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XI. — Révoltes et Révolution

69. La Russie urbaine est en* état de révolution depuis le 22 janvier igo5 ; mais les paysans y sont depuis 1902.

70. Plus d'une fois les paysans russes ont fait de^jacqueries/. Dans les premières années du dix-septième siècle, exaspérés par des famines et des pertes qui tuèrent 5oo.ooo personnes entre 1601 et 1604, ils se mirent en insurrection sous les ordres du serf Bolotnikof, surnommé le Brigand, pillèrent sous prétexte que le tsar légitime l'ordonnait, et causèrent au tsar régnant des embarras sérieux. En 1670, un cosaque du Don, Stenlco Razine, souleva de nouveau le peuple. On lui offrit la couronne tsarienne, mais il préféra le titre d'Illustre Brigand, voulait vivre avec les pauvres comme un frère, et partager toutes les richesses. En 1771, un autre cosaque, Pougatchef recommença. Il promettait aux paysans l'abolition du servage et des impôts, massacrait les nobles, battit les troupes de l'impératrice Catherine. Les Russes emploient encore le mot Pougatchef schina pour désigner une jacquerie.

71. — Pendant le dix-neuvième siècle, aucune agitation semblable ne se produisit parmi les paysans. Ils essayèrent seulement de protester, comme on l'a vu, après le décret d'émancipation ; pendant la période de 1872 à 1878, ils comprirent mal, et ne mirent guère à profit, le dévouement des aristocrates et des étudiants qui se mêlaient à eux et s'imposaient de vivre comme eux pour les convertir aux idée§ révolutionnaires. Les paysans ne prirent aucune part notable à l'explosion de terrorisme qui dura ensuite quatre ans (1878-1882).

72.' — Pourtant le mécontentement des paysans contre le régime agraire augmentait sans cesse. Une revue réactionnaire, Le Mejssûger rtis,^p.j décrit ainsi leurs sentiments dans le numéro de janvier 1904 :

Les rapports du paysan avec le propriétaire, même avec son ancien seigneur, sont loin de témoigner de la sympathie, mais au contraire ils sont empreints de jalousie et de haine. « Nous avons peu de terre et le noble en a beaucoup. Pourquoi donc en a-t-il tant quand nous en avons si peu. » Les

/endes sur le partage des terres sont répandues dans bien des endroits; et Aes paysans attendent en vain cette distribution depuis vingt ou trente ans et, / I^s d'attendre, s'enflamment de haine; et cette haine se manifeste sous diverses / formes; d'année en année ils détruisent et déplacent les bornes de la propriété privée, s'emparent de champs entiers, dévastent les prairies, volent tout ce qui leur tombe sous la main et cela sans aucun scrupule; enfin, ils incendient les propriétés plutôt par principe que pour se venger. Ces mauvais instincts du peuple ignorant sont cultivés et favorisés depuis plus de trente ans par toutes sortes d'agitateurs.

(73oLa même observation se retrouve dans les rapports des « Comités ■concernant les besoins de l'industrie rurale », composés principalement des représentants des zemstvos, et consultés en igoS parle ministre des finances Witte.

Comité de Roslavl :

Les paysfans se livrent continuellement à l'occupation par la force de nos terres, au vol du bois, des chevaux, de notre inventaire... Nulle partie droit de propriété n'est respecté... Cet état de choses s'aggrave d'une année à l'autre; en 1902, if a atteint son degré suprême: en plein jour, des foules paysannes, conduites par leurs chefs élus, se livraient au pillage ouvert... Impossible d'aller plus loin.

Comité de Grodno :

Nul ne peut affirmer qu'il pourra se livrer tranquillement au travail dans sa propriété. Des prises de possession de toutes sortes de la terre, des coupes de bois, sont devenues de mauvaises habitudes chez les paysans, et les propriétaires sont obligés de lutter tous les jours contre ce mal, en s'arrachant aux occupations les plus urgentes.

Comité de Gj'atsk :

Le mépris de la propriété est devenu un phénomène banal et ordinaire dans notre vie rurale ; la violation des propriétés se fait avec tant d'insolence et une telle certitude de l'impunité, que toute exploitation des terres, surtout rationnelle, est devenue complètement impossible.

