lui sont fertnées; la papauté loin de Rome a perdu jusqu’à la poésie de ses vices.
La politique inspirera-t-elle l'étrarque mieux que la religion déclinante? Mais comment, né dans l’exil, réfugié en Provence, se passionnerait-il pour les partis (jui divisent l’Ralie? Son berceau a été promené de lieu en lieu, d’Arezzo à Lise, à Bologne; déjà cosmopolite, que lui font les Guelfes ou les Gibelins, les blancs ou les noirs? Elevé loin des passions des guerres civiles, il n’en connaît pas le langage.
D’ailleurs, sous les mêmes noms, les factions ne sont déjà plus ce qu’elles étaient au temps de la Comédie di-
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ville. Klles ont été si souvent infidèles à leurs drapeaux ! Ces noms ne cachent plus un syslème, mais seulement un liérilage de haine. Dégoûtés de leurs chimères, les Italiens se retirent de la lutte; ils cessent dé combattre de leurs personnes pour des partis qui ne cachent qu’un simulacre; ils contient à des mercenaires le soin de soutenir des passions apparentes; et les condottieri, avec leurs bandes soldées, se livrent entre eux des combats fictifs pour de prétendus systèmes qui n’existent plus nulle part. Puisque l’Italie elle-même se retire de la mêlée, que ferait le poète nouveau au milieu de ces masques? Il faut chercher ailleurs la vie. Dante a épuisé la colère, les passions que renfermaient les vieux partis; il ne reste que le froid combat des ombres après le combat des vivants.
Effacez de la Comédie divine la politique et la religion, quelle source d’inspiration gardera l’Italie? I/amour. C’est aussi la seule qui subsiste tout entière dans le génie de Pétrarque. Continuateur des troubadours, il sert do médiateur non-seulement entre les classes, mais entre 4es peuples et les génies étrangers. Il semble que dans son gfand compatriote, Dante, le moyen âge n’ait vu que le génie de la haine, au lieu que personne n’a résiste au jong que Pétrarque commence de porter avant de l’imposer aux autres. Toute l’Europe se soumet aux rhythmes de cet Orphée féodal qui a[»privoise le moyen âge. Sa voix ardente et douce, pénétrant à travers les murailles, les frontières, commence à fondre comme une cire les dures antipathies d’origines et de races; sa passion est contagieuse, comme si l’âme de Laure avait été partagée entre le Nord et le Midi. Shakspeare, Camoëns, Ronsard, font alliance dans la poésie de Pétrarque. Il marque mieux que personne, dans l’amour, l’unité du génie des modernes.
ÜNK lŒVOl.UïlON MORALE.
Tout ce qu’il y avait de pur dans la flamme des troubadours, il le conserve intacl; et c’est à ce foyer qu’il allume le cœur de l’Europe. De ces chants de la Provence, de ce monde si éclatant et si passionné, de tant de châtelaines célébrées sur tant de rbjlhmes divers, de ces tristesses, de ces espérances, de ces transports de joie et de douleurs, rien n’est destiné à une immortalité éclatante; du moins les érudits seuls retrouveront les traces de cette société harmonieuse. Mais un poète, plus heureux, plus puissant que tous ceux qui ont brillé dans ces cbâteaux ruinés, deviendra l’écho de ce mélodieux passé; son nom tiendra lieu de tous les autres; il marchera escorté de ces fantômes qui ont été ses précurseurs, et il héritera de Pâme de toute une société morte.
Ce])endant l’accord n’est pas si complet qu’il n’y ait de vives différences entre les troubadours et Pétrarque. Ils ont plus de caprices; le rire se mêle chez eux aux larmes. Fantasques et mobiles, leurs sentiments tiennent de ceux de l’enfant. Pétrarque n’a pas besoin de mystère comme eux ; il met l’univers dans sa confidence. Sa pensée a moins d’élan, mais en revanche combien elle est plus prolonde! C’est un platonicien qui fouille perpétuellement dans son cœur, pour se repaître du même souvenir. Où trouver la rêverie, que l’on dit particulière au génie du Nord, si on ne la reconnaît dans ces vers limpides et azurés, qui semblent naître d’eux-mêmes sous le ciel d’Italie? La nature n’inspire aux troubadours qu’un sentiment de sérénité et d’allégresse; ils ne l’ont vue qu’aux premiers jours de mai dans le verger féodal. Vous, retrouvez dans Pétrarque les grands paysages de la Toscane, la plage, au bord de la mer, la vallée déserte, le rocher de Vaucluse, le nuage immobile, et, à l’extrémité de l’horizon, l’image adorée sous un pin d’Italie. Plus la nalure est sereine.
