PASSAGE CHOISEUL, l
M DCCCCI
■iboi
Dédicace
Should
in any lireraiure,
Loves' cry be found more sincère,
more passionaie,
Ler this book be doomed to norhin^ness..
h is unworrhy of my love
and of Thy beaury !
Préface
LA PASSION REDEMPTRICE
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LA PASSION REDEMPTRICE
ETUDE D ESTHETIdU E PASSIONNELLE
u moment d'entrer dans un nouveau siècle, tous ceux qui jettent un coup d'œil en arrière ne peuvent s'empêcher d'éprouver un sentiment d'orgueil, en considérant les progrès que l'humanité a accomplis. "Depuis quatre mille ans, à peine, que l'histoire enregistre les évolutions de la race humaine, celles-ci ont marqué de telles améliorations, de tels développements, qu'il devient impossible, pour tout esprit non prévenu, de ne pas se rendre à l'évidence des théories auxquelles l'immortel Tfarwin a donné son nom. Il y
a plus de disTance emre un homme de noire époque et un des barbares qui anéanrirent la civilisation romaine, qu'il n'y en avait entre ce barbare et l'Homme des cavernes.
Ce fait du perfectionnement de l'espèce, évident si l'on compare, en bloc, la race aux deux époques, semblera peut-être plus discutable si l'on rapproche un de nos contemporains d' intelligence médiocre et d'éducation moyenne, d'un de ces hommes de génie qui, il y a dix-huit siècles, conquirent l'immortalité, par la nouveauté de leurs idées, l'élévation de leurs sentiments, la pureté de leur morale, la sagesse de leur philosophie. Dût-on m'accuser de manquer de respect à ces ancêtres augustes, je n'hésite pas à dire que les médiocres d'aujourd'hui valent mieux que les plus grands de ces temps reculés.
Si l'on pouvait mettre Cicéron ou S ocrât e en face d'un de nos normaliens, on verrait combien de leçons utiles celui-ci aurait à leur donner, tandis que lui-même n'aurait rien à apprendre d'eux.
Et ce qui intéresserait ces hommes de génie, ces créateurs., dans les leçons de cet humble, ce ne seraient pas seulement les grandes découvertes de la Science moderne, ce seraient surtout nos nouvelles conceptions de la Divinité, de l'cAmour, de la Vie, de l'Humanité; les
modifications de l'idée du 'Bien, devant notre intelligence, de la notion du Beau, devant notre goût.
C\ptre conscience est plus éclairée, elle Juge à la lumière des principes d'une morale plus élevée et plus noble.
tN^tre intelligence a vu le vide et le néant de systèmes philosophiques plus rationnels que ceux enfantés par VcAntiquité, et si le cercle de nos théories ne s'est pas resserré autant que pourraient le désirer nos âmes anxieuses d'approcher la vérité, nous avons du moins remplacé par des faits les visions et les hypothèses qui avaient servi de base aux doctrines philosophiques des penseurs de T{ome et d'cAthènes.
C^otre goût est plus sévère, plus raffiné. C^otre idéal à la fois plus vaste et moins indéterminé. C^^us avons vu plus de beauté et, avec un talent égal, nous pouvons distinguer plus facilement ce qui est beau.
C'est surtout à ce point de vue, au point de vue de l'cArt, que je voudrais faire passer en celui qui me lit la conviction que nous avons marché à pas de géants et qu'un médiocre artiste de notre temps en remontrerait aux plus grands génies de VcAntiquité.
La loi du progrès est fatale et inéluctable. Si l'on admet que l'homme évolue, se raffine et se perfectionne,
il faut ddmeure que F intelligence suit la même progression et que l'cArt, la plus haute expression de T intelligence, subit l'influence des évolutions de nos facultés intellectuelles.
Cette proposition qui semblera absurde et téméraire à beaucoup de bons esprits, n'en est pas moins parfaitement logique, rationnelle et basée sur les principes les moins discutés de la science moderne. La vérité qu'elle contient s'explique d'ailleurs aisément : l'exemple de nos devanciers sert, à ceux d'entre nous qui ne les valent pas, à faire aussi bien qu'eux, et il aide ceux qui les valent; à faire mieux qu'eux''.
Cette observation s'applique moins aux arts inférieurs— peinture, sculpture, architecture — qui ont. dès l'origine, été portés presque aux dernières limites de la perfection. Cela tient à ce que l'inspiration, dans ces arts, a beaucoup moins d'importance que l'exécution. Les perfectionnements apportés à l'âme et à la conscience de l'homme par trois mille ans de souffrances et de pensée, n'ont pu avoir que très peu d'influence sur la façon
* Sans doute une copie ou une imitation sont loin d'avoir la même valeur que l'œuvre originale, au point de vue du talent dont firent preuve leurs auteurs respectifs, mais il est évident que ce point de vue n'est qu'accessoire et relatif. La beauté absolue de l'œuvre est seule essentielle.
de modèle?- une siatue ou de brosser un tableau. La part des facultés supérieures dans une opération de ce genre, est beaucoup moindre que dans l'action entièrement mentale de combiner un poème. Les évolutions de l'être intellectuel seront donc beaucoup plus marquées dans Fart suprême d'évoquer devant les âmes des visions de beauté.
