‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 89 sur 97 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES ESl'ÉU ANGES DE l’iTALIE.

Comment d’après les idées exposées dans celle histoire, on peut juger Li niureho des choses à venir. Les révolutions contemporaines. Les nouveaux Guelfes. Les italiens abandonnent les traditions de leurs philosophes. Essai de régénération par le catholicisme. Pic IX. Un problème insoluble : fonder la nationalité sur la papauté. Qu’il ne s’agit pas de réformer une nation, mais de la créer. Les théoriciens libéraux de In théocratie. Deux issues. Où est le mal? Où est le remède?

Depuis la chute de l’ Italie au seizième siècle, on a vu çà et là des efforts pour renaître; mais ces efforts rares et bientôt interrompus ne s’accomplissent jamais de concert; ils sont l’œuvre particulière d’une classe, ou des grands, ou du peuple. C’est une fibre qui s’agite, ce n’est pas l’âme d’une nation. Il y a comme une palpitation tantôt dans un membre, tantôt dans un autre, mais rien encore qui annonce un centre de vie.

. ' C’ost par ces lignes que débute le Conciliateur en 1818.

* Ce chapitre a été écrit dans l’automne de 1847, au plus vif de l’exaltation de l’Italie pour Pic IX. Je le public ici sans cliangcment. On pourra mesurer par là jusqu'à quel point, la logique de l’histoire italienne étant connue, il est permis d’en déduire par avance la marche et l’esprit des événements à venir.

DI-: L’ITALIE

Dans le dix-seplième siècle et le dix-huiticme, le petit peuple de Masaniello et le petit peuple de Gènes chassent l’un après l’autre les Espagnols et les Autrichiens; les nobles et la haute bourgeoisie ne prennent aucune part à la lutte. A l’appel de la Révolution française, c’est au contraire la bourgeoisie qui se lève, et c’est le peuple qui s’oppose aux novateurs. La bourgeoisie combat la servitude au dedans, le peuple, la servitude du dehors; l’une ^ hait surtout le despotisme du prince, l'autre celui de l’étranger. Le malheur est que ces deux leviers se sont continuellement brisés l’un par l’autre.

Les révolutions de 1820 en Piémont et à Naples, quelque éphémères qu’elles aient été, ont marqué un progrès. Les peuples enchaînés par le catholicisme ont vu la liberté politique avec indifférence; mais ils l’ont vue sans haine. Ils ne l’ont pas défendue, ils l’ont laissé écraser par l’ennemi. Du moins ils n’y ont pas mis eux-mêmes la main; ils l’ont laissé tuer sans se joindre aux bourreaux.

Un quart de siècle passe, et au moment ou j’écris ces lignes, j’entends de l’autre côté des Alpes un immense cri de joie. Ce ne sont que fêtes et applaudissements. Le fer des braves, les révolutions, le soulïîe, de la France, l’esprit du genre humain et de la civilisation, le travail héroïque des esprits modernes, le sang qui paye l’opprobre, tout cela est inutile pour la rançon de l’Italie; elle n’aura pas à dépenser une goutte de son sang pour se racheter de l’esclavage. Souveraineté du peuple, philosophie, longs martyres supportés dans l’espérance d’un jour de salut, combats de l’intelligence, mots vains et surannés! Le peuple tombé le plus avant dans l'abîme en sortira sans peine. Tous ceux qui le conviaient à l’héroïsme, à la douleur, à la lutte, se trompaient. Le catholicisme a égaré ce peuple hors de toutes les routes du genre hu-

LES ESPÉRANCES

main; il Ta conduit dans une solitude où l’air même que l’on respire fait mourir; mais cet isolement est précisément son salut. Le catholicisme guérira d’un mot les plaies insondables qu’il a faites; il aimera tout ce qu’il a hal, il bénira tout ce qu’il a maudit, il ressuscitera tout ce qu’il a tué. Sans avoir besoin d’aucun de ces magnifiques efforts que les peuples modernes ont faits pour entrer dans la terre promise de l’avenir, l’Halie recevra tout de celui qui lui a tout ôté. Elle n’a besoin que de rester passive; l’àine, enchaînée par des liens d’airain, se trouvera affranchie, sans qu’il soit nécessaire ni de s’étendre ni de se dilater elle-même. Que ces vingt-quatre millions d’hommes restent seulement à genoux sous le balcon de Saint-Pierre. De ces hauteurs pleuvra sur eux, au lieu de la mort accoutumée, la vie ùiorale; et la jeune liberté entrera par la porte de l’éternelle servitude.

