NOTICE SUR LA VIE
DE GABRIEL FEMY.
Gabriel Ferry de Bellemare, — dans les lettres il ne signa jamais que la première partie de son nom, — naquit à Grenoble en novembre 1809.
A peine âgé de huit ans, il perdit sa mère. Son père, sous l'empire, avait occupé la place de conservateur des eaux et forêts du département duSimplon.
La chute de Napoléon et la perte de tant de provinces annexées par la conquête, l'arrachèrent à cette carrière.
Sous la restauration il s'engagea dans différentes affaires commerciales avec l'Amérique du Sud, et finit
' <' par fonder une maison de commission à Mexico. Souvent éloigné de son fils par la nature de ses occupations, il l'avait mis au collège de Yersailles où il fit d'excellentes études.
... En 1830, Gabriel Ferry termina ses études, et yers 1 83 1 son père, désirant l'initier aux affaires commerciales, l'envoya à Mexico, afin qu'il fît cet apprentissage dans sa maison môme.
Le jeune homme partit avec cet enthousiasme que Ton éprouve communément à cet âge pour tout ce qui est lointain , pour tout ce qui présente le caractère de l'inconnu ou du merveilleux, car alors il fallait de longs jours de navigation pour aborder au Mexique.
A l'époque où Gabriel Ferry partit pour cette contrée, on était pour ainsi dire au lendemain de la fin de la guerre de l'Indépendance, le Mexique présentait le singulier spectacle d'une société qui a changé sa manière d'être. Aucun peuple n'a peut-être fait un plus triste usage de son indépendance recouvrée que celui-ci, trop ignorant pour comprendre les bienfaits d'une liberté qui aurait dû lui être d'autant plus précieuse qu'il l'avait plus chèrement acquise; toujours abusé par des hommes d'état trop corrompus pour les lui enseigner, il inaugurait alors le déplorable état de choses qui semble encore peser sur lui.
Cependant si aux innovations qu'entraînent toujours après elles les révolutions politiques, on joint les mœurs les plus bizarres, les usages les plus singuliers; on conviendra que le Mexique devait présenter un étrange spectacle, et fournir de nombreux aliments à la curiosité du voyageur.
Gabriel Ferry, en y arrivant dans ce moment n'échappa point à la fascination de ce milieu, il sentit les instincts de recherche et de curiosité que la nature avait déposés en lui se développer subitement. Aussi arriva-t-il que, venu au Mexique pour s'initier aux affaires commerciales, il ne s'en occupa nullement ou que très-peu.
Devenu promptement familier avec la langue espagnole, portant le costume mexicain avec une aisance àtromper les indigènes eux-mêmes, il vit de ces choses, il lui arriva de ces aventures qui sont la joie du voyageur qui ne visite les différentes contrées du globe que pour surprendre les mœurs de ses habitants dans leurs développements les plus secrets.
La société mexicaine lui offrit Tattrait d'un roman bizarre et mystérieux, dont on ne veut ignorer aucune scène; sa vie qu'il aurait pu rendre moins agitée à l'exemple de tant d'Européens, établis au Mexique, devint pleine de hasards : il allait au-devant des aventures, il les suscitait, il les provoquait; et fréquem-
ment on le vit faire de longues excursions à cheval, suivi d'un seul domestique^ pour avoir le dernier mot d'une aventure ^ commencée à Mexico, sa résidence habituelle.
Souvent sa curiosité faillit lui devenir funeste; sa vie fut quelquefois menacée; mais sa bonne étoile le préserva toujours des dangers où le hasard lavait fait tomber, et avec cette insouciance inépuisable du voyageur, qui dans un péril évité, ne voit qu'un garant de confiance pour l'avenir; à peine était-il échappé d'un mauvais pas qu'il se précipitait dans de nouvelles aventures, c'est-à-dire dans de nouveaux périls.
Au Mexique l'un accompagne fatalement l'autre.
Après quelque temps de séjour à Mexico un vif désir s'empara de Gabriel Ferry : celui de voir ce vaste désert qui sépare au nord le Mexique des Etats-Unis, retraite des Sioux et des Indiens Apaches, hordes barbares perpétuellement en guerre avec les blancs; de visiter ces prairies illustrées par Gooper ; d'y admirer la vie sauvage dans toute sa simplicité primitive. Pour y parvenir il faut traverser le Mexique dans toute son étendue du sud au nord, en passant par la Sonora, la plus curieuse peut-être des provinces mexicaines:
iCes aventures ont été la source des Scènes de la vie mexicaine; inutile d'ajouter qu'elles sont toutes réelles, que l'élément romanesque n'y entre pour rien, ou du moins que pour très-peu de chose.
voisine du désert, elle est la dernière halte de la civilisation.
De nouvelles études de mœurs, de nouvelles aventures, de nouveaux horizons devaient être nécessairement les conséquences d'un pareil voyage.
Ces différents motifs suffirent pour enflammer l'esprit curieux de Gabriel Ferry.
Une occasion lui permit bientôt de satisfaire ce désir. Son père, nous l'avons dit, avait établi à Mexico une maison de commission; il avait noué quelques relations commerciales dans la Californie alors peu peuplée; ayant à conclure une importante négociation, il y envoya son fils. Au retour Gabriel Ferry avait la faculté de pousser jusqu'au désert, si bon lui semblait.
Le jeune homme part, plein d'ardeur; s'embarque à San Blas sur la goélette catalane la Guadaîupe-^ navigue un mois dans ce beau golfe de Californie dont les eaux sont si limpides, si transparentes qu'on l'a appelé la Mer-Yermeille, touche à Pichelingue et remplit sa mission.
Désormais libre de son temps, il visite une
partie des côtes de la Californie; arrête un instant son cheval devant les quelques huttes de la misérable bourgade qui doit s'appeler plus tard San Francisco, mais en garde cependant un souvenir assez précis pour en donner une description fidèle lorsque ses opulentes
mines d'or en auront ^ fait un des principaux centres
de r Amérique Puis il traverse de nouveau le golfe
et va débarquer près de Guaymas, le plus important des ports de Ja Sonora.
Pour atteindre la limite du désert il lui faut traverser cette province.
