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X.V. La Révolution et les revendications

87. Les Juifs n'ont pas pris part au mouvement révolutionnaire qui se développe depuis la guerre russo-japonaise, sous la forme de vœux formulés par des assemblées légales, comme ont fait les Russes indigènes : car les Juifs n'ont même pas d'assemblées communales, ou de

zemstvos; ils n'ont aucun moyen légal de se faire entendre. Ils ont néanmoins formulé leurs revendications.'

88. La pétition suvante avait déjà recueilli parmi eux, à la fin de mars 1905, plus de 10.000 si^atures.

Au moment où en Russie tant de questions vitales réclament impérieusement leur solution, la question juive vient aussi pour la première fois depuis de longues années à l'ordre du jour des travaux législatifs. Il est vrai que la question juive ne fut jamais reléguée dans le domaine de l'oubli et fut parfois même mise «n première ligne ; il en résultait pour les Israélites une recrudescence d'oppression, des tracasseries administratives et des restrictions de droits. On se servait des Juifs comme d'un paratonnerre contre les passions du peuple, on détournait contre eux le courant du mécontentement populaire, résultant dn désarroi général. On interdisait aux Israélites l'accès des écoles, on les écartait des fonctions •d'Etat et des seivic«5s publics, on limitait leurs droits quant au choix des professions et à la résidence ; l'immense majorité juive fut enfermée dans des villes ei bourgs suipeuplés de la zone de résidence et y succombait à la famine et aux lualadies. Ce qui serait considéré comme une violation des droits personnels ou patrimoniaux, s'il s'agissait de non-Juifs, a été pour nous la règle normale.

Donc, sur le terrain économique, la masse juive fut réduite à la misère, et l'existence des classes privilégiées rendue très précaire ; au point de vue moral, les Israélites subissaient tous les opprobres : on essayait de les ravaler au rang des parias sous le poids de la misère. Le Juif ne peut respirer librement même un instant, son cœur est ulcéré par la haine et la souffrance. Il ne vit plus, il végète .

Et voilà que maintenant on se propose de reviser l'arbitraire réglementaire qui pèse sur nous et de le modifier dans certaines limites.

Nous ne pouvons pas préjuger des résultats de cette revision, mais nous ne pouvons pas compter sur la satisfaction de nos revendications sans que le régime actuel change. Toutefois, au moment où toutes les revendications publiques s'expriment hautement, nous croyons de notre devoir de dire sans ambages ce que nous pensons de notre situation, et de formuler nos vœux et nos revendications

Nous déclarons que nous considérons comme infructueuse toute tentative faite pour donner satisfaction à la population juive de Russie par des améliorations partielles. Nous réclamons l'égalité des droits. Et nous la réclamons non parce que les Juifs devenus égaux en droits avec les autres peuples de la Russie seraient plus utiles au pays, ou qu'ils contribueraient au bien-être de qui que ce sjit; non pas, non plus, parce que nos frères versent leur sang sur les champs de la Mandchourie, comme ils l'ont versé dans les guerres précédentes, ou que nous pouvons fournir les preuves historiques de notre séjour plusieurs fois séculaire sur les territoires faisant partie actuellement de l'Empire russe. Nous réclamons l'égalité des droits et des traitements, comme des hommes, en qui, malgré toutes les avanies, survit le sentiment de la dignité humaine, comme des citoyens conscients d'une société moderne.

Nous exigeons l'abolition des lois d'exception qui pèsent sur nous au nom de la dignité humaine, au nom de la civilisation. Et nous déclarons que nous considérons comme stérile toute politique qui se proposerait l'abolition graduelle des lois restrictives, Nous ne connaissons pas un droit de prescription à la persécu-

tîoQ ; c'est pourquoi nous pensons qu'une langue période de persécution^ n'auto> rise pas une libération graduelle.