Compare^ l'œuvre d'Homère à celle des plus médiocres de nos fabricants de romans-feuilletons, vous verrei qu'à bien des points de vue, celle-ci vaudra mieux que l'immortelle Iliade. Les caractères seront plus vrais, plus profondément observés, plus vivants; les situations seront plus variées et plus touchantes ; l'action aura plus d'intérêt; il s'y rencontrera moins de longueurs, de répétitions, de naïvetés. Evidemment, il ne faudrait pas me comprendre mal. L'œuvre du divin T^apsode, sous d'autres rapports, défie toute comparaison, et sa glorieuse magnificence rend le rapprochement presque sacrilège. D'abord elle fait passer devant l'esprit, cette 'Bible harmonieuse et sublime de la belle tN^ition, une civilisation à jamais morte, une humanité à jamais disparue, une race épique de héros et de dieux qu'il est impossible d'évoquer, sans enthousiasme et sans respect.
Tuis il est à remarquer qu'en ce monument litté-
raire, tout le côtc plasTique eT maTcriel de Van d'écrire. — splendeur du STyle eT poésie des images — a éTé du premier coup poné à la perfecTion. cA ce poini de vue, essenTiel cerTes, er dom je ne cherche nullemem à diminuer l'imporTance, on ne fera pas mieux qu Homère, car les ressources de la marière som limiTées, ct il esT un poim oîi la forme n a plus rien à gagner en heamé. éMais les ressources de l'esprii som inépuisables ; mais la pensée voIt s'ouvrir devam elle les horiions sans bornes de la Vie er du T{ève; mais depuis Trois mille ans l'àme humaine a consiammem évolué vers des régions supérieures : elle a écorné la sagesse de TLuon eT de SocraTe, de Cicéron eT de Sénèque, de Kam eT de Darwin; elle a admiré la grâce de Tirien, la vigueur de zMichel-cAnge, la puissance de Uelasquei; elle aemendu rire T{abelais ct Dokaire, elle a emendu chan- Ter Shakespeare eT Dame, elle a vu mourir Jésus-ChrisT. Elle a éprouvé Tarn de sensaTions eT Tam de semimems inconnus du grand Rhapsode, scruré ram de secreTS dom il ne soupçonnai! pas l'exisTence, résolu Tam de problèmes qui ne s' éTaiem pas posés devam son imelligence, évoqué Tam de songes que son imaginaTion n'avaiT pu enfamer, admiré Tam de Trésors d'harmonie eT de beamé dom son âme n'avaiT pu prévoir la créaTion, que
les plus médiocres esprits d'aujourd'hui peuvent aisément atteindre des cimes inaccessibles aux plus puissants génies d'il y a trois mille ans.
Ce perfectionnement des facultés intellectuelles de l'homme, cet accroissement de l'intensité de sa vie mentale se produisent en vertu de lois aussi invariables que celles qui régissent les mouvements des corps dans l'espace. Dans la transformation lente qui fait de l'habitude un instinct et de l'instinct un sentiment, les mêmes causes produisent depuis l'origine les mêmes e^ets.
La façon dont ces e^ets se manifestent varie sans doute sous l'influence du tempérament, de l' éducation , du milieu et de l'hérédité, mais au fond, toutes les âmes, sous les mêmes impulsions, suivent la même route, et de quelque façon qu'elles agitent leurs ailes débiles, quel que soit le but qu'elles aient donné à leur essor, elles arrivent toutes au même terme, par le même chemin.
lO LES RHAPSODIES PASSIONNEES
Ce qui caractérise l'action de la force créatrice — que les uns nomment la Culture, les autres le Destin, les autres Dieu, — c'est la simplicité des moyens. De même qu'en pénétrant le secret de la gravitation et de l'attraction on a compris toutes les lois qui gouvernent les relations des mondes entre eux, de même l'histoire, non seulement de l'espèce humaine, mais encore de tous les animaux supérieurs, se résume dans l'histoire des développements, des manifestations diverses, des modifications de l'instinct de conservation et de sa modalité la plus importante, l'instinct génital.
Dans un livre admirable, Dar]vin a montré F influence de l'instinct génital sur les transformations physiques des animaux. Il viendra un psychologue qui fera l'histoire du développement des intelligences et de l'évolu-tion de cet ensemble de facultés que nous appelons notre âme, en faisant l'histoire de cet instinct che\ l'homme.
Cet instinct est la source de tous nos sentiments; toutes nos actions sont motivées par lui; notre être n'a pour but, pour fin, pour terme que de se perpétuer. La Culture, dans son immense simplicité, n'a pas eu besoin d'autre mobile pour inspirer à l'humanité une irrésistible impulsion en avant, un élan éternel vers le mieux et vers le meilleur. C'est diminuer Dieu que de s'imaginer
qu'il lui air été nécessaire, pour faire de nous ce que nous sommes, d'employer des moyens plus complexes que celui-là.