A peu de distance de Guaymas il aperçoit au-dessus de la cime des lièges et des sumacs du chemin, où il va s'engager, des vautours qui tournoyaient en grand nombre et semblaient s'exciter à fondre sur une proie en poussant des cris de convoitise et d'effroi :
« Je piquai mon cheval de ce côté, dit-il % malgré la répugnance qu'il manifestait. Une scène hideuse frappa mes yeux : sept cadavres indiens étaient pendus à autant d'arbres, les uns par le cou, les autres par une jambe, d'autres enfin par les bras. Tous étaient affreusement mutilés, et n'offraient que des vestiges informes de figures humaines. Les meurtriers s'étaient acharnés sur ces cadavres avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau avaient accompli sur eux leur sanglant ministère. Les bourreaux avaient brisé les jointures, disloqué, tordu les membres d'une manière épouvantable. Ils avaient par dérision attaché
1 Voir dans les Squatters, la description de San-Francisco, avant la découverte de ses mines d'or.
2 La vie sauvage au Mexique, page 42.
aux mains des suDpUciés leur macana (casse-tête) de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux, qui balayaientle sol ; mais un soleil perpendiculaire avait cautérisé toutes ces plaies, racorni et desséché la peau de ces cadavres; la putréfaction avait respecté ces momifiés, et laforme humaine toute mutilée qu'elle fût, jetait encore la terreur parmi l'essaim de vautours qui tournoyaient au-dessus d'eux. Les armes laissées sur le terrain, les débris qui jonchaient le sol, prouvaient que la lutte avait été longue et acharnée; les nombreuses traces de bestiaux mêlées à celles de pieds d'hommes nus indiquaient aussi que les Indiens avaient été surpris, nantis de leur butin. Avais-je sous les yeux un terrible exemple de représailles sanglantes ou la trace d'une agression injuste de la part des blancs? C'est ce que je ne pouvais décider et j'étais encore sous l'impression de cet horrible spectacle quand j'atteignis Guaymas.«
. . . Cette affreuse scène n'était pas cependant la seule que Gabriel Ferry devait voir à Guaymas. Quittant bientôt cette dernière ville, il traverse d'arides solitudes, échauffées par la réverbération d'un soleil insupportable, et atteint Hermosillo où quelques années plus tard le comte de Raousset Boulbon devait être fusillé après avoir remporté d'abord quelques avantages sur les troupes de Santa-Anna.
A Hermosillo il devient spectateur d'étranges scènes de contrebande; il rencontre un sénateur mexicain qu'il a connu à Mexico, et accepte la proposition que lui fait ce dernier de faire route ensemble jusqu'à Arispe, capitale de la Sonora.
Arrivés à Arispe, le sénateur force le jeune homme à accepter l'hospitalité chez lui et le conjure de renoncer à son projet de voir le désert; ne pouvant y parvenir il lui donne un de ses domestiques pour guide.
Suivi de ce nouveau compagnon, Gabriel Ferry se remet en route, traverse des solitudes mornes et désolées, semées çà et là de lugubres croix expiatoires, dont chacune rappelle le souvenir d'un meurtre, d'un assassinat.
Une bonne fortune cependant l'attendait: un soir, au moment d'entrer dans un pauvre village abandonné, un homme s'offre tout- à -coup à ses regards; il était de haute taille, sa figure était couverte d'une épaisse barbe rousse, un bonnet de peau en cône tronqué couvrait sa chevelure de même couleur que sa barbe. Une veste en gros drap gris, à basques carrées, à larges poches; des espèces de braies en peau de daim tannée, maintenues autour de ses jambes par des bandes de cuir, achevaient le reste de son costume.
Des lanières de peau, passées de droite à gauche sur sa poitrine, souteuaieut une vaste gibecière eu cuir,
et une corne à poudre. Un long rifle à canon de cuivre était jeté sur son épaule.
— Le nouveau venu parlait français, en un mot, Gabriel Ferry avait sous les yeux un véritable chasseur canadien, un rejeton de l'ancienne souche normande, un de ces coureurs des bois dont il avait entendu raconter tant de prouesses merveilleuses.
11 éprouva un inexprimable plaisir à s'entretenir avec lui dans sa langue natale; son souvenir resta désormais gravé dans sa mémoire. Il devait se le rappeler plus tard quand il écrivit son roman Le Coureur des bois. Continuant toujours sa route, il arrive aux mines d'or de Bacnache, les plus riches de la Sonora, et assiste curieusement au travail de l'extraction de de For.
Le domestique que le sénateur mexicain lui avait donné pour guide, le laisse non loin de là, il poursuit néanmoins sa route seul. Bacnache n'est éloigné du désert que de vingt lieues; mais aussi à mesure qu'on s'avance le paysage prend un aspect nouveau: il se ressent de ce voisinage.
— Les sentiersqui jusque-là, ont guidé le voyageur, viennent aboutir à d'immenses savanes; prairies sans arbres, sans buissons, mais qui couvertes de hautes herbes, dont la lige grêle se courbe au moindre souffle d'air, présentent au milieu de leur ceinture de col-
lincs bleues l'image d'un golfe agité. De loin en loin s'élèvent, pareilles à des dunes, quelques collines sablonneuses, l'œil du voyageur n'embrasse pas d'autres horizons; c'est en vain qu'il presse le pas de son cheval pour sortir de ces solitudes, les horizons de collines tour à tour franchis semblent se reculer à l'infini devant lui î
Malheur à qui s'égare au milieu de ces prairies sans limites! Celui qui n'arrive pas le jour même au terme qu'il s'est proposé n'y arrive pas le lendemain: les ténèbres, les betes féroces, les Indiens rôdeurs, les Saltéadores (voleurs de grand chemin) en font leur proie.
Saisi à l'improviste par un accès de fièvre intermittente, Gabriel Ferry oublia complètement les instructions qui lui avaient été données, et s'égara au milieu de ces redoutables solitudes.
La chaleur et une soif dévorante vinrent ajouter à ses tourments ^ .
« A mesure, que le soleil s'élevait sur l'horizon, une réverbération brûlante montait du sol jusqu'à moi, des rayons de feu me faisaient courber la tête et resserraient autour de mes pieds gonflés le cuir de mes chaussures. Le souffle du midi desséchait ma bouche; c'était
* Scènes de la vie sauvage au Mexique, page 198.
DE GABRIEL FERllY. i3
du feu et non delair que j'aspirais par les poumons. A mes côtés, les bois morts craquaient comme aux émanationsd'une fournaise. Je marchais depuis deux heures, quand un malaise étrange s'empara de moi; un frisson parcourut mon corps, puis je tremblai de froid au milieu de cet océan de feu. J'eus beau m'envelopper de mon manteau, tout fut inutile. Je reconnus le retour d'un accès de ces fièvres intermittentes que j'avais gagnées à San Blas, où elles font tant de ravages.