Ces joies font peur. Quand la Grèce fut conquise par les Romains, Paul Emile lui dit qu’elle était libre; une joie délirante la saisit; elle se couvrit la tête et s’ensevelit en riant sous les guirlandes.

Pour savoir de quel remède a besoin l’Italie, il faut savoir quel est son mal. Si quelque chose est évident par toutes les recherches qui précèdent, c’est que sa plaie ne ressemble à celle d’aucun peuple. Recueillez dans une pensée suprême toutes les observations de ce livre; considérez tant d’époques différentes ; mettez en balance les temps de gloire et les temps d’opprobre, ceux de liberté et ceux de servitude, vous verrez qu’il y a un mal persistant, toujours le même, dans la liberté aussi bien que dans l’esclavage, dans la gloire aussi bien que dans la honte; pesez l’or et la boue de l’Italie, vous trouverez le' même principe de misère.

,.Or le malheur qui persiste à travers toutes les époques,

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n’est pas de manquer de telle liberté, de telle forme d’administration. Parlons franchement à des hommes désormais assez forts pour demander la vérité. La plaie profonde, radicale de l’Italie, est de ne pas être. Que l’on ne compare en rien la situation actuelle de l’Italie à celle de la France avant la Révolution de 1789. La France était accablée sous le faix de la royauté, du clergé, mais elle existait ; elle s’était alTirmée plusieurs siècles à l’avance; elle n’avait pas tout ensemble à se créer et à se réparer. Ji

Je supplie les Italiens de faire attention à ceci. H ne s’agit pas seulement de ressusciter une nation, mais bien D’EN CREER UNE. J’ai mis plusieurs années à chercher une Italie dans le passé; j'ai trouvé des villes, des communes glorieuses, des atomes splendides, mais nulle part rien qui ressemble à cette organisation que l’on appelle un peuple. Ce néant, ce manque d’être, qui est la misère des Italiens de nos jours, désespérait Machiavel, et avant lui Pétrarque, et avant lui Dante, et avant lui Arnaud de Bresse, et avant lui les plus anciens chroniqueurs. On répète que l’Italie est la terre des souvenirs, qu’elle est accablée de son passé glorieux; ce n’est là qu’une illusion. L’Italie n’a jamais existé ni dans Florence, ni dans Gènes, ni dans Rome. A aucun moment du passé vous ne la rencontrez. Dès l’origine c’est un rêve, un désir, une aspiration douloureuse; mais il n’est pas un point de la durée où vous puissiez vous arrêter dans la conscience d’une nation. Jamais dans les âmes vous ne sentez cette plénitude de joie ou de deuil qui marque une vie nationale; dans les époques de gloire, l’Italie a manqué aux Italiens autant que dans les époques de décadence.

Ne vous retournez donc pas vers le passé; je le répète, l’Italie que vous demandez, que vous cherchez, n’a jamai.s existé. 11 y a eu dans l’antiquité une société romaine, de-

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puis le christianisme, des municipalités, des communes, des membres épars ; mais cette merveille d-un corps de peuple est tout entière à construire.

Voyez les temps les plus brillants, ceux qui font le plus envie à nos contemporains. Où les Italiens cberchent-ils leur Italie? Toujours au loin, en dehors d’eux-mêmes, dans l’Empire, dans la Papauté, en Allemagne, à Avignon. Cette impuissance de s’aifirmer soi-même, ce besoin d’un patron, cette demi-existence qui toujours relève de celle d’un autre, ce sentiment de la souveraineté transportée à l’étranger, c’est là ce qui a empêché dans le passé qu’aucune société ait pu s’élever. On cherchait toujours le droit, l’autorité en dehors de la nation; comment une puissance nationale aurait-elle pu se fonder sur le vide?