Il arrivera presque Toujours qu'en obéissant à (( la D^uure )} l'homme devra lutter contre des tares, des dégradations, qui se seront infiltrées dans (( sa nature ». // en viendra donc à s'imposer des sacrifices, des privations, à ne pas assouvir certains désirs, à se refuser certaines satisfactions qui pourraient l'empêcher d'atteindre la fin dernière. C'est calomnier la philosophie rationnelle que de croire qu'elle n'explique et ne justifie point les vertus les plus pures et les plus sublimes.
Il est à remarquer combien la conclusion de la doctrine matérialiste se rapproche des conclusions de la doctrine chrétienne, en ce qui concerne cette vérité primordiale, base de toute morale et de toute philosophie. Tartant de principes opposés pour résoudre le problème de l'origine des devoirs de l'homme, ces deux irréconciliables adversaires arrivent aux mêmes conclusions pratiques.
L'homme, peu à peu, doit se débarrasser des tares de sa bestialité originelle, dit la Toison.
L'homme doit lutter contre l'infiuence dégradante de la faute originelle, dit la Foi.
Tfe ces deux principes dccoulem les mêmes conséquences.
C\ous ajourerons : l'èire humain n'a pour l'aider dans cette lutte contre lui-même que le désir invincible d'être choisi par les individus de l'autre sexe et d'être préféré par eux : désir d'être meilleur, de l'emporter sur les autres soit par la puissance, soit par la richesse, soit par toute autre qualité physique ou morale, matérielle ou intellectuelle.
Quelque dissemblables que soient les effets produits chei les divers individus par V impulsion de la tH^nure, cette impulsion est donnée dans une direction constante. La cause première reste la même. Dans les actions qui semblent le plus indépendantes de ce motif unique et suprême, l'ail, qui s'est exercé à scruter les ténèbres de l'i'ime humaine, le voit s'affirmer et percer malgré tout. Quelles que soient les aberrations qui dénaturent l'instinct primordial, il est toujours là, et le désir d'être Jugé le meilleur apparaît Jusque dans le vœu de chasteté du prêtre !
C\otre raison trompée peut nous faire dévier et nous décevoir, il n'en est pas moins vrai que l'instinct génital est la base et la source de tout ce qu'il y a dans l'homme d'aspiration vers le bien, vers le bon et vers le beau.
On peut entasser des mots sonores et des phrases ronflantes; la CN^ture, qu'on la nomme Hasard ou qu'on la nomme 'Dieu, n'a pas eu besoin de mobiles plus compliques pour changer l'anthropopithèque primitif en un homme laborieux et intelligent, et l'homme en un artiste, en un poète, en un créateur de Lumière et de 'Beauté.
Tour parler en poète et non en philosophe : c'est l'amour qui fait le progrès et la civilisation; c'est l'amour — la Tassion T{édemptrice — qui a arraché l'Humanité à la bestialité originelle. Ceux qui se croient supérieurs parce qu'ils ont réussi à s'affranchir. Jusqu'à un certain point, de l'influence de l'instinct primordial, n'ont fait en réalité que dégrader leur nature, en a^aiblissam l'action que peut avoir sur eux la cause la plus puissante de perfectionnement.
L'idée que l'homme se fait de l'amour, l'importance qu'il lui accorde, le degré de spiritualité qu'il donne à
son idéal seiuimenial, ont sur sa destinée l'influence la plus considérable. Et plus les esprits auxquels est dévolue la tâche grandiose de l'apostolat artistique donneront de noblesse à la conception de l'amour, plus ils donneront de puissance au mobile choisi par la C\jiture pour faire progresser l'humanité.
Il est donc Juste de dire que c'est dans l'œuvre des poètes de l'amour qu'il faut étudier une époque. C'est dans l'œuvre des poètes de l'amour qu'il convient d'étudier les transformations de la morale et les progrès de la civilisation.
Les monuments littéraires que les trois mille dernières années nous ont légués, suffisent pour apprécier pleinement les perfectionnements que l'imagination des poètes a successivement apportés à la conception de l'amour.
Tour Salomon, l'amour n'est encore qu'une attraction toute sensuelle. Son poème n'est qu'une description des beautés de sa maîtresse. Son admiration s'arrête d'ailleurs uniquement à la beauté physique de celle-ci. Il s'émerveille devant ses yeux, s'extasie devant ses Jambes, entasse les comparaisons et les hyperboles pour nous donner une idée de la suavité de ses ma-
PRÉFACE If
nielles et de la douceur de son ventre. Il n hésite pas, dans son enthousiasme, à entrer dans les détails les plus obscènes, pour qu'aucun trait ne manque au tableau. Tuis, quand il s'est longuement abimé dans la contemplation de cette femme pour laquelle il n'éprouve qu'un désir charnel, il se délecte dans l'évocation des caresses qui assouviront ce désir. En somme le (( Cantique des Cantiques » est bien l'œuvre d'un barbare, d'un amant aux mains brutales, d'un maître égoïste que les ivresses de la chair laissent complètement satisfait. Il ne demande à la femme que l'assouvissement de sa luxure et il ne désire rien, il ne conçoit rien au delà.