« Après avoir lutté quelques instants contre la courbature subite qui brisait mes membres je mis pied à terre et me couchai sur le sol. J'étais au milieu d'un sentier tracé dans un bois épais; j'espérais me réchauffer sur le sable brûlant. En effet, une chaleur dévorante ne tarda pas à succéder au froid qui me faisait trembler, et dans l'ardeur de la fièvre, sans pensera l'avenir, j'épuisai ce qui me restait d'eau.
« Cependant le soleil s'élevait toujours; la soif me dévorait de nouveau, sousThalcine suffocante du vent qui murmurait tristement dans les feuilles; mais j'étais dans un de ces moments où le malaise physique endort la raison: je prêtai l'oreille au bruissement du feuillage, qui me semblait le murmure de l'eau, et cette illusion apaisa momentanément ma soif. L'accès parut même diminuer d'intensité etje n'éprouvai plus
au bout de quelques instants qu'une extrême faiblesse. Je voulus alors remonter à cheval et la lassitude me jeta4écouragé sur le sable de la route. La soif revint en même temps plus ardente que jamais, vide de sa dernière goutte, mon outre gisait à côté de moi, racornie déjà par la sécheresse. De nouvelles tentatives pour me remettre en route n'aboutirent qu'à me montrer plus clairement mon impuissance.
« Je finis par tomber dans une langueur somnolente qui allait se changer en assoupissement, quand j'entendis un bruit lointain semblable à celui d'un fourreau d'acier qui bat des éperons de fer. Bientôt un cavalier bien armé et monté sur un cheval vigoureux s'arrêta devant moi. — J'ouvris les yeux.
— Hola! l'ami, me deraanda-t-il d'une voix rude, que faites-vous donc là?
« Ma longue barbe, mes habits usés et souillés de poussière, pouvaient excuser jusqu'à un certain point cette apostrophe impérieuse et familière. Je n'en fus pas moins choqué et je répondis d'abord assez brusquement à mon interlocuteur:
« Tous le voyez, je suis occupé... à mourir de soif!
« L'étranger sourit. Une outre rebondie pendait à l'arçon de sa selle. Cette vue, en redoublant ma soif, fitévanouir ma fierté. Je repris la parole pour demander humblement à l'inconnu qu'il voulût ^bien
me passer r outre précieuse... « Réconforté et remis dans sa route par cette rencontre inespérée Gabriel Ferry atteignit Vhacienda délia Noria ^ qui se trouvait à quelque distance de là î
On appelle ainsi au Mexique les fermes qui s'élèvent au milieu des solitudes j leur construction rappelle moins une habitation rurale qu'une forteresse. — Bâties en pierres de taille avec des terrasses crénelées, des portes massives, des barreaux de fer dans les fenêtres, elles peuvent facilement être défendues contre les bandes de voleurs, encontre les agressions des partisans dans les guerres civiles. Notre voyageur y resta quelque temps pour assister aux prouesses des dompteurs de chevaux sauvages, et prendre part à une chasse aux tigres en compagnie de deux chasseurs, arrêtés comme lui à l'hacienda.
Bientôt prenant congé de son hôte, il se remit en route, et deux jours après, il arrivait au préside de Tubac, grossier jalon planté par une civilisation douteuse sur les confins de la république et du désert. Ce dernier commence à une petite distance du Tubac, au-delà de la rivière de San-Pedro. Le désert américain n'a pas celte désolante aridité, cette morne sécheresse du désert africain; une luxuriante végétation orne ses solitudes; le nom de prairies semble mieux lui convenir: Gabriel Ferry était enfin arrivé
i6 LA VIE ET LES OUVRAGES
au terme de son voyage; un splendide paysage se déroula à ses y eux! ^
« Les prairies qui se terminent au San-Pedro, du côté de Tubac, n'ont pour bornes dans le côté opposé, que les eaux du Missouri. C'était bien là le désert tel que je l'avais rêvé. Au-delk de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac séparé du San-Pedro par une étroite langue de terre, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles des plantes aquatiques, des serpents d'eau faisaient reluire au soleil leurs corps*visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse . D'autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l'herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats, leurs sourds mugissements arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s'il eût fallu que, môme dans le désert, l'homme révélât sa présence, un parti de chasseurs d'une tribu d'In-
^ Scènes de la vie sauvage au Mexique, page 291.
diens amis, descendait en ce moment le cours du San- Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses yides. Une recua de mules chargées de lingots d'argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue fde à l'horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel , prêtant l'oreille à l'harmonie mélancolique de la clochette des mules et aux cadences indiennes, qui troublaient, en montant graduellement, le silence des solitudes . »
Gabriel Ferry avait atteint le but de son voyage; désormais, son désir était satisfait, il avait vu le désert.
Il revint sur ses pas, en traversant une partie des villes qu'il avait déjà visitées; et quelque temps après il rentrait à Mexico dont il était absent depuis quatorze mois. Il avait d'abord parcouru le Mexique dans toute sa largeur depuis l'Océan Pacifique jusqu'à l'Océan Atlantique, et ensuite de la frontière du désert à Mexico.*
« Peu s'en fallut, dit-il \ que les amis qui venaient au-devant de moi ne crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé, qui se présentait devant eux. J'avais quitté
* Scènes de la vie sauvage, page 346.
Mexico depuis quatorze mois, pendant lesquels j'avais fait à cheval, dans rintérieur de la république, plus de quatorze cents lieues : c'est la distance à peu près du Havre à New-York. Rentré dans la vie civilisée je dépouillai mon accoutrement de voyageur, dont je nç gardai que les longs éperons que j'avais si longtemps chaussés, et le zarape qui m'avait abrité de la rosée de tant de nuits froides comme du soleil de tant de jours brûlants. »
Cette manière de voyager à cheval (la vraie en définitive pour qui veut connaître et étudier) était la seule que Gabriel Ferry aimât, et elle lui était devenue si familière que, en 1840, dans un voyage qu'il entreprit dans le nord de l'Espagne, et notamment dans la Biscaye , il dut s'en servir encore.
La guerre civile, qui désolait ce malheureux pays, était arrivée à sa dernière période, mais les bandes carlistes et les détachements christinos ravageaient encore les campagnes en commettant souvent d'horribles cruautés.
Le service des postes était interrompu ; les guides osaient à peine accompagner le voyageur. Malheur à ceux qui paraissaient suspects ; les christinos les fusillaient immédiatement; les carlistes, probablement dans le but d'économiser leur poudre, se contentaient de les pendre au premier arbre venu !
