COMMENT ON PEUT ÊTRE PROPHÈTE SANS ABDIQUER SA RAISON
Premier échantillon de la machine à prophétiser.— Ce qu’il y a à craindre en s’en servant.— Je passe outre et j’en donne la définition rationnelle.— La Conscience est la seule voix qui parle. — Les Préjugés créent des Fantômes qui conduisent à la folie.— En prouvant que la Prophétie est naturelle et non surnaturelle, on termine les superstitions.
De déduction en déduction, sans que mes lecteurs se soient aperçus du jeu de la manivelle, mon métier à la Jacquart a fourni uu premier échantillon.
A travers la carte du Passé piquée par Orphée, j’ai tiré tous les fils, avec lesquels se sont tissés les événements du Présent, et les mêmes bobines, c’est-à-dire les mêmes personnages, me les ont toujours fournis.
204 XIV. — COMMKNroN PEUT ÊTRE PROPHÈTE
Du Passé au Présent j’ai dévidé la trame et filé le tissu ;
— Du Présent k l’Avenir oserai- je le faire ?
— Pourquoi pas? Puisque le métier est monté.
J’entends, il est vrai, la voix de la Prudence qui me crie:
— « Tu abordes un terrain qui va s’effon- « drer sous tes pieds. Tu auras beau t’ap- « puyer.de la parole des Poètes et des Pro- « phôtes , c’est à toi que l’on s’en prendra « pour avoir dévoilé leurs figures , et ceux « qui viveut de figures ne te pardonneront « pas.
«Souviens-toi des Prophètes injuriés, pour- « suivis, emprisonnés, torturés, lapidés, cru- « cifiés, brûlés! . ' r '
« Souviens-toi de ceux-là, plus malheu- « reux encore, à qui il a fallu , derrière les a barreaux d’un cabanon de fou, assister,
« avec leur sagesse enchaînée, à la folie libre « et honorée du monde ?
« Souviens-toi..*.
SANS ABDIQUER SA RAISON. 205
— Silence, lâche conseillère ! La voix de la Concience me crie plus fort que loi :
— Marche !
— Mais elle ne te donne pas de raisons, murmure la Prudence.
—Pourquoi m’en donnerait-elle?
La Conscience n'est-elle pas elle-même la seule raison de bien faire?
Elle me dit de la suivre, je la suivrai.
Que Dieu me conserve, si c’est sou bon plaisir.
« Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il re~ « nonce à soi-même, qu’il se charge de sa « croix et qu’il me suive.
« Car quiconque voudra sauver sa vie la « perdra, et quiconque perdra sa vie, pour « l’amour de moi, la trouvera. »
S. Mathieu, ch. xvit, v. 25 et 26.
O Raison ! Toi que je vis si grande* que
j’avais tout voulu renfermer dans ton cercle,
inspire-moi , afin que je puisse démontrer
aux hommes comment j’ai pû sortir de toi-
même , en t'admirant toujours et surtout n'en sortir que pour y rentrer plus sûrement !
A quelque point que l’on se place en imagination dans l'Infini, on est au centre, et tous les rayons sont inûnis et égaux autour de soi.
© La figure de l’Infini n’est donc qu’une sphère en étendue ou qu’un cercle en surface — voici le 1 er
axiôme.
Or, étant placé au centre et regardant devant moi, si le rayon que suit ma vue est infini, je ne puis cependant faire autrement que de concevoir qu’il y a un autre rayon derrière moi, lequel est également infini.
Derrière
Donc : Il y a toujours dans l’Infini deux cercles en apposition — voici le 2 me axiôme.
SANS ABDIQUER SA RAISON
Celui qui se place au centre, et l’oi> ne peut faire autrement que de s’y placer, puisque le centre est partout, doit donc se soumettre à la nécessité d’acquérir cette double notion.
Le premier cercle qui se déploie à ses yeux, comme l’horizon devant sa face — c’est la Raison.
Le second cercle, opposé à celui-ci, et qu’il se cache à lui-même — c’est la Foi.