La question est aujourd’hui ce qu’elle était à l’époque de Dante; elle n'a pas avancé d’un pas. Où l’Italie placet-elle l’idéal social, le droit? Voilà l’éternelle question qui reparaît. Qui a chez elle le principe d’autorité? Sur quelle pierre faut-il élever le présent et l’avenir? Machiavel et la société contemporaine ont répondu par celte parole de désespoir : « 11 n’y a point d’idéal, point de droit; « ne le cherchez pas plus longtemps; il n’y a que la « force. » Après ces paroles, ce qu’on appelait la société italienne s’ est écroulé sous la force étrangère! Depuis Machiavel, qui a de nouveau consacré le droit? Personne. Quel est le souverain? C’est encore la difQculté comme au fond du moyen âge.

Napoléon a rendu un grand service à l’Italie; en abolissant le saint empire romain, il a simplifié la question; il a détruit sans retour une des illusions du passe. Aujourd’hui, personne ne peut plus chercher le salut dans l’empereur allemand ; car cet empereur sacré dans

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Rome, cette idole du moyen âge n’existe plus. Le parti gibelin a perdu son drapeau. Mais à peine il s’est trouve un pape touché des misères de l’Italie, que j’ai vu ressusciter les illusions, les chimères du parti guelfe. Rebâtir l’Italie sur l’idée de la papauté, voilà ce que l’on a osé proposer sérieusement aujourd’hui comme l'espérance de la démocratie. Après dix siècles d’expérience, rouler l’ancien rocher de Sisyphe, rester dans le cercle d’un passé infernal, après que l’on a acquis la certitude que ce chemin mène à la ruine, recommencer sans fln cette voie de la mort, c’est là ce qu’au nom de la liberté, on propose tranquillement comme l’idée la plus nouvelle, la plus populaire, la plus profonde de ce siècle; quelques réformes administratives empruntées de la France, ont fait oublier l’expérience de tous les autres. Sans avoir rien appris, rien oublié que la liberté, les Guelfes reparaissent avec les mêmes illusions seulement masquées sous la phraséologie allemande. On sent qu’ils sont captifs, non-seulement de la papauté, mais de l’Autriche. C’est en eux que l’esprit tudesque a conquis l’esprit italien.

Quelle est la théorie politique, quel est le contrat social qui s’élève au milieu des cris de joie, du frémissement enthousiaste de la multitude*? Quel est le drapeau que l’on déploie devant cette nation pour la tirer du sommeil? Les théoriciens du catholicisme viennent de réduire en corps de système ce que l’on doit attendre du génie de la papauté. Pie IX montre ce que peut un prince qui va mourir demain. Mais les politiques libéraux, les tribuns émancipateurs, ont sondé l’institution elle-même, et voici les programmes de libertés qu’ils déduisent de la primauté du saint-siège. A ce peuple avide de s’élancer dans

‘ Gioberti, H Primato.

LES ESPÉRANCES

l’avenir, les tribuns catholiques enseignent avant tout le mépris de la démocratie. Le peuple mérite que l’on s’occupe de ses besoins, il est par lui-même incapable d’aucun discernement politique; ce qui exclut entièrement l’idée de le faire participer au gouvernement. La souveraineté du peuple demeure une hérésie. La souveraineté véritable, réelle, la conscience de l’Italie, c’est le pape; d’où il résulte que tous les pouvoirs ne peuvent être qu’une délégation de cette autorité suprême ; ce qui entraîne après soi, comme conséquence, la théocratie, l’élection du haut en bas, ou le despotisme descendant du faîte de la société, et s’insinuant régulièrement de délégation en délégation dans le membre le plus infime du corps social. En d’autres termes, théocratie, monarchie, aristocratie, annulation du peuple comme être politique, voilà la charte d’indépendance, de régénération, que les tribuns du dix-neuvième siècle en Italie déduisent de l’idée de l’institution de la papauté.

