IV
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est aussi la pensée native qui se trouve partout au fond de l’esprit de Napoléon
Le grand empire, la réunion cosmopolite de toutes les nations sous un même bras, le globe entier sous la domination d’un esprit du Midi, d’un César féodal, ce système ne se trouve pas dans les traditions de la Révolution française. Où donc Napoléon l’a-t-il puisé? Si vous le détachez de l’œuvre, de la tendance non interrompue des esprits italiens, vous ne pourrez pas lui trouver d’ancêtres; il restera le mystère, l’inconnu que rien ne précède et n’explique. Au contraire, considérez l’idéal cosmopolite et dominateur de tous les grands hommes de l’Italie, vous reconnaîtrez dans Napoléon l’héritier des vieilles générations gibelines, qui, elles aussi, rêvaient d’un empire sans limites, d’une nationalité qui aurait pour foyer le foyer môme du globe. Qu’a prétendu Napoléon? Je crois pouvoir le dire : faire servir le bras de la France à réaliser l’idée permanente de l’ilalie; unir la cité et le cosmopolitisme; consommer le plan intérieur qui est au fond de l’éme de tous ceux qui ont laissé un nom de l’autre côté des Alpes. Relisez l’idéal de l'empereur dans Dante, de ce maître d’un État qui chaque jour éloiqne sa frontière et ne consent pas même à se laisser limiter par V Océan, vous reconnaîtrez dans Napoléon, à Wagram, à Friedland, à la Moscowa, l’empereur évoqué dès le treizième siècle par le prophète toscan.
Que de choses s’expliquent, si l’on voit ainsi l’histoire italienne se continuer au fond de l’esprit de Napoléon ! Dans ses violences contre l’Allemagne, n’y a-t-il rien de la réaction du génie du Midi contre la longue, l’éternelle oppression des hommes du Nord? A léna, n’y avait-il pas au fond de ce cœur de bronze un écho des longues malédictions de l’Italie contre les invasions des Tudesques?
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Napoléon n’a l'oulé aucun pays avec tant de dureté que l’Allemagne. N’était-ce pas de la part du héros du Midi une vengeance de dix siècles contre la race germanique?
Dans l’audace des grands artistes italiens, dans leur fougue mêlée de calcul, il y a je ne sais quoi de napoléonien, comme il y a je ne sais'quoi de Dante et de Michel- Ange dans certaines journées de Napoléon.
L’Italie ne s’est pas reconnue dans Napoléon*, non plus que dans la Révolution française. Elle n’a suivi qu’en frémissant l’homme qoi accomplissait son rêve. Contradiction apparente I C’est l’empire français qui par l’établissement d’un royaume au delà des Alpes, fit renaître le sentiment de la nationalité ; et plus ce sentiment augmentait, plus la haine contre les Français s’accroissait dans la même mesure.
En 1797, les classes inférieures étaient seules opposées. En 1812, la haute bourgeoisie et les chefs des patriotes se rapprochent du peuple dans une même ligue contre la domination française. Les Autrichiens, dans le Nord, se montrent comme des frères; les Anglais errent autour des cotes, ne parlant que d’indépendance, de liberté; ils dressent en Sicile, pour machine de guerre contre la France, une constitution toute prête qu’ils prétendent armer de la régence du duc d’Orléans, depuis roi des Français. Ils arborent sur les rivages des bannières à l’indépendance de l’Italie, avec deux mains qui se croisent. Les carbonari des Calabres tombent innocemment dans le piège; bientôt il est admis qu’il n’y a d’ennemis de l’Italie que les Français, véritable obstacle à tout projet de liberté, qu’au contraire les Autrichiens, les Anglais, les
* Coimucat l'ilaliu tic nos jours sc scruit-elle recoimuc d;iiis uii César gibelin?
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Russes, sont les amis sincères de l’indépendance. Si Murat, en 1814, n’eût embrassé la cause de la Sainte- Alliance, il eût été renversé en quinze jours par ses propres sujets.