Le double zéro oo, le huit renversé, ce signe que les algèbristes ont conservé pour désigner l’infini, est donc écrit au cœur de l’homme.
Sentiment
L 'inconnu, ce qu’on cherche, le centre de la figure est — le Sentiment.
■ En face, l’Homme marche par la Raison ; derrière, la Foi le pousse.
C'est ainsi qu’il lui arrive trop souvent, en
s’avançant vers la Raison , de méconnaître l’impulsion de la Foi.
J’ai subi ce mirage comme tout le monde, mais après avoir parcouru tout le cercle de la Raison, m’étant aperçu qu’elle ne m’avait point donné la certitude complète, alors je me suis pris à écouter la Foi, et, comme vous le voyez par la figure qui accompagne ce raisonnement :
Je ne suis sorti de la Raison que pour y rentrer plus sûrement en, parcourant la figure absolue de l’Infini, qui résume ses deux extrêmes dans SENTIMENT.
En prétendant être Prophète, j’ai voulu prouver en môme temps que je ne l’étais qu’en vertu de la Raison elle-même, et je l’ai prouvé, je crois, mathématiquement, afin de m’amnistier de toute mission extraordinaire de la Providence,- ou de toutes confidences divines, auxquelles je n’ai nulle prétention.
Loin de vouloir perdre la conscience de moimême, c’est au contraire sur elle que je m’ap-
SANS ABDIQUER SA RAISON
puie et que je conseille aux autres de s’appuyer.
Les Sceptiques y trouveront la Foi qui leur manque ;
Les Savants , une Force qu’ils ignorent;
Les Ignorants, la Science d’instinct;
Et les Superstitieux, au lieu de se croire en correspondance avec le Diable et les Saints, ou avec tous les fantômes de Divinités , d’âmes errantes, de cordons aromaux, etc., etc., qui se valent l’un l’autre, comprendront qu’ils n’écoutent qu’eux-mêmes.
Nous n’aurons plus de Hennequin, qui, avec une intelligence supérieure, s’en est allé mourir dans une maison de fous.
Nous n’aurons plus de comte de Mirville, qui, avec un esprit des plus remarquables, prend précisément le même chemin.
Seulement ce pauvre Victor Hennequin; de qui j’avais prédit le livre et la fin, passera toujours pour fou à lier devant le monde, tandis que M. le comte de Mirville, dont la folie est beaucoup plus dangereuse , parce qu’elle tend à ramener le monde à des superstitions
funestes, finira tout simplement par aller s’en • terrer dans quelque couvent , où il mourra comme un saint.
Seulement il ne sera pas canonisé, et pour cause :
— C’est que dans cent ans on ne canonisera plus.
J’en suis fàehé pour MM. Yeuillot et Coquille de YUnivers religieux , qui paraissent aussi avoir quelques prétentions à cet honneur, mais je leur dois cette prédiction-là.
Maintenant c’est à la Science officielle et aux premiers dans les Hommes patentés pour l’intelligence que j’en appelle, afin qu’ils te déclarent.
Celui-là qui parie ainsi est-il un /ou?
Et s’il n’est pas fou, qu’esl-il donc?
— Qu’on réponde.
Quant à vous tous, Artistes, Poètes ou Inventeurs, c’est-à-dire Prophètes à un degré ou dans un ordre quelconque, qui préparez par vos œuvres, vos paroles ou vos actes V heure de la grande civilisation,
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Vous surtout. Princesgénéreux,quila protégez,
Avancez désormais d’un pied plus assuré dans cette voie : c’est celle du Progrès, c’est donc la voie de Dieu.
L’Évangile nous apprend qu’elle est étroite et hérissée de pierres.
Pour la première fois, prêtez donc aide à celui qui ose en retirer les pierres pour vous la faciliter, passez vous-les de main en main, et ne les lui faites pas retomber sur la tête, comme vos prédécesseurs ont fait.
— Si vous aviez besoin cependant de son cadavre pour passer,
— Frappez, ne vous gênez pas.
Tuez -le toujours , vous le remercierez après î
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