Cet échafaudage monstrueux où la liberté et l’élection ne servent plus qu’à déléguer la tyrannie, ce renversement de tout l’esprit moderne, ce système d’esclavage sans espoir, on le montre à l’Italie comme la pensée la plus nationale, comme le fruit même des entrailles italiennes. Et abusée, enivrée par ses propres espérances, par son enthousiasme, sans soupçonner le venin des paroles, la foule applaudit cette nouvelle invention de servitude, pire que toutes celles qui, ont pesé sur son front. Dans son émotion, le peuple distribue des couronnes à qui lui en.seigne que le peuple n’est rien, ne peut rien, qu’il n’a pas conscience de son existence propre. C’est-à-dire que rilalie applaudit celui qui la destitue d’elle-même dans le passé et dans l’avenir. Car si le pape a toujours été, s’il est encore la conscience de l’Italie, que l’on dise si

DE L’iTAUE.

le résultat n’cst pas de condamner l’Italie à l’éternel servage des êtres qui ii’onl pas conscience ireiix-mêraes! Et CCS sophismes historiques, on les étale comme des vérités qui doivent faire rentrer dans l’ombre les grandes lumières de la Révolution française. Ajoutez que ces théories sont développées avec un désir sincère de liberté ; démonstration suprême que l’idée du saint-siège ne renferme en soi que servitude, puisque le théoricien le plus libéral du saint-siège ne peut organiser que l’esclavage.

O Italiens! que seraient toutes les réformes extérieures, si l’esprit se rengageait chez vous dans l’ancienne captivité? Que servirait la liberté du corps, si l’àme pour la payer, courait au-devant du joug qu’elle a bri.se? Dût-il attrister l’élan de vos fêles, ne se trouvera-t-il personne qui, confiant dans l’expérience de vos grands hommes, vous dise : Gardez-vous des subtilités théologiques. 11 s’est trouvé un pape, peut-être zélé pour votre bien; mais la papauté par sa nature même, telle que l’a faite le concile de Trente, est une institution qui nourrit l’esclavage. Ne confondez pas l’homme peut-être libéral, avec l’institution qui est despotique. Pendant mille ans, le pape a empêché votre nation de naître. Croyez-vous qu’il lui soit donné de créer aujourd’hui la nation que tous ses prédécesseurs ont empêchée de se former? Il faudrait pour édifier l’Italie, qu’il renversât la papauté, telle qu’elle a été dans le passé. Le plus grand service que celle-ci pût rendre à l’Italie serait de se détruire. Mais cela se peut-il ? .lamais religion .s’est-elle frappée elle-même? Et que peut un pape libéral, cerné, enveloppé par Iç génie tyrannique de son institution? Tant que l’Église restera cosmopolite, comment son représentant peut-il être l’artisan, le créateur d’une nationalité? Ces paroles s’excluent.

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LKS ESPÉRANCES

Il resterait une solution; c’est que l’Église, voyant ses propres défaites, abdiquant la monarchie universelle, revenue de son immense ambition, se resserrant comme Napoléon, après Leipsik et Waterloo, consentît à enfermer ses espérances, son avenir, sa vie dans les limites de rilalie. La papauté abdiquant l’empire de l’humanité pour le trône de l’Italie, on comprendrait qu’en renonçant à l’univers, elle pût embrasser une patrie. Une religion mourante, vieillie, comme un fleuve qui se relire dans sou lit, pourrait peut-être s’abaisser à ne plus occuper qu’un coin de l’univers; elle tomberait, dans sa vieillesse, de l’idée du genre humain à l’idée de patrie. Mais cela est-il probable? En est-il aucun signe? Jamais institution fondée sur l’espérance de la domination universelle a-t-elle eu l’humilité de réduire ainsi ses destinées? Et quel refuge serait-ce pour l’Italie que de chercher son appui dans le dogme que le reste de l’univers aurait repoussé? Une religion morte qui viendrait ressusciter une nation morte, est-ce là tout l’espoir? Le catholicisme n’a-t-il pas eu dans le passé assez de puissance pour autoriser à croire qu’il voudra mourir debout, en empereur? Il n’abdiquera pas le rêve de l’empire; par conséquent, son représentant ne pourra jamais être celui d’un peuple en particulier.

