SCÈNE PERPÉTUELLE
Saturne a pris veste et culotte , bas de soie et souliers à boucles, ses cheveux sont poudrés, un large ruban bleu lui traverse la poitrine, et le sceptre a remplacé dans sa main la faux du Temps.
On dirait en vérité qu’Orphée, en travestissant ainsi son antique personnage, a voulu montrer l’infortuné roi Louis XVI.
C’est toujours Fatalité.
L’auguste Marionnette se promène tristement de long en large en regardant son sceptre, un peu faussé ; puis, après l’avoir tourné et retourné, se met à le redresser à la lime, comme un bon serrurier.
Le sceptre se brise au manche, et la poignée lui reste dans la main.
— Fatavolunt! (les destins le veulent!) murmure un Augure romain qui ronflait à demi , le dos appuyé contre un chêne de Dodone.
Le royal personnage continue à se promener en gardant le silence, et va consulter un baromètre pour savoir le temps qu'il fait.
— Orphée, s’écrie Diogène qui s’est réveillé, est prudent quand il touche à la politique, il ne joue que la pantomime.
— Tais-toi, chien, riposte Pythagore, Orphée ne s’embarrasse guère de la politique, il est plus que prudent, il est sage.
S’il ne fait pas parler ses personnages, c’est pour qu’ils soient vrais.
Les Hommes disent une chose et en font une autre.
Les marionnettes ne parlent pas et vont au fait, c’est une cause d’erreur de moins.
Regarde donc , chien , et fais comme moi, tâche d’avoir l’esprit des marionnettes, ou dors.
Diogène ne trouvant rien à répondre rentre dans son tonneau, où il se met à ca-
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resser Cerbère qui est venu se coucher avec lui.
Un second personnage, gros et ventru, tout habillé de noir, se présente en scène, le poing sur la hanche, avec des airs d’orateur; Orphée a oublié de retirer l’étiquette de Titan.
— C’est la Liberté.
—C’est Mirabeau, dit la sibylle de Cumes. ,
Cicéron s’éveille pour crier :
— C’est Catilina.
Mais sa nourrice, qui est à côté de lui, crie plus fort :
— C’est le diable !
Cicéron se rendort.
Cependant la nouvelle marionnette affecte devant la première une position peu décente, semble l’accabler de reproches, et lui montre le poing.
Celle-ci, indignée, fait un geste, et aussitôt apparaissent trois nouvelles figures, militairement habillées à la française, mais que l’on reconnaît, à l’œil unique qui leur décore le
t 56 XI.— LES MARIONNETTES ÉTERNELLES
front, pour les anciens Cyclopes du théâtre d’Orphée.
Le gros homme noir fait un geste de son côté, et trois affreuses marionnettes arrivent à son secours.
Malgré l’habit à boutons brillants et le gilet à revers blancs, dont les a déguisés Orphée pour leur donner les airs de Danton, Marat et Robespierre, Caron sourit en reconnaissant ses plus anciennes pratiques , les fils de Titan ou de la Liberté.
Le premier, c’est Encélade, qui fut enterré sous l’Etna.
Le second, Python, qui ayant pris la forme d'un serpent, fut tué par Apollon.
Et le troisième, cet orgueilleux Typhon, qui se vantait de commander aux Dieux et aux hommes et ne fut foudroyé qu’ après une lutte terrible.
■^-Mais, voyez ce qui se passe sur le théâtre d’Orphée : les acteurs ont saisi des bâtons, la mêlée est générale, tout le inonde vise à la
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nuque ; chaque coup semble détacher une tête du tronc.
Les Gardes françaises se sauvent dans la coulisse pour aller change d’habit.
La Liberté, assommée dans la lutte, gît à côté de la Fatalité qui a perdu la tête.
Et les fils de Titan crient victoire.
Ici on entend ronfler le rouet des trois Parques, et grincer leurs ciseaux.
Caron se frotte les mains.
Cerbère, voudrait bien aboyer, mais Diogène, qui s’en est emparé, le relance d’un coup de pied au fond de son tonneau.
— Laisse-les donc faire, animal, si ça les amuse.
On entend un grand coup de tonnerre.
Babel apparaît tout en feu.
Un aigle traverse les airs en portant la foudre dans ses serres..
Hercule, qui filait aux pieds d’Omphale, ayant senti la poudre... éternue .
{La toile tombe.)
— ï A la fraîche ! qui veut boire ! »
Crie une voix flûtée, que l’on reconnaît aussitôt aux Champs élysées pour celle de Ganymède. .
Les immortels promeneurs se rassasient d’ambroisie à la ronde pendant l’entr’acte.
Alcibiade essuie avec le pan de sa robe le verre où Socrate a bu.
Diogène exige qu’on le serve dans le creux de sa main, et comme il ne l’essuie pas, Cerbère la lèche.
— Ne faut-il pas qu’il y en ait pour tout le monde? dit-il à Aristote qui hausse les épaules.
— Diogène a du bon , murmure Hippocrate.
Cerbère se met à aboyer.
— Chut! fait Harpocrate.
. (Le rideau se lève.)
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