SS
l82 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
February.
v3 1 tel est Ton désir, — car c'est Toi la maîtresse! - Nous passerons le mois de Février en Grèce. Je suis un vieux savant, ridé comme un fruit sec. Je ne Te dirai plus : « Je T'adore! » qu'en grec, Je T'apprendrai, d'un air pédant, des tas de choses : L'Eurotas est bordé d'énormes lauriers roses, Nous verrons à Bassae des chênes merveilleux. C'est près du Copaïs qu'on trouve les lys bleus Les plus beaux de l'Hellas! Ma Déesse chérie! C'est dans le Parthénon, mon amour! que l'on prie Le mieux aux pieds d'un être exquis et surhumain! Nous irons nous asseoir là,.. Je tiendrai Ta main
Le cœur plein d'une joie ineffable et complète... Le soleil, empourprant la cime violette Du lointain Cythéron, descendra lentement... Et Toi, Tu me diras tout bas : « O mon amant! »
-<Si*-
March,
v3 I Tu veux, — car je suis Ton esclave docile! — Nous irons passer Mars, ce mois sombre, en Sicile. Je connais un vallon charmant d'où l'on peut voir, Entre deux oliviers d'argent, l'Etna tout noir. Aux bouches de l'Anape, il est une lagune Où de hauts papyrus croissent. L'eau calme et brune Dort. L'eau dort mollement, sans rides et sans plis! Que nous serons bien là, Dearest, ensevelis. Dans l'ombre verte qui descend des hautes tiges. Nous sommes en bateau; je rame; Tu diriges; L'eau que chasse la proue entre les fuseaux verts Bruisse sonorement, et Tu me lis des vers.
RHAPSODIE XX l8f
La mer n'est nulle part plus belle et plus changeante, Qu'aux rivages sacrés que domine Agrigente, Qu'aux grèves où Palm.a dresse son front riant. Au matin, quand l'aurore au fond de l'Orient Paraît, dans des splendeurs pourpres d'apothéoses, La mer semble jonchée et couverte de roses; Plus tard, elle est d'un tendre et diaphane bleu; Plus tard encor, quand le soleil est au milieu De sa course, les flots ont des teintes dorées Et brillent de rayons. La fraîcheur des orées, La fraîcheur des forêts monte du gouffre vert, Quand le ciel s'assombrit et quand l'astre est couvert Par un nuage blanc que le vent du nord pousse; Si le vent vient du sud, la nue ardente et rousse Teint les vagues d'un chaud reflet de bronze clair. Parfois un ouragan s'élève, alors la mer De ses gouffres de nuit vomit des flots pleins d'ombre. Des flots veinés d'argent et d'or, d'un bleu très sombre, Et l'on dirait qu'ils sont en lapis-lazuli. Quand la douceur du soir sur l'espace poli Comme un miroir d'acier, se répand et s'épanche, La mer se vêt d'argent et paraît toute blanche. On dirait que la mer est couverte de lys! Elle a d'autres couleurs encor; ses vastes plis Empruntent son éclat à tout rayon qui rôde : Rubis, saphir, topaze, améthyste, émeraude;
l86 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
Elle a tant de joyaux et de toilettes, tant!
Qu'elle ne peut fixer son caprice inconstant,
Entre la robe rose, ou bleue, ou violette...
Moi, je crois que la mer est femme — et très coquette !
^-tSi»-
V^UAND enfin nous vivrons selon mon espérance, Nous passerons Avril, mon amour, à Florence. Je connais un palais, pas trop grand, isolé, Parmi des orangers, près de Fiésolé, Dans un repli charmant de la haute colline. C'est un nid frais et parfumé d'où l'on domine La ville : fleur païenne et dont les toits vermeils, Dont les dômes exquis, les tours, les murs, pareils A ceux que Dante vit de sa prunelle épique, Mêlent le Moyen-Age avec la Grèce antique. Sur la terrasse, que des Dieux de marbre blanc Surveillent d'un regard tranquille, il est un banc
l88 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
D'où l'on voit à ses pieds fuir, fuir durant des lieues, Vers l'horizon, des flots de ces collines bleues Que peignirent si bien les maîtres primitifs. Quelques bouquets de pins aux larges fronts et d'ifs Frêles, sombres, aigus, d'une façon très nette Dessinent sur l'azur leur claire silhouette... Là, je T'adorerai, pieux et recueilli.
Sais-Tu que le divin Sandro Botticelli, — Je suis un peu jaloux de ce hasard étrange! — A donné Ton regard au plus beau de ses anges!
v-<CSS
O^ay.
A I , si Tu veux — toujours si Tu veux, c'est certain ! Nous passerons le mois des fleurs au cap Martin. Tu l'aimes bien, le Cap, autour duquel la houle Chante... En mai, nous l'aurons tout à nous ! Cette foule Odieuse, qui vient pour Monaco, le jeu, Les corsos, les concerts — et le soleil un peu! — Part pour d'autres endroits où l'appelle la mode. Nous irons écouter la mer dire son ode, Et je Te traduirai ses rythmes à genoux. Pauvre Cap! Hàtons-nous d'en jouir! Hàtons-nous! On l'embellit, on le défriche, on le morcelle; Chaque juif de bon goût s'en offre une parcelle;
On élève des murs, on bâtit des villas. On plante des jardins — oh! superbes! — Hélas! Il est un seul détail que, timide, je blâme : Notre Cap est hanté par une vieille dame Poétesse! — oh! combien à tort! — et de travers. La douce créature a fait sculpter des vers (?) Dans le granit impitoyable d'une stèle.
S'afFolant à l'espoir de se rendre immortelle. Elle a payé très cher la stèle de granit Sur laquelle, en jargon pompeux, elle bénit Cette ombre noble et douce, et fièrement artiste. Qui nous enveloppait de son sourire triste... Pauvre reine aux divins caprices, si hautains! Il te faut donc servir de réclame aux crétins!
-^iSl*-
June.
vj uiN. — D'avance je sais que Tu vas me répondre :
Au mois de Juin l'on ne peut vivre ailleurs qu'à Londre.
Londre est charmante alors sous son clair voile bleu
Que le soleil, timide amant, soulève un peu...
Et puis c'est la « season », le mois des fêtes folles!
Soyons donc très mondains, très légers, très frivoles!
Moi je ne fais jamais les choses à demi !
Courons, dansons, volons, tourbillonnons, parmi
Les dîners, les concerts, les bals, les teas, les mille
Plaisirs qu'un homme doit subir pour être utile
A son prochain. Soyons utiles, mon amour!
Tu changeras de robe au moins dix fois par jour!
Je veux Te voir partout et toujours les plus belles!
Je Te composerai des odes de dentelles,
Des hymnes de satin chanteront Ta beauté,
Et moi je marcherai, superbe, à Ton côté.
Nous serons insensés, c'est être vraiment sage!
On entendra, tout bas, dire sur Ton passage :
« C'est elle qui vécut ce poème charmant!
Qu'elle est belle!... Qu'elle est belle!... Adorablement! »
Et Tu me souriras, enivrée et ravie...
Le bonheur est complet lorsqu'on sent qu'on l'envie !
Seulement, je suis très jaloux! Je ne veux pas
Qu'un autre — écoute bien ! — Te prenne dans ses bras,
T'entoure de ses mains frémissantes, Te frôle.
Se penche sur Ton cou, caresse Ton épaule.
Respire le parfum exquis de Tes cheveux,
Te dise du regard : « Oh ! comme je te veux! »
La danse est un plaisir qu'un mari seul dénigre...
Mais Tu ne danseras jamais qu'avec Ton tigre!
^-^SÎV
RHAPSODIE XX IÇ^
Juh:
s3i ce caprice étrange et bizarre Te plaît, Nous irons nous cacher, tout le mois de Juillet, Dans un village du Surrey, dans un village Très petit, où se trouve un très petit cottage. Ses murailles, son seuil, son toit ensevelis Sous des festons de vigne et de volubilis. Sont couverts de fleurs d'or et de fleurs violettes. Comme Tu porteras, là, de simples toilettes. Les gens nous montreront le dédain le plus clair...
— D'où viennent-ils ? — On ne sait pas ! — C'est quelque clerc De la Cité, sans doute! — Elle est assez jolie!
— Peuh! les pauvres petits ont fait une folie!...
- Ils ont une servante! — Ils en ont une? — Oui!
— Ces clercs ne se refusent rien! — C'est inouï !
— Ma chère, n'est-ce pas ? — Ce que cela dépense !
- Oui, jusqucs au jour où... — -Je frémis quand j'y pense Mais (sans vouloir porter des jugements trop prompts)
(Baissant la voix.)
Peut-être a-t-il volé ses patrons! — Ses patrons!...
— Je n'ai rien affirmé ! — Sans doute ! - Je suppose !
— Non, vous avez raison, il a vraiment l'air chose !... Voilà ce que diront ces dames. Leurs époux
Ne se montreront pas plus indulgents pour nous.
Les très grands potentats du tout petit village.