Encore je suppose (ce qui est absurde), que le catholicisme renonçant à la monarchie universelle, au lieu d’êti-e la religion du genre humain, consente à n’être plus que l’àme, la conscience nationale de l’Italie, qii’arriverait-il? Même animé de l’enthousiasme patriotique, pourrait-il ramener l’Italie dans le grand courant de vie du monde moderne? Est-ce le catholicisme qui enseignera à l’Italie la liberté de l’esprit, le génie de l’examen, le respect des croyances opposées, l’indépendance de la con-

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science, la liberté des cultes, toutes choses sans lesquelles la vie moderne n’est pas possible et qui sont l’héritage du protestantisme et de la Révolution française, c’est-àdire le contraire du catholicisme? J’admets qu’il puisse arriver à tolérer tout cela ; c’est le comble. Mais qu’il en soit lui-méme le promoteur, c’est admettre de sa part le suicide; en sorte que pour résultat on arrive à ceci, que le catholicisme romain ne peut sauver l’Italie qu’en ■commençant par s’immoler lui-même.

C’est peu de porter la Révolution dans l’Étal italien qui n’existe pas, si on ne la porte dans l’Église. Ce sentiment a dominé les âmes tant que la vie sociale y a persévéré. Une voix toujours la même ne cesse de crier, pendant quatre siècles, qu’il faut refaire l’Église. Depuis Joachim de Flore jusqu’à Savonarole, c’est l’instinct du salut. Comment arrive-t-il que les tribuns religieux qui parlent aujourd’hui au nom du génie catholique, soient moins hardis, moins entreprenants que les tribuns du douzième siècle. Vers 1*260, un saint répétait en Calabre : L’Église, appuyée sur un roseau, marche au-devant de la tempête. Oui, la tempête menace tant du côté de l’Italie que de la Germanie. Elle est venue la tempête germanique, et l’Allemagne a été renouvelée. Viendra-t-elle aussi celle tempête des âmes qui peut seule renouveler l’Italie? Qui oserait le dire? Et s’il n’éclate pas dans les esprits cet orage réparateur, comment espérer que le roseau demi-brisé du treizième siècle servira de levier pour relever l’Italie du dix-huitième siècle?

Toutes ces questions aboutissent à celles-ci : L’Église est-elle le levier qui peut relever l’Italie de l’abîme? Si cela est, ne faut-il pas que l’Eglise commence par se réparer? Ce qui amène cette auli’e difficulté ; le catholicisme est-il capable de se rajeunir et de changer, sans [ié-

LES ESPÉRANCES

rir? Mais ces problèmes, loin d’être résolus, ne sont pas même posés aujourd’hui en Italie.

Lorsqu’un bâtiment a échoué, on coupe le grand mât pour essayer de reprendre l’équilibre; de même aujourd’hui, ce que l’instinct du péril indique, c’est de séparer l’Etat italien de l’Église catholique, pour ne pas être entraîné dans la chute et la mort de cette dernière. Cela est si vrai, que tout ce que fait le pape actuel au profit de la nation s’accomplit au détriment de la papauté. La part nouvelle donnée aux laïques, n’est-elle pas enlevée au clergé? N’est-ce pas un témoignage forcé que la société civile est aujourd’hui plus juste, plus près de l’idéal chrétien que la société ecclésiastique? La science des laïques, préférée à celle de l’Église, quoi de plus contraire à l’idéal de Grégoire VII? Le plus grand bien que l’Église fasse aujourd’hui aux Italiens, c’est de se retirer et de disparaître du teiTain usurpé. Elle se resserre et c’est un immense progrès, quand elle se dessaisit de ce qu’elle ne peut plus régir. La réforme la plus importante de Pie IX est celle par laquelle l’Etat civil enlevé aux prêtres, est rendu aux laïques : aveu que la théocratie est désormais impossible.