DE GIBRIEL FERRY. i9
Gabriel Ferry eut le bonheur d'échapper aux uns et aux autres, et son yoj'age ne fut marqué par aucun accident.
Gabriel Ferry retint du Mexique au commencement de 1837 : il y était resté environ sept ans. Il dut à ce long séjour de connaître les mœurs mexicaines dans leurs moindres détails : usages, coutumes, superstitions, lois, institutions, Tices, abus, rien ne lui échappa.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'il se mit à raconter tout de suite les aventures qui lui étaient arrivées, ou les choses étonnantes qu'il avait vues.
Il ne devait le faire que plus tard.
Mais disons-le dès à présent : jamais les lettres ne furent son occupation principale j elles furent pour lui un délassement de ses affaires ; elles devinrent roccasion de se rappeler et de fixer des souvenirs qui lui étaient chers. Peut-être est-ce à cette dispo- EÎtion particulière qui lui laissait tout le temps de méditer sa pensée, qu'il faut rapporter cette élégance de. forme, cette pureté de style dont tous ses ouvrages sont empreints. La nature même de ses occupations devait éloigner de lui toute idée de culti-
20 LA VIfî ET LES OUVRAGES
ver les lettres , si Ton pouvait se soustraire à celte destinée, que nous portons cliacun en nous, et qui nous ramène tôt ou tard dans la voie première où les circonstances nous ont empêché de marcher d'abord.
Eij 18/10 Gabriel Ferry avait acheté une charge de courtier d'assurances maritimes, charge dont il se démit en 1S44 pour devenir directeur général de la compagnie d'assurances maritimes V Espérance. Ce fut cependant dans le cours de cette même année qu'il écrivit pour quelques journaux, sous le titre Des Révolutions du Mexique^ l'histoire animée des hommes qui-, de 1817 à 1843, ont pris une part active dans les affaires de ce pays \ Ces biographies, faites avec une grande fidélité, puisque l'auteur avait vu, dans leur pays môme, les individualités dont il retraçait la physionomie, furent remarquées.
Bientôt la Revue des Deux Mondes accueillit le récit du Pêcheur de perles, qui ouvre la série des Scènes de la vie sauvage au Mexique. Le succès de ce premier récit fut tel que les pages de cette publication lui furent désormais ouvertes.
1 L'Illustration, et le Courrier Français (alors sous la direction de Léon Faucher). Ces biographies forment, dans leur ensemble, une partie importante de l'histoire du Mexique contemporain.
C'était là un grand honneur pour un commençant : en 1845 tous les collaborateurs de la Bévue des Deuœ- Mondes y étaient des hommes d'État, des hommes célèbres dans les sciences, des écrivains illustres dans le domaine littéraire. Les récits qui succédèrent au Pêcheur de perles eurent un succès toujours croissant, et intéressèrent vivement le public auquel ils s'adressaient.
Dans les Scènes de la vie sauvage au Mexique, Gabriel Ferry retraça toutes les aventures qui lui étaient arrivées dans son excursion au désert, toutes les choses curieuses qu'il avait eu occasion d'y voir. Il s'y montre à la fois écrivain et voyageur. Peu d'Européens avant lui avaient visité avec attention les provinces éloignées de la république mexicaine : société presque inconnue où la civilisation semble n'avoir jeté quelques lueurs douteuses que pour y raffiner la sauvagerie des mœurs. Et comme dans son récit il sait bien rendre toute l'originalité, toute Tétrangeté des choses dont il fut témoin ou acteur! sa narration est vivante ; on le suit dans ses pérégrinations : on assiste avec lui aux exploits de ces hardis pécheurs de perles du golfe de Californie qui ne s'effraient pas d'aller chercher leur proie, au fond d'une mer sillonnée de requins ; à ces pronunciamentos de province, échos de ceux de la capitale du
Mexique, où un soldat de fortune, poussé par l'ambition et le désœuvrement, n'hésite pas à engager son pays dans la guerre civile ; à ces audacieuses scènes de contrebande, aidées et favorisées par les employés du fisc eux-mêmes ; aux labeurs du gambusino qui, dévoré de la soif de l'or, pénètre dans les redoutables solitudes du désert, dénué de toute ressource, muni de sa seule barreta (pique) ; aux prouesses de ces dompteurs de chevaux sauvages qui rappellent à l'esprit celles des anciens centaures j aux dangers de ces intrépides coureurs des bois qui, dans leurs courses, font une guerre sans relâche ni trêve aux Indiens et aux bêtes féroces ; aux coups de mains de ces Saltéadores qui inspirent un égal effroi aux voyageurs et à la justice avilie.
Aujourd'hui on ne voyage plus ainsi; et cependant en dépit des fatigues, des périls, des privations, de tels voyages offrent un attrait irrésistible : les magnifiques paysages que l'on traverse; les haltes dans la forêt autour de l'arbre séculaire, converti avec une prodigalité royale en brasier gigantesque; les hommes que l'on rencontre, représentants d'une société inconnue, héros sauvages comme la nature qui les entoure, tous ces incidents si étranges, si variés sont pour le voyageur autant de compensations qui lui font oublier ses fatigues.
Comprenant avec un tact exquis que les aventures dont il se fait le narrateur, sont assez frappantes par elles-mêmes, Gabriel Ferry ne vise jamais à l'effet; son stjle est celui de l'homme qui a vu, et qui déroule ses souvenirs comme sa mémoire les lui présente.
Il aborda ensuite les Scènes de la vie mexicaine proprement dite, c'est-à-dire le récit des événements dont il avait été acteur ou spectateur à Mexico même ^ , et Dieu sait s'ils lui firent défaut î
Le cadre ici change de nature, mais les faits ne sont pas moins surprenants; à force d'originalité, ils semblent imaginaires, ils paraissent empruntés à quelque fiction fantastique. Le roman est tellement dans les mœurs au Mexique que celui qui veut les retracer fidèlement, s'expose à passer pour un conteur peu scrupuleux, quand il n'est que simple historien.
Ne la croirait- on pas détachée d'une légende du
1 Pour ne pas laisser de confusion dans l'esprit du lecteur nous devons dire que les Scènes de la vie Mexicaine se divisent en trois séries:
P Les Scènes de la vie sauvage au Mexique;
2» Les Scènes de la vie mexicaine;
3o Les Scènes de la vie militaire au Mexique.
Un lien commun relie ces trois volumes qui forment dans leur ensemble, une histoire complète, un tableau détaillé de la civilisation mexicaine, considérée sous toutes ses faces.
