XII. — Les revendications
86- Le droit à la terre reste la revendication fondamentale des paysans russes. Le 29 mars igo5, la Société agricole de Poltava, qui se compose principalement de nobles, de propriétaires, de cultivateurs capitalistes, a voté la déclaration suivante :
Au fond des troubles et des révoltes paysannes, se trouve cette idée profondément enracinée dans la conscience du peuple russe que toute la terre ne doit appartenir qu'aux masses qui la labourent directement. (2)
87. Quelques temps après les propriétaires libéraux russes, dans une conférence agraire des Zemstvos, ont reconnu « que la terre doit appartenir à ceux qui la travaillent », et ils ont élaboré un programme de réformes agraires, qui comporte les mesures suivantes :
i» Attribution de nouveaux lots aux paysans qui n'ont point ou qui manquent de terres ; ces lots doivent être constitués par les terres du cabinet
(i) Pour les troubles agraires observés dans les régions de la périphérie, voir surtout Lm Tribune russe, n» 29.
(2) D'après VOsvoboj dénié, no* 69, 70.
impérial et des domaines impériaux, ou par celles des propriétaires privés^ lesquels auront droit à une indemnité ;
2° La fondation d'un fonds terrien d'État en vut; de l'organisation de la transplantation des paysans sur ces terres ;
3» Refonte de la législation sur le fermage, en vue de garantir les droits des agriculteurs et l'institution des chambres de conciliation,, chargées de régler les différends et aplanir les difficultés entre propriétaires et fermiers ;
4® L'application de la législation du travail aux ouvriers agricoles.
88. — Mais les paysans savent ce qui leur convient, beaucoup mieux que les propriétaires libéraux, mieux mênae que les groupes socialistes des villes, et ils ont eux-mêmes formulé leurs vœux.
89. En mai dernier (igoô), V Union paysanne du parti socialiste de Russie a mis en circulation, dans les villages du centre, un progrannme que plusieurs communes rurales, réunies en assemblées générales (mirskoï skose) ont adopté et envoyé aux autorités sous la forme d'un arrêté du mir (mirskii prigopor) :
Nous, soussignés, paysans du village deX..., réunis au nombre de . . ., après avoir discuté la proposition de l'Union paysanne du Parti socialiste révolutionnaire de Russie, avons adopté à l'unanimité les conclusions suivantes ;
i) Nous déclarons que la cause de notre misère, de notre ignorance, de notre oppression est le manque de terre et la cherté de sa location. La propriété privée du sol doit être supprimée immédiatement. Les terres qui, aujourd'hui, appartiennent aux propriétaires privés, à la famille impériale, aux couvents, aux églises et au fisc, doivent être rendues au peuple. La terre ne peut être mise à la disposition que de ceux, particuliers ou coopératives (artèles), qui la cultivent par leur propre travail sans exploiter le travail salarié ; la quantité de terre ne doit pas dépasser la puissance de travail du laboureur.
2} Si les paysans sont sous la domination des propriétaires fonciers, les ouvriers des villes sont sous la domination des capitalistes, auxquels les instruments de travail, les machines appartiennent exclusivement.
Les ouvriers des villes ne seront libres que lorsque les usines, les mines, les chemins de fer, etc., seront devenus propriété collective. Les paysans ne seront affranchis que le jour où la terre aura été proclamée propriété nationale.
Tous les prolétaires réunis doivent donc lutter pour que tous les instruments de travail sans exception deviennent la propriété du peuple.
Les paysans ne secoueront le joug des propriétaires fonciers que le jour où les prolétaires des villes secoueront celui du capital. Et les ouvriers n'amélioreront leur situation que si celle des paysans est améliorée en même temps. Seul?, ni les uns ni les autres ne peuvent rien.
Ouvriers et paysans doivent donc s'unir en un seul parti. A ce parti, — le Parti socialiste révolutionnaire, — qui unit les efforts des ouvriers et des paysans, nous devons donner notre pleine et entière adhésion.
3) ... La guerre avec li JapDn n'était d'aucune utilité au peuple russe. ..
Nous exigeons la cessation immédiate de la guerre et la conclusion de la paix.
4) Le gouvernement du tsar est incapable d'accomplir des réformes utiles au peuple. Le gouvernement du tsar est même incapable de conclure la paix.
Seul le peuple est capable de réformer le régime actuel. Il faut qu'une Assemblée élue par le peuple entier, prenne en main les affaires de l'Etat.
