DEUX “PATRIOTES
Lors de la réunion nocturne tenue à l’auberge “ La Huronne”, entre les chefs “ patriotes ” et Marchessault, au cri de Vive la liberté ! poussé par ce dernier au moment du départ, en signe d’adieu, seul le docteur Ribaud, perdu dans la trame d un plan qui l’absorbait tout entier, n’avait pas répondu.
Il n’était pas patriote à la manière des autres, le docteur Ribaud. Car s’il voulait, lui, défendre ce qu’il considérait être l’honneur de sa race, venger sa nationalité, conserver la liberté des siens, lutter pour les principes de justice et ces di’oits sacrés que les gouvernements d’alors émiettaient sans scrupule, un à un, sous la dent des francophobes, il voulait encore venger son foyer désert, son père mort, et étouffer, ah ! étouffer surtout l’amour fatal qui avait germé dans le cœur de sa Madeleine chérie.
Famille et foyer, c’était un pour lui.
Et, revenant de l’assemblée, sous le coup d’une agitation agréable, comme dans l’attente d’un joyeux événement, il sentait ses vieilles jambes rajeunies, souples à sauter le chemin d’un seul bond.
11 rentra chez lui, déposa sa canne dans
un coin, écouta un instant; rien ne remuait, excepté peut-être le père François, qui, dans sa petite chambre d’à côté, poussait un tiroir, faisait craquer un meuble ; c’était tout.
Ah ! cette idée caressée, amoureusement dorlotée dans son esprit, comme il lui sourit, comme il lui parle. Il lui vient peut-être momentanément quelques pensées sombres qui lui mettent un pli au front, à certains souvenirs tout à coup réveillés, mais il les écarte bientôt, les éloigne d’un raisonnement intime qu’on voit presque voltiger sur toute sa figure.
— “Puis, Gabriel sera si content, il me semble.”
A ces mots qu’il murmure, sa détermination renaît, plus ferme, plus accentuée, inébranlable. Plus de plis songeurs, plus de coins de bouche attristés, et le
docteur, dans son bureau, portes closes, se met à manipuler des objets lourds et luisants, fait fondre, au-dessus de sa lampe à alcool, quelque chose dans un creuset, pulvérise une matière noirâtre dans son mortier, lime, ajuste...
Ce qu’il fait ainsi, à la nuit, le docteur Ribaud, ce qu’il prépare, ce n’est pas une drogue, ce n’est pas une opération chirurgicale non plus. L’histoire de cette époque héroïque nous l’apprend. Il fourbit ses armes, fond des halles, avive sa pierre à fusil, met en ordre tout son matériel de combat ; et quel matériel I Ce sont là tous les préparatifs que firent les “ patriotes,” ces pauvres grands coeurs, volontairement, sans calcul, sous le souffle seul de l’héroïsme et d’un dévouement sublime, pour lutter contre les canons rayés, les baïonnettes luisantes, les gi-
Les Bibaud
bernes gonflées... pour les vaincre aussi parfois.
Peut-on imaginer ce qu’il leur fallût de courage, de résolution inébranlable, pour n’être point saisis d’un abattement sans retour dans une pareille situation.
Il était minuit quand le vieux docteur eut complété ses préparatifs, frotté son fusil au chamois, en eut poli la mire, fait jouer la gâchette, compté ses balles...
quarante-quatre. . .
Mais quel est donc ce bruit.
— Es-tu malade, François, que tu ne dors pas encore ?
— Non pas, monsieur... je... je... brosse mon veston... savez bien...
— C’est bon, François. Je te croyais malade. . bonsoir.
Et il rentra dans sa chambre. •
Le lendemain, le vingt-cinq novembre,
il faisait un temps sec et froid. Toute la boue, détrempée par les pluies d’automne s’était solidement congelée pendant la nuit. Les chemins paraissaient pavés de pierres, tant le roulement des voitures, à travers les ornières, les enfoncements gardés des sabots, les mottes de terre durcies, était retentissant par ee matin encore inoublié.
Le docteur Eibaud se leva de bonne heure ; il jeta un regard à travers le frimas des vitres, parut content, puis commanda son déjeuner.
Il fut presque gai ce petit déjeuner.
En face de Madeleine, comme pour la dérouter, lui enlever jusqu’au soupçon de ce qui se passait autour d’elle, de ce qu’il préparait lui-même, il parla tout à fait détaché, d’un livre à lire, de la mère Nicolle si malade, du temps qu’il faisait. Enfin, il allait être débarrassé de ces
Les Bibaud
chemins informes qui lui démolissaient les vertèbres, oh ! la bonne gelée. Puis il la lutina légèrement sur cette date du vingt-cinq : La fête des vieilles filles, tu sais...
Et Madeleine se trouva elle-même dégagée, rieuse.
Tout à coup, on reconnut au loin des roulements de tambours, des piétinements sonores sur la terre gelée, des bruits de ferrailles, des fracas de commandements, qui parurent d’abord se rapprocher peu à peu, se faire plus distincts, puis s’éloigner de nouveau petit à petit pour s’éteindre tout à fait.
Ni le père ni la fille ne firent mine d’entendre ; sans la moindre curiosité de regarder aux fenêtres ; mais à la dérobée leurs regards s’étaient mutuellement recherchés et fuis aussitôt.