Sensuelle, aussi, avant tout, d'une sensualité plus raffinée, plus artiste, est l'œuvre des poètes de l'amour de la Grèce et de T{ome. zMais leurs chants produisent une impression toute différente de celle produite par l'œuvre enfantine et grossière du poète du « Cantique des Cantiques ». Ils ont compris, ils sentent vivement le vide et le néant de ces étreintes qu'ils célèbrent. Leurs ivresses ne leur font point oublier leurs inquiétudes devant la vie, leurs angoisses devant la mort. Leur idéal ne s'arrête pas à un beau ventre, à un sein semblable à tout ce qui est blanc et harmonieux : l'amour, pour Ovide, c'est la Joie de respirer, avec Corinne, l'air bleu de la
l6 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
Terre latine; pour Tihulle c'est la douceur de chanter sous le sourire de T)élia. Ils ne vont pas plus haut. Ils ne s'arrachent pas à la réalité pour vivre dans l'idéal avec l'amante dont ils célèbrent la beauté. Ils ne semblent pas avoir le désir d'élever leurs amours au-dessus de l'humanité; d'y trouver quelque chose de plus sublime et de plus doux que le plaisir vulgaire poursuivi par la plupart des hommes. C'est que, sans doute, parmi les filles brunes qui promenaient leurs tuniques aux brillantes couleurs,' sous les platanes du Kéramique ou sous les arcs de triomphe de la voie cAppienne, il n'y en avait pas une qui fût capable de leur demander plus qu'une jouissance charnelle ou qu'une satisfaction d^amourpropre. cAussi, une mélancolie profonde se dégage de leur œuvre. Sous leur cynisme perce un immense regret :
Tu mihi si qua fides, cura perennis eris..,
s'écriait le poète de l' (( Art d'aimer )), et ce vers qui trahit tant de tendresse et de résignation montre bien tous les progrès que dix siècles avaient vu faire à l'âme humaine, depuis le temps où le fils de David rythmait le cri brutal de son désir.
L'œuvre des romanciers byzantins marque une époque
de Transition dans révolution de la conception de l'amour. Celle-ci s'ennoblit un peu. L'esprit de dévouement^ de sacrifice^ d'oubli de soi-même inspire les héros de C^ikétas^ de Khariton-oAphrodisieus , de Xenophon-Ephesiou et d'cAkhilleus-Tatios. L'influence du christianisme s'est exercée d'une façon heureuse sur ces auteurs encore païens dans l'âme. Le mélange du paganisme et du christianisme, du matérialisme le plus absolu et de l'idéalisme le plus subtil, produit un état d'âme que nous retrouverons plus tard, lorsque après avoir atteint son point le plus élevé dans la tf Divine Comédie », la marée des idées chrétiennes subira un reflux, et que le paganisme l'emportera à son tour.
L'influence du christianisme s'est encore accentuée dans le cycle des romans de chevalerie.
cA force de vouloir idéaliser, les auteurs de ceux-ci sont hors de la nature. T>éfaut suprême. Lis ont fait fausse route. Ils ne sont pas au-dessus de la nature. On n'est jamais au-dessus de la nature. Tetris de fausses idées surnaturelles, ils sortent de la réalité, de la vérité, pour entrer dans la fantaisie d'un idéal outré et, malheureusement pour eux, non seulement outré mais impossible, faux et, par conséquent, inepte.
Le comble de l'irréalité dans le sentiment fut atteint
par cet homme de génie, qui marque une étape nouvelle dans révolution de la conception de l'amour, Dante cAlighieri.
Sans doute, le poète de la « Divine Comédie » avait trop de génie pour être Jamais inepte, mais il n'avait pas asseï de science pour n'être point parfois absurde. L'amour tel qu'il le conçoit et tel qu'il le peint n'a plus rien d'humain. 'Béatrice est une âme, une âme complètement immatérielle, création d'une époque oii l'on avait 'érigé en dogme la possibilité de l'existence des facultés intellectuelles, indépendamment de l'existence du corps. Cette âme diaphane, inaccessible à la joie et à la douleur, le poète l'aime d'un amour sans joies et sans douleurs. C'est un ascète, un théologien. Lorsqu'il passait par les rues de Florence, squelette décharné sous ses longs voiles noirs, et que les Jeunes filles, sentant le rire se glacer sur leurs lèvres ardentes, croyaient voir passer une ombre, cette ombre ne venait ni de l'enfer oii les amants souffrent l'un par l'autre, ni du ciel oii, l'un par l'autre, ils s'enivrent d'inejjables délices : elle ^venait d'un enfer oit l'on est puni pour avoir trop aimé, d'un ciel où Fon est condamné à n'aimer que Dieu, ou du moins à l'aimer par-dessus tout.
Les artistes de la ^naissance, dont le retour au paganisme manquait de sincérité et était plus une question de forme qu'une question de principes, produisirent une œuvre qui n'a plus ni la divine irréalité de T)ante, ni la mélancolie ineffable d'Ovide; une œuvre factice, déplaisante dans sa prétentieuse naïveté. Trop souvent; comme c'est le cas pour Tétrarque — précurseur et inspirateur de la Tléiade — leur passion est si harmonieuse, si gracieuse, elle leur inspire tant de choses jolies, fines, précieuses, qu'il n'y a place au milieu de ces brillantes qualités, ni pour la profondeur, ni pour la sincérité. Ils ne sont pas vivants. Ils n'ont jamais existé. On ne fait pas de calembours, de jeux de mots, de concetti, quand on plaide pour son existence; et un homme qui n'estime pas son amour plus que sa vie n'est pas un amant.