{Note de Véditeur.)
moyen âge cette scène de Fray Sérapio ? Et ce récit de Remigio Vasquez n'est-il pas pathétique comme la jeunesse tranchée avant le temps? Ces traits d'originalité singulière que Gabriel Ferry observa au Mexique ne doivent pas être tous rapportés à l'esprit et aux mœurs de ses habitants : il faut faire aussi la part des antécédents politiques de ce pays. L'Espagne avait adopté envers le Mexique un système particulier d'isolement : tandis qu elle recevait les étrangers dans les ports du Pérou, du Chili, de la Plata, elle fermait soigneusement ceux du Mexique. Tout passeport était refusé aux indigènes qui voulaient sortir du royaume j tout commerce avec les Européens leur était interdit : l'Espagne s'en était réservée seule le monopole. Ainsi séquestré, le peuple mexicain n'avait pu se mettre au niveau des autres peuples ; il avait conservé les idées et les usages d'un autre âge. C'est ce que remarquèrent avec un indicible étonnement les voyageurs qui abordèrent dans cette contrée, lorsque la république, après l'heureuse issue de la guerre de l'indépendance, eut rendu libre l'accès de son territoire : ils trouvèrent un peuple qui avait conservé pour ainsi dire les mœurs et les idées du XVI** siècle.
Du temps de Gabriel Ferry ce caractère s'était déjà altéré au contact des étrangers et des idées euro-
péennes, mais il en subsistait encore assez de vestiges pour surprendre la curiosité. Au milieu des scènes qui divertissent son instinct aventureux, il est une chose cependant qui n'échappe pas à sa sagacité ; c'est la décadence précoce de cette république née d'hier : il aperçoit les vices qui ont présidé à sa constitution , sa pénétration devine les abus qui tarissent sa prospérité, qui arrêtent ses progrès, mais il reconnaît que le plus pernicieux et le plus enraciné est le déplorable esprit qui anime l'armée.
Spectateur d'une insurrection militaire, fomentée à Mexico par Santa-Anna contre le général Bustamente, son heureux compétiteur à la présidence, Gabriel Ferry assiste à tous les préliminaires de ce mouvement : un soir à la nuit close il aperçoit à une petite distance d'une des portes de Mexico une troupe de conjurés qui attendait pour pénétrer dans la ville, qu'une autre troupe avec qui elle avait des intelligences, vînt lui en donner le signal K
« Au centre de cette troupe, et vivement éclairés par la flamme de torches de résine, venaient sur deux chevaux dont ils comprimaient l'ardeur, deux officiers en tenue de campagne, c'est-à-dire moitié militaire, moitié bourgeoise. Celui qui marchait en
^ Voir dans les Scènes de la vie mexicaine, le capitaine Don Blas.
tête avait une physionomie et une tournure qui me frappèrent doublement en ce qu'elles éveillèrent en moi un sentiment de curiosité et un vague ressouvenir. C'était un homme qui paraissait avoir quarantecinq ans, de haute taille et d'un teint jaunâtre. Un front élevé, dont le chapeau ne dissimulait qu'imparfaitement la proéminence, un menton arrondi et peut-être trop fort pour la régularité des traits, dénotaient chez lui la persistance et la ténacité. Son nez, légèrement aquilin, ses grands yeux noirs, pleins d'expression , sa bouche mobile, lui donnaient un air de noblesse remarquable, des cheveux noirs et bouclés couvraient ses tempes, et ombrageaient ses joues aux pommettes un peu saillantes. Je remarquai que Tune des mains du cavalier, celle qui tenait la bride du cheval, était mutilée.
« ... Je reconnus bientôt en lui l'homme qui depuis vingt-cinq ans a été le mauvais génie du Mexique, la cause ou le prétexte de toutes ses révolutions, en un mot le général don Antonio Lopez de Santa-Anna. »
Après douze jours de combats et d'anarchie, l'insurrection fut vaincue et Santa-Anna obligé de se retirer : notre voyageur en avait assez vu pour juger cette armée dont les ofiQciers, sur la promesse d'un grade, n'hésitent pas à engager leur pays dans la
guerre civile, et dont les soldats, au milieu du combat, vendent leurs cartouches aux factieux ! I î
Bientôt Gabriel Ferry sentit son talent se développer et grandir; ses cadres habituels ne lui suffirent plus; il essaya du roman à la façon de Cooper, et il y réussit du premier coup.
Le Coureur des Bois ouvrit la nouvelle carrière de l'écrivain qui s'exerçait à de plus vastes compositions ; ce premier coup d'essai fut une victaire.
Peu de romans aujourd'liui sont plus connus que le Coureur des Bois; de nombreuses éditions l'ont popularisé \ Avant son apparition il n'existait peutêtre pas de roman français de ce genre : la traduction des ouvrages de Cooper avait excité l'admiration sans produire cependant aucune œuvre originale qui s'en rapprochât : c'est que ce genre ne se contrefait pas, il demande l'expérience des objets qu'il décrit. Véritable épopée du désert, le Coureur des Bois en retrace à grands traits toutes les scènes; ses mœurs et ses habitants y sont reproduits avec la fidélité d'un objectif, mais pour que le tableau soit plus saisissant et plus varié, l'auteur a bien soin de
1 Entre antres le Salut public de Lyon; le Journal de Dijon; VImpartial de Rouen.
Le capitaine Mayne-Reid a traduit dernièrement le Coureur des Bois en anglais.
ranimer par le contraste d'événements de la vie civilisée et de scènes de la vie sauvage; l'imagination, toujours en éveil, est sollicitée par des motifs d'intérêt puisés à ces deux sources.
Quoique publié à une époque où les préoccupations politiques détournaient tant soit peu les esprits des choses littéraires, le Coureur des Bois obtint un vrai succès ^; à peine était- il achevé qu'on en faisait une traduction allemande à Leipsick, et qu'un grand nombre de journaux de province le reproduisaient dans leurs colonnes ^
Dans ses excursions à travers les provinces mexicaines, Gabriel Ferry avait eu souvent l'occasion de rencontrer d'anciens guérilleros qui avaient pris part à cette guerre de l'indépendance qui affranchit le Mexique de l'Espagne, après trois cents ans d'asservissement.