— Allons, encore line parade militaire, fit le docteur.
— En effet, il m’a semblé l’econnaître les tambours, répondit Madeleine.
— Quand j’étais volontaire, moi, ah ! il y a bien de ça quarante ans presque, on ne faisait de ces parades publiques qu’aux jours de revue, devant le colonel ou le général.
— Est-ce votre ancien fusil de soldat, père, que vous avez encore dans votre bureau ?
— Oui, Madeleine, un bon vieux mousquet à qui mon pauvre père en a fait cracher des balles aux Angl. . . Tu ne m’attendras point à midi, Madeleine ; j’ai une
longue course à faire à Boucherville .
cette pauvre mère Nicolle qui est si malade. Où est François ?
— Me voilà, monsieur, répondit aussitôt
François, en encadrant dans la porte sa bonne vieille tête honnête et dévouée. A la charrette ou au cabriolet ?
—Mais t’ai-je dit d’atteler, François ?
— Non, monsieur, pas encore... c’est que je me suis imaginé ça...
— Tu t’es imaginé juste... Attelle au cabi’iolet, mon bon François.
Pendant que celui-ci était à harnacher Carillon, le docteur se glissa furtivement par la porte de service, jeta un regard aux fenêtres de la maison, déposa son fusil vous le siège de la voiture et rentra.
— Bonjour, Madeleine, dit-il, au revoir, et pour ajouter cet “ au revoir ” si tendre, si gonflé de toutes les caresses dont son cœur était capable, où il mettait un baume particulier, il lui sembla qu’il tirait son souffle du plus profond de sa poi-
trine, avec l’oppression de commettre une lâcheté.
— Au revoir, père, répondit Madeleine ; emmitoufflez-vous bien, il fait si froid... hâtez-vous de revenir aussi, et avec une câlinerie de petite fille, elle l’embrassa gentiment au front.
Le docteur Eibaud s’arracha avec effort à cette douce étreinte. Cette candeur confiante, quand il la comparait à ce qu’il allait faire, lui causait un chagrin véritable. Pauvre Madeleine, si elle avait soupçonné.
Carillon piaffait déjà comme sous une repoussée de jeunesse et stimulé par le froid vif il fila allègrement sous la conduite de François.
A une vingtaine d’arpents de Chambly, le chemin qu’ils suivaient bifurque : un côté mène à Boucherville, l’autre à Belœil.
Ils prirent celui de Belœil contrairement à ce que le docteur avait dit à Madeleine.
Depuis qu’ils étaient en route, pas un mot n’avait été échangé entre eux, moins à cause de la distance de serviteur à maître qu’à cause des pensées qui les obsédaient tous deux.
Tout à coup l’éclat d’une fusillade, de l’autre côté de la rivière Richelieu, vis-àvis la Pointe Olivier, les tira de leurs rêveries.
A travers un faisceau d’arbres, ils purent distinguer les soldats anglais disséminés le long du chemin ; devant eux, on ne voyait qu’un léger nuage de fumée. C’étaient les pati’iotes qui mettaient à exécution le plan d’escarmouches qu’ils avaient réglé la veille.
Ces coups de feu éclatants, ces petits flocons bleuâtres qui dansaient là-bas au
dessus des bouquets d’arbustes, cette file d’habits rouges, les reflets des baïonnettes, tout ça accentué par le calme et la limpidité de ce matin de novembre, leur fit, au docteur et à François, passer sur la peau un frisson d’enthousiasme.
Carillon lui-même subit une impression particulière, car il s’arrêta not, une oreille en l’air, au beau milieu du chemin.
Le docteur et François ne remuaient point ; ils écoutaient et regardaient, sans l’idée d’avancer. C’est qu’il se passait quelque chose de grand, quelque chose de tragique aussi ; car, aux premiers coups de fusil tirés par les patriotes avait bientôt répondu le feu plus nourri des soldats anglais.
— Ah ! il leur faudra presque du canon
pour passer là... C’est Yiger et Leduc
qui les guettent, et, un contre cent, c’est
Les Bibaud
une proportion qui leur va à ces gaillards, se murmura en lui-même le docteur Eibaud.
Et il refit dans son esprit toute la scène : Viger et Leduc à plat-ventre derrière un tronc d’arbre, leurs munitions à côté d’eux ; en face, de l’autre côté du ravin, devant le pont démoli, un détachement de soldats qui hésite, tâtonne, cherche à se garer des halles invisibles qui le déciment et ne réussit à riposter que contre des ennemis qui paraissent imaginaires.
— Allons, François, c’est une jolie musique, mais nous avons autre chose à faire...
— Elle m’amuse beaucoup, cette musique, répondit-il.
— Oui, elle t’amuse?... mais c’est plus joli de loin que de près, je t’assure, mon François.
— Cependant, ça me ferait bien plaisir de la leur faire recommencer.
— Toi, François ?
— Moi-même, monsieur, et si vous vouliez...
— Que ferais-tu ?
— Vous me laisseriez vous suivre...
Vous savez que j’ai encore bon œil.
— Me suivre ?...