D'ailleurs l'époque était encore profondément chrétienne et, pour le christianisme, l'amour c'était l'ennemi.
cAvec une merveilleuse profondeur de vue, les théologiens catholiques avaient deviné que l'amour peut être d lui seul, une fin dernière, satisfaisant toutes les aspirations de l'homme vers l'infini. Tour eux, la chasteté devint la « belle vertu » ; la « chair )) fut la cause première de perdition; le baiser fut <f le péché ». c4ucun
poète chrétien ne pouvait, sous peine de s'exposer à la damnation, voir dans l'amour autre chose qu'une préparation au mariage, qui, lui-même, ne pouvait avoir d'autres fins que la procréation des enfants.
cAinsi, dirigeant au gré de leurs conceptions l'unique mobile dont la ^T^ture se serve pour conduire l'humanité vers le progrès, ils se vantaient d'avoir dompté la U^ture et, croyant avoir atteint la perfection, ils niaient qu'un changement quelconque pût être un progrès. Ils ne "se doutaient pas que leur idéal était à peu près aussi bestial que celui qui faisait briller les yeux des premiers hommes, tapis dans leurs cavernes nauséabondes, ou accroupis sous les toits de roseaux de leurs cités lacustres.
Heureusement l'humanité devait marcher encore; la Tassion ^Rédemptrice fut plus forte.
L'école romantique qui, au commencement du xix*^ siècle, réussit à supplanter l'école dite classique, héritière des traditions de cette fausse T^naissance, marqua, elle aussi, un pas en avant dans l'évolution de la conception de l'amour.
Les Classiques avaient essayé de revêtir leurs idées et leurs sentiments chrétiens d'un voile de poésie antique.
Les T{omantiqiies, au contraire, s'efforcèrent de dis-
simuler le pagiinisjne de leur idéal sous les dehors du christianisme. En rcaliic ils furent moins chrétiens que leurs prédécesseurs. Le génie du christianisme tel que le conçoit Chateaubriand est un génie sensuel et naturaliste. Les songes que Lamartine fait aux pieds d'Elvire se tournent vers le ciel, vers l'infini, vers Dieu, mais sa mélancolie voluptueuse n'a rien de chrétien, et ce n'est pas sans raison que 'R^me mit à l'index «. Jocelyn » et la « Chute d'un Ange ». Sans doute ils ne se rendent pas compte de ce retour inconscient vers le génie et l'inspiration antique :
Mes chants volent à Dieu comme l'aigle au soleil !
s'écrie Victor Hugo; mais ce Dieu du poète n'a qu'une très vague ressemblance avec la divinité de saint cAugustin et de saint Thomas.
En somme les T^mantiques appartiennent à une époque de transition dans l'évolution de l'idéal sentimental de l'humanité. cAvant sur les romanciers byzantins l'avantage de dou\e siècles d'études et de pensée, ils reprennent l'œuvre ébauchée par ceux-ci. Ils élèvent, ils purifient, ils ennoblissent la conception païenne et naturaliste de l'amour, au contact des idées admirables et sublimes que la doctrine du Christ a mises dans le
cœur Je rhomme sur la vertu, sur la beauté morale, sur 'Dieu. Ils mêlent leur désir d'injini, leur espoir d'éternité, d'une façon confuse, à leur tendresse pour la femme choisie.
Le siècle qui commence verra-t-il une progression nouvelle dans cette évolution ? cAprès avoir si longtemps scruté le vertigineux ajur où tourbillonnent les étoiles, pour V trouver l'infini, l'homme se résignera-t-il à comprendre que l'infini n'existe que dans son désir ; se résignera-t-il à tourner ce désir vers un bien que ses mains peuvent atteindre et que son âme peut concevoir?
C'était la conviction et l'espérance de l'ami qui est mort, et dont j'ai voulu perpétuer le rêve, en publiant les pages dans lesquelles il essaya de l'exprimer.
Désireux d'échapper au néant de la vie, il avait voulu croire à la possibilité de trouver un refuge contre le désespoir qu'il éprouvait devant ce néant, dans la
Tendresse dont il entourerait un être choisi au sein de rhumanité, un être capable de le comprendre et de sentir comme lui.
Il eût fait d'Elle le but suprême, la fin unique de toutes ses actions. Il n'eût pas voulu d'autres Joies que de causer Sa joie, il n'eût pas désiré d'autre bonheur que de se consacrer à Son bonheur. Il eût basé sa philosophie et fondé sa morale — une morale plus pure, plus sublime qu'aucune de celles qui ont servi de règle à la conscience de l'homme — sur ce culte d'Elle, sur cette religion dont Elle eût été le Dieu. Ce n'était pas la folie erotique d'un amant qui ne se prosterne devant une idole que pour la briser le lendemain. C'était le besoin de se dévouer; c'était le besoin de vivre hors de soi-même, hors de son égoïsme; c'était la terreur d'être seul devant le ténébreux inconnu de la vie, devant le mystère de la mort. zMême avant d'avoir rencontré la femme qui fut l'objet de la plus éperdue adoration, il portait au cœur cette foi et cette espérance.
