LA SCÈNE CONTINUE
Les trois fils légitimes de Titan sont en pleine orgie et semblent se moquer du ciel et de la terre, lorsque soudain cinq bâtards de la même lignée, en habit chamarré et en chapeau k grandes plumes, se jettent sur eux à coups de bâton, les assomment et s’asseyent à leur festin, après les avoir roulés sous la table.
— Bavo !bavo ! crie Alcibiade , bavo ! incoya ble , incoyable ! en supprimant les r pour s’en donner un.
Diogène, voulant le faire taire, pince la queue de Cerbère , qui hurle.
Alcibiade, qui a peur d’être mordu, se tait, et, afin de se donner une contenance, fait les yeux doux à Eurydice.
Orphée s’agite derrière sa toile; on dirait qu’il cherche un nouveau personnage.
Soudain le tonnerre gronde
L’aigle vient tomber au milieu du festin , dévore les mets préparés, sans en demander la permission, et se perche fièrement sur le devant du théâtre en attendant son maître.
Alors apparaît un terrible personnage en chapeau à trois cornes, habit de général et bottes àretroussis, tenant à la main un bâton gros comme tous les bâtons des autres à la fois.
En reconnaissant le vrai Jupiter ainsi costumé, l’assemblée frémit de l’audace d’Orphée.
Socrate fait semblant de rattacher son cothurne.
Hippocrate avale une pilule.
Alcibiade se cache les yeux dans son mouchoir.
Et Caron siffle Cerbère.
Démocrite seul ose se permettre de rire.
— Je propose une énigme, dit le Sphinx :
Quel général français commandait à la bataille des Pyramide si
DE LA COMÉDIE HUMAINE. 161
— Est-il ennuyeux avec ses énigmes! prononce la sibylle de Cumes; il ne faut pas être sorcière pour deviner que c'est le général Bonaparte. Je l’ai beaucoup connu en Italie.
— En tout cas c’est bien Jupiter, murmure Ésope, car l’aigle vientlui manger danslamain. Je connais la fable comme si je l’avais faite.
Les fils bâtards de Titan, qu’Ésope interprète aussi par le Directoire, veulent se précipiter sur Jupiter.
Celui— ci fait un signe, et les Cyclopes, habillés cette fois en vieux grognards, se jettent sur les Titans, les bousculent et disparaissent avec eux dans les profondeurs du théâtre.
— Holà ! s’écrie Pythagore.
— Hélas! fait Platon, l’homme à la république.
— Ouf ! fait Alcibiade, en s’essuyant le front.
— Bravo! s’écrie Achille, en tirant son épée.
— Merci ! murmure Sapho, en accordant sa lyre.
— B.. g..! grogne Diogène, en relâchant Cerbère.
Alors Jupiter jette un manteau semé d’abeilles sur ses épaules, prend un siège doré, l’apporte au milieu de la scène,
S’asseoit.
L’aigle vient se mettre entre ses jambes.
LesCyclopes se rangent à droite et à gauche, et les Titans apparaissent au fond.
Tableau.
[La toile tombe.)
Depuis que Pluton a décidé dans son Empire, à l’imitation de l’Angleterre et de la France, l’exposition universelle dés vivants et des morts, et que le palais s’en bâtit, Mercure, en sa qualité de Dieu du commerce, venant flâner tous les jours aux Champs-Elysées, aperçut par hasard le théâtre d’Orphée.
Ouïr les murmures des spectateurs,
Voir la dernière scène,
Rougir d’indignation,
Se précipiter d’un vol rapide sur la baraque des marionnettes,
La renverser d’un coup de poing,
Et laisser Orphée étonné au milieu de son
DE LA COMÉDIE HUMAINE
cercle avec ses personnages sur les bras, ne fut pour le gendarme ailé de Jupiter, que l’affaire d’un moment.
— Saperlotte ! s’écria-t-il, les Immortels ont des privilèges, sire Orphée, mais vous en abusez étrangement.
De quel droit vous mêlez-vous ainsi k la Politique du ciel ?
Êtes-vous timbré ?
Je vous somme de me suivre immédiatement devant le sage Minos, commissaire de ce quartier, afin qu’il soit fait justice de votre insolence.
— Divin Harpoerate, ajouta Mercure en se tournant vers le Dieu du silence, qui assistait kcette scène imprévue, comme il s’agit d’une pantomime, veuillez, je vous prie, m’accompagner chez Minos, vous serez mon témoin.
Tandis que le divin trio s’éloigne, les immortels promeneurs des Champs-Élysées, viennent se grouper autour d’Eurydice, qui pleure en comptant ses oboles, et essayent de la consoler :
— Votre mari commençait à baisser, lui glisse dans l’oreille Alcibiade, prenez mon bras et fuyons la foule.
Eurydice, saisissant le bras d’Alcibiade:
— Vous êtes bien bon.
Ils s’en vont ensemble,
Socrate les suit.
Pendant ce temps, Mercure ayant fait entrer Orphée dans le cabinet de Minos, tâchait d’aggraver par un rapport ampoulé l'offense du poëte envers le roi de l’Olympe.
— Qu’avez-vous à répondre pour votre défense, accusé? prononça Minos en humant une prise de tabac.