Tant que le clergé était le seul magistrat, la logique voulait que le pontife fut le prince. Mais si, dans l’ordre civil, le prêtre n’a plus l’autorité, il s’ensuit nécessairement que, dans l’ordre politique, le prêtre des prêtres n’a plus la souveraineté de droit divin. La démission du clergé dans les affaires temporelles entraîne avec soi celle de la papauté dans le gouvernement et la restauration de l’Italie comme personne politique. Combien de temps faudra-t-il pour que cette conséquence suprême soit déduite. Qui pourrait le dire? Un point seul est irrévocable. Le géant spirituel a miné lui-même les fondements de son trône.

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DE L’ITALIE

Au point où nous sommes parvenus, les maux organiques de rilalie se montrent à découvert; je peux les résumer en quelques mots :

1" L’absence de conscience de son droit; la coutume enracinée de chcrcber le principe de la souveraineté, c’est-.à-dire son êire moral, en dehors de soi, tantôt chez rempereur, tantôt chez le pape. De là une vie serve, ou plutôt une ombre d’existence, un désir d’être, plutôt qu’un être véritable.

2" La sujétion inévitable à l’étranger ; puisque l’invasion permanente n’est rien autre chose que l’effet du vide interne produit dans la conscience publique.

o” Le génie meme de la papauté, qui, étant cosmopolite, ne peut représenter nne nation particulière ; d’où l’impossibilité radicale de constituer une patrie italienne, tant que la souveraineté d’un Etal de l’Italie appartient à un homme, qui, s’il est quelque chose, est l’exclusion même de toute patrie

A ces maux quels remèdes? Les voici, tels que la logique les déduit de la nature des choses.

Les théoriciens catholiques déclarent que la conscience de l’Italie, c’est le pape. Ce qui revient à dire que la péninsule est en tutelle. Pour que l’Italie devienne une personne morale, il faut précisément le contraire, à savoir que sa conscience rentre en elle-même, et ne soit plus en autrui. Si Rome ne doit pas être arrachée de l’Italie, il faut que la souveraineté soit italienne ; ce qui emporte avec soi la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Que la première soit universelle si elle peut le devenir; que le second soit national.

* J’exposfli dans TAsscmblt'c (•onsliliiante ces idi'cs si élémentaires, qui ileineurérent toujours pour elle uue métaphysique incompréhensible.

LES ESPKR,\KCES

Si l’on veut fonder une patrie, la première chose est (le changer un système qui en exclut l’idée. La distinction de la souveraineté temporelle et de la souveraineté spirituelle est un des principes de la société moderne ; c’est surtout la question de vie et de mort pour l’Italie. ?iapoléon, en dépossédant le souverain pontife de ses domaines, a fait une chose inique, parce qu’il .se les est attribués; cette injustice fût devenue justice s’il eût rendu la souveraineté à l’Italie elle-même. Le principe du salut national est là.

Il y a dans le monde un souverain temporel qui est en même temps le chef religieux de ses États, c’est l’empereur de Russie. Son principe, tout opposé à celui de la papauté catholique, peut ne rien valoir comme religion; il est excellent comme instrument de nationalité. Le czar est le pontife des Slaves; il ne se dit pas le pontife du genre humain.

Beaucoup de gens se font d’incroyables illusions sur ce qui frappe aujourd’hui leurs yeux. Ils voient un pape qui, par des réformes, a commencé de rendre une certaine chaleur vitale à l’Italie; -aussitôt ils se disent que le salut est dans la théocratie du saint-siège, dans les énergies du catholicisme, ils ne discernent pas une chose plus claire que la lumière, c’est que ces réformes ont ramené un commencement de vie, précisément parce qu’elles ont diminué la part de l’Église dans les affaires et dans les destinées de l’Italie. C’est en retranchant au clergé une partie de ses attributions temporelles, que le pape a fait respirer la société laïque; il a ôté une pierre à l’édifice de la théocratie, et cette pierre de moins sur la poitrine de l’Italie, la voilà ivre de joie. Que serait-ce donc si cet édifice temporel qui l’écrase, qui a pris sa place, qui l’a empêchée non-seulement de grandir, mais de naître, venait à s’écrouler, si le

DE L ITALIE

pape aimait assez Tltalie pour abolir chez elle la papauté comme souveraineté politique, après avoir aboli le prêtre comme magistrat civil ‘?

