RES
O Ce ZN Va a
Vo
venait en trottinant, sa soutane relevée à cause de la neige en hiver, en été, à causes des plantes sauvages qui bordaient la route de leurs tiges étendues et l'embarrassaient.
11 frappait d'ordinaire légèrement deux coups à la porte du cabinet du docteur, entrait familièrement et disait : bonsoir les amis. Îl renversait son large chapeau rougi, amputé d’un gland et tout effiloché, sur un bocal vert étiqueté : Pulvis Rheiï, puis furetait sans gêne parmi les livres, derrière les fioles oubliées, dans les recoins de la bibliothèque en quête du dernier numéro du Libéral,
Ça le connaissait si bien d'ailleurs tous ces fauteuils vieux comme lui, la pharmacie dont il pouvait de mémoire donner l'ordre des bouteilles avec leurs étiquettes
latines, ces anciens tableaux dévernis à la
poussière des années revus chaque soir, que tout ça était presque devenu sa propriété à lui et il en usait sans façon.
Ce soir là, cependant, ce fxt le docteur qui alla chez le curé,
ortee seen stuenere 000000000000
— Et tu crois comme ça que la condamnation peut nous venir de ceux-là même qui devraient nous absoudre et nous bénir ?
—J’en ai peur.
—C’est bien ce que tu nous a fait pressentir ce matin dans ton sermon. Et toi, que dis-tu ? que penses-tu ?
—En tant que prêtre ?
— En tant que prêtre.
— En cette qualité, je prêche l’évangile de paix. Jésus l’a dit plus haut et plus fort que personne ne saurait le faire :
Pax vobiscum. Les siècles ont répété sa
pen mn mremna danses
parole, les peuples l’ont mise dans leur code, l'humanité tout entière l’a approuvée, j'y crois. Maïs prêcher la paix ce n'est pas prêcher la lâcheté.
—Je t’approuve, Michaudin.
Seul à seul, ces deux hommes se tutoyaient, s'appelaient de leurs noms, tout court, et dépouillaient ainsi leurs entretiens de tout mot qui leur semblait inutile.
Pas d'apparat entre eux, ni contrainte, ni manifestation superflue de respect mutuel. Leur estime n’était pas dans les mots mais dans leur cœur et leur pensée,
— Comme curé, je prie pour la paix, comme citoyen et patriote, je prie encore pour la paix, mais j'ajoute : ‘Eon Dieu de Chambly, prenez mes paroissiens sous votre haute protection, faites qu'ils aient
de bons fusils, qu'ils tiennent leur poudre
bien sèche, :eurs bourres toutes prêtes,
ils se tireront bien d'affaire ensuite. Ainsi
soit-il ”.. Je base ma prière sur la légende
du bon Dieu de Chemillé.. Tu la connais ?
—Non, quelle est-elle ?
—Tu ne connais pas la prière du brave curé de Chemillé..… le curé de Chemillé qui dépose à terre, sur une touite de fougère, le Viatique qu'il porte à un malade, pour flanquer une râclée à un mécréant qui lui barre sa route? ‘“ Bon Dieu de Chemillé, dit-il tu vois ce que ce païen me force de faire ; sois sans crainte, J'ai les bras solides ; reste bien tranquille à regarder la bataille et ne sois ni pour ni contre, Je me tirerai bien d'affaire.”
—Elle est charmante, ta légende... Ce curé-là devait être un patriote.
—Oui ; mais ajoute qu'il avait les poi-
gnets solides et qu'il croit pouvoir deman-
QU DE cm ina —
der à son petit bon Dieu de Chemillé, couché sur la fougère, de n'être ni pour ni contre. Hélas! vous me paraissez si faibles à côté des soldats anglais du Fort, des Casernes—ils ont chacun un fusil eux... que je demande, moi, à mon bon Dieu de Chambly, qu'il soit pour vous et qu'il vous protège.
—Ton évêque demande qu'il soit contre.
— Du haut de la chaire, oui, Peut-être fait-il comme moi et qu'il...—le vieux curé baissa la voix... - et qu’il vous approuve, au fond, qui sait ?
— N'importe, on peut toujours se faire tuer, n'est-ce pas? Des hommes, ça se remplace ; la liberté, l'honneur, non pas.
Quand on façonne à une race un caractère servile et bas, qu'on l’habitue à se
courber sous les Fourches Caudines à tous
les tournants des routes, il me semble que nous sommes responsables devant la postérité, devant l'avenir. devant Dieu, peut-être ; moi, je le crois.
Le docteur se leva, la tsille haute et grandie de tout l’enthousiasme qui l’enflammait ; ilse campa droit devant son ami, comme s’il eut voulu le provoquer, et continua :
— Pourquoi sont-ils ici, EUX, là, sous nos yeux, s’assouplissant les muscles à l'exercice, s’habituant au tir à la cible ?
Pourquoi cet entraînement ?...Pour mieux tuer les nôtres. Et l’on est témoin, nos enfants, toi, moi, de ce spectacle, et l’on voudrait.