Avec Tesprit curieux qui lui était propre, il les interrogeait sur les causes secrètes , sur les faits peu connus de cette guerre, et dans les haltes d'une route accomplie .ensemble, il sollicitait, il provoquait le récit de leurs exploits, des actions dont ils avaient été témoins ou acteurs. Grâce à leurs souvenirs l'histoire
1 II parut en 1850 dans l'Ordre.
2 Deux traductions anglaises de Costal l'Indien, dont l'une est du capitaine Mayne-Reid viennent également d'être puliées à Londres, où le nom de Gabriel Ferry est bien connu.
se dépouillait de son manteau d'austérité, pour s'égayer du charme de la tradition ornée par la bouche de témoins oculaires de tout l'attrait qu'aurait pu avoir la fiction ; le cadre historique s'élargissait sans s'altérer j laissant entrevoir, à côté des principaux personnages, d'autres figures moins connues, mais empruntant un intérêt de plus à cette réserve de l'histoire sur leur compte.
C'est que c'est en effet une étrange guerre
que celle de l'indépendance mexicaine : ses commencements surtout offrent des circonstances extraordinaires. Pour consolider l'asservissement du Mexique, l'Espagne s'était servie principalement des prêtres; ceux-ci avaient entretenu le peuple dans une ignorance systématique dont il se ressent encore; eh bien! par un singulier retour des choses d'ici-bas, ce furent précisément des prêtres qui inaugurèrent l'insurrection ; ils ne se bornèrent pas à la favoriser de leurs vœux ou de leurs prières : ils y jouèrent un rôle actif; ils s'improvisèrent généraux, et conduisirent presque toujours avec succès les populations au combat.
Ce fut en 1810 qu'im prêtre obscur jusqu'alors. Hidalgo, curé du petit village de Dolorès, près de Guanajuto, donna le premier le signal de la révolte contre les Espagnols. Quelque temps après, il commandait une armée de soixante mille insurgés; par-
tout sur son passage, les provinces se prononçaient en sa faveur : il faillit même s'emparer de Mexico, mais pris par trahison, il fut fusillé. Après lui, d'autres champions, improvisés par les circonstances, tels que Morelos, Rayon, Terran, Torrès, se saisirent du drapeau de l'indépendance, qui après dix ans d'une lutte acharnée (1821), mêlée de revers et de succès, devint une réalité pour le Mexique.
Comme ses souvenirs, ses récits d'anciens guerrilleros étaient restés profondénient gravés dans l'esprit de Gabriel Ferry, plus tard il en fit le sujet de ses Scènes de la vie militaire au Mexique ^ tableau coloré d'actions que l'on croirait empruntées aux temps antiques, et qui montrent que quel que soit le climat, quelle que soit Tépoquc, les peuples font toujours preuve du même esprit d'héroïsme, quand ils combattent pour leur indépendance et leur liberté K
La guerre de l'indépendance mexicaine inspira encore une fois Gabriel Ferry dans cet émouvant roman de Costal V Indien.
1 Les Scènes de la vie militaire, qui forment la troisième série des études de Gabriel Ferry sur le Mexique, renferment cinq récits :
i° Le capitaine Ruperto Castagnos;
^0 Les sept Norias de Bajan;
3° le soldat Cureno;
40 Crisiino ver g ara;
50 Le Rastréador.
C'est en partie le récit des exploits de Morelos, le plus grand peut-être des généraux de l'insurrection mexicaine. Moins célèbre en Europe que Bolivar^ Morelos montra un génie militaire non moins étonnant que celui du libérateur du Pérou; prêtre comme Hidalgo, il était curé du petit village de Caracuaro% quand en 1810 une circonstance étrange vint lui révéler sa vocation, et l'année suivante (1811) il était général d'une petite armée, livrait aux Espagnols vingt-six batailles, et était vainqueur dans vingt-deux. Pendant cinq ans il devint le fléau de ces derniers, et leur fit éprouver d'immenses pertes. Ce thème de composition appartient tout entier à Gabriel Ferry, moins parce qu'il a été le premier h s'en emparer, et à porter la lumière sur des faits peu connus avant lui, que par la manière saisissante (■ont il Fa'traité.
Cet esprit si original ne restait pas cependant toujours circonscrit dans ses sujets favoris : il aimait à faire des excursions dans un autre domaine , comme pour prouver la flexibilité de son talent, témoin ce roman de Tancrède de Chateauhrim, piquante étude de certains côtés des mœurs parisiennes. Mais dans un ouvrage, dont le but ostensible n'est que d'être amu-
1 Voir l'introduction de Costal l'Indien.
saut, Gabriel Ferry laisse encore l'empreinte de sa vigueur habituelle d'idées. Sa fiction n'est qu'un cadre pour combattre, d'une manière habile, une loi étrange, que l'on est étonné de voir exister encore de nos jours, et qui fait ombre dans notre législation si éclairée (la loi de la contrainte par corps). Les ressorts de son intrigue sont autant d'arguments victorieux en faveur de la cause qu'il plaide, et à la fin du livre, on se trouve avoir lu un roman ingénieux et un plaidoyer intéressant.
C'est dans l'histoire contemporaine que Gabriel Ferry prit le motif de la Chasse aux Cosaques ^; dans cette composition il embrasse non-seulement le récit de quelques faits peu connus de l'invasion de 1814; mais il retrace également avec son habileté habituelle l'histoire des sociétés qui, sous TEmpire, s'étaient organisées au sein même d'une partie de l'armée contre le conquérant qui alors étonnait le monde !
Le colonel Oudet, dont Charles Nodier a si longuement parlé, avait rallié tous les mécontents, les avait constitués en société sous le nom de Philadelphes, et un jour ils se trouvèrent assez forts pour concevoir
1 Roman posthume, publié daus la Patrie en 1853, avec un grand succès d'actualité, à cette époque de guerre contre la Russie.
le projet d'enlever Napoléon au milieu d'un de ses voyages !
On connaît la mort mystérieuse d'Oudet, le soir de la bataille de Wagram ! mais elle ne désorganisa point les Pliiladelphes ; ils se fortifièrent de l'adjonction d'autres sociétés, notamment celle des Éveillés d'Allemagne qui ne pardonnaient pas au nouveau Charlemagne d'avoir envahi trois fois leur territoire; dans tout le cours de son règne, Napoléon sentit l'action occulte de ces sociétés militaires, sans jamais pouvoir saisir le fil invisible qui les guidait.
Quand j en 1812, les généraux Mallet etLahorie vinrent proclamer audacieusement la mort de l'empereur, alors dans les steppes de la Russie, ils trouvèrent, qu'on le croie bien, moins de gens crédules que de gens complaisants, à le paraître.
