‹ Les révolutions russesChapitre 1 sur 79 · DEUXIEME EDITION · texte numérisé non relu

DEUXIEME EDITION

Au Siège de la Société :

24, Rue Dauphine. — PARIS (6^)

I>]ÊOE]yLBRE 1905

HARVARD UNIVERSiTY

LIBf^ARY MAY 201946

WUUiCOV UBRMT

L — Pourquoi les Français sViniéreÔseAt

Citoyennes et Citoyens,

1. Notre ami Painlevé, qui a accepté de présider ce soir cette séance et qui a montré, soit dans ces affaires de Russie, soit dans d'autres graves affaires qui ont occupé la conscience française depuis quelques années, ce qu'un homme de science pouvait faire quand il voulait être en même temps un citoyen, a posé, dans des termes que je crois tout à fait justes, le problème que nous devons essayer de traiter ce soir.

2. Il vous a dit tout d'abord que nous devions rattacher l'activité de la « Société des Amis du Peuple Russe » à ces grandes manifestations qui se sont produites en France au lendemain des événements de Saint- Pétersbourg. Il vous a rappelé ce qu'avait été cette explosion d'indignation, quand, d'un bout à l'autre du pays, nous avons vu des manifestations, des meetings d'indignation se rassembler; quand, à Paris même, nous avons pu, soit au Tivoli, soit dans d'autres lieux de réunion, dénoncer celui qu'on prétendait être notre allié et dont oii voulait nous rendre les complices.

3. Mais ce n'est pas seulement à Paris, c'est dans la France entière, à Lyon, à Marseille, en particulier un jour sur trente-neuf points en même temps, que ces grandes manifestations se sont produites.

4. Depuis lors, le mouvement avait paru peut-être un peu se ralentir, mais en réalité, il ne s'était point totalement amorti ; et cela, non pas parce qu'en France l'opinion publique est passionnément préoccupée à l'heure actuelle des événements de Russie, par le seul fait qu'il y a là quelque chose d'historique, de grandiose dans les événements qui se déroulent, se préparent et peuvent exercer une influence décisive sur la situation internationale, sur la situation du monde entier; mais c'est qu'en France, nous avons des raisons plus particulières, plus personnelles et plus précises pour prendre une part spéciale à cette agitation. Ce n'est pas seulement parce que nous sommes le peuple de la Révolution, parce que nous avons jeté dans le monde la semence de cette grande agitation qui s'est propagée depuis lors, et que nous n'avons pas le droit de nous désintéresser de ce qui est, après tout, le contre-coup, la conséquence des événements qui se sont déroulés en France, il y a un siècle. Nous avons une responsabilité plus spéciale encore; c'est que

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depuis quelques années, les combinaisons de la politique ont fait que la France est devenue, comme on nous Ta si souvent répété, Tamie, Palliée, non pas de la Russie, mais du tsarisme russe. C'est grâce à l'appui moral et au crédit de la France, grâce aussi aux finances, à J*épargpe«de«l^Ç'r4nce, que le tsarisme a pu se maintenir et se jeter * •CcTans rave;itUrÊr*^aJ«arnènera peut-être son terme. (Approbation.)

responsabilité, nous ne e voulons être ni des complices, ni des dupes de cette politique. Nous avons eu l'occasion de la dénoncer autrefois, soit parce qu'il nous paraissait étrange qu'on eût établi ce pacte de sympathie entre deux régimes totalement incompatibles, soit aussi parce que nous avions cru devoir protester contre la façon dont, dès le début, on avait faussé cette alliance. Vous vous souvenez que le nationalisme français, le pseudo-patriotisme professionnnel français, s'était emparé, dès le début, de cette alliance et qu'on *' > avait représenté que c'était là un acte de générosité et de bienfaisance du tsar qui, à la France agenouillée devant lui, apportait eh quelque sorte le salut, la sécurité et Tespoir de la revanche. On nous avait dit que la France, qui avait été depuis 1870 dans une situation d'isolement, dans une situation d'anxiété, d'inquiétude, de menace perpétuelle, pouvait, non pas seulement se rassurer, mais même espérer rouvrir le cycle des guerres éternelles en pratiquant la loi du talion, et en demandant à l'alliance russe la possibilité de la revanche.