Enfin, au dernier moment, le royaume d’Italie fait éclater à Milan sa réprobation contre le vice-roi, le prince Eugène, représentant de l’influence française. La foule massacre le ministre, coupable d’une amitié complaisante pour la France. Tous demandent avec exaltation comme leur salut et le vrai gage de l’indépendance, de passer sous la domination de la maison d’Autriche. Ce désir passionné a tous les caractères d'un élan national. La raison qui entraîna les patriotes, c’est que les réformes du dix-huitième siècle ont été consommées par Léopold, un Autrichien, et qu’il est assez visible par là que le salut est du côté do Vienne. Tant il est vrai, encore une fois, que les bienfaits de l’ennemi devienneut tôt ou tard des fléaux. Les libertés données par l’Autriche au dix-huitième siècle ont été une dos causes déterminantes qui ont fait non-seulement accepter, mais demander, implorer, solliciter, par l’Italie du dix-neuvième siècle, le joug de l’Autriche.
A ce moment de la chute de la France, la nation italienne semble pleine de la colère d’Alfieri. Etre délivrés de la présence de ces hommes qui faisaient tant de bruit sur la terre, n’était-cc pas le premier dos affranchissements? On se retourne avec amour vers les Russes, les Autrichiens, surtout les Anglais qui avaient promis la liberté en échange de la haine contre la France, tant qu’ils avaient craint quelque chose. Mais la France abattue, ils changent de visage; les alliés prennent subitement l’insolence des maîtres. L’Autrichien se souvient de sa domination de cinq siècles; il ressaisit le peuple italien comme son héritage légitime. L’Italie implore l’Angle-
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terre. Sur un signe de lord Castelreagh dans le congrès de Vienne, ses constitutions sont effacées et l’Ilalie replongée dans l'antique servage.
Exemple mémorable d’un peuple arrivé à cel excès de misère que ses amis eux-mêmes le font souffrir autant et plus que ses ennemis; pour échapper aux uns il se jette sur le fer des autres; aimant mieux l’antique servitude à laquelle il était accoutumé, qu’une ombre de liberté qui l’agitait sans le satisfaire jamais.
Les immenses efforts qu’on est obligé de faire pour contraindre une nation de recommencer de vivre, lui cau.sent une souffrance plus cuisante que le lourd sommeil d’une oppression aveugle. Nul doute que la nation italienne a plus souffert sous la tutelle de la France, qu’elle n’avait fait sous l’opprobre accablant de la maison d’Autriche. La France a fait souffrir Tltalie parce qu’elle l’a réveillée, parce qu’elle lui a montré soudainement tout ce qui lui manquait, parce qu’elle lui a redonné l’existence, parce qu’elle l’a obligée de se mouvoir dans le sens du monde moderne, parce qu’elle lui a rendu une conscience, parce qu’elle lui a fait entendre le son de la trompette, comme à Pienaud dans les jardins d’Armide, au milieu des ariettes de Métastase.
Bercée des innocentes réformes de Firmiani, de Tanucci, à demi engourdie par les poisons lents et sûrs de la société de Jésus, amusée, à peine chatouillée par les mélodieuses satires de Parini, l’Italie, dans le dix-septième et le dix-buitième siècles, ne souffrait d’aucun mal. Car elle n’existait pas; sans désir, sans regrets, sans voir, sans entendre, sans parler, c’était une léthargie profonde. La Révolution française, de sa voix terrible, réveille ce monde endormi. Le réveiller, c’était lui faire sentir .ses plaies. Voilà pourquoi, dès que la France a manié l’Italie,
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celle-ci a crié de douleur, elle a commencé à désirer, à regretter, à espérer.
Toutes les paroles qui étaient sur les lèvres des Français, liberté, indépendance, nationalité, gloire, patriotisme, étaient, on ne l’a pas encore compris, autant d’épées brûlantes qui tran.sperçaient le cœur de ITtalie, puisqu’en répétant ces mots elle commençait à comprendre tout ce qui lui manquait. Les Autrichiens, ne prononçant jamais ces paroles de vie, pesaient comme une masse inerte qui, n’éveillant pas la sensibilité sociale, n’excitait dans le cœirr aucun mouvement douloureux.