La présence de Moreau dans les rangs de Tarmée russe * donna lieu, dans le temps, à une version que l'histoire n'a pas recueillie, mais qui n'est peutêtre pas sans vraisemblance, et que Gabriel Ferry a rapportée dans son ouvrage. Il paraîtrait que quatre mille Philadeiphes, répandus dans plusieurs régiments, devaient, à un moment donné au milieu de la bataille de Dresde, se rallier subitement entre eux,
1 Voir à cet égard le Journal des Débats du 25 décembre 1814.
entourer Napoléon, et le livrer à Moreau, à Bernadette et à Fcmpereur Alexandre : une vigoureuse charge de la cavalerie alliée devait appuyer ce mouvement. Par cet audacieux coup de main, fomenté dans son sein, l'armée française décontenancée, privée de son général, rencontrait deux chefs improvisés dans Moreau et dans Bernadotte, qui lui avaient laissé de brilhyits souvenirs, et dont la valeur était chère à son orgueil : les alliés, faisant la guerre à Napoléon et non à la France, s'arrêtaient, signaient une paix, dont les premières conditions auraient été la déchéance de l'ennemi commun, et la rentrée des Bourbons : les désastres de l'invasion de 1814 auraient été peut-être ainsi évités. Le boulet qui vint fracasser Moreau, presque au début de la bataille de Dresde, fit avorter ce plan en désorientant les alliés et les philadelphes. Combiné avec de tels éléments, on se fait facilement une idée de l'intérêt qu'offre le roman de Gabriel Ferry .
Le dernier des ouvrages qu'il ait écrit est un petit volume, deux récits seulement le composent : Lès Squatters^ tableau delà vie de ces rudes défricheurs de forêts de l'Amérique du Nord : pionniers de la civilisation dont la mission est de déblayer le terrain pour faire place aux villes. — Puis La Clairière du bois des Ho gués, émouvant épisode des côtes de la mer.
Familier avec toutes les questions d'art, avec celles surtout qui touchent à la peinture, Gabriel Ferr;y rendit compte dans VOrdre^ du Salon de 1850-
Il fit preuve d'un jugement sur, et d'une critique éclairée ; un grand nombre d'artistes, alors à leurs débuts, qui depuis ont conquis la célébrité ou la notoriété, y sont appréciés avec un tact qui ressemble à un pressentiment de l'avenir * .
La composition de ces divers ouvrages n'avait demandé guère plus de cinq ans à Gabriel Ferry, et nous l'avons dit, les lettres n'étaient pas son unique occupation : ceci donne la mesure de ce qu'il aurait pu faire, si la destinée avait été envers lui plus libérale d'années.
On était en 1851.
A cette époque les esprits étaient tournés vers Témigration. L'Amérique et l'Algérie étaient devenues le but de tous ceux qui désespéraient de parvenir
* Voir l'Ordre des premiers mois de l'année 1851,
dans leur patrie. La découverte récente des mines de la Californie avait enflammé bien des imaginations de la fièvre d'or; que de déceptions ne tardèrent- point à couronner tant de brillants rêves! Et combien de fois la plus horrible misère ne fut-elle pas l'unique salaire de ceux qui étaient partis sans autre ressource que l'espoir!
En France cependant on s'émut des souffrances qui attendaient les émigrants à leur arrivée sur la terre étrangère ; on résolut de leur yenir en aide ! On doit encore se souyenir de cette grande loterie du lingot d'or organisée à cet effet en 1851, sous le patronage direct du gouyernement ; le produit en était affecté aux émigrants ; il devait servir à payer leur passage et à leur donner des moyens de subsistance à leur arrivée en Californie! La sollicitude fut poussée plus loin encore : un envoyé français, choisi par le gouyernement, deyait être envoyé à l'avance à San-Francisco pour recevoir les émigrants, et veiller à ce que rien ne leur manquât jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé moyen de s'employer.
Cette mission était délicate; elle exigeait, en outre d'une grande sollicitude, la connaissance exacte des ressources du pays. Elle fut proposée à Gabriel Ferry, qui, quinze ans auparavant, avait yisité la Californie alors presque déserte.
Jl l'accepta; il l'accepta moins peut-être pour les avantages qui y étaient attachés que poussé par le désir de revoir une partie des pays qu'il avait parcourus avec enthousiasme dans sa jeunesse.
Ils sont ainsi faits ces esprits intrépides, même au milieu des affaires de la vie quotidienne limage qui réside au fond de leur âme, est celle de leurs aventures, de leurs pérégrinations passées. Le souvenir les en poursuit sans cesse ; le mirage de l'imaginatioii leur retrace en traits de feu les scènes dont autrefois ils ont été témoins, et l'enthousiasme dont ils étaient animés.
Ne leur parlez pas des fatigues, des privations, des dangers ; ils secoueront la tête avec dédain : de telles considérations ne sauraient éteindre leurs aspirations.
Gabriel Ferry partit pour se rendre à son poste le 29 décembre 1851 . — Le 2 janvier 1852, il s'embarquait à Southampton, à bord de V Amazone, magnifique paquebot de la compagnie anglaise qui se rendait à San-Francisco par la voie de Panama. — Une foule considérable de passagers prenait également place à bord; tous étaient animés de l'espoir d'une traversée rapide et d'une heureuse navigation
48 heures se sont à peine écoulées, on est dans la nuit du 3 au 4 janvier, V Amazone vient de perdre de-
puis peu la vue des côtes de l'Angleterre : elle est environ à vingt lieues nord-ouest des îles Sorlingues. Tous les passagers sont plongés dans le sommeil; soudain les cloches d'alarme retentissent, et les réveillent du son de leurs lugubres éclats. Tous se lèvent avec la précipitation de la crainte : une fumée intense qui pénètre déjà dans l'intérieur du navire, les rumeurs, les cris confus qui éclatent au-dessus de leur tête, redoublent leur anxiété. Arrivés tumultueusement sur le pont, le spectacle qui se déroule à leurs regards, achève de les glacer de terreur.
Toute la partie supérieure de V Amazone , depuis la poupe jusqu'aux roues, était la proie du feu; les flammes sortaient en nombreuses langues flamboyantes des sabords et de toutes les issues intérieures avec une impétuosité augmentée encore par un vent du jiord fortement prononcé; et vraisemblablement l'incendie, aidé de ce fatal auxiliaire, allait gagner l'autre moitié du navire restée intacte. Qu'est-ce qui avait produit ce désastre? Fut-il l'effet d'une imprudence ou d'une inconcevable fatalité? On ne le sut jamais. Des pompes destinées à éteindre l'embrasement sont rapidement mises en jeu; les matelots, les passagers les desservent avec Tardeur du désespoir : il semble qu'il soit si aisé de devenir maître du feu au milieu de l'eau I eh bien , vains efforts ! Le feu qui
dévore V Amazone semble être le feu grégeois; l'eau qui jaillit sans relâche est impuissante; la flamme gagne à chaque instant de l'espace: bientôt même sous l'impulsion de ce vent d'hiver qui active l'incendie la mer s enfle, les lames grossissent et viennent imprimer de fatales oscillations au navire embrasé I
Les pompes inutiles sont abandonnées. La terreur un instant comprimée revient plus intense que jamais au cœur de ces infortunés. — Tout moyen de sauvetage leur semble refusé !