6. Nous avions protesté dès ce moment contre cette interprétation qui nous semblait tout à la fois suprêmement immorale et fausse. (Applaudissements,) Nous avions protesté en déclarant que s'il s'était trouvé non pas seulement des publicistes et des hommes politiques pour professer ces idées, s'il s'était trouvé même des ministres pour pratiquer l'alliance dans cet esprit, ce n'était pas et ce ne pouvait pas être l'esprit dans lequel la République Française l'avaient acceptée et consentait à la pratiquer. Mais nous nous étions heurtés à une espèce d'indifférence, nous n'avions pas trouvé d'écho bien profond jusqu'à présent dans l'âme populaire en France; il a fallu les événements terribles qui se sont déroulés depuis quelques mois en Russie, pour que la scène changeât brusquement. A l'heure actuelle, on ne rencontre plus officiellement des hommes qui prétendent attacher la politique de la France à la remorque de la politique russe; qui prétendent qu'il faut domestiquer, subalterniser la France, que nous devons être, en tout état de cause et toujours, les instruments de la propagande tsarienne, qui bornent l'ambition de la République à servir les combinaisons du tsar et du comte Lamsdorf, tantôt en Orient, tantôt à Consiantinople, tantôt en Occident même. Nos adversaires, jusqu'à un certain point, ont commencé à ouvrir les yeux devant la leçon des événements et, par un égoïsme qui,

après tout, aurait sa raison d'être en ces matières, nous n'entendons plus retentir à nos oreilles ces formules imbéciles dont on nous avait fatigués depuis longtemps, et nous nous trouvons dans un moment favorable pour nous adresser à la raison et à la conscience de. la France, pour essayer de lui montrer, d'une part, le caractère historique des événements qui se déroulent à l'heure actuelle en Russie et, d'autre part, les devoirs et les obligations spéciales qui s'imposent à la France.

IL — Le Despotisme russe.

7. On a souvent prétendu qu'il y avait des pays qui étaient en quelque sorte voués, par définition, par une fatalité historique et de race, à la pratique éternelle du despotisme; on avait prétendu que la Russie, que cet immense empire de 120 millions d'hommes était condamné à nerpétuité à subir le tsarisme, à subir l'autocratie bureaucratique tsarisme. Historiquement, c'était déjà une erreur et un mensong;i:fà Russie n'a pas différé, dans son histoire, des autres peuples de l'Europe ; «lie connut d'autres voies que la voie du tsarisme autocratique et bureaucratique ; elle a lutté des siècles pour sa constitution territoriale, pour la conquête de son unité, après avoir lutté tantôt contre les bandes barbares venues de l'Orient, tantôt contre la Pologne. Quand elle n'était pas encore unifiée, pendant que son territoire était encore morcelé, il n'y avait pas seulement en elle des états féodaux dans lesquels avaient subsisté un certain nombre de demi-garanties, que le régime féodal donnait, sinon à la liberté, du moins aux privilèges de certaines classes ; il y a même eu des républiques, comme la République de Novgorod. Puis, peu à peu, l'unité s'était faite ; en même temps, la main lourde du tsarisme s'était apesantie sur les libertés du pays tout entier ; quand, à la fin du dix-septième siècle, le grand corps s'était constitué, c'était en même temps l'autocratie bureaucratique qui s'était constituée. Depuis lors, ce fut une histoire qui eut ses gloires. On ne peut nier qu'au point de vue de la civilisation purement matérielle et de la grandeur territoriale, des tsars comme Pierre le Grand, des souveraines comme Catherine la Grande elle-même, ont contribué, dans une certaine mesure, à agrandir, à fortifier la position de la Russie. Mais tout cela s'était fait aux dépens de ses libertés, je 'dirai même aux dépens de la dignité humaine des sujets du tsarisme. C'est, en effet, un phénomène bien curieux qu'au moment où le starisme s'établissait, au moment où il supprimait les assemblées représentatives et consultatives qui avaient fonctionné comme nos Etats-Généraux, en Russie, pendant un certain temps, du même coup il établissait une institution qui n'avait pas été connue même au moment des ténèbres de la conquête orientale, cour-

bant la population rurale tout entière sous le joug du servage, en lui arrachant même la propriété de ses terres.

