UC. L’ART TOUR L’ART
dans la vie i celle, les nobles châtelains d’Italie étaient contraints de descendre de leurs manoirs escarpés pour venir s’inscrire sur le livre des communes avec les tisserands et les cardeurs de laine. Qui pourrait méconnaître le caractère républicain et démocratique du Décame runH il y est écrit à cbaipie page. Cette innocente jacquerie met fin à la littérature féodale, et commence le règne de la littérature bourgeoise et populaire.
Si Iloccace introduit l’égalité bourgeoise dans le. monde féodal, que dire, de la liberté avec laquelle il traite la religion catlioliqueV Quand ce livre parut, le sainl-siége dut regretter les invectives de Dante et de l’élrarque. Le génie guelfe de Florence se raille et se bafoue lui-même; c’était une réponse j)opulaire au cri de la place publique : Vive l’Fglise! Mystères, sacrements, couvents, reliques, papauté, tout devient le sujet d’histoires mo(|ueiises; c’est même parla que le Décaméron commence. Iloccace ne se rejette sur la société laïque (pi’après avoir épuisé l’ironie sur l’Eglise, les fau.v saints, les fausses reliques, les tartufes du quatorzième siècle qui vont colportant la plume de l’ange Gabriel.
Lorsque vous voyez tant de faux moines dévoilés sous le froc, tant de couvents dénoncés, vous êtes |)i ès de penser que ce livre bâtera la réfonne religieuse. Mais en réfléchissant au caractère du Décaméron, vous restez bientôt convaincu du contiaire. Avant Iloccace, un cri de colère s’élevait contre la papauté. Dans la bouche de .loacbim de Flore, de Dante, de Pétrarque, ce cri devenait menai;anl. .Mais voici un homme ipii convertit subitement cette colère, celte |iassion sérien-se d’innovation, en un sourire sans fiel, en un divertissement gracieux. La passion du siècle est détournée par un enjouement innocent et folâtre. La guerre de la papauté et des Gibelins, de la cour
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romaine eide \'Ev(tn(jile éternel, est à jamais interrompue par ce rire contagieux, (jui, sans aucun venin, mais aussi sans profondeur, se communique aux paiiis et les détend au moment où ils allaient éclater. L’Italie, surprise dans sa colère, semble dire, après Boccace, comme ce personnage de comédie :
<t J’ai ri; inc voilà désarmé. »
De ce moment s’établit une sorte de pacte entre l’art italien et le clergé. Le premier aura la liberté de tout dire, l’autre de tout faire. Plus tard, lorsque Luther viendra en Italie, que ne donnerait pas l’Eglise, pour qu’il se conleutât de sourire de ses plaies, au lieu de vouloir les brûler!
Le génie d’écrivain de Boccace se compose d’une foule de nuances opposées qui se -résument dans ce mot : la grâce. Cette langue savante, calquée sur la phrase de Cicéron, cette espèce de toge de consul romain, dont il revêt les ridicules du moyen âge, est déjà par elle-mcme une vive originalité, 'parodie naturelle et ingénue de l’Italie moderne par l’Italie antique. A cette comédie prosaïque où figurent toutes les conditions sociales, se mêlent des élans de poésie, ballades passionnées qui s’e.xhalent comme des bouffées d’orangers. Jamais vous ne descendez si bas dans le trivial, que vous ne rencontriez un écho lointain des sonnets et des canzoni de Dante. Puis les descriptions de l’aurore d’Italie, par lesquelles commence chaque journée, ce grand paysage toujours présent, ennoblissent le récit et semblent le purifier. L’aube de Toscane sourit sur le front du conteur.
Par un artifice de composition que Pétrarque avait remarqué, ces récits, écho de foutes les médisances du
L’AllT POUR L’AUT.
moyen âge, sont renfermés entre la description delà peste et la plus sainte des légendes laïques, l’Iiistoire de Grisélidis. Au moment où vous pensiez avoir traversé le moyen âge, il reparaît sous sa forme la plus angélique. Après vous être égaré dans le labyrinthe burle.sque des cent nouvelles, vous vous retrouvez dans un cercle enchanté, sous l’arbre emparadisé des légendes. Cette histoire est, au fond, celle de l’imagination italienne. Grisélidis est répudiée par son seigneur. Le mariage rompu, ses enfants lui sont arrachés; elle est renvoyée pieds nus dans sa cabane, puis ramenée pour servir sa rivale et assister au.\ noces. Toujours fidèle, elle accepte chacun des caprices de son époux, et ne cesse de lui sourire dans ses angoisses. A la lin, les épreuves accomjilies, ses tortures se changent en joie; son seigneur attendri tombe à ses pieds. C’est ainsi que Boccace dépouille et bafoue la poésie italienne du moyen âge; il la renvoie pieds nus, après lui avoir fait subir tous les genres d’épreuves et de dégradations. A la fin, il la ramène au logis plus radieuse que jamais, comme si le divorce avec l’imagination romanesque n’avait été qu’une feinte du poète.
Dante, Pétrarque, Boccace, ces trois hommes inséparables, marquent chacun une période dans l’état politique lie l’Italie ; ce qui frappe, est de voir combien l’inspiration nationale et patriotique a promptement déchu de l’un à l’auire. L’Italie politique remplit la pensée de Dante; elle n’apparaît plus que par intervalles à Pétrarque; elle a cessé d’exister pour Boccace.
Si j’étais Italien, je voudrais faire de durs reproches à ce génie trop indulgent, car il commence un ordre tout nouveau. La licence, la corruption élégante de ses œuvres, pourraient cire rejetées sur son siècle ; ce que je serais incapable de lui pardonner, c’est un mal plus profond