Il eut un geste qui indiquait le réveil subit d’une pensée qui dormait, Il reprit :
—Détruits nos journaux, bafouée la
justice, vendus ou achetés les juges, en
ARR te SR PES AE SEA PTE RARE 0 es pres .
Rene Re
prison les nôtres, dépouillés les prêtres, les tiens, au cimetière, dans leur fosse, les miens...
—Ribaud, interrompit le curé, derrière le nuage qui attriste, il y a toujours l'étoile qui réjouit.
Le docteur continua sa pensée inachevée.
—Les miens... les miens, mon père, mon fils, ils me les ont pris morts...c’est bon, je les donne à ma race, à mon pays.
Il me reste encore une fille, Madeleine.
celle-là, mon Dieu, j'ai peur qu'ils ne mela prennent vivante.
Et un ressaut de poitrine le secoua comme d’un hoquet, si violemment, qu'il retomba assis sur son fauteuil.
Il se fit un silence pesant sur les deux
interlocuteurs.
L'abbé eut une expression de figure qui interrogeait.
—C'est vrai. tu ne sais pas, toi. c’est la seule chose que je ne t’aie point dite,
; peut-être, reprit le docteur...Ça me faisait LL 4 horreur... [maginerais-tu ça, moi Ribaud, moi Français, avoir des petits-fils qui ne j seraient plus ni Ribaud ni Français, qui seraient Smith et Anglais ?...Ma fille aime.
ke —Le capitaine Smith.
id : —Tu le savais ?
à : —Je le savais.
de : —Et tu ne m'en a point parlé ?
1 —Non... M'en as-tu parlé, toi ?
— Moi, je suis son père et je n’osais,.
a —Moi aussi, je suis son père et je pleu- Al rais, Il se fit un nouveau silence.
x Seul, quand on discute ou raisonne ces
situations, aux questions que l’on se pose
on trouve toujours un argument triomphant. Plus l’interrogatoire qui se fait alors dans le cerveau est serré, plus on cherche une réplique adroite, sophistique ou autre.
Le docteur Ribaud s'était trouvé souvent, depuis quelques mois, face à face avec le problème qui se posait entre son cœur de père et son orgueilleux patriotisme de race, et toujours il avait cherché à en éluder la solution, se leurrant luimême de ses propres mensonges... Peutêtre se trompait-il ?... Il aimait tant sa Madeleine.
Mais là, devant l'abbé qui avouait tout connaître, — c'était donc évident, alors, que J’amour de Madeleine pour Percival Smith existait, — il eut à envisager une réalité bien définie, et cette réalité lui apparut terrible.
Le docteur Ribaud avait connu à ses vingt ans ce qu'était l'amour, il en avait senti les chaînes si douces ‘et si fortes à la fois, c'était ces chaînes qu'il voulait rompre ; il avait lui aussi pleuré à propos d’un mot, d’un rien, c'était des larmes semblables qu'il pensait à réveiller chez Madeleine: il se représenta le broiement de cœur qu’il aurait enduré autrefois, si on l’eut séparé en pleine floraison d'amour de celle qu'ilavait si profondément aimée, c’est ce broiement qu'il lui faudrait opérer, Et chez qui ? chez sa fille.
Et, comme en face d’une catastrophe imminente, le coude sur le genou, le front dans les mains, il songea.
L'abbé Michaudin l’interpella.
— À quoi songes-tu, docteur, mon ami ?
— Je sonde la profondeur d’un abîme,
… Ecoute, Michaudin, je vais te dire quelque chose d’affreux ; je vais te le dire comme en confession, ainsi tu seras obligé de me pardonner. Ecoute, il me passe des idées de crime parfois dans la tête ; je rêve de le tuer, de l’empoisonner, LUI, pour en arracher du cœur de ma fille jusqu’à son nom. Je regarde mes poisons, je les mesure de l’œil, je les secoue dans leurs flacons, .….il faut si peu d'acide prussique, si peu d’arsénic, et je juge la quantité nécessaire. Je la marque du doigt sur le verre de la bouteille... Il en faudrait si peu... si peu...et ce serait si facile quand je vais au Fort,...s’il était malade, une bonne fois.
— Es-tu fou, Ribaud, lui cria le curé, comme pour le réveiller ?
—En effet, je suis fou.
— Voyons, mon ami, il ne faut plus que
je te vois avec ces idées épouvantables,
Tu me fais de la peine. Je ne crains pas, sans doute, que tu les mettes à exécution, mais que tu les aies seulement, n'est-ce pas affreux ?
— Pardonne-moi, Michaudin,.… je te l'ai dit que c'était affreux.
—Tu as plus besoin de pitié que de pardon... Quand je vois un vieil ami comme toi, dont la conscience toujours si droite se sent envahie par de telles pensées, je ne lui pardonne pas, je le plains.
—Mais qui donc est plus à plaindre que moi ?
— Plus... je l’ignore ; mais autart, je le sais bien, c’est moi.