La force qui peut relever de la mort est si peu dans l’Eglise, que c’est en diminuant son pouvoir que l’on a recommencé à découvrir une Italie. On a soulevé quelquesuns des décombres de Rome ecclésiastique, et l’on a reconnu au fond le cœur d’un peuple enterré vivant dans une théocratie morte. Est-ce à dire que ces décombres donnent la vie? Autant vaudrait dire que ce sont les tombeaux qui ressuscitent.

Deux voies sont ouvertes à l’Italie : premièrement, persister dans les anciennes chimères, attendre que la papauté lui donne la monarchie du monde, et pour prix de celte souveraineté imaginaire, demeurer en tutelle, rester asservie en réalité au saint-siège, à condition d’asservir spirituellement le genre humain. Celte chimère qui a englouti l’Italie, lui est de nouveau présentée par ceux qui ont résumé pour elle le programme politique, le nouveau contrat social de l’Église.

Il est une autre voie : c’est de consentir de sang-froid à mesurer la réalité; c'est de reconnaître avec fermeté que la domination promise à l’Ilalie par la papauté n’est qu’un fantôme qui se disperse en fumée; et cela tenu pour certain, abandonner l’espérance de la souveraineté universelle; ne pouvant conquérir avec la papauté la tyrannie spirituelle de la terre, se résigner à être une nation souveraine, une personnalité libre dans la société des peuples libres.

• Qui ne voit que ilans le pape actuel il y a deux hommes opposés, le souverain temporel et le souverain spirituel? Ce que l’un fait, l'autre le défait. Le prince temporel tente des réformes libérales, le prince spirituel bénit par son nonce le drapeau du Sonderbund et refuse d’admettre l’am* bassadeur de Belgique parce qu’il représente uii ministère libéral. — 1B47.

LES ESPÉRANCES

11 faut avouer que le premier système est le seul qui ail été soutenu avec autorité dans la fermentation des dernières années. S’il est quelque chose d’effrayant au monde, c’est de voir, au moment même où ce peuple fait effort pour renaître, les théoriciens de la papauté le rengager dans une expérience mille fois tentée, toujours inutilement; au nom de l’histoire, renverser l’histoire, au nom delà liberté, la liberté; le vieux parti guelfe reparaître avec les mêmes chimères comme si les trois derniers siècles n’eussent rien appris au monde. Pour ramener ce peuple à la mort accoutumée, les fascinations de la flatterie ne manqueront pas. A ce pauvre Lazare, on répète, pour mieux l’amuser, que, loin d’être tombé, il occupe le trône du monde, qu’il est le peuple-roi de tous les peuples, la nation mère, la nation royale, sacerdotale, aristocratique, le peuple-prêtre, le souverain naturel, légitime de la terre; que les autres races infidèles se sont soustraites par une révolte insensée à sa primauté légitime ; qu’en s’obstinant à s’identifier à la papauté, il reverra bientôt, soumises à ses pieds, les nations serves de sa suprématie de droit naturel et divin; qu’il ne faut pour cela que persévérer dans la voie où l’on est entré depuis des siècles, se confondre avec le saint-siège, mettre sa conscience, sa personne morale dans la papauté, c’est-à-dire cesser d’être; qu’à cette condition la royauté naturelle de l’Italie sur l’Europe et le monde éclatera sans contestation; chaque Italien verra de cette hauteur l’univers moral politique à ses genoux.

