‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 26 sur 97 · L’ART POUR L'ART · texte numérisé non relu

L’ART POUR L'ART

lionnii, dans le voisinage d’Ispahan. Au moment où les deux religions se heurtent, les poêles du christianisme et de l’islamisme, sans le savoir, se rapprochent, se confondent dans les mêmes sentiments et presque dans le meme langage. Des deu.v cotés, alors que tout respire la guerre, s’élève un immense écho d'amour infini. Les derviches de Mahomet et les [)rclres du Christ se convient à embrasser la terre entière, tant chacun est certain de la victoire. Le jour où saint Bernard lance les peuples contre l’Asie est celui où il commente le canticpie des cantiques, pour célébrer les noces prochaines de l’Ciirope et de l’Asie.

Les ci'oisades échouées, quand il parut au contraire que ces deu.x religions, le christianisme et l’islamisme, ne pouvaient rien Tune sur l’autre, un immense désenchantement saisit la terre. 11 fallut descendre de l’orgueil lyritpje par lequel chacun avait célébré son triomphe. De l’amour divin, les cœurs retombèrent à l’amour humain; et Saadi lit en l’erse ce que Pétrarque faisait en Occident. L’un et l’autre oublièrent Allah et le Christ pour idolâtrer la créature.

La chute fut plus profonde de notre côté; car, enfin, l’ambition avait été plus entière, et c’est le christianisme qui avait dû céder. Plus le triomphe avait paru légitime et nécessaire sous la bannière de l’Evangile, plus il en avait coûté de lenoncer à la domination religieuse, qui se coid'ondait avec la foi elle-même. Le (dirist avait reculé devant .Mahomet, l’Evangile devant le Coran. Quelle nouvelle pour un croyant du treizième siècle! Les plus sincè* res reconnurent qu’il fallait commencer par réformer l’Europe avant de prétendre commander à l’Asie. Les autres accablèrent l’Eglise d’invectives. Pour la première fois, le moyen âge se vit tel qu’il était, sans j)restiges, sans miracles, sans avenir dans la voie où il était entré : il venait

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de se heurter contre le sépulcre. Au lieu d’occuper le paradis terrestre, il fallait, comme par le passé, rentrer dans l’enceinte de l’Europe, et s’enchaîner de nouveau à la glèbe paternelle. Depuis ce moment le moyen âge cesse de vivre dans l’e.vtase; il a senti sa limite, et il se relire; l’épée flamboyante de Mahomet l’a chassé de l’Eden.

L’échec était surtout irréparable pour l’Italie gmdfe. Vaincue plus que le reste de la chrétienté, c’est chez elle que devaient se montrer d’abord les suites de la défaite de l’Eglise. Après avoir senti le néant de cet empire universel que la papauté promettait à l’Italie, que restait-il à faire pour achever de le détruire? .S’en railler. L'homme qui, à la vue de ce monde détruit, de ces espérances tombées, au lieu de blasphémer se contentera de sourire, manjuera une époque nouvelle. Ce renverseur de songes est Boccace. C’est lui qui le premier initie le moyen âge non-seulement cà la prose, mais aux sentiments prosa'iques. Il dépouille cette société de son manteau d’emprunt; il la surprend au milieu de ses légendes et souffle sur tout cela une haleine de mort. Celle humanité fascinée, ce droit fantastique de l’Eglise, qui donne les couronnes et ne peut conquérir une tombe, disparaissent dans une ombre ridicule; c’est un Guelfe qui renverse le rêve des Guelfes. Comme Pétrarque ouvre le chemin aux rêveurs solitaires depuis Camoëns jusqu’à Rousseau, Boccace ouvre la voie au monde des railleurs, depuis Rabelais jus- (pi’à Voltaire.