Et une fois de plus ces deux amis sentirent combien l'affection qui les liait était grande et jusqu’à qh'êlle profondeur ils étaient frères. :
VT
JOURNAL DE MADELEINE 6 juin, 37.
Mon gros cahier, causons. Tu m'écoutes bien. Tu ne me contredis pas, jamais tu ne révèles mes secrets... Tu fais bien d’ailleurs, car je te déchirerais en miettes si tu allais me trahir. Vois-tu,
je te conte tant de choses.
Je viens de relire la page que je t'ai confiée hier ; tu ne saurais croire l'effet queça m'a produit. Voyons, c'est bien moi qui en ai tracé chacune des lignes, et hier, ce n'est pas loin ; eh! bien, c’est comme si tu les eusses répétées à une parfaite étrangère ; Madeleine est devenue une inconnue, ainsi que Percival, et j'ai joui de leur histoire comme d’une fiction de roman.
Pourtant, c'est bien la mienne et de moi cette histoire ; j'en suis toute heureuse quand je me le représente,
Je me dis : Madeleine, c’est moi, Percival, c’est lui,et toutes les agréables émotions que j'ai ressenties alors me reviennent au galop.
Je terminais en me demandant : Quand le reverrai-je ? Je me le demande encore
aujourd’hui, Nous nous sommes séparés
en échangeant un ‘au revoir ” qui en disait gros de désirs inexprimés... Au revoir... mais quand ? mais où ? Je n'irai toujours pas le relancer dans le Fort, parmi les canons, les tourelles, les pontslévis, et je crains beaucoup qu'il n'ose pas affronter le regard sévère de mon père.
Il est pourtant bien bon ce pauvre père ; ce n'est pas lui, oh ! non, par exemple, qui voudrait en aucune manière contrister le cœur de sa Madeleine, Pour rien au monde, non plus, sa Madeleine ne voudrait lui faire du chagrin.
Vous aimeriez ça, vous, être cantinière ? Il a prononcé sans façon cantignière, mon vieux François, et son petit œil narquois me reluquait en dessous ou
en dessus.
—Que veux-tu dire ?
Il s'éclata de rire tout simplement, en esquissant un haussement moqueur d’épaules.
—C'est que je ne te comprends pas du tout, mon canaillon de François, repris-je.
— Bien, oui, c’est joli les costumes de cantignières,.… une petite jupe courte.
rouge ; un petit képi... rouge... comme ceux des soldats, vous savez ; un bidon au côté ; toutes les jeunes filles aiment ça...
—Mais encore, pourquoi ça te vient-il cette idée bizarre ?
—C'est une imagination, quoi... Et il s'est sauvé, sans ajouter rien de plus, porter la ration de Carillon.
Bon, faut-il que j'aie le nom de Percival Smith imprimé au long au milieu du front pour que tout le monde se permette de me taquiner à ce propos, Gaston...
papa,—car il se doute de quelque chose aussi lui,—aujourd'hui, c’est François.
Non, imprimé, ce n’est pas assez; il faut que Percival y soit photographié de pied en cap. Tiens,je vais m'examiner ANS TNA WIACO.sersodsovessersoses tés des sessssssssss J'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je n’ai rien vu et je me suis simplement mise à rire en cherchant, en face de mon miroir, à me découvrir une empreinte quelconque sur le front.
N'empêche que ga m'agace à la fin; et si Percival n’a point dévoilé ses sentiments, je vais bientôt ouvertement affi-
cher les miens. Après tout, puisque touc
le monde paraît le savoir, hein ?
Par la porte, en passant, j'ai aperçu, tranquillement assis dans sa chambre, mon vieux François qui lisait le journal de papa.
Ça me tentait fort de lui parler, de le questionner sur les traits moqueurs qu'il m'a lancés hier.
Une folie m'est venue.
Tout doucement... tout doucement, à pas de loup, je me suis approchée, et dans son dos, j'ai crié : Brrr.…
François a cru que la maïson croulait, car il a fait un bond... sa pipe d’un côté, son journal de l’autre.
Tout autre se serait fâché un peu, mais lui... Sa surprise passée, il s’est mis à rire.
D'ailleurs, c'était une gaminerie que je
ner rrntiérnniiins réa cire
voulais lui faire. Ça l’amuse toujours
ces folies-là.
—(Ça me reporte, m'a-t-il dit déjà, à votre âge d'enfance, à e temps joyeux, où, comme à mes anciens jours de maître d'école, je vous apprenais à lire sur les feuilles de gazette, sur les vieux livres dont je vous expliquais les images, à vous et à Gabriel...M'en faisait-il alors. ce pauvre petit Gabriel.
Ce bon François, il n’en peut parler encore sans tristesse. En me disant ça, je voyais trembler ses lèvres d'émotion.
Alors je n’ai pas osé revenir sur notre conversation d’hier,
Commencé en riant, notre entretien menaçait de se terminer en pleurant.
—C'est bon, continue ta lecture, François, lui dis-je et je suis repartie le
cœur gros.
19 juin 37.