Dans ce vertige monstrueux, ce peuple auquel on donne ainsi complaisamment l’empire, que, dans son sépulcre, on investit de la souveraineté sur tous les peuples, ébloui, égaré de cette vision de tyrannie universelle, se sent chatouillé, enivré dans la mort; il applaudit à sa servitude,

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DE L’ITAI.IE.

qui doit lui asservir la terre, et il redresse sur les pavois les vains fantômes; il est tout près de suivre ces voix de la mort qui le ramènent encore une fois triomphant dans le sépulcre des Guelfes et des Gibelins. D’autant mieux que l’on ne manque pas d’ajouter que l’Italie doit avoir une destinée à part, que rien de ce qui a sauvé les autres, liberté, émancipation de l’esprit humain, Révolution française, n’esl digne de servir à son salut. La flatterie est poussée si loin, que l’on intéresse sa vanité nationale à faire le contraire du monde, jusqu’à chercher la liberté dans la servitude, et la domination dans l’abdication de toute volonté propre.

Au milieu de ces théories obstinées de la mort, quelle trompette du jugement sera assez puissante pour crier aux oreilles de ce peuple : Au dix-neuvième siècle. Guelfes et Gibelins, ce sont là des formules ruinées, des tombes ouvertes, qui ne contiennent plus un seul germe de vie, il faut sortir de ces leurres. Rentrer dans ces formules, c’est rentrer dans le cercle du néant; il est temps de sortir de l’enceinte tracée depuis mille ans autour de la nation italienne. Vos pères ont usé le chemin du vide, sans pouvoir V rencontrer l’Italie. Comment, revenant sur les mêmes traces, trouveriez-vous à cette heure ce qu’ils n’ont pu trouver dans les temps les plus brillants, les plus heureux? Parcourir encore une fois le désert de l’égarement, avec l’expérience de plus; ajouter à leur désespoir naïf un désespoir systématique, est-ce à cela que vous mettez l’orgueil national?

Attacher sa destinée à combattre l’esprit humain, y at il là une seule chance de victoire? Le saint-siège vous avait promis pour prix de votre asservissement de mettre à vos pieds toutes les nations.

Il n’a pu tenir sa promesse; vous êtes libres. Le con-

àü4 LKS ESPÉUANCES

trat esl rompu. Voulez-vous recommencer le bail de servitude?

Quand je dis que les Guelfes reparaissent avec leurs illusions, il faut ajouter que ceux du moyen âge s'appuyaient du moins sur une Église vivante, pleine de mouvemeni, do discussion qui par les conciles universels présentait une image de liberté et d’indépendance; au lieu que les Guelfes libéraux de notre temps ne s’appuient que sur un prince, un chef, une tête. De plus, les premiers pouvaient croire que l’Eglise catholique s'emparerait de la terre, illusion qui n’est plus possible désormais. Ils sacrifiaient la patrie à l’humanité. Les Guelfes de nos jours sacrifîent la patrie non plus à funivers, mais à la secte. D'où il résulte que les premiers, s’ils n’ont pu se donner une patrie indépendante, ont du moins joui des agitations de la liberté civile, et que le triomphe des seconds serait tout à la fois l’anéantissement de la liberté et l'anéantissement de la patrie.

La question est de savoir si, plutôt que de revivre en acceptant l’égalité avec le reste des peuples, l’Italie aime mieux, orgueilleuse de son isolement, couronnée de sa propre servitude *, triomphante par une misère sans exemple, s’enterrer à l’écart, sans foi vive, dans les caveaux de

‘ Le cri de ralliement des Guelfes du moyen âge, c’était l’Église et non le pape, c’est-à-dire une puissance qui ressemblait au peuple, à la luulc. L'Église, c’était la maison de tous, où après le service divin s’accomplissaient les solennités politiques, se prêtaient les serments, s’élisaient les magistrats, se réunissaient les assemblées laïques. C’était souvent le forum des républiques chrétiennes.

* Il faut savoir gré à Pic IX d’avoir déclaré, en ouvrant la consulte d’Élat, q:ic ses réformes ne renferment le germe d’aucune iustitutioii parlementaire; que la papauté, c’est l’absolutisme qui peut bien condescendre à écouter des avis, mais non partager le pouvoir avec le peuple; que toute institution libre dans les domaines du pape est une utopie. Avez-vous entendu, Italiens?

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DE L’ITALIE

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