— Ob ! je sais bien que vous n’allez pas à Boucherville... Les médecins n’ont pas besoin d’arme pour tuer leurs patients... D'ailleurs, entendez-vous ce bruit métallique dans la voiture?... c’est votre fusil et le mien qui s’entrechoquent.
Le docteur Bibaud resta tout stupéfait.
— Serais-tu patriote, François ?
— Oui, et un bon. Pour être serviteur on n’en aime pas moins sa liberté et celle de son pays. Cette nuit, pendant que
Les Bibaud
vous fondiez vos balles, je fondais les miennes ; pendant que vous fourbissiez vos armes, je fourbissais les miennes et je pensais à vous demander de me permettre de combattre à côté de vous,... jusqu’à la fin votre dévoué serviteur,
— François, tu es admirable... Donnemoi ta main ;... c’est un pacte que nous faisons. Puisque tu aimes la musique des soldats, nous allons la leur faire répéter à ton intention. Je connais un point magnifique, vis-à-vis l’Ile aux Cerfs, au sommet d’une élévation ; nous nous embusquerons là.
— Oh ! comme je vous remercie.
— Combien as-tu de balles ?
— Soi xante-et-trois .
— Très bien... Au pas dont nous allons, nous aurons une avance d’une demi -heure à une heure sur l’arrivée des soldats, à
moins que Tiger et Leduc ne cèdent plus tôt, ce dont je douterais fort.
— Une demi-heure, ça suffit, d’ailleurs, pour ce que nous avons à préparer de retranchement... Pourvu que nous ayions immédiatement sous la main une chaloupe, un canot, un radeau quelconque pour traverser la rivière, nous serons au poste.
Le docteur Ribaud n’écoutait plus.
Bientôt, relevant son regard profond sur François :
— Ecoute, François ; j’ai une autre idée dans la tête que tu n’as point, toi. Tu désires te battre avec ton courage et ton patriotisme, moi je veux me battre avec ma haine et mon patriotisme : ma haine de père, mon patriotisme de citoyen. Il y a, parmi les habits rouges que nous allons ajuster, un homme que je guette depuis longtemps et que je veux tuer. Et je sens
bien que c’est la Providence elle-même qui me procure aujourd’hui l’occasion de le faire disparaître sans manquer à la loyauté ou à l’honneur... Il faut qu’il disparaisse, il le faut... Tu as soixante-ettrois balles, j’en ai quarante-quatre ; une seule pourrait suffire, peut-être ; qu’importe. tant que cet homme sera debout, — faudrait-il lutter, corps à corps, contre tout le détachement, à coups de crosse même, si nous n’avions plus de balles, — pas un de nous deux ne doit reculer. Tu entends bien ?
— J’entends bien, monsieur.
— Si l’un tombe, l’autre prendra ses balles... tu entends toujours bien ?...
— J’entends toujours bien.
— C’est bon. Dès que je l’apercevrai, je te le montrerai.
— Il doit être facile à reconnaître.
— Tu crois, François ?
— Oui ; est-ce qu’il 11e sera pas à cheval ? avec une épée..u
— Tu le connais ?...
— Je suppose, simplement.
— Non. Tu le connais, toi aussi, François...
Puis, après un instant, il reprit :
— Que dira Madeleine ?
— Ah ! ce sera un rude coup, monsieur.
— Hésiterais-tu, François?... Dis, puisque tu connais tout... Hésiterais-tu ?
— J’hésiterais peut-être, mais je ne reculerais pas.
Le dialogue cessa tout à fait.
Un autre ordre d’idées avait envahi le docteur. Maintenant, le portrait de sa Madeleine, de sa Madeleine si douce, si aimable, si confiante, si bonne, s’était fixé
profondément dans sa pensée. Et de se représenter qu’il allait froidement, après un long calcul, la faire souffrir, lui torturer le cœur, il en eut l’esprit tout consterné.
Il se débattit longtemps dans celte angoisse, ballotté entre sa tendresse pour sa fille et ce qu’il considérait être sa dignité de père et son honneur de patriote. Cependant, tout en subissant la lutte que se livraient ees divers sentiments dans son cœur, il allait toujours, comme machinalement entraîné. Tout à coup, il aperçut, en face de lui, l’Ile aux Cerfs flottant comme une corbeille sur les eaux calmes du Richelieu, et, se dessinant en relief au-dessus de la rive opposée, du côté de Saint-Charles, cette élévation raide de terrain, bordée de gros érables, au pied de laquelle venait déboucher le chemin
public, et que Marchessault avait si fortement recommandée comme un point unique pour tenir les soldats anglais en échec.
Il lui sembla qu’il y était déjà, le fusil au poing, guettant l’ennemi. Et les pensées tristes, — le remords presque, — qui l’avaient assiégé depuis une heure, s’évanouirent subitement pour faire place à son enthousiasme habituel.
— C’est ici, François, arrête.
DEUX PATRIOTES (Suite)
— Pardon, monsieur Ribaud, vous vous trompez, c’est mon fusil que vous tenez là, dit François.
— Tu as raison . . . Prends-le.
Et le docteur en tira un autre de dessous le siège du cabriolet. Cette fois, c’était bien le sien ; un bon vieux mous-
quet français,; — anoien système, il est vrai, — mais au maniement duquel il était depuis longtemps habitué.
— Maintenant, traversons.