Dédaigneux, lèveront le nez sur mon passage,
Et sans même honorer d'un bref « how do you do »
L'humble couple amoureux, qui vient on ne sait d'où,
Ils sauront nous prouver, par une froideur digne.
Qu'exister à leur ombre est un honneur insigne.
Nous, sans trop nous courber sous le dédain amer
Du Squire, du Recteur, du gentleman farmer,
Nous serons très petits, très humbles, très modestes.
Et nous aurons l'illusion qu'il ne nous reste
Que nous-mêmes à nous. Pour beaucoup c'est trop peu !
Alors nous marcherons enlacés, mon cher Dieu,
Par les ravins profonds, vers les bruyères roses,
Sous les ormes feuillus; je Te dirai des choses
Folles, et nous serons très enfants, nous rirons. Le village est perdu dans les bois, nous irons Écouter la forêt qui, sous sa robe verte, Tressaille de désir à tout désir offerte, Nous chanterons aussi, nous autres, triomphants. Et le Recteur dira : « Oh! Dear me! quels enfants!
-^sa*-
tÂus^ust.
EAREST, j'ai dans un coin de la terre française Une grande maison, un château Louis Seize, Penche-Toi, mon amour, je Te dirai son nom. C'est blanc, frais, lumineux, gai comme un Trianon C^ui ne conserverait qu'un souvenir de fêtes. Les arbres sont très vieux et portent haut leurs faîtes, Les fourrés sont ombreux, les gazons sont épais, Des platanes géants tombe une immense paix. Un Cupidon joufflu se dresse, tutélaire. Sous une colonnade ouverte et circulaire; . Les cascades ont des gazouillis éclatants; Des cygnes, lents et fiers, voguent sur les étangs;
Des dieux de marbre sont debout dans chaque allée.
On a très bien peigné la grande échevelée,
Et lorsque la Nature ici parle trop haut,
Mon jardinier lui dit : « Ce n'est pas comme il faut! »
C'est bien le cadre exquis d'une idylle idéale,
L'amour en veste rose, en robe lilas pâle.
Et c'est là si Tu veux — si Tu veux avant tout! —
Que nous irons à deux passer le mois d'Août!
198 LES RHAPSODItS PASSIONNÉES
Seplemher.
'Ecosse, sous sa brume, est parfois un peu terne, Allons passer Septembre, à Genève ou Lucerne! Allons voir le Pilate austère, le Titlis, Front étroit écrasé sous un chapel de lys. Lucerne, portant haut sa couronne murale, Au bord de son lac clair, blanche et verte, s'étale. Et le souffle des monts géants, casqués d'azur, D'une belle fraîcheur anime son front pur. Tu ne dis rien! Je vois que mon conseil T'étonne! Grosse et fraîche « Gretchen » bien saine et bien teutonne, Lucerne doit déplaire au Latin que je suis! On y parle allemand et Tu sais que je fuis
Avec dégoût, avec une profonde haine,
Le spectacle hideux de la beauté germaine.
Cette langue m'écœure. Indubitablement
Le singe primitif parlait en Allemand.
La Germanie obèse est contente et repue;
Femmes, bourgeois, soldats, jeunes gens, chacun pue
Nauséabondamment, l'orgueil, le croirait-on!
L'inexprimable orgueil de n'être qu'un teuton!
Mais la Nature, en dépit d'eux, vierge divine.
Demeure toujours pure, auguste, altière, fine!
Elle est pleine de race et de noblesse, elle est
Si belle que, pour moi, le teuton le plus laid.
Cou de taureau, triple menton, nez écarlate,
Lorsque je le rencontre au sommet du Pilate,
Si je ne me sens pas encor très fraternel,
Je l'excuse de dire : « Och! Schoene! Der Teiffel! -^
^-tszi»-
Oclohcr.
«'est à Paris — pourvu toujours que Tu le veuilles! Que nous vivrons au mois de la chute des feuilles! Les marronniers, le long du « Cours la Reine » ont pris De chaudes couleurs d'ambre et dans le brouillard gris, D'un gris perle très doux qui s'élève du fleuve, Les peupliers, tout fiers de la parure neuve Qu'ils reçurent des nuits fraîches de fructidor, Encadrent les flots bruns comme un double quai d'or. Dearest, Paris n'est point la grisette mutine, Que l'on croit parmi vous : c'est la cité latine Forte et robuste dans sa grâce et sa beauté, C'est notre reine et nous aimons sa royauté!
Sa gloire réunit la gloire de tout âge : Rome par la fierté, Sparte par le courage, Corinthe par la grâce, Athènes par l'esprit, C'est « la Ville » partout ou l'Art règne et fleurit.
Devant tous ses trésors de gloire et de lumière. Tu douteras : ma race est-elle la première?... Je verrai s'incliner un peu Ton front hautain. Et Tu m'en voudras moins de mon orgueil latin!
-»iDî*-
'N.ovemhcr.
ovEMBRE va venir! Fuyons ces cieux moroses! Viens! Allons nous asseoir au faîte des tours roses, Que Boabdil longtemps le glaive au poing garda. Allons voir resplendir la Sierra Nevada, Voir sourire et briller Grenade l'andalouse : Fleur rose et verte, au pied de la Sierra jalouse D'où le vieil Alhambra la surveille, comme un Maure, très amoureux, très superbe et très brun. Tu redoutes l'Espagne... On le voit à Ta moue! Écoute! Le chemin de Grenade à Cordoue Est le plus merveilleux qui soit sous le soleil! Le pays, parsemé d'oliviers, est pareil A quelque vieux tapis, d'un roux clair, presque jaune. Semé de bouquets verts. Chaque village trône Blanc, dans le clair azur, sur le faîte d'un mont.
Tous, ils ont le même air sauvage, tous ils ont De hauts minarets blancs et des murailles fauves. Plus loin, c'est la Sierra : cimes rousses et mauves, Rochers nus, ruisselants d'ombres et de rayons. Parfois entre deux monts farouches, nous voyons Apparaître un instant une plaine fertile, Un lac de frondaisons épaisses dont une île De palais bruns, de toits rouges, de sombres tours Domine au loin les flots.
Je veux passer des jours Entiers, à Te conter d'une façon complète, Tout ce que j'ai souffert dans l'ombre violette D'un soir d'Août; assis dans le Généralif, Sur un vieux banc de marbre jaune, au pied d'un if Séculaire; songeant à Toi, ma bien aimée, Songeant à Toi dans l'ombre claire et parfumée. Où chantaient les jets d'eau des sultanes. Si seul! Si seul! Si glacé! Tel qu'un mort dans son linceul! Soir terrible et maudit! Je Te croyais perdue A jamais! Écrasé d'une angoisse éperdue Je T'appelais, je T'appelais du fond du cœur, Et sous mes pieds, farouche, et sinistre, et moqueur, L'Albaycin, vomissant sa vile populace, De ses fandangos fous, blessait mon âme lasse.
'Décember.
v3i, dans ce dernier vœu, rien ne Te contrarie,
Allons à deux passer Décembre en Algérie,
Dans quelque villa blanche à Tugurt ou Biskra,
Devant l'ardente immensité du Sahara.
Nous irons nous asseoir sous les grêles platanes
Et nous regarderons partir les caravanes
Pour des pays lointains, mystérieux et noirs.
Nous les verrons partir, s'enfoncer dans les soirs
Éclatants, sous le ciel aux bandes écarlates :
Les grands chameaux chargés de leurs couffins de dattes,
De tentes, de tapis, d'outrés; les ânes lents;
Les cheiks silencieux, bruns dans leurs burnous blancs;
RHAPSODIE XX 20f
Les nègres grimaçants des sourires énormes;
Les femmes dans leurs sacs sans couleurs et sans formes ;
Nous les verrons passer, fuir vers l'immensité.
Comme si nous étions d'une autre humanité,
Sans nous inquiéter de leurs âmes lointaines,
De leurs vains idéals, des espérances vaines
Qui bercent tous ces fronts et guident tous ces pas!
Que nous importeront ces êtres? N'est-ce pas,
Que nous importeront leurs craintes, leurs détresses.
Leurs songes, leurs terreurs, leurs désirs, leurs tendresses ?
Nous serons seuls! Autour de nous le genre humain :
Caravane emplissant de clameurs le chemin.
Pourra passer : fronts vils, fronts superbes, fronts sombres,
Fronts ornés de rayons, fronts environnés d'ombres,
Riches, pauvres, puissants, ouvriers, rois, devins...
Nous autres, sans savoir rien de leurs émois vains,
Nous ne regarderons que le désert splendide!
Tels que ces vieux chrétiens qui, dans la Thébaïde,
S'en allaient, le regard fixé sur le ciel bleu,
Dans l'orgueil infini d'être seuls avec Dieu!
Ce coté littéraire n'existe point pour moi!. La Mort de Pèrennis, îv.
ES vers, on ne doit pas vous aimer, je le sens!
Je ne désire point, de mes plaintifs accents,
Voir la foule louer la force ou Iharmonic.