L’Italie du treizième et du quatorzième siècle renfermait assurément le sujet d’un Don Quichotte italien. On a vu Dante, Pétrarque et tous les esprits élevés de leur temps, plongés dans une illusion semblable à celle du chevalier de la Manche. Comme lui, ils méprisent le présent, ou plutôt ils ne le voient pas; toujours ils croient

L’AUT UUH L’AHT.

rencontrer à chaque pas la société romaine, comme Don Ouichotte la clievalerie^i Pétrarque, clans un voyage à cheval, trouve sur son chemin une procession de femmes de la campagne de Rome qui vont en pèlerinage, il écrit aussitôt qu’il lui semble être dans la société des Cécilia Rletella, des Tullie^ des Lucrccc>j Assurément un écrivain railleur eût trouvé un grand sujet dans la peinture de l’illusion de toute une société, dans les aventures et les mécomptes d’un homme moderne qui se fût obstiné à faire revivre et à reconnaître la majesté romaine sous la figure de l’Empire tudesque ou de l’Italie gibeline. Vous croiric'z d’abord que ce sujet, qui est au fond du quatorzième siècle, saisira Boccace dans son envie de frapper par le ridicule la société du moyen âge. Il n’en va pas ainsi; car ce hardi railleur a trop d’enthousiasme encore pour le rôle que nous voulons lui donner; il ose frapper l’Eglise; mais la croyance de l’érudit, survivant chez lui à toutes les autres, il laisse debout le spectre du saint Empiye romain.

Sa vie n’oiïre plus rien des extases qui remplissent celles de Dante et de Pétrarcjue. A'é à Florence, quatre ans après Pétrarque, son père l’amène tout jeune à Paris; il ne venait pas entendre dans les écoles les discussions des scolastiques et des théologiens, mais il apprenait dans une maison de commerce florentine à sentir la vie dans ce qu’elle a de plus réel et de moins chimérique. Quelques années plus tard, on le trouve à la cour de Naples, fêté par le roi Robert et la reine Jeanne. Les impressions de ces deux époques, de la vie triviale d’un commerçant du quatorzième siècle et de cette royauté aventurière et fantasque, forment le fond de son coloris, et des souvenirs dans lesquels il puise incessamment; mélange d’histoires vulgaires et de couleurs royales; l'écho de Paris au moyen âge l’accompagne au bord du golfe de Naples.

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Dans un siècle où tout se brouille, rainitié iiiallt'iable„ chaque jour plus intime, do Boccace et de l’élrarqiie brille davantage; elle ne dure pas moins de quarante ans, avec un commerce continu de lettres, de messages, de bons offices. Je remarque que ces deux âmes se touchent non par ce qu’elles ont de créateur et d’inspiré, mais par le même instinct cosmopolite et la même religion de l’antiquité. Citoyens de la Rome des Scipions, ils se sentent inébranlablement unis loin des factions et des sectes dans cette patrie imaginaire. Pétrarque n’a lu que dans les dernières années de sa vie le Décaméron, qui avait paru vingt ans auparavant; et l’esprit indulgent de Roccace ne fut jamais offensé de l’oubli de celui qu’il appelle son maître. Tous deux, en vieillissant, se repentaient, l’un des larmes, l’autre du rire de sa jeunesse. Les remords de Boocace allaient même jusqu’à la terreur. Dans sa retraite de Certaldo, un moine lui annonce qu’il faut dire adieu aux livres et à la poésie, que sa mort est proche. Pétrarque essaye en vain de le rassurer; Boccace renonce à tout ; il prend le cilice, s’enferme dans un monastère, et ces deux hommes, si différents et si semblables, meurent presque en.seinble, à quelques mois d’intervalle. Après eux, les grandes amitiés des intelligences seront chaque jour plus rares. Un temps viendra pour l’Ilalie où tout esprit vivra et mourra seul. .