Ce que nous désirons ne représentiç pas un ensemble d'immunités et ne saurait être débité par portions. Il n-e s'agit pas de l'allégement de notre existence, un allégement qui serait plus ou moins sensible, mais bien de l'égalité, et régalite n'est pas susceptible d*être divisée. Nous attendons les mêmes droits que le peuple russe et tous les autres peuples habitant ce pays, et alors nous,organ:serons notre existence en travaillant de toutes nos forces au bien du pays et île l'humanité.

Et nous attendons l'égalité de droits non comme une aumône ou un acte de générosité, pas même comme un acte de bonne politique^ mais comme un acte de justice et une réparation d'honneur.

89. Le parti démocratique juif a publié, en avril, un ap^el qui contient Texposé suivant :

A l'heure actuelle, au moment oà l'empire russe est -à la veille d'une transfor mation complète, où l'ancien régime sombre, où Tordre nouveau se dessine à peine dans le chaos d'aspirations contradictoires, le peuple juif ne peut compter sur un meilleur avenir que s'il veille personnellement à ses intérêts, que s'il sai: former une unité forte, et que si, uni amicalement à d'autres couches de la population, il affronte la lutte contre l'ennemi commun.

Sous la pression des circonstances, l'autocratie peut faire de petites concessions, elle peut adoucir certaines lois organiques d'importance secondaire, mais elle ne saurait renoncer à la politique de persécution qui fait partie intégrante de son existence.

Que les éléments timides de la société juive demandent humblement miséricorde à ce gouvernement ! Tous ceux qui n'ont pas encore complètement perdi la conscience de leur dignité doivent entrer en lutte ouverte contre lui.

Sans donner des détails plus complets sur des points particuliers de notre programme nous posons comme revendications essetltielles :

i" Egalité civile ;

a** Liberté individuelle avec toutes ses garanties ;

3° Régime démocratique d'une représentation populaire, sur la base d'un suffrage universel, égal et secret, avec responsabilité du pouvoir exécutif devaiît cette représentation ;

4** Lé droit de s'affij'uier en tant que groupe autonome au point de vue intellectuel et national.

Nous travaillerons la main dans la main avec les partis pour le triomphe de ces revendications en général, et en particulier de leur réalisation dans' et pou: la masse juive. ""

Organiaez-vous donc, et préparez-vous à la lutte, au nom des principes de liberté et d'égalité chers à toute l'humanité, pour la défense des droits et de l'honneur du peuple juif.

,90. En juin s'est fondée à Saint-Pétersbourg une Union pour Têmancipation du peuple juif de Russie, qui a envoyé dans toutes les villes du territoire la lettre suivante :

Monsieur^

D'après des renseigneoienls qui nous sout parvenus de source certaine, le projet relatif à la convocation des représentants du peuple soumis à Tezamen du Comité des ministres, écarte la population Israélite de toute participation à FAssemblée constituante. Comme motif de cette exclusion, le projet invoque le fait que les lois restrictives concernant les Israélites ne sont pas encore abrogées. Et, bien que le projet ministériel ait pour base le règlement des zemstvos de 1864, lequel ne contient aucune restriction à Tégard des Juifs, une dérogation, I4 seule, est faite au règlement de 1864 au détriment des Juife, et les prive non seulement du droit d'éligibilité, mais aussi du droit d'être électeurs.

 peine est^il besoin d'ajouter que le projet devenu loi aura ravalé définitivement les Israélites au rang des parias, et porté une grave atteinte aux intérêts moraux et matériels des Juifs russes.

C'est pourquoi, après un examen approfondi de la situation faite aux Juifs par le projet., nous avons décidé d'y aviser par tous les moyens. Mais, d'autre part, il serait désirable que dès à présent l'opinion juive se prononçât sur .le projet gouvernemental par des déclarations collectives, par des ordres du jour votés dass des réunions publiques, par des dépêohes envoyées aux journaux de la capitale, etc .