8. Tous ces phénomènes sont assez récents; ils se sont passés au commencement du xviie siècle, on peut dire, comme Montesquieu, que quand on remonte dans l'histoire des nations occidentales, c'est toujours les litres de leurs libertés qu'on retrouverait à l'origine de leur histoire; de même, si l'on veut bien remonter le courant de l'histoire russe, ce sont aussi des Institutions de liberté et de garanties que l'on trouve. Mais, pendant des siècles, la Russie s'était vouée exclusivement à ce qu'on lui avait représenté comme sa tâche nationale. C'avait été tout d'abord la tâche de la consolidation, puis de la conquête. Elle ne s'était pas contentée d'arracher aux nations voisines les parcelles de son territoire qui lui avaient été enlevées, elle avait voulu, elle aussi, conquérir; elle était arrivée, à la fin du xvii' siècle, à étendre ses domaines, à s'emparer, non pas seulement de ces débouchés qui étaient du côté de la mer Baltique, mais de la plus grande portion de l'ancien royaume de Pologne. A partir de ce moment, on peut dire que le tsarisme a été constitué, qu'il est devenu l'institution fondamentale du gouvernement et que jamais, le peuple russe n'a pu trouver d'occasion pour conquérir une parcelle de liberté, pour jeter même au vent ses premières protes-

III. — Le libéralisme et la politique occidentale de la Russie.

9. C'est un phénomène singulier que, quand la Russie de Catherine, de Paul, d'Alesandre, s'est jetée dans ces guerres de ï5 ans de la Révolution et de l'Empire, il y a eu des phases diverses, il y a eu des années de lutte acharnée, il y a eu des années aussi de lune de miel et d'alliance entre Napoléon et Alexandre. Quand la campagne de 1812 eut lieu, et que la Russsie eu; trouvé des auxiliaires parmi tous ceux qui avaient été courbés si longtemps sous le joug de l'empereur français, à ce moment, les armées russes sont arrivées jusqu'à Paris. On a pu croire que la revanche avait été le prix de la Révolution et que c'était bien la contre-révolution qui triomphait, en 1814 et en i8i5, avec Alexandre, avec le souverain d'Autrieiie, avec Wellington, qui campa dans les rues de Paris. Mais il faut remarquer qu'il 'y avait un choc en retour bien singulier: quand Alexandre rentrait dans son pays, il trouvait une sourde agitation libérale dans les classes éclairées, fruit précisément de ce contact de 25 ans avec la civilisation occidentale. De sorte que, même quand il avait lutté contre elle, il fut forcé, dans son royaume de Pologne, à la suite des traités de i8i5, de conférer à ses nouveaux sujets une espèce de constitutionalisme et de semi-parlemenlarisme. Cela

ne dura pas longtemps, seize ou dix-sept ans, et encore pendant cette période, ces libertés furent constamment menacées, confisquées ; mais ce n'en était pas moins un spectacle bien éloquent, pour ceux qui devaient obéir à l'autocrate de toutes les Russies à Saint-Pétersbourg et dans tout un empire, quand ils passaient la frontière et qu'ils arrivaient en Pologne de constater qu'il avait dû y reconnaître certaines libertés et pratiquer lui aussi ce régime constitutionnel qui était pourtant l'abomination de la Sainte-Alliance.

10. Quand Alexandre mourut, quand sa couronne passa non pas à celui de ses frères qui devait lui succéder par ordre de primogéniture, mais à Nicolas, désigné parce qu'on le croyait seul capable de soutenir le poids écrasant de l'autocratie, c'est à ce moment que se produisit le premier mouvement concerté de révolte, je me trompe, le premier essai de révolution, la tentative des Décabristes. Vous savez que si ces hommes furent obligés de se servir des illusions du peuple, s'ils furent forcés, quand ils demandaient une Constitution, de faire croire à leurs soldats qu'ils poussaient des vivats en l'honneur de la femme du Grand-Duc Constantin, - dont le nom rappelait, dans une certaine mesure, le terme qui désignait la Constitution, ce qu'ils voulaient, eux, c'était, pour la première fois, l'application à la Russie tout entière des principes proclamés par la Déclaration des Droits de l'Homhie, des prin" cipes de la Révolution française.