Un canot se trouvait justement sur la grève, amarré à une perche fichée en terre. Il n’y avait pas de rames.
François ne fut pas embarrassé pour si peu. — Des rames, on s’en fait, murmura-t-il, et de sa crosse de fusil comme d’un aviron il dirigea rapidement le canot vers Saint-Charles.
En débarquant, le docteur et lui entendirent comme l’écho d’une fusillade au
loin et, étonnés, ils prêtèrent attentive- *
ment l’oreille.
— Serions-nous en retard, dit le docteur ? Il me semble que les coups viennent du côté de Saint-Charles... Est-ce que la bataille est déjà commencée entre les
patriotes et les soldats ?... Montons, nous entendrons et nous verrons mieux du haut de l’élévation.
— Est-ce que le régiment des habits rouges pouvait passer par un autre chemin pour se rendre à Saint-Charles ?
reprit François.
— Non ; à moins d’allonger considérablement leur trajet.
— Eh bien ! il n’a pas passé ici. Voyez, aucune piste, aucune trace de roues, aucun piétinement quelconque sur la terre gelée.
Et les deux hommes, anxieux et troublés, écoutèrent de nouveau.
Cette fois, le son arriva très distinctement et ils entendirent, au bout d’un moment, un craquement sourd et prolongé. Ils se regardèrent. C’est qu’ils avaient compris.
Ce qui donnait ainsi l’illusion de coups de fusil, c’étaient les vigoureux et nombreux coups de hache des patriotes qui préparaient leurs retranchements et dont le son se répercutait très loin dans la sonorité inoubliable de cette après-midi si sereine. Ces craquements sourds qu’ils entendaient, c’étaient les arbres de M.
Débartz qui s’abattaient et s’entassaient les uns contre les autres, en manière de rempart.
Ceci reconnu, le docteur Eibaud examina leur propre position.
C’était vrai qu’il était superbe, ce poste, surplombant presque le chemin du roi, et d’où l’on pouvait tout voir 3ans être vu. A l’abri, derrière une rangée d’érables, mas sifs à défier les boulets, il s’y choisit un endroit qui leur permit de commander, du canon de leurs fusils, toute la montée de
la route, et d’où ils pourraient, au moment voulu, se dérober secrètement pour rejoindre leur canot.
Puis, ayant promené lentement son regard profond sur la plaine immense qui se déroulait à ses pieds, il s’assit, le dos à un arbre.
Il attendait.
Quand on songe à ces besoins répétés de lutte, de provocation, de révolte qui se sont emparés, à différents intervalles, des populations sauvages, françaises, anglaises, américaines, tour à tour maîtresses de la région où se jouent les scènes de notre roman, on se demande s’il ne souffie point là un vent tout spécial de liberté.
Ce Eichelieu, dont le docteur Eibaud regarde, pensif, rouler les flots, cette montagne qui se dresse devant lui, élevée
Les Libaud
en autel au-dessus de la plaine, ces ravins profonds, ces forêts immenses et superbes, n’ont-ils pas été les conseillers, — souvent les complices, — des actions éclatantes, des traits d’audace, de ces soifs de patriotisme et de dévouement que l’histoire a notées, depuis trois siècles, chez les habitants de cette région ?
Tout d’abord, dans la sauvagerie lointaine, ce sont les Hurons, les Algonquins, les Agniers, les Iroquois qui subissent ce besoin de gloire et de supériorité. Us s’écorchent, ils se scalpent, ils se torturent, suivant les hasards malheureux de la défaite.
Cette rivière, ils l’ont battue de leurs pagaies, sillonnée en tous sens de leurs pirogues. Uc jour, la nuit, sous le soleil, sous la lune, dans le calme morne des bois qui bordent les rives, ils ont élevé
leurs wigwams, vociféré leurs cris de guerre plus affreux que les hurlements des bêtes fauves.
C’est à en ressentir le frisson en se rappelant ces souvenirs horribles et farouches.
Plus tard, ce sont d’autres scènes. Cette fois, c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie. Blancs contre sauvages. La lumière contre les ténèbres. C’est à cette époque, sous M. de Tracy, qu’on construisit les forts de Sorel, de Chambly, de Saint-Jean, sentinelles inébranlables, toujours en éveil, toujours prêtes, qui opposaient leurs lourds bastions aux flèches maintenant inoflensives des sauvages.
Mais le tableau change. C’est bientôt canons contre canons. Les roulements des tambours, les éclats des fusillades, le fracas de la mitraille, ont remplacé com-
plètement les cris de guerre des sauvages. C’est devenu Anglais contre Français, et les embuscades ont fait place à la stratégie. Ceux-ci veulent conserver, ceux là veulent conquérir.
Les forts, peuplés par les soldats français de Vaudreuil, de Bougainville, de Bourlamaque, résistent aux miliciens anglais de Webb, Mercer, Abercromby, Amherst, qui ébauchent les premiers succès qui doivent leur gagner bientôt tout le pays.
Mais, auparavant, on lutte, on se bat, on s’acharne jusqu’au bout à la victoire qui s’éloigne toujours de plus en plus. Et quand le désastre final des Plaines d’ Abraham eut tout perdu, ces mêmes vaillants lutteurs du Eichelieu se raidissent encore contre le sort et se cramponnent quand même à un espoir impossible.