Qu'importe que l'on dise autour d'une agonie :
— « Comme il meurt avec grâce, et comme il sera beau
Pour dormir à jamais dans la nuit du tombeau. »
Qu'importe que l'on dise : « 11 lui sied d'être pâle! »
Ou que l'on vante la sonorité du râle
Qui déchire ma gorge et brise mes poumons!
O force invincible et morne que nous nommons
Fatalité, que sommes-nous dans ta main sombre?
Comment! J'aurai souffert des tortures sans nombre,
J'aurai gémi, j'aurai pleuré, j'aurai crié,
Je me serai courbé, je me serai plié,
J'aurai passé des jours, des mois et des années,
A revivre en esprit quelques heures damnées.
J'aurai vécu mille ans, je serai mort cent fois.
J'aurai passé, fantôme effrayant et sans voix,
Hagard, et me tordant les mains dans les ténèbres,
J'aurai rempli la nuit de sanglots si funèbres
Que le Sort à bien dû s'amuser, s'il entend!
Certes! qu'il n'a jamais dû s'amuser autant!...
Et tout cela pourquoi ? Dans quel but ce supplice ?
Pourquoi ces pleurs, ce sang, ce fiel dans ce calice?
Puis-je savoir, ô Fatalité! dans quel but,
Tu m'as dit : « Lève-toi, poète, et prend ton luth ! »
iMes pauvres vers donneront-ils un peu de joie
Et de plaisir, à quelque infortuné que broie
Ton caprice?... Mes vers, ô Sort, verseront-ils
A de mornes vaincus, en leurs rythmes subtils,
La douceur qui console ou l'oubli qui délivre?...
Songes fous! Espoirs vains! Le destin de mon livre,
Je le connais! Je sais, ce fils de mon amour, Ce qui l'attend! Et pour qui j'ai travaillé...
Pour Qu'un bourgeois qui s'apprête à caresser « Madame » S'excite un peu par le spectacle de mon âme Désespérée, et s'engourdisse au coin du feu, Songeant : je veux ce soir dire à Nanon : — « Mon Dieu ! » Pour qu'en son cœur naïf une cocotte songe : Quel « miche » ce Monsieur! Heureuse qui le ronge! Pour qu'un critique obscur déclare, compétent : Lamartine est plus tendre, Hugo plus éclatant, Musset plus naturel, Banville plus sonore...
Si Tu savais combien il faut que je T'adore, Enfant, pour surmonter mes immenses mépris, Et confier le soin de Te porter les cris D'une âme que Ta grâce inexprimable enivre, A la voix imbécile et banale d'un livre!
Trière à oAphrodite
Repose ton front las! Ferme tes yeux ternis! La Mort de Péieiinis, ix.
ORSQUE j'avais seize ans, tu t'en souviens, Déesse, Doux éphèbe pensif, sans autre amour que l'Art, Parfois, fuyant en songe aux rives de la Grèce, Ton front illuminait ma route, par hasard.
Je te disais : « Prends-moi ma fortune et ma vie. Ma force, mon honneur, ma joie et mon orgueil, Prends-moi tous les bonheurs qui font que l'on m'envie. Fais de l'obscur néant de mes jours un long deuil! »
2l6 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
« Fais de moi l'insensé dont chaque sot se joue, Et que chaque imbécile insulte avec humour, Trop las pour essuyer leurs crachats sur sa joue; Déesse, prends-moi tout, mais donne-moi l'amour! »
J'ai vingt-six ans, le front ridé, la tempe grise, Mon rire a l'amertume immense des sanglots. Sans motif, en causant, ma voix soudain se brise. Mon visage amaigri fait sourire les sots;
J'entends autour de moi s'étouffer quand je passe, Les stupides bons mots, les rires méprisants, Qu'excitent mon œil morne et ma démarche lasse, Et j'espère mourir bientôt... — J'ai vingt-six ans!
Merci! merci! Car tu visitas ma demeure! Tu posas sur mon front ton baiser surhumain! Déesse! pour combler mes vœux, fais que je meure! J'ai vu l'amour! J'ai vu l'amour sur mon chemin!...
RHAPSODIE XXIII Femme de Toete
Oh 1 Celle qui joignant sa faiblesse à la mienne I La Mort de Pcrennis, ii.
ui ! Vous avez bien fait, Vous avez été sage, Vous que le sort a mise un jour sur mon passage,
De prendre un chemin différent, Et de ne pas unir Votre vie à ma vie... Hélas! mon sort n'a point excité Votre envie,
Jeune fille, je le comprend!
J'aurais voulu de Vous, pour ma compagne aimée; J'aurais rempli de Vous ma pauvre âme, charmée
De pouvoir se donner enfin; Me dévouer à Vous, sans réserve, sans trêve, Réaliser tous Vos désirs, tout Votre rêve.
Eussent été ma seule fin!
Je n'eusse pas connu d'ivresse plus profonde, Je n'eusse pas cherché d'autre joie en ce monde
Q^ue de voir Votre front joyeux!
Que de Vous voir briller; de Vous dire : « Je t'aime! » Et de nous faire vivre un splendide poème.
Digne de fixer Vos grands yeux!
Mais Vous eûtes raison de prendre une autre voie. Et de me refuser, jeune fille, la joie
D'être à Vous, à Vous pour toujours!
C'est choisir un Destin de dévouement austère, Que d'aider le poète à porter sur la terre.
Le fardeau de ses tristes jours!
RHAPSODIE XXm 221
Lorsqu'il passe, hautain et pensif, le front gravé, La foule ne voit pas trembler la main qui grave
Les mots immortels sur l'airain; Lorsqu'il passe emporté par son divin quadrige, La foule ne voit pas les yeux pleins de vertige.
Les yeux fous sous le front serein!
Lorsqu'il est arrivé sur les cimes dernières, La foule ne sait pas, hélas! combien d'ornières
Ont vu trébucher le héros; Lorsqu'il chante, superbe, une ode aux mots de flamme, La foule ne sait pas combien a souffert l'âme.
Qui se lamente en ces grands mots!
Et puis à chaque instant, c'est la Haine ou l'Envie, Qui voudraient le blesser, empoisonner sa vie.
Qui voudraient le mordre au talon; Qui jettent sur son nom leur insulte ou leur bave!... Et lui, hautain et fier, leur répond : « Je vous brave.
Sifflez, serpents, après l'aiglon! »
Oui, mais Vous, Vous savez que le divin poète Est un enfant timide et qu'une ombre inquiète,
Qu'un rien blesse, qu'un rien meurtrit; Un pauvre cœur sensible, un pâle front farouche, Une âme qui s'effare au dédain qui la touche.
Et qui pleure quand on sourit!
Vous savez qu'il est doux et tendre, ce colosse; Que ce prêtre remplit son sacré sacerdoce
Un doute anxieux dans le cœur; Que son œil est fermé quand on croit qu'il contemple, Qu'à Votre seule vue, ô jeune fille, il tremble.
Ce héros sublime et vainqueur!
La foule ne voit pas que l'artiste qui joue,
Du noir autour des yeux et du rouge à la joue,
Achille, Apollon ou César, Front superbe et sacré sous la couronne altière. Beau comme un demi dieu dans l'or et la lumière.
Quatre chevaux blancs à son char,
N'est qu'un Ephèbe bicme ou qu'un vieillard sinistre, Au crâne chauve et plat, aux yeux cernés de bistre,
Maigre, petit, chétif, blafard; Et qu'il n'a rien de beau, ni de fier, ni d'épique. Lorsqu'il est descendu de son char héroïque
Et qu'il s'est lavé de son fard!
Hélas! et nous aussi, les enivrés de rêve. Vieillis, ridés, usés par nos labeurs sans trêve,
Par l'épuisant baiser de l'Art, Quand nous quittons l'extase oii notre âme est ravie, Quand le héros descend du Songe dans la Vie,
Il n'est plus qu'un faible vieillard!
Oh! je suis las! Poser mon front sur Ton épaule! Oublier l'Univers! Ne plus jouer ce rôle
De héros, d'être surhumain!
Être un enfant naïf, confiant, doux et chaste! Nous en aller à deux dans un jardin très vaste,
Ta petite main dans ma main!
Tu fis bien de choisir, pour Te montrer la route, Un homme qui n'a point d'angoisse, et qui ne doute
Ni de lui-même, ni de Dieu!
Moi je ne crois en rien; je suis une âme sombre; Belle enfant. Tu fis bien de me laisser dans l'ombre.
Même si j'ai souffert un peu!
Tu fis bien : en ce monde on doit être égoïste! Et vraiment il fallait que le poète, triste,
Fût bien aveugle ou fût bien fou, Pour croire un seul instant que Toi, joyeuse et blanche, Tu mettrais Ton front fier près de son front qui penche,
Et Tes bras autour de son cou!
RHAPSODIE XXIII 22f
Que Tu suivrais son âpre et douloureuse voie, Que Tu rirais pour lui donner un peu de joie,
Que Tu chanterais au passant Qui, défaillant, gravit son calvaire tragique, Et que Tu voudrais bien, ma douce Véronique,
Essuyer mes larmes de sans!