Le régime de bureaucratie doit être remplacé par un régime électif et républicain,
Le régime nouveau sera établi par une Assemblée constituante élue au suffrage universel, égal, direct et secret.
Et pour que les élections puissent se faire librement il faut proclamer la liberté de la parole et de la presse, la liberté de réunion et d'aasociation et l'inviolabilité de l'individu.
Le gouvernement du tsar n'accordera jamais ces garanties. Le peuple ne pourra arracher ces libertés qu'en s'insurgeant, sous la direction du parti révolutionnaire, contre le régime actuel.
En résumé, les membres du mir soussignés demandent : .
1® La propriété nationale de la terre, les travailleurs seuls ayant droit à son usage;
2^ La propriété nationale de toutes les grandes industries ;
3° La liberté de la presse, de la parole, de réunion, d'association, l'inviolabilité de l'individu ;
4° La convocation immédiate d'une assemblée constituante devant s'inspirer des intérêts de la masse ;
5» Le suffrage universel égal, direct et secret pour l'élection d'une assemblée constituante ;
6» La cessation immédiate de la guerre, la conclusion de la paix avec le Japon.
90. Le 29 rnaps 1906, la commune rurale d'ivanovka a voté la résolution suivante, pour être communiquée au gouvernement :
L'an mil neui cent cinq, le 29 mars (11 avril), nous soussignés paysans, relevant du ressort du Zemski Nachalnik (agent gouvernemental) de la 9« section, anciens serfs de la couronne du gouvernement de Saratof, du district de Balacho/y du canton d'Ivanovo et de la comirwxne Ipanovka convoqués qar les soins du starosta (maire élu) Riabof, avons pris à l'unanimité de i56 pères de famille présents à la réunion, la résolution suivante :
Par un rescrit impérial daté du 3 mars (i5 février 1905), une commission a été nommée sous la présidence de M. Boulyguine, ministre de l'Intérieur.
L'objet principal de cette commission est, d'après les termes mêmes de ce rescrit, « l'élaboration d'un règlement afin de procéder à l'élection des délégués les plus dignes et jouissant de la confiance du peuple ».
La population paysanne, la plus nombreuse dans l'Empire, souffre le plus du régime que l'on voudrait maintenant liquider pour le remplacer par un autre plus juste.
Nous sentons que la convocation des représentants du peuple russe pour la participation au travail législatif est une œuvre grande, désirable et depuis longtemps attendue. Nous savons que les hommes qui sont investis de notre
confiance et élus par nous diront la vérité sur notre existence paysanne. Ils raconteront nos maux, ils dévoileront nos plaies. Ils ouvriront les yeux même à nos détracteurs et à nos ennemis et effrayeront le monde entier par le récit des souffrances innombrables qui accablent le peuple plongé dans l'ignorance et dans les ténèbres.
Nous n*avons plus aucune confiance en nos autorités.
Nous ne croyons plus à nos prêtres : par leurs actes malhonnêtes et leur cupidité, ils nous ont complètement dégoûtés.
Par les soins de nos autorités, nous sommes tombés à l'état de véritables mendiants. Notre terre nourricière, que nos ancêtres et nous-mêmes avons arrosée de notre sueur et de nos larmes, est tombée aux mains de ceux qui n'ont jamais peiné pour elle, qui ne s'en emparèrent que pour vivre du travail d'autrui, de notre travail,
Nous obtînmes des lots misérables grevés de charges inouïes. Pour payer les impôts, le rachat et les redevances diverses, nous sommes obligés d'abandonner jusqu'à la dernière miette de nos forces. Nous ne pouvons plus tenir, nous sommes affamés, nous mourons d'inanition, comme des mouches. Notre misère est la cause de l'épuisement de la terre elle-même, qui donne de mauvaises récoltes.
On nous fait payer les impôrs à coups de knout et de fouet.
Et pour mettre le comble à notre malheur, voilà qu'une calamité immense nous accable — la terrible guerre. Que de travailleurs inutilement morts! Que de veuves et d'orphelins! Que de larmes s'ajoutent à notre existence déjà suffisamment misérable !
L'horreur de cette guerre nous fait crier : A bas la guerre I Que la paix soit proclamée !
11 existe des écoles. Jadis nous les avons redoutées; nous n'avons pas voulu croire qu'on y apprend des choses bonnes, tellement nos prétendus protecteurs avaient obscurci nos cerveaux.