Comités de Kharkof, Pen^a, Starokonstantinovsk :

Constatent que le nombre de contraventions agraires croit

■énormément et que la lutte contre ces violations des droits de propriété est au-dessus des forces de la classe des propriétaires fonciers.

74. Après ces révoltes individuelles, la révolte collective a commencé en 1902.

75. Au commencement de février 1902, quelques jours avant l'anniversaire du décret d'émancipation, dans le gouvernement de Poltava, les paysans de plusieurs villages des districts de Constantinograd et de Poltava découvrirent sur les chemins des brochures de propagande

aire déposées secrètement par le parti révolutionnaire. Ils les répanent. A la fin du mois de mars, les paysans du village de Karlovka soulevèrent contre un nommé Scheidemann, intendant à 70.000 francs : an du prince Mecklembourg-Strelitz, le plus grand propriétaire du avernement de Poltava. La révolte se propagea jusqu'au gouverneînt de KharkûL sur une étendue de plus de 100 kilomètres. Elle soua 80.000 paysan^ et dura dix jours. Elle se termina dans les premiers 1rs ffavril, par l'intervention de la troupe, bien que les paysans ssent prié les soldats de ne pas se mêler d'une opération qui ne les gardait pas.

76. Au même moment, dans le district Bobrof, gouvernement de >ronèje, les paysans se soulevèrent contre le propriétaire Stankévitch, irce que des papiers trouvés dans les archives de l'Église attestaient l'on les avait frustrés lors de l'émancipation. En conséquence, comme ankévitch venait de vendre une partie de ses forêts à un marchand, s habitants chassèrent le marchand et ses ouvriers, se partagèrent le )is coupé, empêchèrent d'abattre le reste, et ne furent mis à la raison ae par l'arrivée des troupes.

77. Le 6 avril, dans le district de Novgorod, les paysans, sur le refus a gouverneur de leur donner les graines nécessaires pour les semailles, lèrent lui dire en corps que dans ces conditions ils ne paieraient plus ;s impôts, et, revenus au village, se firent néammoins donner les clefs u grenier public, et donnèrent du grain à quiconque en avait besoin, -e ler juillet, dans un village du gouvernement de Saratoff, les paysans rent une émeute, parce que la police avait fouillé chez eux pour trouer des publications révolutionnaires.

78. Ce mouvement a eu un caractère nettement révolutionnaire, •arceque les paysans ont dit et montré qu'ils n'attendaient pas du gouernemerit actuel Tamélioration de leur condition. Ils l'attendent d'euxnêmes et d'un changement de régime. Voici comment se termine une )roclamation lancée à la fin d'avril 1902 par le Comité local du parti mvrier russe à Kostroma, gouvernement de Voronèje :

... Ce n'est pas de la grâce du Petit-Père, ce défenseur des capitalistes et les seigneurs, que les ouvriers peuvent attendre leur émancipation. Ils la :onquerront par leurs propres efforts dans une lutte sans trêve. Vive le nouvement ouvrier ! Vive le parti social-démocratique russe qui le guide I Vive la liberté politique !

79. La Révolution paysanne, commencée avant la guerre russo-japonaise et avant le massacre du 22 janvier igoS à Saint-Pétersbourg, n'a pu que continuer depuis lors. Dès le 28 janvier, 6 jours après le massacre, le prêtre Georges Gapone adressait aux paysans russes un long appel, à l'insurrection, où figure le passage suivant :

Remercies-tu encore ces assassins, pour tout le grand bien qu'ils te font,

pour tes femmes, tes enfants qui crèvent de faim, qui s'en vont emportés par une mort prématurée ; pour les ténèbres, pour la boue où Ton te tient ; pçur le dernier vêtement dont l'on te dépouille, pour ta dernière vache qu'on vend pour les impôts ? Remercies-tu encore tes bienfaiteurs parce qu'ils ne te donnent pas suffisamment de terre, de cette terre nourricière qui est notre mère à tous et qu'ils ont partagée entre les marchands et les nobles, qu'ils, ont trafiquée et sur laquelle ils ont spéculé? Les remercies-tu, parce que les moines et les prêtres te prennent de l'argent, beaucoup d'argent, au delà de tes moyens, pour te prêcher le royaume du ciel ? Les remercies-tu parce que ceux qui te pillent t'enseignent la patience et la résignation et veulent calmer tes douleurs immenses avec le nom du Christ, avec le règne des cieux ? Quant à eux, ils mangent les meilleurs morceaux, ils boivent de l'eau-de-vie, ils jouen: £ ux cartes et, fainéants, paresseux, dépensent gaîn^ent l'argent que tu gagnes par un travail acharné et ils gaspillent les fonds sacrés de l'église que tu ne ■peux jamais contrôler!