Oui, c'était insensé, j'en suis honteux, pardonne! Je T'offrais de porter avec moi la couronne
D'épines qui meurtrit mon front.
Mon sceptre de roseau, la royale tunique Qui fait rire et crier la cohue ironique.
Ma croix, mes chaînes, mon affront!
Va, sois heureuse enfant! Ris, aime, chante, oublie! Je boirai seul le fiel, je boirai seul la lie.
Mon amour, je gravirai seul Mon calvaire au milieu de la huée infâme, Et sans avoir au front un seul baiser de femme.
Je dormirai dans mon linceul!
Je n'aurai pas eu, moi, Marie ou Magdelaine Pour effacer l'outrage et racheter la haine,
Pour pleurer au pied de ma croix, Et tandis que la foule autour de moi blasphème, Nul cœur ne me dira : « Mon amant, je vous aime!
Maître! Seigneur, en vous je crois! »
Hélas! je ne suis pas un Dieu qu'on crucifie! Je ne suis qu'un enfant, triste et doux, qui se fie
A quiconque lui tend la main!...
Qu'on m'abandonne donc sur la lugubre cime. Qu'ils jettent leur insulte à la morne victime,
Ceux qui passent sur le chemin!
Mf/
Lorsque mon souvenir.
J'ai là Son portrait, sur mon cœur!
La Mort de Pé réunis, v.
fORSQUE mon souvenir se présente à Ton rêve, Sans remords, mon amour, consacre une heure brève, Consacre, je T en prie, un fugitif instant A revoir en Ton cœur celui qui T'aima tant! Surtout, ne me vois point passer, le front farouche. Désespéré, hagard, un blasphème à la bouche. Étouffant des sanglots et me mordant les poings. Peut-être, quelquefois, seul, tout seul, dans des coins Solitaires, où nul n'a vu mon agonie.
Comme un chien qui, le soir, hurle sous l'infinie
Angoisse de la mort qu'il sent passer au loin J'ai crié... Mais j'étais seul, tout seul, dans un coin... Nul ne m'a vu! je puis regarder bien en face, Avec tout mon orgueil ceux près de qui je passe. Et j'ai l'air d'un monsieur comme un autre! Parfois Un peu sombre, un peu las, et laissant dans ma voix Percer un peu, — si peu! — d'amère indifférence; Mais on ne dirait pas que, tel Dante à Florence, Vivant, j'ai vu l'enfer devant moi s'ouvrir; mais L'horreur de mon tourment nul ne l'a su, jamais!
Je suis très différent de ce que Tu peux croire :
A vingt-six ans, on n'a point encor l'âme noire
Quels qu'aient été les deuils que l'âme ait dû porter!
Je veux, du souvenir que Tu dois emporter
De moi, voir chaque trait me refléter, fidèle;
Et Ton âme du moins, puisque je n'ai plus qu'elle.
Me reverra parfois tel que je suis, et non
Tel qu'on me peint, posant au pied du Parthénon :
Philosophe, profond et sage, qui radote
Comme un jeune Socrate, imprégné d'Aristote,
Qui vit, enveloppé de 5on noble péplos,
Et le soir, va rythmer, d'harmonieux sanglots
Sous le calme regard d'une lune très grecque;
On me croit un savant, rat de bibliothèque.
Cherchant la poésie en des bouquins moisis;
On me croit un pédant, parlant à mots choisis,
Avec sérénité sur des choses antiques;
Vivant, en songe, avec des femmes... historiques;
Observateur, allant le regard en dessous,
Scrutant les cœurs, sondant les reins, et croyant vous
Avoir analysé, jusques au fond de l'âme.
Après qu'il vous a dit deux fois : « Bonjour, madame,
Il fait beau, ce matin! » — J'en suis extrêmement
Fâché, mais je n'ai rien de cet être charmant!
J'abhorre le travail; je déteste d'écrire;
Je suis très paresseux : j'aime à jouer, à rire,
A chanter. Je suis gai, sans malice et sans fiel;
Je suis très ignorant : très « superficiel »
Disent avec des nez dédaigneux et maussades
Les gens graves. Pour moi, vois-Tu, dix Iliades
De plus, ne vaudraient pas dix vers de Lord Byron.
Depuis que je suis né je n'ai lu qu'environ
Cinq livres sérieux — en comptant ces volumes
De Nurses' Songs qu'ensemble au bord des flots nous lûmes.
C'était très pathétique aussi, ces Nurses' Songs :
Le mariage avec Jenny Wren, et les longs
Discours de Parson Rook, et la façon traîtresse
Dont le moineau tuait Cock Robin... Peut-être est-ce
A ce manque absolu de lectures de fond,
Que je dois de ne point avoir un air profond,
Et d'avoir conservé, seul bien auquel je tienne,
Une âme blanche, et douce, et semblable à la Tienne!
Donc, mon amour, je suis, c'est là mon portrait vrai.
Un ignorant, un simple, un enfant enivré
Par la chanson des mots qui tombent de sa bouche.
Si j'étais Ton mari, très jaloux, très farouche.
Je passerais ma vie à T'entourer de moi.
T'ennuyer, Te lasser, serait mon seul effroi.
Écrivant le mot « fin » sous mes œuvres complètes,
Mon art se réduirait au choix de Tes toilettes;
Je me réserverais ce soin essentiel.
Les nez grincheux diront : « Humph ! Superficiel ! »
Mais ils ont tort, les nez grincheux! Ne leur déplaise!
Leur « humph » est très vilain; leur grimace est niaise;
Chacun à sa façon cherche son bonheur... Soit!
Que nul ne juge autrui! Personne n'a le droit
De dire du voisin : « C'est un fou! — Je suis sage! »
Nous avons tous le même espoir, notre voyage,
Croyons-nous, nous conduit au bonheur, et parmi
Les obstacles, joyeux et d'un cœur affermi
Nous allons... Mais, hélas! une chose est certaine :
Nul n'atteignit encor cette terre lointaine
Où se dresse la Ville Inconnue, et que tous
Croient connaître si bien! Hélas! Quelssontlesfous?...
Bonheur! Bonheur! Où donc es-tu, ville inconnue?...
Et vers quel point faut-il se tourner sous la nue,
Qui voit marcher vers tes murs blancs l'humanité
Depuis tant de mille ans, pour te trouver. Cité,
Cité sainte, de paix, de lumière et de vie,
Qiai toujours, ô mystère! a trompé son envie!
Qui faut-il écouter? Le prêtre ornant l'autel
Où viendra s'incarner et mourir l'Immortel?
Ou bien l'aimable et vain disciple d'Épicure
Qui dit : « Je n'ai qu'un jour à vivre et je n'ai cure
D'infini, d'éternel et de tous ces grands mots!
Je veux la vaste paix des sages animaux.
Du soleil et du vin, des roses et des femmes.
Je ne veux rien de plus ! » — Pourquoi donc en leurs âmes,
Ces gens semblent-ils tous dévorés du désir
De proclamer qu'ils sont parvenus à saisir
Le secret de l'insaisissable, et que leur route
Est celle qu'il faut suivre à tout prix?... Si l'on doute
De la réalité de leurs espoirs, si l'on
Semble admettre que leur chemin n'est pas le bon,
Il faut se résigner à subir leur outrage :
« Insensé!... » C'est la moindre insulte que leur rage
Vous jette... Moi, comme eux, j'ai mon but et ma foi :
A travers tout, ô mon amour, je vais vers Toi!
Mais oublions ces gens et leurs cris hydrophobes! Je Te disais combien m'intéressent Tes robes : J'adore tous leurs plis, leurs rubans et leurs nœuds, L'ombre de leurs velours, leurs satins lumineux, Leur soie aux clairs reflets qui ronronne, amoureuse. Autour de Tes genoux une ode langoureuse, Au rythme harmonieux de Ta marche; le doux Flot de dentelle frais qui glisse et rampe sous Ta jupe, et T'enveloppe, et T'entoure, et Te presse, Et s'imprègne de Ton parfum, en sa caresse!
Comme un buveur d'éther qui meurt de son plaisir, N'ose que rarement céder à son désir, De crainte que son cœur sous l'ivresse insensée Ne s'arrête, ainsi, moi, je n'ose en ma pensée T'évoquer, m'enivrer de Ton cher souvenir. Que rarement!... Mon rêve alors Te fait venir A moi comme jadis... Nulle ombre ne dérobe Ton visage à mes yeux. Chaque pli de Ta robe. Chaque contour est là, toujours tel qu'autrefois... Je ne Te vis jamais, mieux que je ne Te vois, Et je crains de mourir du bonheur qui me grise! Le plus souvent Tu viens avec Ta robe grise, En fin damas de laine à ramages, au col Garni de satin vert; elle effleure le sol
RHAPSODIE XXIV 2^f
Par derrière, et Tu dois la retrousser d'un geste
Plein de grâce mutine et coquette. Je reste
Des heures à Te voir passer, vêtue ainsi,
Souriant de Ton air pensif. Parfois aussi
Tu parais à mes yeux, portant cette toilette
Que Tu n'eus que plus tard : Ta robe violette
Avec des galons noirs sur la poitrine, autour
De la taille, et des chous de rubans. C'est un jour
Très clair d'Avril, le ciel est plein d'une lumière
Vermeille, et je Te vois, souriante, très fière.