Les Eibaud
Puis vient l’invasion américaine.
La haine du vaincu contre le vainqueur se réveille. Si le traité de 1763 avait livré le sol, il n’avait pas livré la population. Celle-ci acclame donc comme des sauveurs les insurgés américains qui venaient, de leurs appels, ressusciter chez elle d’anciens rêves de gloire et de liberté. Aussi, les habitants de Chambly et des environs s’unirent-ils à eux pour s’emparer des forts et chasser les soldats anglais. Mais le même vent d’indépendance ne soufflait pas pareillement par tout le pays, et les Américains, repoussés de Québec, durent évacuer les fortifications dont ils s’étaient emparés.
Puis c’est la révolte de 1837, encore partie des bords du Eichelieu. Là, qu’une trompette ou qu’une voix fasse entendre un appel à la liberté, le pouls bat plus vite
Les jRibaud
chez les habitants de la région, leurs prunelles lancent des éclairs, une impulsion irrésistible les entraîne, les uns saisissent leurs fusils, les autres leurs fourches, et vous entendez aussitôt une réponse formidable : Nous voilà.
C’est ainsi qu’ils se ruèrent, avec tout leur instinct de patriotes, vers un idéal alors insaisissable : l’indépendance. Ils échouèrent.
Mais quandla semence jetée aura atteint la maturité, quand il y aura deux vallées de Richelieu dans la province, quand il aura poussé ailleurs une population comme celle qui se trouve là, cette fois, les paysans ne prendront point des fourches ; ils n’échoueront point.
Le docteur Ribaud, emporté dans l’espace, discute ainsi certaines pages de l’histoire, et en même temps, sa pensée,
envolée au-dessus de la terre, parcourt les siècles passés et se plonge dans les profondeurs infinies de l’avenir.
Tout à coup, un retour rapide de son esprit le fit frissonner. Ah ! soupira-t-il en revenant à la réalité. Puis, un moment après :
—Tu te placeras là, François, et moi, ici. Entre-nous, à terre, les munitions.
François épaula son arme, pour se faire l’œil un peu et juger s'il pouvait viser commodément. Il poussa un cri :
— Les voilà !... les voilà !...
En effet, à travers les arbres, on distinguait une longue file d’habits rouges qui s’avançait lentement à une distance assez rapprochée. Véritable chapelet de coquelicots qui ondulait sans bruit le long de la rivière, selon les courbes du chemin.
Le père François fit jouer la gâchette de son fusil à plusieurs reprises. Elle fonctionnait bien.
— Nous allons les laisser avancer aussi près que possible et dès que nous aurons reconnu le capitaine : pan ! pan ! dit-il.
Le docteur ne répondit point.
Il regardait attentivement le mouvement des soldats, son arme déjà sous la main.
— Attendons jusqu’à ce qu’ils soient rendus au pied de la côte, reprit François. Il est impossible qu’ils nous voient et nous...
Une détonation retentit à côté de lui qui le fit sursauter. Le docteur, sans l’écouter, venait de tirer son fusil en l’air.
— Que faites-vous ?... continua-t-il.
Ils ont entendu et vont se tenir sur leurs gardes maintenant.
— C’est ce que je veux, répondit simplement le docteur Ribaud... Nous sommes des patriotes, non des assassins. Maintenant qu’ils sont avertis, plus de grâce ; qu’ils se défendent ou qu’ils attaquent.
— Ce que j’avais projeté était plus sûr, ce que vous venez de faire est plus beau, répliqua François ; c’est vous qui avez raison.
— Ne forlignons, jamais, François.
Ce coup de feu inattendu avait arrêté la marche des soldats. On les vit un instant piétiner sur place avec un cliquetis et des scintillements d’armes dont ne furent aucunement effrayés nos patriotes maintenant à plat ventre derrière les troncs d’arbres qu’ils avaient choisis, le canon de leurs fusils passé à travers les racines.
Bientôt ils entendirent un commandement militaire qui devait être l’ordre d’a-
Les Eibaud
vancer, car toute la colonne se mit lentement en marche. En même temps, un homme, son épée à la main, parti de l’arrière, était venu bravement se mettre à la tête du détachement au galop de son cheval.
Cet homme, c’était le capitaine. Inconsciemment, le docteur Eibaud sentit sa main se crisper sur la crosse de son mousquet, et François mâchonna quelque chose entre ses dents.
La colonne continua d’avancer.
Le capitaine, sans arrêter, se retourna sur son cheval et commença à donner un nouveau commandement à ses soldats.
— Feu, dit le docteur, et deux détonations retentirent.
Quand le bruit eut cessé, nos deux patriotes entendirent la fin du commandement. Leur double coup de feu n’avait
pas dérangé le capitaine qui, sans sourciller, continuait à donner ses ordres.
— C’est un brave, fit le docteur, et ils rechargèrent à la hâte leurs fusils.
Si leur double détonation n’avait eu aucun résultat, elle avait indiqué aux soldats leur position exacte et ceux-ci répondirent par une décharge générale qui vint crépiter tout autour d’eux, dans les feuilles sèches, sur les branches et l'écorce des arbres.