Mais bientôt nous comprimes que l'école c'est la lumière et la vérité. Nous nous mîmes à y chercher la réponse aux questions qui nous tourmentaient. Les plus heureux parmi nous y envoyèrent leurs enfants et se mirent à apprendre eux-mêmes. On s'habitua à lire les livres et on commença à les comprendre.
Le livre c'est comme un ami fidèle, il nous ouvre les yeux, et les ténèbres se dissipent devant la lumière.
Mais voilà que quelqu'un fut mécontent de l'instruction des paysans, ei l'on chercha à nous replonger dans l'obscurité. Des écoles paroissiales dirigées par les popes furent créées, où l'enseignement se fait en langue slavonne, tout à fait incompréhensible et inutile. On nous enleva nos bons livres et on nous donna des livres méchants et stupides. On se mit partout à crier : le paysan est une bête sauvage; il ne doit rien apprendre; il suffit qu'il gratte la terre et prête son dos, sans murmures, à quiconque voudra s'y installer.
Non, amis faux mensongers, nous ne vous croyons plus. Nous avons compris bien des choses.
Avant tout, nous disons que Dieu nous a créés tous égaux.
La terre appartient à Dieu et nul n'a le droit de dire : cette terre est à moi.
ous les hommes sont les enfants du même Dieu et, par conséquent, ia re appartient à tout le monde, elle est propriété commune. E>ieu a dit : « Vis du travail de tes bras » et nous voulons, nous, vivre on les préceptes de Dieu.
Xous ne voulons pas vivre du travail d'autrui, et nous ne voulons pas e les autres vivent de notre travail.
Xous avons une raison : nous ne voulons pas la laisser obscurcir; nous ulons, au contraire, l'éclairer pour savoir tout ce qui se passe dans le )ncie; pourquoi parmi les hommes les uns vivent dans le luxe et dans isiveté, tandis que les autres travaillent toute leur vie comme des bêtes de mine!
Est-ce que le paysan doit rester dans l'ignorance ? Pourquoi chasse-t-on : nos écoles le§ meilleurs instituteurs ? Pourquoi les prêtres de notre Eglise )us excitent-ils les uns contre les autres et surtout contre ceux que nous spectons ?
Non, faux protecteurs, nous n'avons plus aucune confiance en vous. La 'ule voie qui nous reste pour nous sauver de la m'isère et des ténèbres, est de nommer nos députés à nous qui seront nos véritables interprètes.
C'est pourquoi, répondant au rescrit, nous demandons :
i^ La convocation immédiate des représentants du peuple pour la refonte e notre régime actuel;
Et, pour que ces représentants soient les vrais interprètes de nos besoins, eus demandons :
2^ La liberté de nommer ceux qui nous conviennent, le droit de dire et récrire tout en pleine indépendance. Nous demandons la suppression du égime de surveillance.
Les nagaïkas des cosaques et les baïonnettes des soldats n'ont pas la 'ertu de nous calmer.
La copie de cette résolution {prigovor) sera envoyée en dehors des Zemski natchalnik par Vouprava (Commission executive) du Zemstvo à la Ilommission Boulyguine. •
Signé : Le Starosta, Le greffiier du mir, -
L BiABOF. L. Bytchenkof.
91. Le II juin, un congrès de i.ooo paysans du district de Souma, gouvernement de Kharkof, adoptait la résolution suivante :
Le régime bureaucratique actuel est manifestement incapable de porter remède à la situation pénible et désespérée du peuple. En conséquence, nous demandons la convocation immédiate d'une Constituante élue au suffrage universel, égal, direct et secret, à raison d'un député par loo.ooo habitants.