Très pâle, Tu descends dans un sentier étroit.
Entre de vieux murs gris... Et le poète croit
Avoir vu s'éloigner sa jeunesse adorée.
Quand Tu t'éloignes, dans la lumière dorée
Qui glisse en chauds rayons sous les grands pins obscurs,
Et qu'il demeure seul, seul entre les vieux murs!
Mais, ô mon cher amour! la vision qui semble S'attacher à mon âme, et que mon âme tremble De voir, et que pour fuir je fais un vain effort. Vision de douleur, de désespoir, de mort : C'est celle qui Te fait passer — beau front qui penche Sous un Ions voile blanc!... — dans une robe blanche!
Et j'ai dit en song-eant à Toi
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*C?^ii51
Et Dieu ne verra pas, auprès de moi, de femme, Et Dieu ne verra pas marcher à mon côté D'être suave et fier revêtu de beauté...
La Mort de Pèrennis, v.
ILt j'ai dit, en songeant à Toi : « Que je plains Dieu! Il est là seul, tout seul, dans l'espace, au milieu De l'énorme infini que son regard gouverne. Il est là seul. Jamais son front ne se prosterne Devant un être cher; et jamais il ne peut Souffrir pour son amour; et jamais, dans le nœud Fragile et caressant des deux bras d'une femme. Il n'a senti serrer ses épaules! On blâme Les amants en son nom. Pauvre Dieu! J'ai compris Qu'il doit être jaloux lorsque Tu me souris, Qu'il doit sentir combien cette extase où se noie Ma raison, est cent fois meilleure que sa joie
D'être le Tout-Puissant et d'être l'Éternel. Mon amour! Mon amour, il peut garder son ciel, Ses champs d'azur et d'or, ses chérubins, ses anges, Et ses astres peuplés d'humanités étranges; H peut tout dominer d'une telle hauteur Que rien, homme ou soleil, ne soit pour lui, l'Auteur, Plus qu'un ver ou qu'un grain de sable sur la plage; Il peut modifier d'un seul mot son ouvrage; Ébranler l'Univers rien qu'en levant le doigt; Créer de la lumière en disant : « Qu'elle soit! » Et n'y voir qu'un reflet de sa splendeur suprême... Mais je le plains, puisqu'il n'est pas celui qui T'aime, Puisqu'il ne peut pour Toi, ni souffrir, ni sentir Son être, à Tes genoux, d'amour s'anéantir; Puisqu'il est le Seigneur que Tu crains, non l'Esclave Sur le front las duquel Ton sourire suave Descend parfois, caresse et flamme, lui laissant Une pâleur d'extase inouïe, en passant.
A quoi me servirait de posséder le monde,
De tenir l'univers dans ma droite profonde.
Et d'être l'Éternel et le Souverain Roi,
Si je ne pouvais point, à genoux devant Toi,
Te dire : Ce pouvoir sur la terre et l'espace.
Ordonne, mon amour, que veux-Tu que j'en fasse?
Cris vers Elle
Chaque matin, au bord de la mer, sur la route Blanche et claire, je vais... Je vais l'attendre I
La Mort de Pcrennis, v.
ON amour adorée, oh! viens vers Ton poète... Vers cette âme pour Toi, pour Ton seul culte, faite, Vers cet être éperdu qui T'appelle et T'attend Pour enivrer Ta chair du poème éclatant, Du poème sans mots que chanteront ses lèvres! Viens, laisse-moi T'aimer ! Viens, au feu de mes fièvres, Abandonne Ton corps. Ton beau corps, tout entier! Viens, sois moi! Fondons-nous en un même brasier!
Dans le rouge manteau brûlant de mon étreinte,
Roule Ta nudité blanche et douce, sans crainte;
Viens ! nous avons vingt ans ! Viens, nous sommes des Dieux !
Viens! dédaignons les cris des hommes envieux!
Viens! je suis Apollon, mon amour, Toi, Diane,
Et nous irons à deux, dans la nuit diaphane.
Qui sous les hauts troncs noirs s'épanche en rayons bleus,
Bien plus beaux que les dieux des siècles fabuleux!
Dans mon amour pour Toi, je sens, enfant bénie,
Que j'ai plus de clarté dans l'âme et de génie.
Que n'en eurent jamais les plus fameux amants!
Viens! et n'écoute pas, si l'on dit que je mens
Et que je suis un homme après tout... Bien aimée,
Je ne suis pas un homme! et mon âme est fermée
A leurs songes grossiers, à leurs espoirs obscurs!
Tous mes désirs sont beaux ! tous mes désirs sont purs !
Car je suis le poète harmonieux! Mon âme
Est comme un tourbillon de lumière, une flamme
Qui jette une clarté divine, et qui me rend
Plus beau que les plus beaux, mon amour, et plus grand !
Loin de l'époux morose et sombre, ô Béatrice, Rejoins Dante ébloui! L'humanité complice Vous envie et sourit, lorsqu'à deux vous passez Dans votre noble et saint adultère enlacés! Des poètes futurs, Tu seras l'héroïne,
Car Ton crime est sacré, car Ta faute est divine, Nous sommes la Jeunesse et l'Amour triomphants! Viens! O viens! aimons-nous! Soyons les deux enfants Qui vont, joyeux et fiers du désir qui les brûle, Errer sur les sommets où meurt le crépuscule, Dans la pourpre splendeur du grand ciel flamboyant, Et dont le plus abject des ilotes, voyant Marcher vers le soleil les ombres qui s'enlacent. Dit en courbant le front :
«Voici des Dieux qui passent!»
Viens, je veux Te parler, tout bas... j'ai découvert Un coin de terre exquis, éternellement vert. Entre l'azur des flots dont Aphrodite est née. Et l'azur du grand ciel. Durant toute l'année C'est, parmi les rochers aux ardentes couleurs. Comme un bouquet géant d'oléandres en fleurs. D'orangers, d'oliviers, de rosiers séculaires. Nous irons nous cacher, là; vivre solitaires, Dans ce coin ignoré, sublime et merveilleux, .
OÙ l'on voit, au-dessus d'un golfe, aux flots très bleus, Sur le front sculptural des falaises lointaines, L'immortelle blancheur du Parthénon d'Athènes. Nous aurons un palais de marbre, pas trop grand. Car nous y serons seuls, ensemble, consacrant Notre vie à l'amour, tout entière, sans trêve. Viens! Oui, c'est décidé! Nous partons! je T'enlève! N'hésite pas! Je sais!... on T'a dit maintes fois, Quand, dans la solitude, il ne faut pas un mois Aux cœurs les plus épris pour sentir la fatigue, Que la satiété, suit l'amour qu'on prodigue. Et je crois que c'est vrai, car tous l'affirment, tous! Les hommes sont ainsi, pauvres brutes! — Mais nous!
Viens, enfant! Tu seras ma muse et mon génie! Sans Toi, le cœur rempli d'une angoisse infinie. Dans l'ombre de mes jours je m'en vais au hasard; Rien ne me charme plus, ni la Beauté, ni l'Art! Tel qu'un foyer sans flamme, ou qu'un oiseau sans aile. Ou qu'un œil dont la nuit a rempli la prunelle. Je suis l'obscurité, l'impuissance et l'effroi... Ma lumière, ma flamme et mon aile : c'est Toi! Viens! Parais! Resplendis sur mon front qui s'effare! Je serai le brasier étincelant, le phare. L'aigle au regard ardent fixé sur le soleil! Tu feras du front noir un front divin, pareil
A ces fronts que chantait la poésie antique, Et quand nous marcherons, dans la splendeur épique, Dont nous entourera notre amour glorieux. Crois-moi, nous sentirons que nous sommes des Dieux!
Je L'aime
Je t'aime! Je t'aime! Et jusqu'à l'heure suprême Je veux crier : Je t'aime ! et répeter ton nom 1
La Mort de Péreiinis, v.
ij E suis un mort, dans un tombeau. Morne, je songe
Au temps où je vivais, et cette horreur me ronge
D'avoir été vaincu par les Destins plus forts.
Il fait noir; il fait froid; j'ai mal. Dans mes eflPorts
Pour ouvrir mon cercueil et pour briser ses planches,
J'ai meurtri mes genoux, mon front, mes pieds, mes hanches;
Et le sang de mes mains ruisselle sur mes bras.
Dans la nuit, une voix me répète tout bas :
c< C'est par Sa volonté. Cadavre, que tu souffres;
Ton âme est dans un lac de flamme, dans des gouffres
De bitume et de poix; c'est par Sa volonté!