Je n'ai rien à dire ici du lamentable et impossible roman qui brisa cette âme ardente, à la fois indomptable et sensible à l'excès. Qu'importe d'ailleurs ce que l'artiste a souffert, si de sa douleur il a créé de la beauté! Qu'importe que le poète repose à jamais dans la tombe,
si des âmes s'inspirent de l'idéal qui enivrait son âme et cherchent à mettre dans leur amour un peu de la splendeur qu'il essaya de mettre dans le sien. Qu'importe le front livide dans le cercueil ferme si F humanité poursuit sa marche en avant, en répétant les cris que la Tassion 'Rédemptrice inspirait à l'immortel amant 1
Certes celui qui écrivit ces pages n'ambitionnait pas pour son œuvre de telles destinées.
(u5^(y crois pas que je m'imagine avoir, le premier, senti, pensé, ou exprimé ces choses, me disait-il, en parlant de ses poèmes. Si ces vers étaient publiés et s'ils rencontraient autre chose que l'indifférence, ce qui me semble impossible , on ne manquerait pas de découvrir une foule d'écrivains et d'artistes qui, avant moi et mieux que moi, ont exprimé les mêmes sentiments!... »
T>' ailleurs, pour celui dont la voix s'est tue à Jamais, si son néant pouvait s'émouvoir de ce qui se passe sous le soleil, une larme de Celle qu'il aima vaudrait mieux que l'éternelle admiration des hommes. Une phrase qu'il m'écrivait, quelques jours avant sa mort, dans une lettre par laquelle il refusait de me confier le manuscrit de ses poèmes pour leur chercher un éditeur, hante ma mémoire et me poursuit. Faisant allusion à ce fait que la femme aimée ne pourrait lire et comprendre ces vers
en raison de son ignorance de la langue française, il me disait :
(( Comment pourrais-je trouver quelque orgueil dans mon art, ou quelque joie dans mon œuvre, quand je dois avouer devant elle que tous ces mots, tous ces mots imbéciles que les sots se croient Dieux pour avoir domptes, ne feront rien passer de la beauté de mon rêve devant l'àme du seul être humain qui m'intéresse! »
La Mort de Pérennis
'était le seul ami que j'aie eu sur la terre.
« La destinée humaine est un sombre mystère, Me disait-il souvent : un insoluble et noir Problème! D'où vient-on? Nul n'a pu le savoir! Où va-t-on ? Quels effrois, quels fantômes funèbres, La tombe cache-t-elle en ses lourdes ténèbres ? Est-ce un commencement ou n'est-ce qu'une fin? Faut-il crier : Déjà ! Faut-il crier : Enfin ! Quand la Mort, renversant de ses mains décharnées Le sablier où fuit le sable des années,
Fait signe au fossoyeur d'emporter le cercueil?
Est-ce une heure de joie? Est-ce une heure de deuil?
Faut-il qu'on la redoute, ou faut-il qu'on l'envie?
La Mort est-elle plus terrible que la Vie?...
Question sur laquelle on a cent fois tout dit
Sans rien dire ! — Et pourtant, misérable, maudit.
Déchiré par l'amour et meurtri par la haine,
L'homme, qui, gravissant son Golgotha, se traîne
Sous des tourments qu'il peut à peine soutenir,
A pour suprême efFroi de voir leur fin venir!
C'est qu'un pressentiment formidable l'agite :
Peut-être les horreurs du monde qu'il habite,
Ses mensonges, ses trahisons, ses lâchetés.
Ses plaisirs décevants chèrement achetés,
Ses luttes, où le Sort de tout effort se joue.
Ne sont-ils qu'un prologue où le drame se noue!
Ce qu'il sera ce drame affreux, le genre humain,
Qui depuis dix mille ans suit le même chemin.
Le cœur serré du même efFroi, du même doute,
Ne peut le deviner! Plein d'angoisse il écoute
La foule d'imposteurs contant leurs visions
De ténébreux enfers ou de blanches Sions...
Mais nul n'a pu prouver encor que son œil perce
La nuit, ni décider l'antique controverse :
Et deux immenses voix montent vers le ciel bleu :
L'une qui dit : « Néant! y) et l'autre qui dit : « Dieu ! »
LAMORTDEPERENNIS 3I
« Moi qui ne suis qu'un faible et timide poète,
Ajoutait-il, baissant très humblement la tète.
Je ne suis pas assez malin pour décider
Qui des deux il faut croire et pour élucider
Le problème effrayant de notre destinée.
D'un espoir plus réel, ma vie est dominée.