Attendront-ils que cet immense embrasement au milieu de l'Océan porte un signal de détresse à une voile secourable? Leurs yeux interrogent vainement l'horizon noir : pas une lueur, pas un fanal n'annonce la présence d'un navire quelconque dans ces parages. D'ailleurs leur esprit n'est pas si troublé qu'ils n'aperçoivent pas un autre danger plus formidable, plus pressant encore que le feu :1a flamme qui étreint déjà V Amazone de toutes parts, va gagner la sainte-barbe; le magasin à poudre peut faire explosion d'un instant à l'autre. Pour conjurer ce nouveau danger dont l'imminence n'échappe à personne; quelques-uns veulent descendre noyer le salpêtre, mais de l'intérieur du navire sort maintenant comme de la bouche d'un volcan une fumée noire et épaisse qui défend le passage sous peine d'asphyxie instantanée.
La mort est donc partout !
Une fatalité inouïe a rassemblé sur un espace de quelques pieds carrés tous les moyens de destruction: le feu, l'eau, les ténèbres, l'explosion de la poudre semblent se disputer une poignée d'infortunés. — Ne voyez- vous pas là un tableau comme en eût rêvé Timagination du Dante? Ne vous semble-t-il pas que la scène se passe sur quelque lac de soufre de l'enfer? Jamais la douleur ne fut empreinte d'une façon plus terrible sur des figuref) humaines j la poésie du désespoir ne peut aller plus loin. Kien ne manque au tableau, car ici comme dans quelques-unes des compositions du poète florentin, il y a une figure, qui au milieu de ces physionomies décomposées par les vertiges de la terreur, semble être l'idéal de la résignation , de la soumission stoïque à la fatalité qui l'accable sans l'émouvoir \
Réveillé comme les autres passagers par le son des cloches d'alarme, Gabriel Ferry était monté sur le pont de VAmazom; mais avec ce coup d'œil exercé du voyageur qui s'est déjà trouvé maintes fois dans des circonstances pressantes, il embrassa l'étendue du péril, vit bientôt les circonstances qui le compliquaient, comprit qu'il n'y avait là aucune chance de
1 Voir à cet égard tous les journaux, principalement le Jour' nal des Débats du commencement de janvier 1852.
salut. Admirable privilège d'une âme stoïque, maîtrisant les angoisses morales et physiques qui assiègent la créature humaine en présence de la mort ! Cette découverte n'arrache à cet homme aucun signe de terreur; pas une contraction ne vient altérer son visage. Il ramène sur sa poitrine son manteau agité par le vent, s'appuie contre le bordage, regarde impassible l'incendie qui rugit autour de lui.
A celui qui avait vu le désert, qui avait été témoin de tant de scènes étranges, la destinée réservait pour scène dernière un embrasement sur TOcéan pendant les ténèbres, sans autre issue qu'une mort terrible! Deux heures après le commencement de l'incendie, V Amazone présentait un aspect qui délie toute description; ce n'était plus qu'un gigantesque bûcher: les cheminées, les cordages, tout le gréement supérieur étaient tombés, et les flammes qui maintenant s'élevaient partout avec la même intensité, fermaient presque tout passage.
Alors chez quelques-uns la terreur se changea en vertige; on en vit chercher dans une mort immédiate le terme de leurs angoisses: un passager et sa femme se prirent par la main et se précipitèrent dans l'intérieur du navire embrasé.
|- On résolut enfin une tentative désespérée : VAl mazone portait à son bord trois chaloupes de réserve ,
le capitaine annonça que ses matelots allaient les mettre à la mer, qu'elles tâcheraient de gagner la côte avec tout ce qu'elles pourraient contenir de monde.
On était éloigné de la terre la plus voisine de vingtcinq ou trente lieues, il faisait nuit, et la mer était orageuse, c'était moins une espérance de sauvetage que l'alternative d'une mort moins horrible .
Une première chaloupe est mise à flot; une multitude haletante, sans songer aux dangers de cet empressement, sans écouter les représentations du capitaine, l'envahit avec confusion, et s'y cramponne. Quelques coups de rames ont à peine fait mouvoir cette embarcation qui enfonce déjà sous le poids de son chargement, qu'une vague formidable, accourant du large, bondit sur sa proie avec l'impétuosité d'une décharge d'artillerie et la submerge complètement. La seconde chaloupe eut le même sort, à la suite de mêmes circonstances.
Du sein des flots s'élevèrent alors de suprêmes cris de désespoir, et la réverbération sanglante du navire embrasé éclaira de lamentables agonies.
Restait une troisième embarcation ; ces deux désastres successifs rendirent quelque prudence : on décida que vingt passagers seulement y prendraient place. Ceux qui préféraient aux conséquences de l'incendie l'éventualité d'une fuite au hasard pendant la
nuit sur une mer orageuse, descendirent dans la chaloupe.
Au moment d'y entrer, un négociant qui se rendait à San-Francisco, M. Barrincon, se retournant yers Gabriel Ferry, alors près de lui, et dont on connaissait la qualité d'envoyé français.
— Tenez- vous avec nous? lui dit-il.
— Mourir pour mourir je préfère rester ici^ répondit Gabriel Ferry avec cette sérénité qui ne l'avait pas un instant abandonné. Le capitaine, qui passait là, joignit, mais en vain, ses pressantes instances à celles de M. Barrincon ^
Enfin cette dernière barque s'éloigna, retentissant des sanglots d'une malheureuse Irlandaise qui portait dans ses bras un enfant en bas âge, et dont le mari venait de se perdre dans le désastre des deux chaloupes. Elle avait déjà fait une lieue au hasard, dans la nuit. V Amazone embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme le fanal d'un navire qui cingle la mer pendant les ténèbres. Tout à coup vers cinq heures du matin un bruit égal à un roulement de tonnerre, interrompit le silence de l'immensité;
* M. Barrincon a écrit dans le Journal des Débats du 7 janvier 1852, une relation de l'incendie de V Amazone, où il parle de Gal)riel Ferry, où >ussi il rapporte la réponse qu'il fit à sa demande. *