— Sage Minos, répliqua Orphée, permettez-moi de vous faire observer que j’ai pa^ tente de poëte (vates) depuis quatre mille ans, et que je n’ai jamais cessé de l’exercer, au vu et su de tout l’Olympe.
Je joue toujours la même comédie; mais les vêtements de ma troupe étant usés, j’ai cru devoir leur en mettre de neufs à la mode du temps ;
bfcsi.
DE LA COMÉDIE HUMAINE
— Voilà mon crime.
— En agissant ainsi, malveillant histrion, s’écria Mercure, tu excites à la haine et au mépris des choses les plus sacrées ; comment veux-tu que les hommes continuent à adorer un Jupiter en culottes avec un chapeau à trois cornes et des bottes? .
— Taisez-vous, Mercure, articula Minos, ce n’est pas l’habit qui fait le moine.
Mercure se mordant les lèvres, et frémissant jusqu’aux ailes de son talon :
— Interrogez Harpocrate, s’écria-t-il, sage Minos, c’est un incorruptible témoin qui ne vous en dira pas trop long.
— Approchez ici, Harpocrate, et prêtez serment de dire la vérité, rien que la vérité.
Harpocrate lève la main à plat vers le ciel.
—Que pensez-vous de la pièce d'Orphée?
Ici Harpocrate mettant le pouce de sa main droite sur le bout de son nez, et le pouce de la gauche sur le petit doigt de la droite....
—Assez, silencieux Harpocrate, je ne comprends que trop ce geste insolent, récemment
importé aux enfers; mais encore faut- il savoir contre qui il est dirigé, dit Miuos, en se bourrant le nez d’une nouvelle prise de tabac.
Harpocrate, élevant alors son index vers le ciel, resta immobile dans cette position.
— Ce témoignage est accablant, accusé, prononça Minos, vous vous êtes moqué des Dieux.
—Je demande à constater l'alibi , s’écria Orphée ; Jupiter est depuis longtemps déménagé.
— La cause est entendue, interrompit Minos ; accusé, taisez-vous, vous aggravez votre position.
Mercure , veuillez vous découvrir pour écouter le prononcé du jugement.
Ce Dieu, qui commençait à trouver la justice respectable du moment qu’elle semblait se prononcer en sa faveur, voulut en effet porter la main à sa calotte ailée, mais celle-ci prit son vol.
Orphée la saisit,
La mit sur sa tête, et tandis que Minos,
DE LA COMÉDIE HUMAINE
Harpocrate et Mercure, stupéfaits, le regardaient s’élancer à travers l’Elysée,
Rasant la surface du Léthé, Orphée y trempa ses marionnettes, avala une goutte de cette eau bienheureuse qui donne l’oubli, et enfilant adroitement la porte d’ivoire par où sortent les songes, remonta sur la terre.
C’est depuis ce temps qu’Orphée, sous le nom de Guignol, a repris aux Champs-Elysées de Paris sa pantomime si mal comprise des Immortels.
— Charles Nodier, dit- on, l’avait reconnu.
C’est pour cela qu’il allait le voir si souvent.
Faites donc comme Charles Nodier, chers lecteurs, et allez voir Orphée ou Guignol, puisque Monsieur le Commissaire , plus sage que Minos, et le sergent de ville plus patient que Mercure, accordent protection à l’exilé.
Et que Jupiter n’a pas l’air de s’en fâcher.
— Pourquoi avez-vous donc employé tout un chapitre à composer une fable, vous qui cherchez la Vérité? va-t-on me dire.
—Afin que cette fable devienne une histoire; j’agis comme les Poètes, qui ne répandent des idées que pour qu’un jour elles se traduisent en fait.
— Prétendez- vous donc réaliser cet étrange imbroglio de la fable et de l’histoire, des mythes et des personnages?
— Le Passé n’est-il pas contenu tout entier dans le Présent? et celui-ci n’est-il pas le germe de l’Avenir?
— Je fais d’abord l’analyse. C’est une opération assez embrouillée, même en chimie ; mais encore faut-il commencer par là pour arriver à la synthèse, et j’aspire à celle de l’Avenir.
— Mais pourquoi avoir recours au burlesque dans les questions sérieuses de la Philosophie ?
— La vérité se compose de tout, et le burlesque a pris, je crois, une assez belle part dans les événements de ce monde pour le con-
DE LA COMÉDIE HUMAINE
sidérer comme un élément utile , qu’il est même impossible de négliger dans l’analyse.
— Je le constate donc, et je m’en sers.
Les uns veulent pleurer toujours avec Héraclite,
. Les autres rire avec Démocrite.
Moi, je veux rire et pleurer à ma guise, parce que je ne connais pas de Philosophie plus profonde que celle-ci : — liberté.
Si tous les hommes voulaient dire véritablement ce qu’ils pensent, soit qu’ils conjurent les événements par le désir ou par la crainte, ils verraient bien que ce sent eux qui écrivent leur destin, et ils seraient tous Prophètes.
C’est parce que je n’ai plus trouvé que Guignol qui fût encore Prophète de nos jours, que je vous ai conduits a son théâtre.