C'est ton Dieu, c'est ton Dieu! Ta douceur, ta bonté,
Ta pureté parfaite, infinie et suprême,
Qui te damne et te hait! »
Moi, je réponds : « Je L'aime ! »
Et la voix dit : « Cadavre, au fond du tombeau noir,
Renonce à t'enivrer d'un désir sans espoir!
Ton cher Dieu ne veut point alléger tes supplices.
II est là, dans Son ciel, parmi d'ardents délices,
Qui te regarde. II voit l'horreur de ton tourment;
Il sait comment vers Lui tu tends éperdument
Les mains ; comment tu dis : « Seigneur, je Vous en prie,
O mon Dieu, vers mon front que Votre front sourie.
Que je puisse parfois, tout au fond du ciel bleu,
Un instant entr'ouvert, apercevoir mon Dieu! »
Imbécile damné, qui ne veux pas comprendre,
Que ce Dieu, vers lequel tu ne songes qu'à tendre
Les mains, te voit avec plaisir, avec orgueil,
Ensanglanter ta chair aux parois du cercueil!
Qu'il dit à ses élus : « En regardant cet être
Qui se tord en enfer, apprenez à connaître,
O vous que j'ai choisis, combien on peut souffrir
Loin de moi!... » Va! jamais, son ciel ne doit s'ouvrir
RHAPSODIE XXVIl 2f3
Pour qu'un rayon d'amour luise sur ton front blême, Damné, qu'il a maudit! »
Moi, je réponds : « Je L'aime! »
Et la voix dit : « Cadavre, au fond du tombeau noir. Tu peux, quand tu voudras, guérir ton désespoir; Tu peux, quand tu voudras, sortir de tes ténèbres. Sortir de ton cercueil, dénouer les funèbres Liens de ces serpents, autour de tes deux bras! Fais un effort d'orgueil, dis un mot, tu vivras! Tu seras la clarté, la joie et la jeunesse! Damné, rien qu'un seul mot, pour que ton front renaisse Fier, vainqueur, triomphant, superbe, souverain, Plus sublime cent fois, plus haut et plus serein. Que celui de ton Dieu lui-même. Oh! crois-moi, jette Vers lui ce cri puissant qui sauve et qui rachète, Dis-lui qu'il est méchant, dis-lui qu'il est mauvais, Dis-lui que ton amour est mort, que tu le hais! Par ta haine, ô maudit! Damné, par ton blasphème, Tu ressusciteras! »
Moi, je réponds : « Je L'aime! »
RHAPSODIE XXVIII oAvant de T'avoir rencontrée.
:st-ce uue heure de joie? Est-ce une heure de deuil La Mort de Pcrennis, i.
VA NT de T'avoir rencontrée, J'étais un éphèbe joyeux :
Ame d'idéal pénétrée, Cœur serein, front fier et doux yeux.
Je voulais être un grand poète.
Un prophète, un guide, un flambeau,
Une lumière sur un faîte,
Un Prêtre du Bien et du Beau.
Une voix forte, qu'on écoute En silence au sein de la nuit; Un appui pour l'esprit qui doute.
Un abri pour l'âme qui fuit...
2f8 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
Mais je savais, âme inquiète, D'une étrange angoisse effleuré.
Que l'on n'est pas un grand poète, Avant d'avoir longtemps pleuré!
Tu m'as couronné de génie.
Chère enfant qui me fis souffrir; Mais je ne dis pas : « Sois bénie! » Car l'immortel voudrait mourir!
Hélas, s'il en est temps encore.
Reprends ce don qui m'a meurtri, Et que mon silence T'adore Plus que mon chant, plus que mon cri !
C'est Ton amant que je veux être.
Et non point Ta divinité!
J'aime mieux enivrer mon être D'infini que d'éternité!
Je ne suis point jaloux
Lorsque je La tiendrai, contre ma chair serrée, Qjie je pourrai lui dire enfin : « Mon Adorée ! » Regardant bien en face et défiant le Sort Comme je lui crierai : « Va ! je suis le plus fort 1
La Mort de Pèrennis, v.
T l'on m'a dit
Tout est fini! — Tout est fini!
Il faut te résigner! vers un autre infini Il faut tourner ton âme et diriger ton rêve; Elle est morte pour toi; le drame obscur s'achève; D'un autre elle apprendra le grand secret : l'affreux, Le suprême secret! Tandis qu'ils sont heureux,
Tourné vers ta Jeunesse, à jamais déflorée,
Qui, sous son voile noir, pâle fille ëplorée,
S'éloigne lentement par les chemins déserts,
Jette-lui tes adieux, dans le calme des airs.
Où descend en silence un triste soir d'automne.
Oh! Tandis que le ciel de feux encor rayonne,
Poète, hâte-toi, car la nuit va venir,
Et tu ne la verras plus jamais revenir.
Sur la route funèbre au loin d'ombre inondée.
Mon amour, quand, le soir. Tu songes accoudée
Au bord de Ta fenêtre, et que Ton âme sent,
Devant le gouff're obscur où le monde descend,
Un besoin de songer aux aurores prochaines,
Frissonnante, de voir frissonner les grands chênes.
De les voir, anxieux, offrir au vent du soir
Leurs fronts échevelés, plus noirs que le ciel noir,
N*as-Tu pas désiré, jusques à la souffrance.
Le calme, le repos, la paix, et l'espérance
En des jours de luniière, en des jours de soleil ?...
Ton cœur. Très Chère, au cœur du poète est pareil,
Et mon œil, dans la nuit, cherche aussi la lumière D'un soleil, dont l'éclat, inondant l'âme entière, La remplisse à jamais de chaleur et de jour... Et je l'avais trouvé ce soleil : Ton amour!
Ah! que m'importe à moi, désormais, que m'importe Ma jeunesse qui fuit et le temps qui m'emporte Tandis qu'elle s'en va vers l'Occident vermeil! Que m'importe! 11 fait nuit! Je n'ai plus de soleil !
Crois-Tu qu'il T'aime autant. Ton mari? Qu'en sa vie Tu sois tout? Que, sans Toi, son âme inassouvie. Sans flamme et sans désir soit comme un gouffre noir? Que Tu sois son seul but et son unique espoir? T'a-t-il dit :
« Je désire être éternel — quand même Ce serait en enfer ! — pour Te crier : « Je T'aime ! »
Non! Le Sort n'a pas fait deux êtres aussi fous
De Toi, de Ta beauté! Je ne suis pas jaloux!
Non, je ne le suis pas, mon amour, car cet homme
Ne Te possède point, ne T'enivre point, comme
Je Te posséderais! Comme je saurais, moi,
Verser à tous Tes sens un affolant émoi !
Car il n'a point mes mains, car i! n'a point ma bouche,
Il n'est pas Ton lion, indomptable et farouche.
Il n'est pas Ton serpent aux onduleux replis!
Jamais son front n'a fait les songes inouis,
Les beaux songes vertigineux que mes ivresses
Incarneraient en Toi! Le jour où mes caresses
Te vêtiront de leur manteau de pourpre et d'or,
Ce jour-là, mon amour, Tu seras vierge encor,
Jamais un autre, ainsi, ne T'aura transportée.
Ne T'aura, d'un effort si surhumain, jetée
Au-dessus de la fange où rampent nos plaisirs 1
Je ne suis pas jaloux! je vivrai mes désirs!
Nous marcherons à deux, un jour, ma fiancée,
Sur la route vermeille où je vais en pensée,
Si souvent... Tu sais bien, là-bas, près de la mer,
Où mon front, autrefois, rayonnait sous Ton cher.
Sous Ton divin sourire!...
A présent, sois sa femme !
Moi, je ne souffre point, car je sens, en mon âme, Que mon heure viendra bientôt! Et Tu verras :
RHAPSODIE XXIX 26f
Le jour où je T'aurai sur mon cœur, dans mes bras, Le jour où je pourrai Te dire :
« Bien-aimée, Penche-Toi! Vois mon âme à Tes pieds abimée, Dans un vertige tel, d'amour, de passion, Que rien, nul mot, nul cri, nul chant, nulle action, Ne pourrait T'exprimer et Te faire comprendre Mon éblouissement devant Toi! Pour la rendre Cette extase insensée où je marche éperdu, Il faut un cri, comme on n'en a point entendu. Il faut plus que de l'art et plus que du génie!... »
Tu verras. Tu verras alors, vierge bénie. Tu verras que Ton cœur était encor fermé! Tu verras, mon amour, que Tu n'as point aimé!
qA ceux qui peuvent chanter pour Elle
Si quelque voix amie...
Si quelque douce voix, un jour très gravement
Lui disait...
La Mort de Pcrennis, v.
EL as! vers bien-aimés que mon amour cisèle,
Vers qui charmez mon désespoir.
Quand vos rythmes plaintifs chanteront devant Elle,
Dans le silence ardent du soir, Vous ne Lui direz rien des tourments du poète;
Mes vers, vous ne Lui direz rien!
Vous ne serez qu'un cri sauvage, un cri de bête.
Un rauque hurlement de chien!