80. Tous les mois, les journaux ont annoncé des troubles agraires, et les journaux ne savent pas, ou ne disent pas tout. Le i3 juin 1904, dans le gouvernement d'Odessa, la police a cherché querelle aux paysans de trois villages qui voulaient faire paître leur bétail sur les herbages du propriétaire : une troupe de 60 paysans a soutenu contre les gendarmes une bataille en règle.

81. Le massacre du 22 janvier a sûrement accéléré, mais n'a pas créé ni modifié le mouvement agraire. On donne maintenant le nom de Gapons aux agitateurs de la campagne. Dans les gouvernements de Witebsk et Koursk en février et mars, de Tchernigof, Orel, Saraio: en avril et mai, les paysans ont communalisé un grand nombre de domaines.

. 82.' Cette révolution a un caractère légal, dans tous les cas où la troupe n'intervient pas, où les propriétaires ne font pas usage de leurs armes, où les paysans ne rencontrent pas des dépôts d'eau-de-vie. Us ne pillent pas, ils partagent entre eux et les propriétaires en proportion des besoins. Ainsi, dans le gouvernement de Voronèje, en 1902, ils ont offert au propriétaire Kolioubakine 600 hectares de ses biens, et n'en ont voulu garder que 2.5oo. Au vieillard Strijevski, qui n'a pas de tils. ils n'ont donné que 7 hectares et en ont gardé 2.000.

< 83. La procédure des communalisations opérées en 1902 vaut une description. L'assemblée du mir se réunit et vote dans les formes une résolution, que même parfois on prend soin de transcrire et de certifier par le sceau du staroste. La résolution porte que tous les paysans de ià cornmune, en vertu d'une décision régulière, doivent aller prendre, par exemple, le blé du seigneur. Tous se mettent en route, avec leurs aiiclages, sous la conduite du maire. Pour ne pas commettre d'infractions, ils entrent dans les greniers par des trous, au lieu d'user des portes. Ils ne prennent jamais que ce qu'ils jugent nécessaire pour leurs besoins.

et ce qui figure dans la délibération du mir. « Pour le reste, nous n'avons pas besoin du bien d'autrui », disent-ils. Ils avaient besoin, selon les cas, de blé, de bétail, de terre (i).

84. Le gouvernement a fait de ces opérations une répression sauvage. Obqlenski, gouverneur de Kharkof, faisait donner deux cents coups de fouet aux paysans que les cosaques n'avaient pas fusillés sur place, et beaucoup se pendaient pour échapper au supplice. Dans un village, après la fusillade, le colonel Ziegler dit aux paysans, en présence des cosaques : « Maintenant nous n'avons plus besoin de vous, ce sont vos temmes qu'il nous faut. » Plus de mille paysans déjà loueltés par ordre administratif, furent d'un seul coup déférés aux tribunaux exceptionnels, sans jury et à huis clos. Huit des avocats remirent au Tribunal une protestation écrite ainsi conçue :

La défense a acquis la conviction que les accusés, avant d*être traduits devant les tribunaux sous l'accusation des forfaits incriminés, avaient déjà subi les.peinea suivantes : i^ ils furent soumis à la plus cruelle punition corporelle, à la Instigation; 2» en leur domicile ils eurent à subir le casernement des troupes, et à cette occasion les hommes furent frappés et les feranjÊ^ violées; 3» les troupes furent entretenues auxfrais des paysans, etc..

Sg^-^'En août 1902, les ministres Witte et Plehwe ont fait signer à Nicolas II, un décret qui frappe d'une contribution extraordinaire de plus de 2 millions tous les paysans des gouvernements de Poltava et de Kharkof, pour les punir d'avoir pris part aux troubles agraires.

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