Vu la gravité exceptionnelle de l'affaire, nous vous prions d'organiser sans tarder des réunions çt des'éélibérations et d'exprimer, dans des résolutions et ordres du jour, les sentiments de la société juive envers le projet du Comité des ministres.

Nous attendons avec impatience votre réponse et la com'uunication des résolulions et ordres du jour.

Le bureau de VUnion pour r émancipation du peuple juif de Russie.

91. Bnân à la fin de juillet le Bund a lancé la proclamation suivante, qui se distingue en ce qu'elle ne fait pas allusion à la condition spéciale des Juifs, mais ne manifeste plus que le souci de la révolution russe, d'où résultera naturellement, sans doute, l'égalité des Juifs et des chrétiens :

UNE COMSTITUTION POt'R LES BOURGEOIS. — LA DICTATURE POUR LE PEUPLE.

Après le 19 juin, la presse libérale annonça solennellement au monde civilisé que la Russie venait d'entrer dans une «phase nouvelle de son histoire ».

Le 19 juin, le tsar avait reçu la délégation des «représentants des zemstvos et des villes » qui venaient lui quémander une Constitution. Il avait accueilli les délégués « avec bienveillance > et, après s'être entretenu avec eux « cbrdialement», ayalt. promis de convoquer sans retard une représentation nationale.

Ce fat alors un« explosion de joie dans le camp libéral, cependant qu'à Lod»z et à Odessa les soldats du tsar fusillaient les ouvriers.

Pendant qtie les capitalistes et les propriétaires supputent d'avance le nombre de sièges et de voix à conquérir dans la future Assemblée, à Lodz et à Odessa les ouvriers construisent des barricades et tombent par centaines sons une pluie de balles fratricides.

Pendant qu'au ministère on travaille fiévreusement à Vélaboration de € projet de représentation du peuple» d*où le peuple serait banni, Tétat de siê^ est proclamé à Lodz, à Odessa, à Sébastopol, à Nikolaîev et au Caucase, < les juges militaires, bourreaux bénévoles, érigent des potences pour les ouvriers

... Au début, pour donner le change, TaUtocratie soutenait que le peuple étsi* content et que les révoltes ouvrières n'étaient fomentées que par une «baodi d'agitateurs», de faux libéraux et de Juifs. Elle caressait l'espoir d'amadouer le^ ouvriers avec des promesses et des concessions insignifiantes, de les a menucontre les révolutionnaires et les allogènes, et de terrasser ainsi la Révolutior Tel fut le sens de la comédie tsarienne avec les commissions Chidlovski, Kokovtscî et autres. Mais le coup ne réussit pas !

La Révolution, gagnant de jour en jour du terrain, eut vite fait de dévoilele jeu de l'autocratie, et celle-ci se trouva face à face avec le prolétariat révolté.

L'autocratie se vit opposer une force qu'elle ne pouvait plus apaiser avec de< sourires doucereux, avec de bonnes paroles et de misérables concessions. £lie se heurta à des masses conscientes d'ouvriers prêtes à sacrifier leur vie pour ia cause de la Liberté.

En janvier encore, les ouvriers se laissaient abattre comme des moutons. Mai> maintenant, à Lodz et a Odessa, les travailleurs élevaient des barricades, où ib opposaient une résistance acharnée et mouraient en luttant. Sans doute, les ouvriers disposaient de trop peu d'armes, la lu4f^ était trop inégale et ils eurent le dessous, mais ils n'en montrèrent pas moins le véritable chemin au prolétariat de toute la Russie.

L'autocratie voit le danger et cherche une voie de salut. Ayant échoué darses tentatives transactionnelles avec les ouvriers, elle se met maintenant à flirteavec les c libéraux >.

La bourgeoisie est assoiffée < d'ordre ». L'industrie et le commerce, déjà fortement compromis par suite de la guerre, menacent de sombrer irrémédiablemen!. L'état de siège se répercute douloureusement sur la bourse de la bourgeoisie. U'actes révolutionnaires du prolétariat, les émeutes agraires embrasent le pays tou: entier, semant la terreur dans les classes possédantes, qui tremblent maintenaot pour ifVLT existence même.