Mais, protégés comme ils étaient, ils ne pouvaient être atteints que par miracle. Aussi, se mirent-ils à leur tour à tirer hardiment, visant tout le détachement quand la fumée devenait trop épaisse, le commandant seul, quand ils pouvaient l’apercevoir.
Les soldats étaient maintenant immobiles. Deux des leurs étaient déjà tombés
mortellement blessés, deux autres légèrement atteints et cependant les balles continuaient à siffler à leurs oreilles.
Indignés, sans doute, de se voir ainsi tenus en échec, ils se remirent à cribler de projectiles le point de la côte d’où les deux patriotes ripostaient si courageusement.
Puis, tout à coup, sous le commandement du capitaine, toujours à cheval en avant d’eux, ils reprirent leurs marche.
La position devenait sérieuse, caria disproportion exagérée des combattants était presque compensée par l’avantage exceptionnel qu’avaient le docteur Eibaud et François de commander toute la montée, tout en se tenant absolument à l’abri.
— Allons, François, visons bien, dit le docteur Eibaud. Ensemble.
Tout s’était abattu cette fois, cheval et
capitaine.et nos deux patriotes poussèrent
un soupir de soulagement en les voyant écrasés au milieu du chemin. Mais leur joie ne dura qu’une seconde, car, à la seconde suivante, le capitaine était déjà relevé, tout droit, brandissant encore son épée à la tête de ses soldats. Son cheval seul avait été atteint et en tombant l’avait entraîné dans sa chute. Maintenant à pied, il n’en était pas moins reconnaissable à ses galons dorés, son plumet blanc, son épée luisante... Et d’ailleurs, comme un homme qui se moque des balles, il se tenait toujours crânement on avant de sa compagnie, bien en évidence.
— Décidément, c’est un brave, répétale docteur Ribaud.
— Trop brave, ajouta François. Il nous nargue. Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’insolence,
De voir le cheval de leur capitaine tué sous lui, là, devant eux, les soldats, un instant stupéfiés, se sentirent pris de colère. Il était impossible que deux hommes pussent leur tenir tête plus longtemps... et, dans un branle-bas général, sous les commandements rauques des officiers, tirant tout en marchant, ils entreprirent d’escalader au pas de charge la montée qui conduisait au sommet de la côte, et d’en déloger leurs adversaires coûte que coûte.
— Ne tire plus, cria le docteur Ribaud à François... attends... Ne gaspillons pas nos balles.
François, qui, ne risquant toujours qu’une prunelle à travers les racines énormes qui le protégeaient, tirait comme un enragé, cessa immédiatement son feu.
— C’est vrai, dit-il, il faut en garder au moins une pour le capitaine.
Et tous deux, haletants, sans s’occuper des projectiles qui pleuvaient autour d’eux, guettaient à travers la fumée une éclaircie qui mit le commandant en lumière. Ah! ils pouvaient tirer à leur aise, encore et encore, les habits rouges, que leur importait.
A mi-chemin, la montée offre un raidillon très accusé. A cet endroit, soit pour respirer, soit pour mieux voir, la compagnie toute entière fit comme une halte d’une seconde, pas plus. Ce fut encore trop long. A un flamboiement d’épée qui brilla rapide comme l’éclair, deux détonations avaient instantanément répondu et un grand corps, son épée encore au poing, tout luisant de ses épaulettes dorées, de ses éperons, était tombé foudroyé.
Cette fois le capitaine était bien mort.
Tous les soldats effarés se groupèrent autour de lui en poussant des vociférations affreuses. Ce fut un tumulte épouvantable.
Le docteur et François, tous deux debout maintenant, considéraient froidement le spectacle ; ils voulaient être absolument convaincus que le capitaine ne se relèverait pas II ne se releva pas.
Le docteur prit son fusil et dit :
— L'honneur est vengé. Nous n’avons plus rien à faire ici, François.
Et en même temps, son regard, chargé de défis menaçants, fixé sur les trois cents habits rouges immobiles, massés en paquets au milieu du chemin, ajoutait : si seulement nous le voulions, vous coucheriez là, vous savez...
Puis lentement, fièrement, en pleine
Les Bibaud
lumière, il ramassa sa poire à poudre, les balles qui lui restaient, et, sans se hâter, sans même regarder en arrière, il se mit à descendre en silence le petit sentier qui allait à la rivière.
Sans dire un mot, il s’embarqua dans le canot. François se remit à avironner avec la crosse de son fusil et quand ils débarquèrent tous deux, la rivière traversée, ils purent distinguer parfaitement à leurs pas rythmés quatre soldats qui portaient un brancard. Dessus, il y avait quelque chose de rouge.
Et le docteur Kibaud passa la main sur son front comme pour en chasser une pensée affreuse.
JOURNAL DE MADELEINE 25 novembre, 37.
Il me semble que, depuis deux jours, je n’ai pas vécu, je n’ai pas respiré ; tous mes pas et démarches, quand je les énumère, me paraissent faits sans que j’en aie conscience. J’obéis sans cesse à un mobile qui me mène, me ramène, me conduit ici et là, machinalement.
Tout me semble factice, artificiel autour de moi ; je crois marcher, je crois courir, et je suis assise calme et tranquille ; d’autres fois je me sens oppressée, malade, asphyxiée, avec des véritables spasmes qui m’étranglent ; je fais un effort suprême pour y échapper et je reste toute surprise en me voyant seule dans mon boudoir sans la moindre gêne respiratoire.
