‹ Les révolutions russesChapitre 2 sur 79 · IV. — Le Terrorisme · texte numérisé non relu

IV. — Le Terrorisme

16, C'est ici qu'il est nécessaire de dire le fond de notre pensée sur l'un des problèmes que l'on a le plus souvent posés devant nous à propos, soit de cette première agitation des nihilistes et des terroristes, qui s'est produite à cette époque, soit de l'agitation analogue à laquelle les partis opprimés ont dû recourir depuis lors.

17, Je le dis très nettement, je suis de ceux qui, en soi, n'aiment pas l'usage de la violence, qui réprouvent, qui haïssent la guerre entre nations, comme entre hommes. Mais en même temps je croirais être un hypocrite et un pharisien si je me permettais de juger des hommes qui ne possèdent aucune arme dans la lutte qu'ils doivent livrer, auxquels on a refusé tout autre moyen d'exprimer leur volonté, qui n'ont aucune garantie, alors que l'opinion ne peut même pas se faire connaître : point de liberté de la presse, point de liberté de réunion; pas de moyens d'agir de quelque façon que ce soit. Et alors je demande si ce n'est pas non seulement le droit, mais le devoir d'un certain nombre de héros, — car il faut les appeler ainsi, — de se jeter dans la bataille... ( Vifs applaudissements.) '

18, A ce moment donc, un certain nombre de héros se jetèrent dans la bataille. Ils n'en calculèrent pas les chances ; ils savaient qu'il fallait se heurter à la toute-puissance du tsar et de la bureaucratie ; ils savaient que la victoire était très lointaine et que quand bien même ils supprimeraient l'un après l'autre les tyrans à ce moment à la tête des affaires.

il y avait des chances pour qu'ils trouvassent des successeurs. Mais en même temps, ils savaient que le seul moyen à ce moment de proclamer l'état de malaise profond, de souffrance intime du peuple russe, et de montrer à quel point le problème les poignait, les angoissait jusqu'au fond de leur âme, dans les entrailles mêmes de la nation, c'était de poser tragiquement le problème, de dire à l'Europe : nous ne pouvons plus vivre sous ce régime, sous ce joug.Nous, qui sommes des hommes de paix et de liberté, nous n'hésitons pas à recourir aux moyens terribles, redoutables, qui nous sont imposés par nos adversaires eux-mêmes.

19. C'est ce qu'ils firent pendant plusieurs années. Et ce qui caractérisa cette période, c'est précisément, je dirai le caractère individuel de la lutte. Il semblait qu'il y eût un certain nombre d'hommes, des intellectuels, des étudiants, des femmes, qui se posaient devant le tsarisme tout-puissant et qui lui disaient : « Jusqu'ici, et pas plus loin *, qui essayaient même de le faire reculer à certains moments. Mais c'était une lutte purement individuelle. Ils trouvaient une sympathie profonde, quelquefois jusque dans les milieux mêmes où on ne se serait point attendu à la trouver. Il y a eu des cas historiques que vous connaissez tous, dans lesquels des acquittements retentissants sont venus démontrer que même sous le joug tsarien, à certains moments, Topinion de la conscience publique pouvait se faire jour. Ces héros pouvaient ensuite, hors de Russie, continuer leur agitation, se livrer paisiblement à l'œuvre qui était la leur, sans avoir eu à expier leurs actes.

20. Mais néanmoins, alors même qu'ils aboutirent, — je vous dirai tout à l'heure dans quelles conditions et avec quels résultats, — ce qui faisait la faiblesse innée, la faiblesse nécessaire de ces hommes (je ne leur en fais pas un reproche, il était indispensable de commencer par là, ils ne pouvaient pas avoir d'autre méthode, ni d'autres moyens, et ils savaient la cause de leur faiblesse), c'est que c'était purement et simplement dans les classes éclairées, parmi les intellectuels, que cette action se propageait. Ils ne pouvaient pas trouver à ce moment d'écho dans la masse profonde du peuple. On peut dire qu'à* ce moment, la Russie tout entière, la masse profonde du prolétariat s'imaginait, comme les sujets de Saint Louis en France, au treizième siècle, avoir devant soi, non pas un tsar qui représentait les classes possédantes, le capitalisme, les privilèges, l'intérêt privé, mais l'incarnation de la nation tout entière, un père, un homme juste auquel la nation pouvait s'adresser, qui lui dispenserait la Justice, comme Saint Louis le faisait, dit-on, sous le chêne de Vincennes. A ce moment, il ne pouvait y avoir, que des actions individuelles, des incidents dramatiques, il ne pouvait pas y avoir une lutte continuelle et progressive, populaire et nationale, contre le tsarisme.

21. Et pourtant, que de grandes choses furent faites ! A un certain moment, après une nouvelle guerre, (car ce sont toujours les guerres qui ont marqué, en Russie, les étapes du progrès), après la guerre russo-turque de 1877, quand l'empire russe avait semblé s'endormir, s'assoupir, quand il avait paru que le taible élan vers le'progrès qui, sous Milioutine, vers 1861, avait semblé s'emparer du tsar et de ses conseillers, était définitivement épuisé, c'est à ce moment que les terroristes surent réveiller l'âme nationale, rejeter dans la terreur cet homme toutpuissant forcé de se cacher, qui ne pouvait plus circuler dans son empire, qui chaque fois qu'il avait à se porter d'un point à l'autre, devait faire garder les chemins de fer par des armées tout entières, qui à un certain moment n'était plus même en sûreté dans son propre palais... Vous savez que, alors qu'Alexandre II, travaillé par un doute qui ne le lâchait pas, se demandait s'il avait agi habilement et s'il n'avait pas fait trop et trop peu pour la liberté en même temps; vous savez que, quand Alexandre II eut confié la dictature au général Loris MelikofF, en le chargeant de préparer une solution, en le laissant libre même de donner une Constitution à la Russie, ceux qui ne croyaient pas à cette comédie, ceux qui voyaient que l'on allait tromper une fois de plus le peuple russe, crurent devoir à ce moment supprimer Alexandre II. Ils crurent qu'il était préiérable d'avoir une crise de réaction en quelque sorte à ciel ouvert, une crise de réaction brutale, plutôt que de s'engager dans la comédie, dans la diplomatie de ces prétendues réformes.

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