Et l'autocratie promet à la bourgeoisie de réprimer c l'anarchie » et de donne: une constitution . Elle va même jusqu'à accorder à la bourgeoisie juive des dro;b électoraux. Avec ces promesses qui lui coûtent si peu, l'autocratie veut dressela bourgeoisie, lasse d'attendre l'avènement d'un c régime d'ordre et de légalité > contre le prolétariat, « ce brouillon inquiet qui, par ses agissements révolutionnaires et ses revendications excessives, ne fait qu'entraver le cours normal dt^ réformes ». Et, après avoir créé un antagonisme entre c l'opposition libérale > et le pit>létariat révolutionnaire qu'elle s'efforce d'exténuer par d'abondanîf* saignées, l'autocratie n'a pas trop de peine à < s'arrang«r » avec sa nouvelle alliée...

... Et l'autocratie sévit férocement contre les ouvriers et cherche à étouffer le mouvement révolutionnaire dans le germe. Car elle sait bien qu'il suffit que le^ ouvriers révolutionnaires triomphent sur un point quelconque pour que le mouvement se répande dans le pays tout entier...

... Le but de l'autocratie est de tenir le pays dans une perpétuelle terreur. C'est pour cela qu'elle mobilise tant de régiments, c'est pour cela qu'elle orga-

nisc des pogromes et remplit les prisons, et c'est pour cela encore qu'elle livre au bourreau des ouvriers mineurs. Et en même, temps elle se décide à introduire ses fameuses « réformes », celte Gossoudarsivennaïa Douma ^ qui n*est qu'une misérable parodie d'une représentation nationale.

Mais la révolution, de plus en plus menaçante, est en marche, et rien ne saurait l'arrêter.

À Lodz et à Odessa, les barricades n'ont pas tenu lon^emps, mais elles ont été. A Lodz, la résistance armée a été brisée par l'armée, mais c'était déjà une résistance armée. Guidé par ses organisations socialistes, le prolétariat, non seulement sait mourir héroïquement, mais, ce qui plus est, apprend à lutter avec héroïsme.

Et plus la lutte sera chaude, plus éclatante sera la victoire... Ayant déjà tant souffert pour la cause de la liberté, le prolétariat ne s'arrêtera plus sur le chemin de la Révolution.. .

Pétersbourg, Varsovie, Lodz, Odessa . . Le flot révolutionnaire monte sans cesse et irrésistiblement. . . Prolétaires, tenez-vous prêts !. . .

Signé : Le Comité Central du Bund.

92. Le manifeste suivant lancé par le Comité central du Bund, en lévrier, au lendemain des massacres de Saint-Pétersbourg, résume très bien les revendications juives, en ce qu'elles présentent l'émancipation des Juif$ comme une simple conséquence de la Révolution russe :

Nous réclamons :

1** La convocation d'une assemblée de représentants du peuple, élus par tout le pays — hommes et femmes, sans distinction de nationalité ou de religion, sur la base du suffrage universel, secret et égal ;

2"* L'abolition déHa monarchie et la proclamation d'une république démocratique, où les lois seraient votées et les fonctionnaires nommés par le peuple ;

3° La journée de travail de huit heures ;

4° L'inviolabilité de la personne et du domicile ;

5° La liberté de conscience, de parole, de réunion, d'association, de grève et la liberté de la presse ;

6<> L'égalité des droits civils et politiques pour toutes les nationalités habitant la Russie ; le droit de développement intellectuel propre à chacune de ces nationalités : droit à l'instruction dans la langue nationale et droit de la parler dans les administrations et tribunaux ;

7" La mite en liberté de tous les détenus politiques ;

8*^ Cessation immédiate de la guerre ; abolition du militarisme et institution des milices nationales.

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