Je n'ai qu'un seul désir et qu'une seule foi,
Qu'un seul but, hors duquel rien n'existe pour moi,
Hors duquel tout est nuit, tout est mort en mon âme :
Trouver l'être aux doux yeux, l'être au front pur, la femme
Que mon rêve d'amour doit séduire et charmer,
Aux bras de qui je veux tout entier m'enfermer. »
« Oh! Celle qui, joignant sa faiblesse à la mienne. Prendra, dans mon cœur plein du désir qu'elle vienne,
Cette place que l'homme a donnée à ses Dieux ! Celle qui me dira, tendant un front joyeux A mon baiser : — « Prends-moi, je suis toute à toi ! toute ! « Où tu t'en vas j'irai, quelle que soit ta route ! » Celle qui, simplement, calme, me jurera : « Mon amour, jamais rien ne nous séparera ! » Lorsque je La tiendrai contre ma chair serrée. Que je pourrai Lui dire enfin : « Mon adorée! » Regardant bien en face et défiant le sort, Comme je lui crierai : « Va! je suis le plus fort! Je t'ai vaincu, Destin! Je ne suis plus un homme! Je suis Dieu! Je cpnnais le Bien et le Mal comme Dieu les connaît! Le Bien, c'est tout ce qu'Elle veut, Tout ce qu'Elle désire et que mon amour peut Lui donner: le baiser, l'étreinte, la caresse; C'est le cœur qui déborde et se fond de tendresse; Ce sont les bras tremblants qui se cherchent; les mots Sourds, brisés, haletants, coupés d'ardents sanglots; Les élans de tout l'être, éperdument, vers l'Être Bien-aimé! Devant Lui, le seul Dieu, le seul Maître, C'est l'adoration muette, à deux genoux ! Quant au IVlal.., Mais le Mal n'existe plus pour nous! Nous sommes tout-puissants, puisque Son cœur méprise Tout, hors de notre amour; puisque je réalise Tous les vœux qu'ici-bas cet amour peut former; Puisque nous n'avons plus qu'un désir : nous aimer! »
LAMORTDEPÉRENNMS ']']
Une flamme éclairait ses profondes prunelles. Et moi, qui ne crois pas aux amours éternelles, Sceptique confident de ses espoirs bénis, Je l'avais appelé « L'Éternel!... » — Pérennis!...
Mon pauvre frère!... Il a, dans les vers de ce livre.
Conté, de son roman, ce qu'il permet qu'on livre
Au public, cet enfant curieux et blasé!
Sous une destinée effroyable écrasé,
Sa lèvre ne s'est pas ouverte pour maudire;
Ce n'est donc pas à moi qu'il convient de rien dire
Contre ce misérable amour qui l'a tué.
Mais je ne croirai point l'avoir prostitué
Aux yeux indifférents, — ni t'avoir offensée,
O toi qui possédas sa dernière pensée! —
En disant que jamais, — jamais! — on n'a rêvé
Tendresse plus profonde, et que nul n'a trouvé
Des cris plus fous, pour rendre une ivresse plus folle.
Ce rêve, qu'évoquait son ardente parole,
Ces cris jaillis du cœur, comment ont-ils passé
En ces vers dont les pleurs ont souvent effacé
Les mots? — Que sais-je, hclas! — Ce côté littéraire
N'existe point pour moi! Je l'aimais trop, mon frère,
Pour le juger. Je sais combien il était grand
Dans son amour. Partout, toujours, je le comprend
Ce livre qu'il m'a lu de sa mourante bouche;
Et puis, je me souviens, chaque fois que j'y touche,
Chaque fois que ma main pieuse veut l'ouvrir.
Du jour ou Pérennis a cessé de souffrir...
Oui, c'était le dix-huit, un dimanche, en Décembre;
Hyde Park se noyait dans une brume d'ambre
Où le soleil glissait de furtifs rayons d'or.
Mon pauvre Pérennis! Je crois le voir encor,
Assis, déjà mourant, au coin de la fenêtre
Sous laquelle j'écris. Aussi loin que pénètre
Mon regard, au-dessus des brunes frondaisons
Des arbres morts, je vois des clochers, des maisons.
Des tours — de Kensington jusques Holborn ■ — se fondre
Dans le brouillard doré qui met au front de Londre
Un voile harmonieux. Il regardait cela,
Tristement, ardemment!... C'était quelque part, là.
LA MORT DE PÉRENNMS •Jf
Du côté de Kilburn ou de Mary-le-Bonne
Qu'Elle habitait, je crois. D'une voix qui résonne
Encore à mon oreille, il me dit : « Je le sais,
Il me faudra mourir... bientôt! Je m'efforçais
De garder quelque espoir, car la mort m'épouvante...
Loin d'Elle! Maintenant, une image me hante :
Je me vois, sur ce lit, les yeux clos, blême, mort!
Je me vois!... je serai là, roide, sur le bord!...
Ma bouche sourira, silencieuse et sombre.
Et mes mains — lourdes — sur mon cœur tiendront de l'ombre:
Tout ce qu'il m'est permis d'emporter avec moi!
Et jadis, je songeais, plein d'un joyeux émoi,
A cette heure qui vient — qui vient — épouvantable!
La tombe alors n'avait plus rien de redoutable :
Nous nous serions juré d'être toujours à deux.