Jamais Boccace ne fût devenu le grand railleur du moyen âge, s’il n’eùt commencé par en partager l’exaltation. Les œuvres qui appartiennent à la première époque de sa vie, la Tliéseide, Filicopo, sont guindées sur le ton des chevaliers d’Arthus. Comme il était en dehors de sa nature, il n’a rien pu (jue créer des foimes et des moules |>our la pensée d’autrui en créant la stance, que rempliront Arioste, Tasse et Camoëns. Un sentiment vrai pour

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la fille du roi Hohert lui fait rencontrer dans Fiammelta le langage de la passion ; il est vrai que dans son âme, nourrie de l'antiquité, l’amour redevient antique et païen au milieu du monde chevaleresque. Fiammetta est de la famille de l'hedre et de Didon, non de celle de Beatrix et de Laure; les cendres païennes recommencent à brûler dans Turne antique, restaurée parBoccace.

L’exemple de Pétrarque dut lui montrer bientôt combien il était étranger à la poésie de l’amour chrétien; il change de manière. Entre les poèmes ambitieux de sa jeunesse et les œuvres érudites de son âge mûr, il s’accorde un moment de sérénité, de malice enfantine : il écrit le Décaméron, et ce moment de naturel lui vaut l’immortalité.

Le Décaméron n’est rien que l’accent de la joie expansive de l’homme qui vient d’échapper à la contrainte du moyen âge. Toutes les teireurs amassées par la religion commencent à se dissiper; les fantômes ont disparu; voici l’aube du monde moderne; le ciel et la terre recommencent à sourire; une ivresse de joie saisit les cœurs. Ce n’est pas sans raison que Boccace a fait de la description de la peste de 1348 rintroduclion et le prélude de ses frivoles récits. L’imagination en est si bien saisie, qu’un reste d’épouvante se mêle à tous ces rires bruyants; le tragique est caché sous la fêle, et la vipère rit sous le pied d’Eurydice. Cette légèreté effrénée au milieu de cette désolation, ces éclats de joie dans le grand cimetière, cette société qui n’a qu’un jour à vivre, et qui, dans cette villa, sous ces ombrages charmants (juc caresse riialcine de la peste, au lieu de songer aux glas funèbres de l’i'glise, aux menaces et aux promesses de la vie future, se fait de chaque lieure un plaisir, et n.-cueille tous ses souvenirs joyeux; (juelle poésie audacieuse et nouvelle! (|uel chan-

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gement dans le cœur de riionime! et que le moyen âge, avec ses terreurs crédules, est déjà loin de cet épicurisme chrétien! La mort a véritablement perdu son aujuHlon; on s’en rit et on la brave.

Une révolution nouvelle est cachée dans ces pages légères, où Boccace célèlire les joyeuses funérailles du moyen âge. Tout ce qui avait effrayé le monde par une grandeur idéale, reparaît dépouillé de son prestige, et rcs|)rit s’amuse de ce qui avait terrifié le cœur. Des souvenirs de ce monde géant il reste quelques nouvelles rapides , que sept jeunes femmes et trois jeunes gens se racontent à l’ombre d’une villa. Vous sentez d’une part unesociéléqui périt et s’exhale dans l’air avec les croyances hafouées, les légendes parodiées, de l’autre, une société (jui renaît dans la joie et dans le rire.

11 était naturel que l’Italie, qui avait vaincu l’aristocratie, détruisît l’exaltation chevaleresque. Le génie du Décaméron, c’est celui de ces républiques bourgeoises de Toscane, de ces popolani grassi, qui ramenaient tout aux proportions de leurs communes. Comme ils rasaient les châteaux et faisaient passer le niveau de la bourgeoisie sur la féodalité, de meme Boccace abais.se les imaginations, dégrade les traditions de la poésie chevaleresque et les ramène aux proportions du conte populaire. 11 ne laisse à aucun château sa bannière safis tache, à aucune famille son prestige, à aucun nom sa grandeur réelle ou chimérique. Sans le vouloir, il est véritablement révolution naire, puisqu’il abolit la féodalité dans les imaginations et dans la poésie. Sur les blasons orgueilleux, il écrit des contes roturiers; il établit une égalité de ridicule entre les gloires de tous les ordres. Les souvenirs les plus orgueilleux de l’épopée féodale sont obligés de se courber .sous la même ironie et de descendre à la prose, de même que IV. 9

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