11. Ils furent vaincus, disséminés sur toute l'étendue de l'empire; les plus généreux d'entre eux furent fusillés, les autres enfermés dans des casemates, d'autres encore furent exilés ou envoyés au fond de la Sibérie. Mais le mouvement qui avait commencé ne s'arrêta plus. Même sous le régime de Nicolas, même sous celte loutepuissance insolente qui ne se contentait pas d'exercer l'autocratie en Russie, mais qui se posait dans l'Europe entière comme le champion, comme le protecteur et le défenseur de la contre-révolution, même sous ce Nicolas qui croyait avoir une surabondance de force suffisante pour pouvoir, en 1848-49, jeter le défi, non pas seulement à la révolution chez lui, mais à la révolution au dehors, qui intervenait en Hongrie et aidait François- Joseph à rétablir son joug, à le faire peser sur la nation des Magyars, même à ce moment, en secret, je le veux bien, mais dans toutes les classes éclairées se répandaient de plus en plus les idées libérales.

12. C'est ce qui nous explique un contraste qui nous a si souvent saisis quand nous nous sommes demandé, au moment où nous voyions triompher d'une manière qu'on pouvait croire définitive le despotisme en Russie, comment il pouvait se faire que ce fût précisément de ce pays, encore dans les ténèbres du moyen âge, courbé sous le joug d'un maître tout-puissant, que vinssent un certain nombre d'impulsions profondes pour l'âme française, même pour la révolution. C'est de là

m imprimé, non pas seulement aux lettres X conceptions morales et politiques par des Dostoievsky et d'autres encore. Et l'eiplosion le qu'elle avait pu d'autant moins, en Russie, lorsque éclau la guerre de Crimée, il se protait déjà produit au moment de la révolution

tombeau, vaincu. Il y avait déjà une antinomie de sa politique. Il était, d'une part, non pas e, mais dans l'Europe entière, dans l'Occirincarnatioû du despotisme et de la contre- , comme il avait hérité des traditions de la toujours préoccupée de s'ouvrir des voies ner Noire, puis jusqu'à l'Océan Pacifique, il une sorte de protectorat sur les nationalités împire Turc. Bien qu'il n'eût pas marqué t à se mettre au service de la révoluiion it des années, les héroïques insurgés de 1831 eux-mêmes et se fussent heurtés, non pas olonté de Metternich, mais de Nesseirode, il de reconnaître le principe révolutionnaire au yaume de Grèce qui n'était pas moins scanince et pour les traités de i8i5, que pouvait lue, institué en même temps. Il y avait donc a dans la politique impériale elle-même et, a tombeau après la guerre de Crimée, il était cru le maître de l'Europe, qui avait cru voir 'homme du 2 Décembre, je ne sais quelle n, qui avait cru devoir lutter contre lui et ■ la France, comme en rSrS, dans ses bornes

exandre H monta sur le trône, que le mouveii avait gardé un loyalisme constitutionnel, econnaiire qu'il y eut un effort sincère à cette (les satisfactions à l'opinion, qui était devenue les éclairées, dans la bourgeoisie, dans Tarisir elle-même. Alexandre 11 créa un certain

chargées d'examiner les grands problèmes it à ce moment devant la Russie. A côté avant tout l'abolition du servage. C'était une mende honorable du crime commis par le it du dix-septième siècle. Seulement, comme

ne fera jamais que mal même une réforme

qu'elle est forcée d'accomplir, on eut soin de fausser, de vicier cette réforme et, au moment où l'on donnait une liberté purement formelle, en quelque sorte vide, aux populations rurales, aux paysans,' on eut soin de leur retirer une portion de la propriété des terres qui leur étaient nécessaires.

15. C'est de ce grand malentendu, c'est de cette méprise initiale qu'est née l'agitation formidable qui n'a cessé de secouer la Russie pendant tout le règne d'Alexandre II. Si pendant quelques années on put croire que les quelques gages donnés avaient suffi pour satisfaire certains espHts modérés, qui ne sont jamais dans les rangs de la révolution que quand ils y sont forcés et contraints, que quand ils ne peuvent obtenir de l'autocratie aucune satisfaction, on dut bientôt reconnaître que l'œuvre avait été mal faite, et qu'en réalité il n'y avait pas un libéral, pas un homme ne pouvant pas se contenter des formes vieillies de l'autocratie et du gouvernement à la fois imbécile et arrogant qui régnait à Saint-Pétersbourg, qui ne fût forcé de revenir, après comme avant, à la révolution.

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