XIII. L'organisation du prolétariat juif etleBund
68. Le prolétariat juif a commencé à s'organiser quand il a compris que le pogrome devenait en Russie une institution, et que la persécution déchaînée par les lois de mai 1882, devenait habituelle. En 1885-86 les premiers cercles ouvriers se fondent à Vilna sur l'initiative de quelques étudiants. Ils font l'éducation des ouvriers. Ils leur apprennent aussi à organiser des caisses professionnelles, à faire la grève, à formuler et à soutenir leurs revendications.
69. Les premières grèves ont lieu en 1888 et réussissent. En 1895 à Byalystok, 3.000 ouvriers juifs entraînent dans leur grève 25,000 ouvriers chrétiens, et leur revendication triomphe.
Le groupe socialiste de Vilna se met alors, à publier des brochures de propagande en jargon juif. Puis ils fondent un journal, la Voix de l'Ouvrier, qui tire à 5.000 exemplaires. Le prolétariat juif se fait représenter au congrès socialiste de Londres par quatre délégués. Mais alors lapoiice se met à inquiéter, arrêter, déporter les agitateurs juifs. Pour se défendre, ils fondent un parti, le Bund, ou Union générale ouvriers juive de Russie et de Pologne, dont le premier congrès se tient en 1807.
70. Le Bund veut être, non pas une organisation de nationalité, mais une organisation déclasse. Dés 1895, l'un de ses fondateurs écrit dans une brochure de propagande :
L'aiïranchissement des ouvriers juifs doit être l'œux-re des ouvriers juifs euxmêmes ; de même c*est de la classe ouvrière juive que doit venir l'émancipation des populations israélites de Russie. Plus le prolétariat juif sera une force révolutionnairs, plus les droits octroyés par la constitution russe aux Juifs seront ■étendus ...
Mais nous ne devons pas oublier qu'il n'existe plus de peuple juif un et indivisible. Chez nous, comme chez les autres, il y a deux classes ennemies : celle des exploiteurs et celle des exploités. L'action économique doit aller de pair avec la lutte politique.
71. En 1808, le Bund a adhéré au parti ouvrier social-démocratique russe, qui venait de se 'constituer, et qui déclare, dans son manifeste qu'il « reconnaît à chaque nationnalité ou groupe ethnique le droit à l;i reconnaissance par les autres nationalités et groupes, de son individualité propre ». Le Bund a en même temps reçu du parti russe pleins pouvoirs pour les affaires du prolétariat juif.
72. Le Bund a dans chaque ville une caisse de combat alimentée par des cotisations. Les caisses dépendent des comités locaux, installés dans les centres importants. Ces comités locaux dépendent d*un comité centra' qui a son journal officiel, la Voix ouvrière {Arbeiterstimme), s*occupede publier et de répandre des brochures de propagande, et sert d'intermédiaire entre le parti et le comité du Bund à l'étranger. Le comité étranger publie trois journeaux : V Ouvrier juif (en juif) : Les Messagers cia Bund (en russe et en polonais) ; Les Dernières Nouvelles (en russe).
Presque tous les ans a lieu le congrès, autorité suprême du Bund. Il nomme le Comité central, juge les conflits, détermine l'action e l'orientation du parti.