Je mène une existence de rêve, où tout se noie dans une brume qui m’encercle et me fait perdre toute notion de la réalité.
Ce n’est que dans un violent effort de volonté, où je me tiens l’esqrit tendu, concentré sur un seul point, que je puis momentanément chasser ces chimères, ces désolantes angoisses et faire un retour sur ma vie.
Ah ! ma vie... Ah ! ma pauvre vie.
Si je pouvais, d’un trait, en rayer les
Les Eibaud
jours sombres et terribles qui viennent de passer et dont la trace, je le sens, ne disparaîtra jamais. Si je pouvais détourner ces autres jours encore plus sombres, encore plus terribles qui se préparent, que je vois venir, que je compte d’avance, toujours de plus en plus tristes, de plus en plus sans soleil.
Fiancés, nous le sommes, je sens encore,
sur mes paupières, la flamme brûlante du
baiser de Percival — mais que signifie
pour moi, pour nous, ce mot si joyeux :
fiancés. C’est-à dire, le nœud qui
enchaîne nos cœurs, sans les unir
cependant; la coupe sans les lèvres; le
rêve , sans la réalité ; le flacon sans
l’ivresse ; un amour fantôme. Car une
union entre nous n’est pas possible. Non,
vraiment, quand j’énumère les obstacles
qui se dressent sur notre chemin, je n’en-
trevois pas les moyens de les vaincre. Il y aura toujours une voix, un souvenir, une plainte, quelque chose d’inexorable enfin, qu’il ne sera jamais possible, il me semble, de faire taire.
Mais qu’importe, si ce qui m’arrive est plus fort que ma volonté, ma conscience est restée droite ; et je ne veux à l’avenir faillir à aucun des devoirs qu’on m’imposera pourvu qu’on me laisse mon amour, seulement mon amour.
Y a-t-il toujours ainsi des compensations ? Après le bonheur, le malheur ; après la joie, la douleur; après les sourires, les larmes. Et si la compensation est complète, qu’elles seront donc lugubres, les heures qui correspondront à celles si heureuses, si suaves, si complètement sereines que j’ai, jusqu’à ces derniers jours, vécues.
Les Eibaud
J’avais pourtant fait de beaux rêves...
Quand, à force de me raidir contre tout ce qui m’environne, de me débattre contre le cauchemar qui m’obsède, il me vient quelques idées nettes, je ne fais que tomber dans d’autres angoisses.
Tout est calme, d’un calme effrayant, aujourd’hui, autour de moi. Je n’entends pas même voler une mouche, et, cependant, à travers les murs, de très loin, je m’imagine à chaque minute surprendre des coups de fusil, des coups de canon, qui me font sursauter.
]STon, ce n’est pas absolument affaire d’imagination. On se bat aujourd’hui quelque part. C’est vrai que les coups de feu résonnent, que les balles sifflent, que le sang coule.
Comment suis-je donc faite pour que cette chose monstrueuse : la guerre, n’é-
touffe pas entièrement les sentiments de folle passion de mon cœur ? Ou plutôt, comment l’amour est-il constitué quil résiste à tout autre sentiment ? Car, dans tout le désordre de mes idée3, une chose reste encore nette, mon amour.
Et quand j'entends éclater à mon oreille ces imaginaires coups de fusil, mon cœur bat plus vite et plus fort à chaque détonation ; j'en subis comme un choc qui me secoue, comme si j’étais atteinte par les halles moi-même.
“ Franc, loyal, brave, généreux, si je puis être tout ça, m’a-t-il dit, je vous obéirai.”
Et, comme j’insistais, il a ajouté: Je trouverai le moyen.
J’ai peur, maintenant, de ce moyen. Il me semble qu’en disant ça, il me faisait le sacrifice de sa vie. Mon Dieu, en lui
demandant de ne point se battre, de ne point se défendre, après tout, est-ce que ce n'était pas, vraiment, lui demander de se faire tuer ?
De cette manière, il restait à ses yeux : franc, loyal, brave, généreux...
D’ailleurs, l’abîme qui est entre nous nous sépare t-il moins que la mort ? N’y ai-je pas songé moi-même à mourir ?
N'est-ce pas à celui qui échappera aux jours sombres qui se préparent que la Providence accordera la meilleure grâce ?
Mais non, il vivra ; je lui ai donné mon cœur et ma vie, il les a acceptés, il n’a pas le droit de me les remettre si tôt.
Ah ! qu’il m‘en a coûté, ce matin, de résister à la curiosité de voir défiler les troupes, de le regarder, lui... Peut-être c’eut été la dernière fois... la dernière fois...
Non, je ne veux plus penser à ça...
26 novembre, 37.
XJn rayon de soleil vient de traverser mon âme.
Qu’il nous faut donc peu de choses, à nous femmes, pour remonter notre courage. Faites pour la souffrance, nous nous rattachons avec tant d’abandon à la moindre consolation, que le plus léger motif de joie nous fait oublier nos larmes et nos ti’istesses et nous relèvent aussitôt.
Bien que d’avoir vu mon père reprendre son ancien sourire, son même air joyeux et dégagé, il me semble qu’un coin du ciel vient de s’ouvrir pour moi.