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plus l’inquiélude dft l’ànie se trahit dans le miroir éternellement calme de ces lieux.
Deux choses expliquent pourquoi la passion de Pétrarque est devenue la légende de l’amour au moyen âge. Jamais âme chrétienne ne s’était montrée si volontairement ' subjuguée par une créature mortelle. Pour la première fois, un grand homme enferme avec éclat sa pensée dans un objet qui n’est pas Dieu. La passion de Dante avait été dominée par la politique, celle d’Abeilard par la science. Ici l’amour règne seul et sans partage ; il ne.se cache plus sous un idéal de théologie, de philosophie ou de patrie. 11 remplit seul le vide que laisse dans le cœur tout un monde social qui disparaît.' Laure occupe la place de l’Église défaillante ou souillée.
D’ailleurs le moyen âge se reconnaissait tout entier dans la légende de Pétrarque, et c’est là sa grandeur. Quand des hommes de nos jours ont voulu s’expliquer les .sentiments de Pétrarque par ceux des romans modernes, ils ne se sont pas aperçus qu’ils vieillissaient de cinq siècles son génie et son temps. Ils se sont demandé si un amour sans espoir était réellement possible, si Pétrarque n’eût pas été mieux inspiré par le bonheur qu’il ne l’a été par la douleur. Ils n’ont pas vu que la macération dans l’amour était précisément, au contraire, la puissance réelle du poète, la condition de son immortalité, la marque de son alliance avec tout ce qui l’entourait, avec l’idéal ascétique qui était au fond de chaque chose, et jusque dans les pierres des cathédrales. Un monde qui poursuit une espérance qu’il sait ne pouvoir atteindre ni embrasser sur terre, c’est l’âme du moyen âge ; c’est aussi le génie de Pétrarque, et par où ils sont l’un et l’autre d’intelligence. L’Italie en particulier était amoureuse d’une Laure qu’elle désespérait de posséder
jamais; je veux dire la beauté dans le réel, la vérité dans les instiliilions humaines, l’union des cœurs, le mariage des factions, des conditions diverses, la fraternité promise par le christianisme, la joie, la félicité, ou seulement la paix, toutes choses ajouinées par delà la mort. Chaque homme était fiancé de cœur à un idéal qu’il savait inacces- .sible. Le sacrifice, la douleur, la malédiction des sens, l’anathème de toute joie temporelle, c’était la passion du monde, celle qui respire dans les peintures comme dans le fond des lois. Si Pétrarque eût atteinfici-bas le terme de ses désirs, ou seulement s’il n’eût pas accepté le joug du sacrifice, s’il ne se fût élevé, dans un âge héroïque, à l’héroïsme du cœur, il n’eût jamais été, malgré son génie, le personnage de la légende de l’amour au moyen âge ; il eût été Horace, Uoccace, tout, excepté la voix et l’organe d’un monde condamné au crucifiement des sens.
Ce nom de Pétrarque a volé sur toutes les bouches, parce qu’il signifiait l’amour sans espérance ici-bas, la félicité achetée par le sacrifice, le divorce sur la terre, les fiançailles dans la mort, le mariage dans l’éternité, en un mot, la pensée de douleur qui s’exhale de chacune des relations humaines au moyen âge ; de tout cela se compose ce qu’il appelle son secret. Otez-lui ce caractère, faites de lui le personnage d’un roman de nos jours; laissez-lui les jalousies cuisantes, les imaginations effrénées, ou seulement l’espérance, il n’exprime j)lus rien qu’une fantaisie sans fond et sans écho. Pour loucher de vos doigts la vérité de ce qui précède, visitez Vaucluse, (’e désert stérile, ces antres, ces rochers minés qui se perdent dans la nue, cette nature âpre et sauvage, ce gliipissernent des oiseaux de proie, tout dans ces lieux parle de sacrifice, de renoncement intérienr aux v<i-