73. Jusqu'en 1901, le Bund s'est principalement occupé de raction économique. Il obtenu les résultats suivants, d'après XEuropécn du 4 mars 1905 :
En l'espace de trois ans (1898-1901), on a enregistré ;i2 grèves avec 27.^^' grévistes. De 262 grèves dont le résultat est conna, 230 {01,2 p. 100) ont réussi et 33 (8,8 p. 100) ont échoué. Le succès de la plupart des grèves s'explique par u solidarité des ouvriers, par la désunion des patrons et surtout par les secours du Bund. Grâce à l'organisation ingénieuse des caisses de grèves (caisses de combat • alimentées par les cotisations mensuelles des ouvriers syndiqués, les gréviste-^
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ont pu en certains cas prolongej: la résistance pendaïut quatxe n^ois et mètjie- Javantage.,
74 Depuis 1901, I9 Bund s'est traasXormé ea -mi parti politic|>UQ et révolutioQyaaire.. Dans \» même numéro de V Européen y xtvk Israéliterusse explique très bien cette évoli*tioa:
Dans ce vaste- ghetto, où sont parqoés les cinq niîllitms de Jaifs russes, la. i;uestion ouvrière se présente sous un aspect tout autre que partiout ailleurs. C'est moins une question de réglementation qu'une question d'offre et de Jemande. Il y a trop de bras et pas assez de travail. Les petits paîtrons, contre lesquels lutte principalement le Bund — les ouvriers juifs de la grande industrie tUint peu nombreux en Russie — sont aussi des prolétaires. En quelques années,, tuutes les concessions possibles ont été obtemiesf d'eux grâce à la solidarité tuvrière. Et le sort de l'ouvrier n'a pas été amélioré. Car s'ii travaille moins et »|u'il est payé un peu mieux, il chôme davantage, par suite de la disparition lente, mais, fatale de la petite ind\istrie.
75. 11 faut ajouter que les Juifs russes, en leur qualité d'étrangers ou de cosmopo4ites, se rendent compte, beaucoup mieux' que les ouvriers russes, de ce qui différencie la civilisation russe et la civilisation occiden-^ tdle. Ils ont conscience de l'oppression qu'ils subissent, ils savent comment les peuples d'Occident se sont délivrés de leurs gouvernements ilancien régime. C'est pourquoi le drapeau rouge est d'abord apparu dans une foule juive; le cri « à bas ['autocratie » a d'abord été poussé par ii.'s Juifs ; ils ont senti la nécessité de faire des manifestations publiques pour attirer Inattention du peuple russe. Undes.« appels » du Comité du Uiind contient une théorie de la manifestation :
Dans les pays de l'Europe occidentale, lisons-nous, le peuple a les tribunes du Parlement, des réunions publiques, le livre, le journal où il peut parler librement Je ses besoins. Ici nous sommes privés de tout cela. U ne nous reste qu'une seule chose : poj:ter nos revendications dans la rue. Et en vain l'odieux gouvernement propage, des bruits absurdes qu'en ce jour de fête pacifique du prolétariat, le Premier Mai, les ouvriers vont assassiner, piller, incendier, organiser des émeutes. Le gouvernement nous calomnie, car il comprend le danger que lui fait >-uLirir une manifestation qui réussit. Une pareille manifestation nous avance plus que des mois entiers de propagande clandestine. Car une manifestation dessille les yeux même les plus aveugles. Le gouvernement se révèle là dans toute son lixrrible nudité e't provoque la haine et le mépris de tous les honnêtes gens. Voilà pourquoi le gouvernement .traite les manifestants avec une cruauté inouïe, pourquoi il fait ma&sacrer des gens qui se promènent paisiblement, pourquoi il ne recule deyaut a^un moyen pour empêcher les manifestations dans la rue.
76. Le gouvernement a répondu à la nouvelle tactique du Bund par ^^les violences. En. 1902, à Vilna, le gouverneur a fait fouetter des Juifs. Ils ont riposté par un appel du Bund^ qui se termine ainsi :
...Nous luttons par des moyens pacifiques. Nous ne voulons pas verser du t-ang humain. Mais. . . la patience a des limites. Ce ne sera pas de notre faute si ia vengeance et la haine populaires se traduisent un jour par un acte de vio-
'«■■nce. ..
77. En 1903 le Bund s'est retiré du parti social-démocratique russe. Leur conflit a pour cause un dissentiment sur les droits des Juifs considérés comme race ou nationalité. Les Juifs disent que les social-démocrates ne voulaient pas leur accorder les mêmes droits qu'aux autres nationalités. Les social-démocrates disent de leur côté que les Juifs deviennent de plus en plus sionistes, c'est-à-dire enclins à se constituer en nationalité exclusive et cléricale.