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Je viens de voir pour la promière fois papa en colère, mais là une vraie colère.
Il est entré furieux, parlant haut, avec une dizaine d'hommes également très excités. Je n’ai reconnu que M. Franchère, M. Viger ; les autres étaient tous des étrangers. Il y en avait un qu'ils appelaient docteu;, qui jetait des mots durs, frappait du poing sur la table, sur les murs ;...jentendais le cliquetis des bouteilles de la pharmacie
Il y avait également un autre homme, grand, robuste, à stature de héros ; ses cheveux grisonnants, relevés drôlement sur le sommet du crâne, lui faisaient une figure criginale... J'ai pourtant vu souvent cette tête-là quelque part. C’est le
seul qui paraissait calme ; quand il parlait,
tous les autres cessaient leurs éclats de voix et écoutaient ; c'était comme le chef,
Tout à coup, j'&i entendu: “les gueux,”-— c'était la voix de M. Viger--...‘ les gueux, je leur aurais passé leurs sabres à travers le corps, s'ils n'avaient pas cessé leurs criailleries.”
—Viger, vous êtes un brave, reprit, je crois, l'homme à la chevelure relevée en faisceau sur la tête, je vous dois d’avoir pu être écouté aujourd’hui... N'importe, l'assemblée aura son bon efïet... La population commence à comprendre que nous luttons pour deux idées que tous les habits rouges réunis ne sauraient étouffer : la justice et la liberté.
Les autres l'approuvèrent,
La voix monta et reprit plus haut,
comme sous l'invasion brusque d’un flot
de pensées. Je l’entendis clairement :
—Non, plus d’entraves, plus de presse baillonnée, plus de juges achetés, plus de mépris, plus d'esclaves, plus de joug.
Assez d’aplatissements comme za : non, plus de joug.
Les autres approuvaient toujours. La voix continua :
— Nous avons de notre côté le droit, plus fort que le droit, la justice, plus fort que la justice, l'équité, avec ces trois massues, brandies par le bras puissant du peuple, nous broïerons tous ceux qui se mettront contre nous.
Mon père ajouta : Très bien.
Puis ce fut un renouvellement d’apostrophes, d’interpellations qui se croisaient en tous sens. Les uns approuvaient, les autres désapprouvaient. Des calculs, des projets, des plans étaient un instant combattus, plus tard acceptés, et vice versa.
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Et toujours le poing du monsieur inconnu qui faisait danser les fioles.
J'en ai tiré suffisamment pour conclure :
affaires politiques.
Car on en parle de ce temps-ci de politique. Ce n’est que bureaucrates, patriotes, Desrivières, Papineau, etc.
Tiens, j'y reviens, mais c’est lui Papineau que l'on écoutait tantôt si religieusement.
Ce doit être un grand homme.
Mais ils ne l'ont pas écouté aussi religieusement à ce qu'il paraît à l'assemblée publique que les patriotes viennent de tenir en face de l’église, Les soldats l'ont souvent interrompu... Ah! pas mon Percival j'en suis bien certaine, il est trop gentilhomme pour ça ; d’ailleurs, il n’est
pas soldat, lui, il est capitaine.
27 juin 37.
Sainte Madeleine, ma patronne, priez pour moi.
C'est la supplication intérieure qui m'est montée aux lèvres instinctivement ce matin, car le danger n’était pas très grand.
Quand j'ai vraiment peur, je crie: mon Dieu !
Non, en y réfléchissant, je reconnais qu'il n’y avait pas de danger. Si je n'avais pas été dans la charrette, j'en à aurais pouffé de rire tant ce devait être
drôle de voir Carillon, mon vieux Carillon, avec ses dix-sept ans, son nom glorieux, son plumet de crinière en l’air, s'emballer, le mors aux dents, fuyant comme un peureux le bruit des tambours, et entraî-
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nant derrière lui François embrouillé dans les guides et la cantignière… tout le 1egjiment, donc.
Mais voilà, j'ai dit : Sainte Madeleine, priez pour moi, et sainte Madeleine, m'a ménagé une petite aventure pour laquelle je la béniraïi tout le temps de ma vie.
C’est évident que tous les saints du paradis s'intéressent à Nous... Comment expliquer la chose autrement,
Je viens de raconter que Carillon a pris subitement peur ; c’est un roulement de tambour qui lui a fait ainsi perdre la tête.