Elle vous entendra, la prunelle inquiète :
« Que dit-il de moi? sur quel ton?
« Dans quelle intention son oeuvre est-elle faite?
« Me hait-il? Que pensera-t-on?... »
Mais ce que j'ai souffert, mais comment je L'adore,
Vers impuissants, il faudra bien, Malgré vous, il faudra que mon amour l'ignore...
Mes vers, vous ne Lui direz rien!
Poètes blonds, dompteurs de ces mots, ignorés Du fils des noirs Latins, vous qui charmez Sa vie; Poètes qui bercez Ses songes adorés, O frères inconnus, comme je vous envie!
Moi, barbare étranger, mon chant le plus vainqueur, Et les envols les plus puissants de ma pensée. Ne feront rien passer de mon cœur en Son cœur! Mon âme tout entière en vain s'est élancée
Vers Elle!...
Elle n'a vu qu'un geste de mes mains... Un geste désolé de mes mains éperdues, Lorsqu'Elle s'éloignait par de nouveaux chemins, Et que ma voix, pleurant les extases perdues.
L'appelait! — Lui criait en vain de revenir! De poursuivre avec moi la route commencée! Et de nous en aller, à deux, vers l'avenir! Mon âme tout entière en vain s'est élancée
Vers Elle !
Elle n'a rien entendu de mes cris!
Elle n'a pas compris votre voix cadencée, Vers maudits, vers obscurs!... Elle n'a pas compris! Hélas! Et tu n'as plus eu d'aile, ô ma pensée.
Poètes blonds, dompteurs du langage inconnu Dont les doux mots tantalisaient mon ignorance, Candide et fraternel, vers vous, je suis venu. Dites-Lui mon amour! Dites-Lui ma souffrance!
Dites-Lui mon amour! Dites-Lui que jamais, Aucun homme n'aima plus que je ne L'aimais! Dites-Lui que je L'aime encor! Qu'en ma pensée Elle est seule debout : célébrée, encensée,
Sur un piédestal d'or, devant lequel je suis Humblement prosterné! Dites que je La suis D'un long regard d'adieu, de regret et d'envie, Tandis qu'Elle descend le fleuve de la vie. Sur Sa barque aux pavois joyeux; et que je meurs. De voir que le Silence et le Temps, noirs rameurs, Poussent, vers l'horizon où monte une nuée, La chère barque à chaque instant diminuée. Car la distance croît, l'oubli, sombre courant, Dans ses flots éternels, au loin, déjà la prend!
Non! Dites que le sort est moins cruel qu'il semble! Dites-Lui que toujours nous passerons ensemble, Aux yeux de l'avenir, par votre art convaincu, Dans l'ombre de ce temps où nous avons vécu. Jeunes et lumineux comme des dieux antiques, Mêlant nos cris plaintifs, nos sanglots, nos cantiques De désir, en un chant à jamais immortel! Dites-Lui que, toujours, mon cœur restera tel Qu'à présent : supportant sans faiblir sa souffrance, Obstiné dans l'amour, ferme dans l'espérance! Dites que je L'attends, serein, dans ma maison, Tressant patiemment la rouge floraison De ces poèmes fous, de ces fleurs de pensée, Qui La couronneront un jour, ma fiancée!...
Dites-Lui ma douleur!
Si je dois La revoir Rien ne réparera l'abominable chose !
Oh! parlez-Lui de moi dans l'angoisse du soir! Frères, faites passer sur l'horizon morose, Pour Ses grands yeux divins qui seuls pourront le voir, L'amant maudit, qui va mourir de désespoir... Ne le couronnez point de laurier ou de rose; Que ce Couchant ne soit point une apothéose; O Poètes! que la nudité de ce Soir N'ait point de voile pourpre en un deuil grandiose!... Que mon front soit livide et que le ciel soit noir!
Taroles devant l'Infini
Pardonnez-moi, mon Dieu ! je vous aimais eu Elle ! La Mort Je Pèiennis, v.
'P%ELUT)E
'ans la chapelle obscure où la Sainte en extase,
Pleurait et sanglotait d'amour, Aux pieds très blancs du Christ, dont le désir l'embrase,
Je viens T'évoquer à mon tour, O mon Maître Éternel, ma Lumière, ma Joie,
Mon Dieu! Devant Toi prosterné.
J'adore! Et du délice où ma raison se noie,
Vers Toi, monte un cri forcené.
La nuit sur Avila, Très Chère, est descendue; De lourds nuages bruns passent dans l'étendue
Et glissent lentement sur le disque argenté De la Lune. Le vent qui les pousse a chanté Dans les rouges déserts que le grand soleil brûle, Et c'est leur pourpre, et c'est leur soleil qui circule Dans mes veines, porté par son souffle vainqueur, Au plus profond de ma poitrine et de mon cœur! Parais! que cette ardeur qui vers nous est venue. Des fauves profondeurs de la terre inconnue. M'inspire un chant que tous les siècles rediront, Un chant d'une harmonie inouïe, éternelle, Qui soit comme un rayon, et qui soit comme une aile. Dignes de caresser la splendeur de Ton front!...
AT>0%^iTIO'tlS
o N Dieu ! Mon Dieu ! Je me prosterne et je T'adore ! Je T'adore! La nuit du vieux temple sonore Nous cache à tous les yeux dans ses voiles ardents!... Viens! enveloppe-moi de Toi!... Viens! prends-moi dans La douceur de Tes bras, la douceur de Ton âme! Mon amour! laisse autour de Toi couler la flamme De mes baisers, et de mes cris, et de mes pleurs! Viens! ouvre Ta tunique aux brillantes couleurs Et prends-moi sur Ton cœur! prends-moi sur Ta poitrine! Et que les longs cheveux de Ton front qui s*incline Ruissellent sur mon front, mêlés à mes cheveux! Mais non, je ne suis pas Ton amant! Non, je veux
28o LES RHAPSODIES PASSIONNÉES
Etre Ton serviteur seulement! Ton esclave! Agenouillé devant Ton sourire suave Je veux passer ma nuit tout entière, à prier A tes pieds, à crier : « Je t'adore! » A crier Le désir éperdu dans lequel tout mon être S'abîme devant Toi : Toi! mon souverain Maître!
O mon amour, je T'aime à genoux! je T'adore! Viens! prends-moi! que le feu de Ta chair me dévore! Que je n'existe plus! que je devienne un peu Toi! quelque chose, enfin, de Ton être! Mon Dieu! Ma beauté ! Que je sente en mon cœur, goutte à goutte, Ton sang passer avec toute Ton âme! Toute! Fondons-nous ! mêlons-nous ! soyons un ! Laisse-moi Me perdre, m'oublier, m'anéantir en Toi!
Ne m'abandonne pas! Reste, mon âme est lasse!... Laisse-moi m'endormir dans Ton bras qui m'enlace.
Laisse-moi m'endormir sur Ton cœur, et mourir! Ne T'en va plus! Comprends combien je vais souffrir Désormais, mon amour, dans la nuit de ce monde. Seul, loin de Toi, perdu dans cette ombre profonde. Où sont Tes ennemis et Tes blasphémateurs. Fuyons ce monde impur! Dis les mots créateurs! Délivre de sa chair mon âme, en Toi ravie! Passons du froid néant de cette froide vie, A cette ardente et douce vie où Tu m'auras Toute l'éternité vibrant entre Tes bras ! Oh! ne desserre pas l'étreinte qui me presse! Sur mon front las, que Ton souffle brûlant caresse. Pose Tes chères mains, clos pour jamais mes yeux. Je Te verrai toujours, et c'est cela les cieux!
Mon Dieu, mon Dieu! Je me prosterne et je T'adore! Nul n'écoute! la nuit du vieux temple sonore Nous cache à tous les yeux dans ses voiles ardents. Viens! parais, mon amour! mon amour! Parais, dans L'immortelle splendeur de Ta beauté! Je T'aime! Je T'aime!...
Ah ! sois maudit, vain mot, toujours le même ! Mot vide, mot banal, mot que d'autres ont dit, O mot prostitué, mot souillé, sois maudit! Va! tu n'as pas assez de vigueur dans ton aile. Faible mot, pour porter tout mon amour vers Elle! Oh! n'avoir que ce mot, n'avoir que ce vain mot. Pour exprimer l'ardeur de cet immense flot De flamme, au sein duquel mon âme se consume, Ainsi qu'un papillon au milieu du bitume. D'un cratère géant !
— Je T'adore, mon Dieu!
Penche-Toi, vois, comprends toute l'ardeur du feu Qui me consume, et me pénètre, et me dévore! Mon Dieu! mon Dieu! Je me prosterne et je T'adore!
Écrit dam la chapelle d' Avila-des-Sainti, le j Juillet iS()ij.
Le Tlaidoyer du T)amné
... Loin d'Elle, Plus doux est le bonheur auquel est condamné Pérennis, plus il souffre et plus il est damné...
La Mort de Pérennis, vin.