Oui, les Français ont appris aux Italiens ce qu’ils avalent le plus oublié, à souffrir moralement; et, quoi qu’on en dise, c’est le plus grand service qu’ils leur ont rendu. En leur montrant soudainement une France glorieuse, vivante, ils leur ont appris, ce qu’ils ne faisaient plus, à se demander : pourquoi il n’y aurait pas aussi une Italie dans le monde. Je compte pour peu de chose les réformes extérieures, si l’esprit même n’y participe. Cette âme italienne qui semblait dormir sous le marbre, et que les Autrichiens et les Espagnols avaient enfouie depuis le seizième siècle, l’âme française Ta rendue susceptible; elle Ta excitée, irritée, réchauffée, ressuscitée.
Dans la douleur, elle Ta forcée de se relever, de parler, de crier. Il ne fallait pas moins que la flamme de la Révolution française pour réchauffer le froid de la pierre.
Dans la campagne de Russie, quelques hommes qui avaient conservé au foyer de Tâme la chaleur vitale, voyant des soldats étendus et déjà engourdis dans la neige, les relevaient et les obligeaient de marcher. Ceux-ci obéissaient en maudissant ceux qui les avaient sauvés. Le premier réveil de l’Italie sous sa tombe de glace ressembla à celui de ces hommes qui déjà s’étaient accoutumés au
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repos de la mort. Si l’on veut regarder attentivement le fond des choses, on verra que c’est du sentiment réfléchi de la douleur qu’il faut tout attendre. Aussi longtemps que l’Italie dormait, le monde devait désespérer d’elle; la France lui a appris à pleurer du sang, et de ce moment la résurrection sociale a commencé. Dans les premiers rites des carbonari, en 1809, dans cet agneau dévoré par le loup, dans ce cadavre sanglant du Christ porté secrètement de cabane en cabane, de rochers en rochers, parmi ^ les ventes, n’y a-t-il pas le sentiment populaire d’une grande nation ensevelie qui a la conscience de sa mort et que l’on porte au bord du chemin pour que l’oeuvre de la résurrection se fasse?
Les carbonari n’ont pas un principe déterminé; ils sentent que leur peuple n’est plus, qu’il faut qu’il revive.
Us ne savent encore à qui s’adresser, mais ils sont réunis dans une attente brûlante. Us portent leur cadavre avec eux : Seigneur, si je touche seulement votre habit, il ressuscitera. Mais où est le Seigneur? L’Angleterre paraît d’abord et dit ; Je suis le Seigneur qui déteste les Français et qui ressuscite les peuples. Et ils la croient. Puis l’Autriche dit la même chose, et ils la croient aussi. Us ne se tournent vers la France que lorsqu’elle est navrée ellemême à Waterloo. Alors ils lui disent : « C’est vous qui « êtes le Seigneur, nous le voyons maintenant, venez et « ressuscitez notre mort! Kons nous repentons de vous « avoir crucifié. »
Ah ! si enfin ils appelaient au dedans d’eux-mêraes le Seigneur qui rend la viel Venger le Christ mis en croix par les tyrans, n’est-ce pas le trait populaire des idées répandues en Calabre sur la monarchie du Christ, depuis Joachim de Flore, saint Thomas, jusqu’à Campanella ?
Les écrivains du Conciliateur qui ont marqué le pre-
LES ESPÉRANCES
mier signe d’une révolution morale en Italie, ont trèsbien senti ce que leur pays doit à ce nouvel aujuilloii de la douleur. Ils ont cherché à réveiller la pensée par la souffrance : « Grâce à tant d’événements solennels*, à tant « de leçons du malheur, les hommes de notre temps ont « été réveillés par les pointes de la douleur; et une fois ce « sentiment revenu, ils ont par une conséquence néces- « saire appris h penser. »