Cette Assemblée constituante devra résoudre d'urgence les questions suivantes :
!• Continuer la guerre ou non ;
2** Solution du problème agraire : nationalisation de toute la terre ;
3<» Amnistie pour tous les crimes politiques et religieux ;
4" Liberté de la parole, de la presse, de réunions et d'associations ;
° Suppression immédiate de l'institution des ^emski natchalniki (cha de cantons ruraux, choisis dans la noblesse par le gouverneur). •
92, Enfin, à la même époque, les paysans formaient une Union d Ligue paysanne, chargée de centraliser et d'exprimer en leur nom leui revendications. Voici son manifeste, rédigé au Congrès de Moscou di 6 au 9 juin iqoS:
Nous, paysans, réunis en assemblée plénière, à Moscou, avons décidé qa les fonctionnaires de toute la Russie, depuis le Ouriadnik (le policier duvj lage) jusqu'aux ministres, sénateurs et membres du Conseil d'Etat, ayant c: pouvoir illimité et sans contrôle, gèrent l'Etat Russe irrégulièrement, dépea sent, sans contrôle du peuple, l'argent des pauvres. Ce sont ces hauts fon-j tionnaires qui, par leur fantaisie de construire un chemin de fer sur us terre qui n'appartenait pas à la Russie, entraînèrent notre pays dans u guerre épouvantable qui a ruiné le peuple. Ces mêmes hauts fonctionnairÈi oppriment le peuple 'par l'intermédiaire de leurs créatures — les Zemsi natchalniki.
Les Zemstvos, grâce à ces fonctionnaires, sont inaccessibles aux délégud paysans ; en effet,^ les élus des paysans ont à subir le contrôle et la conri mation de deux institutions : le Congrès de tous les Zemski natchalniki as district ayant à sa tête le maréchal de la noblesse, et le goubernskoii prissoutstvie présentant un collège des fonctionnaires ayant pour présidcn: le gouverneur. Dans ces conditions, ce ne sont que des paysans complètement abrutis, ou des traîtres à leur classe — favoris des Zemski natchalnii — qui, seuls, sont admis à « représenter » les paysans.
Notre délibération commune nous a conduits aux conclusions suivantes:
I® Les aftaires de l'Etat sont gérées par le peuple ; ses élus seront nommes non seulement par les nobles, mais aussi par les paysans ayant les mêmes droits, et sans aucune intervention, dans les élections, des gouverneurs, à<^ Zemski natchalniki et d'autres fonctionnaires ;
2® Les élus du peuple feront les lois, voteront le budget, en ayant scie que les riches payent plus que les pauvres, et en soumettant les autorités i un étroit et rigoureux contrôle ;
3^ Aucun Russe ne pourra être privé de sa liberté sur l'ordre d'un ouriadnik, d'un gouverneur ou d'un ministre ; c'est seulement par arrêt d'u jury qu'un Russe pourra être emprisonné à la suite d'un crime nettement établi ;
4^ Tout Russe pourra convoquer une réunion pour discuter les besoins du peuple, et aucun ministre, gouverneur, zemski natchalnik ou ouriadnil n'aura le droit d'interdire cette réunion*;
5^ Pour la défense de leurs intérêts communs, Aes Russes pourront org;.'niser des sociétés, des unions, des syndicats, sans aucune autorisation, etcf n'est que les tribunaux, par un verdict d'un jury, qui pourront légalement dissoudre ces sociétés ;
6^ Tout Russe peut publier des journaux et des livres, y discuter It'^ actions des fonctionnaires, les besoins de l'Etat, sans en demander à personne l'autorisation. Ce n'est que le jury, prononçant légalement, qui pourra supprimer ces journaux ou ces livres ;
-f La situation lamentable actuelle a pour cause : le manque des terres, les impôts excessifs, l'ignorance du peuple maintenue par les autorités. Pour écarter ces causes de malheur, les paysans organisent leur Union. Ils déclarent que ceux des paysans qui, comme les starchina des volosts ou les starosta des villages figurent comme les élus des paysans, ne peuvent pas les représenter, car ils sont en réalité soumis à l'arbitraire des gouverneurs et des zemskis natchalniks dont ils exécutent fidèlement les ordres.
VLnion des paysans aura dans son organisation centrale, cinq délégués de chaque gouvernement. VUnion aura, dans chaque gouvernement, une section composée de cinq membres des districts; dans chaque district, une section composée aussi de cinq membres élus par les volost. Il y aura enfin, dans chaque volost un groupe composé d'un nombre illimité de membres. Toutes les affaires, dans ces sections, seront tranchées par la majorité des voix.
93. On voit t|ue les paysans russes ont une conscience très nette de leurs droits de classe encore opprimée, et de leurs devoirs de classe numériquement et économiquement prépondérante. Ils revendiquent pour eux la terre ; mais ils n'oublient pas les ouvriers des villes. Ils ne croient pas que la conquête des instruments de production puisse se faire ou se conserver sans une organisation démocratique du pays, sans une constitution et des libertés politiques. Et la réforme politique ne les. passionne pas moins que la transformation économique.
TABLE