Je l'avais bien un peu perdue moi-même, quand je vis un militaire voler à mon secours, saisir Carillon d’un bras vigoureux à la bride et le clouer sur place.
Sainte Madeleine, tu savais bien qui tu m'envoyais. Ah ! je n'aurais pas empêché
les autres de me tirer du danger, mais
sauvée prr Percival c'est être sauvée deux fois.
J'en fus toute secouée et de peur et d'émotion en sa présence. Lui était très pâle, les lèvres agitées, sans pouvoir prononcer un mot. C'était à moi de parler, à moi de remercier ; j'y mis toute la ferveur de mon âme et je tirai du fond de mon cœur, de ce tréfonds qui ne s'ouvre que pour exprimer l’inexprimable, des phrases que je ne saurais jamais retrouver.
— Permettez, s’il vons plaît, réponditil, que j'aille vous reconduire ; votre cheval n'aurait qu’à prendre peur de nouveau. C’est très prudent. Et par excès de protection pour moi, par désir aussi peut-être de ne point perdre l’occasion de continuer l'échange de nos sentimentalités,—je l'espère du moins, — il enjamba
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lestement les ridelles de mon charreton, laissant sa compagnie toute débandée au commandement du lieutenant, et s’assit à mon côté.
Mon vieux François, qui n’äime pas beaucoup les militaires, je ne sais pourquoi, gêné et resserré dans un coin par les longues jambes du capitaine, grogna bien un peu, mais moi je me serais ainsi rendue au Labrador,
Nous sommes retournés lentement, orgueilleux, comme sur un char triomphal, et j'avais des tentations de crier aux passants : Voyez comme il m'aime.
Car je n’en doute plus maintenant, il m'aime autant que je l'aime.
Ma me révélant une à une ses pensées et ses actions depuis notre rencontre au bal, il m'a laissé lire dans sa conscience
et jy ai reconnu chacune de mes pro-
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pres pensées et de mes propres actions, comme si mon âme eut été l'écho de la sienne, Comme si nos cœurs n’eussent eu qu’un seul battement.
J’ai vu sur ses lèvres l'offre de tous les sacrifices, de tous les dévouements... ces choses-là, on ne les imagine pas, on les
voit.
2 juillet, 37.
Nous avons fait notre pèlerinage annuel aux tombes de nos chers morts, l'abbé Michaudin, mon père et moi. Les rosiers sont en fleurs, les fougères reverdies. Il me semble que leur âme est passée dans ces plantes.
Je n’ai pas ressenti l'impression dou-
loureuse et lugubre de l'an dernier ; j'en
Corne renieifonmennréenniitiéiri
ai été ccusolée et attristée en même temps. Consolée.. car ces émotions me bouleversent péniblement et j'ai été heureuse de ne les point éprouver ; attristée,
.. Car je me suis demandée : est-ce que tu oublies, Madeleine ?
Non, va, je n'oublie point.
12 août, 37.
IL est venu, oui, venu.
Comment a-t-il bien pu savoir que c'était ma fête ? C’est ce que je cherche.
Que ça m'a donc secouée, quand je l’ai aperçu en ma présence, presque timide.
J'ai fait: Ah!... non de surprise, mais de joie, de douce émotion, de cette émotion qui ne déchire pas le cœur, mais qui le berce, l’endort et l'emporte dans des
béatitudes infinies où l’on se sent mourir.
Je savais qu'il viendrait néanmoins.
Je n'ai pas voulu te le dire, l’autre jour, mon gros Cahier ; sais-tu que je me suis même défiée de toi ? J'ai craint jusqu'à ton mutisme.
ns une arrière-pensée d’amour-propre, je n'osais point m'exposer à la honte d’avoir à me rappeler mon invitation dédaignée, d’avoir peut-être à la relire encore une fois sur tes feuilles avant de les déchirer,
Car tu aurais toujours été là, avec tes grandes pages jaunes qui s'étalent comme par ressort, à me dire : vois, regarde.
oh! la belle invitation, refusée... ratée.
ouitche ! pas plus de Percival que ça.
Tu m'en aurais donc fait des niques du coin de tes feuilles ridées et pointues.
Mais je m'en moque maintenant de tes
niques et je t'écris en grosses lettres, à coups de pinceau :