Toute la maisonnée s'en est d’ailleurs ressentie de cette bonne gaieté. C’est comme si tout le monde, mis au courant des idées noires qui me poursuivent
depuis quelques jours, voulait répandre une traînée de tendresses et de charmes autour de moi.
Jusqu à mon pauvre vieux François qui invente des folies, des naïvetés d'enfant pour me faire rire. Oh ! je ne demande pas mieux. Bire, c’est si bon.
Et puis, papa m’a parlé de tant de choses aujourd’hui : de sa course pitoyable à Boucherville, de l’abbé Michaudin, d’une promenade à Québec qu’il projette en ma compagnie ; il a même parlé des soldats anglais, pour lesquels il a eu un mot de sincère louange :
— Il y a sans doute parmi eux de tristes soldats, m’a-t-il dit, mais, en somme, ce sont des braves.
Ce témoignage m’a fortement surprise, moins par la louange mitigée qu’il ren-
J. es Jiibaud
ferme qu’à cause de l’heure où mon père m’a fait cette étonnante déclaration.
Lui a-t-on parlé de la rencontre d’hier entre les patriotes et les soldats ? A-t-il su qui avait gagné la victoire ? Etait-ce réellement pour reconnaître la bravoure des Anglais ?... Yoilà autant de choses qui m’intriguent et dont j’ai vainement cherché à trouver la solution dans son regard placide et tendre.
Mais chacune de ses paroles, chacun de ses sourires, dont je conserve l'empreinte dans mon esprit, se traduisent immédiatement en autant de rayons d’espoir qui viennent réconforter mon cœur.
Espérer ?... Y rai ment, est-ce que je suis sincère en écrivant ce mot, ou ne me fais-je pas illusion tout simplement ?
J’en ai tant subi, depuis quelque temps, de ces renversements brusques qui m’ont
ballottée de la plus heureuse griserie à la déception la plus amère, que je n’ose plus ni croire ni espérer.
A quoi bon, d’ailleurs ? Y a-t-il un lendemain arrangeable à mon existence ?...
Qu’importe, tant que mon amour me restera, je combattrai, je m’y cramponnerai, et ce sera encore ma consolation, la seule que je puisse désirer peut-être, que de pouvoir aimer mon amour.
27 novembre, 37.
En effet, quatre heures, c’est le temps que mon vieil ami, l’abbé Michaudin, consacre au souvenir de ses ouailles défuntes ; autrement, je l’aurais bien retenu plus longtemps avec moi, mon brave curé.
Il est le seul avec qui je ne me gêne pas pour parler franchement de mon amour.
Il m’écoute d’une manière si sympathique. Je le laisse lire jusqu’au plus profond de ma pensée, sans rien cacher, sans rien voiler ; je lui raconte tout... tout.
N’est-il pas le seul aussi qui m’ait dit: “ Aime-le, Madeleine, aime-le.” Et son timbre de voix pour me le dire, et son regard, et son geste, tout renaît vivant et réel, à chaque instant, dans mon esprit.
Aujourd’hui, il y avait la même exquise bonté dans ses conseils, dans ses recommandations paternelles : Sois forte, sois courageuse, Madeleine, plus il y a loin de la coupe aux lèvres, plus la liqueur en est douce.
Alors, je lui ai raconté mon entrevue avec Percival, l’engagement qu’il avait pris envers moi.
— Ah ! oui, Madeleine, c’est trop beau, trop généreux, ce dévouement mutuel, Dieu le bénira... m’a-t-il répondu.
Moi, je lui aurais sauté au cou, tant ces paroles m’enivraient de joie
— Espère, a-t-il repris, sois confiante, le temps triomphe de tout, applanit tout ; aucun baume ne lui est égal pour panser les blessures. Rien ne lui résiste... Et qui sait,... mon rôle aussi, à moi, n’est peutêtre pas terminé...
— Hon, mon bon curé, il n’est pas terminé, lui ai-je répondu... Yous voulez que j’espère, j’espère ; vous m’avez tracé un chemin que vous voulez me voir suivre... je le suis ; vous m’avez tendu la main,... alors, soutenez-moi, je vous prie.
— Je te soutiendrai, Madeleine...
C’est alors que la petite cloche de l’église est venue, à mon regret, interrompre
les sympathiques encouragements de mon curé.
A l’entendre me parler ainsi, je me sentais, petit à petit, revenir à la vie. Je le jugeais mon complice et il me semblait qu’il roulait de ses mains des pans de rocher, des blocs de terre énormes qui comblaient peu à peu le gouffre que je vois toujours béant entre Pei’cival et moi.
Que ça m’a donc fait du bien, après les tristes journées que je viens de passer.
Je n’entrevoyais point d’espoir possible et voilà que tout à coup mon amour me ressaisit plus violemment que jamais et me met sous les yeux une route toute nouvelle parée de fleurs et de verdure.
Oh ! bon abbé Michaudin, c’est vous qui les répandez et les arrosez, ces fleurs !
Jamais la . . .
—Qu’est-ce ? . qu’entends-je ? .
des roulements de tambour . Mon
Dieu ! oui . c’est le retour des soldats . Percival . Oh ! je cours .