LORS la grande voix, au fond du ciel sans borne, Résonna. J'entendis tomber sur mon front morne Ces mots, dans un profond silence, solennel : « Maudit! je te condamne au supplice éternel! »
Et j'ai crié : « Seigneur, écoutez! La sentence Est juste! Je suis mort dans mon impénitence!' Je suis mort, répétant au mépris de la loi : « Mon amour, à jamais, je n'aimerai que Toi! »
Mais même ici, devant votre regard terrible,
Sous les dards enflammés dont votre courroux crible
Tout mon être que brûle un atroce tourment.
Je dis : je n'eus point tort de faire ce serment!...
Laissez-moi vous parler! Vous expliquer! Vous dire
Mes raisons ! Et, peut-être, avant de me maudire,
Vous verrai-je songer et réfléchir un peu.
Car vous êtes très juste et très sage, ô mon Dieu!
Durant les courts instants où j'errai sur la terre,
Triste passant, dont l'âme ardente et solitaire,
S'aff'olait d'un désir d'éternel, de divin.
Je vous cherchai longtemps, longtemps ! Toujours en vain !
Vous avez entendu ma prière importune.
Combien de fois j'ai dit : Seigneur, Seigneur, rien qu'une
Preuve! Rien qu'un rayon au milieu de ces nuits!
Que je sache où s'en va la route que je suis!
Où vont tous ces chemins que je croise sans trêve!
Est-ce Constantinople, ou Rome, ou bien Genève,
Qui répète les mots que vous avez dictés?...
Seigneur, de grandes voix montent de tous côtés.
Emplissant l'infini de leurs credos sans nombre,
Hélas! et moi, Seigneur, je ne vois que de l'ombre.
Où ces foules ont vu votre Divinité!
Qui faut-il écouter? Qui dit la vérité?
Faut-il croire Kong-tsé, penseur tendre et sublime?
Platon, grande clarté, sur une haute cime? Bouddha, mystérieux comme un lotus en fleur? Ou le doux Jésus-Christ qui dit : « Pardonnez-leur! » Chacun a sa façon d'expliquer le mystère! Faut-il croire Renan? Faut-il croire Voltaire? Seigneur, tous ces gens-là sont plus malins que moi! A qui faut-il répondre et crier : Je vous croi!...
Enfin, désespéré devant votre ciel vide;
Lassé d'interroger en vain, d'un œil avide,
Ses profondeurs... je me suis dit : Dieu n'entend pas!
Je suis trop vil. Je suis trop petit et trop bas.
Je suis trop orgueilleux, et trop laid, et la bête
En moi parle trop haut. Et j'ai baissé la tête;
Et puis comme en mon coeur le désespoir grondait,
Comme nul n'écoutait et ne me répondait.
Comme je voulais fuir, lutter, me remplir l'âme
D'un idéal, d'un Dieu : j'adorai cette femme!
Vous le savez, ô vous qui savez tout, mon Dieu, Rien d'infâme ou d'impur ne ternissait ce feu! C'était vraiment un Dieu que j'adorais en Elle : C'était une tendresse infinie, éternelle, Prête à tout supporter, prête à tout souffrir! tout! Pourvu que Son bonheur, non le mien! fût au bout. Un seul désir hantait ma pensée à toute heure :
Me consacrer à ce bonheur; rendre meilleure La route sur laquelle Elle devait passer, Sans songer à moi-même et sans m'embarrasser De savoir, s'il fallait donner ou ma fortune, Ou ma vie, ou ma joie; et sans attendre aucune Récompense. Non! Rien! Rien! Sinon de La voir Toute blanche, passer sur mon horizon noir!
Appelez devant vous, ô Seigneur, ces cohortes
A qui de votre ciel vous ouvrîtes les portes :
Faites venir ici vos anges et vos saints,
Vos Apôtres, prêchant vos glorieux desseins.
Et vos rouges Martyrs tenant leurs palmes vertes,
Et vos Vierges ; blancheurs de purs lys blancs couvertes;
Vos Cénobites bruns, aux squelettes pareils.
Tant le feu de leur âme et le feu des soleils
Ont consumé leur vêtement de chair impure;
Vos Ermites, drapés dans leurs robes de bure.
Vos Pontifes, sereins comme sont les beaux soirs.
Vos Lévites, rythmant l'envol des encensoirs.
Droits, dans la claire nuit des portiques du temple,
Vos Thaumaturges, dont l'œil grave vous contemple.
Vos Docteurs, dont la voix fait taire les railleurs,
Appelez les plus grand"s, appelez les meilleurs,
Paul, Jean, Matthieu, Simon : fondements de l'Église,
Thérèse, Loyola, Bernard, François d'Assise,
Qu'ils paraissent ici, Seigneur! qu'ils viennent tous! Écoutez-moi! je vous en supplie à genoux! Devant eux, à jamais, vous pourrez me maudire. S'il est, parmi leur foule, un seul osant vous dire, Qu'il fut plus follement devant vous prosterné. Qu'il vous adora plus ardemment, que je n'ai Adoré, que je n'ai, moi, prosterné mon âme, Devant les pieds mortels de cette faible femme!
Non! Ce n'est pas assez! Non! Je dis plus encor! Qu'ils viennent tous, le front ceint de leur nimbe d'or, Qu'ils écoutent ma voix dans mon défi suprême! Seigneur, il est aisé de te dire : « Je t'aime » A toi, le Tout-Puissant, le Très-Saint, le Très-Pur, A toi. Maître Éternel de l'éternel azur! Mais puisque tu connais nos humaines pensées, Tu sais bien qu'elles sont toujours intéressées. Ces tendresses qui vont vers de plus hauts que soi! Hé! bien, ce n'était pas un Dieu, que j'aimais, moi! C'était un pauvre front dont l'aile des années Eût bientôt fait tomber les couronnes fanées; C'était une pauvre âme, ayant plus d'un côté, Que n'éclairait jamais ta lumière, ô Beauté! Qu'importe! Éperdument pi-osterné devant Elle, J'ai vécu répétant : c'est Toi", mon imrnortelle! C'est Toi, mon Infini! Toi, mon Eternité!
Je ne veux pas, devant d'autre divinité
M'agenouiller, prier, brûler l'encens! Si même
Il est un Dieu plus grand, s'il est un Dieu suprême,
Hé! bien, je ne veux pas incliner devant lui
Le front sacré sur qui Ton clair sourire a lui!
Je sens que je ne puis, sans mensonge et blasphème,
A tout autre qu'à Toi, dire ces mots : « Je t'aime! »
Que ce serait tromper, que ce serait mentir,
Et que jamais, jamais! je ne pourrai sentir
Ni penser autrement, même si dans l'Abîme,
De ce Dieu méconnu, je dois être victime!...
Dieu, lequel de vos saints vous adorait ainsi?...
Voilà pourquoi j'ai dit, et je répète, ici. Que si vous aviez pris en mon cœur la première Place, si vous m'aviez donné votre lumière. Si j'avais pu d'abord vous connaître, je dis : Je serais le plus grand dans votre Paradis!
Table
Dédicace i
Préface i
La Mort de Pérenxis 27
A l'Ame qui se prostitue en ce livre 43
Les deux Fantômes 49
Dieu 57
RHAPSODIE IV Prière devant Elle 69
RHAPSODIE V Il n'est place en mon cœur que pour un infini 75
RHAPSODIE VI Celle qui Lui ressemblait 79
RHAPSODIE VII A celui qui L'a prise B7
RHAPSODIE VIII The DoU 93
RHAPSODIE IX Je suis un bon chrétien 99
RHAPSODIE X Cauchemar 105
RHAPSODIE XI La Pudeur du Mort 109
RHAPSODIE XII Alors vous avez dit 117
RHAPSODIE XIII Je n'irai point devant le prêtre à barbe grise 129
RHAPSODIE XIV Dégoût devant les âmes banales 135
RHAPSODIE XV L'Amour 141
RHAPSODIE XVI Ecrit le jour de Son mariage i|c)
RHAPSODIE XVII Écrasement 157
RHAPSODIE XVin Dédicace d'un volume de poèmes 163
RHAPSODIE XIX Nuit dans Hyde Park ; . 167
RHAPSODIE XX W'iien we are married 177
RHAPSODIE XXI Rhapsodie xxi 207
RHAPSODIE XXII Prière à Aphrodite 213
RHAPSODIE XXIII Femme de Poète 217
RHAPSODIE XXIV Lorsque mon souvenir ; 227
RHAPSODIE XXV Et j'ai dit en songeant à Toi 257
RHAPSODIE XXVI Cris vers Elle 241
RHAPSODIE XXVII Je L'aime 249
RHAPSODIE XXVIII Avant de T'dvoir rencontrée 255
RHAPSODIE XXIX fe ne suis point jaloux ! 259
RHAPSODIE XXX A ceux qui peuvent chanter pour Elle 267
RHAPSODIE XXXI Paroles devant l'Infini 273
RHAPSODIE XXXII Le Plaidoyer du Damné 285
o4chevé d' impritner
le trente mars mil neuf cent an