De partager, en bons époux, ce lit hideux,
Et de passer cette heure où tout être humain tremble,
Paisiblement, dans les bras l'un de l'autre, ensemble.
En nous baisant le front, en nous serrant les mains,
En disant : « Quels que soient les obscurs lendemains,
« Dans le néant, ou bien devant un Dieu farouche,
« Le coeur contre le cœur, la bouche sur la bouche,
« Te répétant les mots par lesquels tu vibras,
« Tant que je sentirai, je t'aurai dans les bras! »
a Oui! Mais je suis vaincu! Mais le destin l'emporte!
Mais la Fatalité, malgré tout, est plus forte!
Ce soir, tremblant sous l'œil du terrible Inconnu,
Je lui crîrai : « Seigneur! J'ai honte d'être nu!
« J'ai honte de mon corps! J'ai honte de mon âme! »
Et Dieu ne verra pas, auprès de moi, de femme,
Et Dieu ne verra pas marcher à mon côté.
D'être suave et doux revêtu de beauté.
Pour apaiser son œil formidable et comprendre.
Que devant Elle auguste, et pure, et belle, et tendre
Je me sois prosterné. J'ai crié : « Sois béni,
Mon Amour! Ma Clarté! Mon Ciel! Mon Infini!
« Pardonnez-moi, mon Dieu! Je vous aimais en Elle!
Êtes-vous donc plus beau que mon amour n'est belle?
Êtes-vous donc plus pur, plus sublime et plus doux?
Oh! s'il en est ainsi, ne soyez point jaloux!
Je veux vous adorer aussi, mais, en ce monde,
Pardonnez mon erreur invincible et profonde.
Tous les efforts de mon misérable cerveau,
O Seigneur, n'ont rien pu concevoir de plus beau,
Rien de plus adorable et de plus divin qu'Elle!
Même à cette heure où tout d'une clarté nouvelle
S'illumine, je crois, que Sa divinité
Suffisait pour donner toute une éternité
De paix, et de bonheur, et d'extase à mon âme!
Cet amour qui n'eut rien ni d'impur, ni d'infâme,
LAMORTDEPÉRENN'IS 37
Rien que le front levé, je ne puisse avouer :
Désir de me donner, et de me dévouer,
Et de la voir heureuse, et de la voir sourire,
Vous que nous nommons Père, et qui nous laissez dire :
En quoi donc cet amour vous a-t-il offensé?
Oh! je ne prétends point qu'il fut une idéale
Figure, sans faiblesse et sans crainte! Son râle
D'agonisant, et les cris de son désespoir
Parfois encor vers moi, dans l'angoisse du soir
Montent... J'entends passer les mots de sa démence.
Mêlés aux mille voix de la nuit qui commence;
J'entends sa voix répondre à leurs vagues rumeurs;
Je l'entends sangloter, gémir, dire : « Je meurs!
« Je L'aime! Hélas, avant que la mort ne dérobe,
« Le soleil à mes yeux, sur le bas de Sa robe,
« Un baiser ! Un baiser ! Rien qu'un seul ! . . . Sur Son gant ! ,
« Mais non! Elle dirait : — Comme c'est fatigant
« D'être adorée ainsi ! . . . — C'est qu'Elle était très fière. . .
« Avec tant de raisons pour l'être!... La lumière
« S'éteint... Je suis pourtant au pays du soleil!
« Près des flots dont le chant à Sa voix est pareil...
« Chaque matin, au bord de la mer, sur la route
« Que brûlent des rayons, je vais L'attendre... Toute
a Mon âme tressaillait lorsqu'Elle apparaissait
« Au tournant du chemin, et lorsqu'Elle passait
« J'aurais voulu m'agenouiller sous le sourire
« De Ses lèvres!... J'ai là, — je crois pouvoir le dire,
« Puisque je meurs ! — J'ai là, — oui ! c'est un grand secret,
a Que nul ne doit savoir... — sur mon cœur... Son portrait!
« Rien ne Lui seyait mieux que cette toque rouge...
« Je veux qu'il reste là, toujours! Que nul n'y bouge!
« Je L'adore! Je veux La sentir à jamais
« Contre moi... La presser sur moi!... Je ne L'aimais
« Pas autant autrefois... A présent, je l'adore!...
« Je L'adore à genoux! Oh! Que je le dévore
« De baisers une fois encore!... Oui, je veux
« Mourir, en contemplant ce front et ces cheveux!
ce Je t'aime! ô mon amour! O mon amour, je t'aime!
« Je t'aime! Je t'aime! Et jusqu'à l'heure suprême,
« Je veux crier : je t'aime! et répéter ton nom!
« Enfin! Enfin! Je n'ai plus peur du Cabanon! »
Et cela fut ainsi. Durant son agonie.
Il répétait un nom, navrante litanie.
Toujours du même ton, suppliant, affolé.
Comme s'il eût eu peur, et s'il eût appelé
Quelqu'un qui ne vint point ! ... Puis sa voix fut plus sourde.
Et tandis qu'il roulait, hagard, sa tête lourde, j
Râlant, il invoquait, sans qu'il le secourût, I
Ce même nom, toujours... |