‹ Les Ribaud [microforme]Chapitre 19 sur 43 · AIME-LE, MADELEINE · texte numérisé non relu

AIME-LE, MADELEINE

—Au nom de mes cheveux blancs, m'a-t-il dit... au nom de ton père, je te le défends.. C’est vrai... François peut parler ainsi au nom de mon père... il en a le droit, lui qui a blanchi au service de ma famille, qui lui a donné tout son dévoue-

ment, tout son cœur, toute sa vie,... qui

ane

m'a tenue petite sur ses genoux, et que grande je respecte et je vénère encore...

et je n'irai pas.

—Je n'irai pas, c’est bon. François, au nom de mon père, dont il connaît le caractère rigide et orgueilleux, ne veut point que j'aille humilier l’orgueil de mes compatriotes et de ma famille devant un offcier anglais, c’est bon, j'accepte et suis prête à obéir. Mais, auparavant, il faut que Dieu fasse un miracle ; il faut qu’il m'arrache du cœur l'amour qu'il y a laissé entrer et s’enraciner, comme il faut qu’il arrache du cœur de Percival l'amour qu’il a pour moi.

Autrement, si je devais l’aimer quand même, s'il allait m'aimer encore lui aussi, je sens que je n'aurais jamais la force de refuser de le suivre, même enne-

mi, même meurtrier des miens, et que,

sur seulement un signe de sa main, j'irais à lui, dans ses bras, et il est de mon orgueil, de mon honneur aussi, à moi, que je n’aie pas à rougir devant ma conscience d'une pareille indignité.

— Oui, il faut que Dieu m'accorde ce miracle.

Et Madeleine, très vite, comme pour s'étourdir et ne pas reculer devant sa propre détermination, s’enveloppa dans un manteau long et épais et prit la route de l’église de son village.

Derrière une rangée de vieux sapins en cône sentant la résine, au milieu d’un bosquet d'érables dont les branches faisaient des stries irrégulières sur les murailles, elle l’aperçut bientôt.

Retirée du chemin, discrète, presque timide, elle ne pointait pas vers le ciel, la

petite église, de ces clochers orgueilleux

et luisants, mais un humble petit clocheton fenestré à travers lequel les volées des cloches faisaient alternativement des jours et des ombres.

Sous les rebords du toit, les hirondelles et les moineaux avaient bâti leurs nids ; ils y picoraient, dans un gazouillis fraternel, des débris de mortier effrité, se disputaient ea piouittant les brins de mousse et de licheni séchés aux fentes des lézardes, becquetaient les gouttes d'eau aux gouttiè res.

Ils étaient là abrités, nourris et abreuvés. C'était tendre et naïf, doux et bon.

On y sentait la Providence.

Vrai, l’église de Chambly ressemuiuit à son euré, l'abbé Michaudin. Il v a parfois

de ces ressemblances singulières entre

l’homme et ja chose, Car, de l'avoir vu tant de fois et depuis

si longtemps, l'excellent homme, se promener, son bréviaire à la main, sous les vieux sapins, fouler les feuilles mortes avec un froufrou de soutane, saluer les passants d’un bon sourire, il semblait que sa physionomie débonnaire avait déteint sur l’église

Et ils avaient ainsi vieilli tous deux, se couvrant, l’un de cheveux blancs, l’autre de mousse ; leurs voix s'étaient fêlées dans les mêmes appels ; et les éraillures de la soutanc du curé n'étaient que de la franche sympathie envers les fissures du toit de l’église.

Rien n’est grand, rien n’est solennel comme une humbl* église de campagne, Et, devant ces murs froids et nus qui inspirent enentrant des pensées qui ne sont déjà plus de la terre, M‘deleine ressentit

une impression jamais reçue auparavant,

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comme une sensation d’abandon irrémédiable. La lourde porte, violemment refermée d'elle-même avec un fracas qui courut en échos le long des voûtes aux cintres surbaissés, lui fit peur aussi, et elle se jeta. écrasée plutôt qu'agenouillée, dans une banquette,

Quel calme, quelle solitude mystérieuse pour prier !.. sans entendre bruire même un souffle.

Madeleine leva son regard chargé de suppliante douleur vers la petite lampe du sanctuaire qui clignotait, au fond...

sans bruit. C’est la lampe qui veille toujours, la lampe qui perce de ses rayons les consciences les plus sombres ; c’est la lampe qui éclaire les âmes ballottées dans la nuit, c’est la lampe qui chasse les ténèbres devant les désespérés de la vie ; c’est

la lampe qui découvre aux meurtris de la

route à ceux qui se sont déchirés, écorchés, aux ronces et aux cailloux du chemin, les véritables clartés, et Madeleine était venue s'adresser à elle.

— Faites, mon Dieu, dit-elle, que Perci- Val:

Elle reprit, avec un soupir :

Faites, mon Dieu, que Percival ne m'aime plus ; faites aussi en même temps que je n'aime...

Elle s'arrêta, terrifiée.

—Non... non... je ne le veux pas, je ne le veux pas... je ne le puis pas non plus, Lui, ne plus m'aimer, c’est bon ;... mais moi, ne plus l’aimer... Non, mon Dieu, ne me l’accordez pas ;.. ne m'écoutez pas.

Et elle cacha ses yeux sous sa main, pour ne pas voir la petite lampe qui bril-

lait toujours, là-bas... Elle avait peur,

| 172 Les Ribaud maintenant, que Dieu n’eût entendu sa prière.

Comme toutes les femmes, Madeleine, dans son grand cœur, était prête à se sacrifier... Ne plus être aimée...elle l’acceptait, puisque toute la douleur n'aurait été que pour elle ;...mais elle, ne plus l'aimer. [I] lui sembla que c'était le faire souffrir, qu'elle voyait le regard de reproche de Percival douloureusement fixé sur elle.

LE | et elle ne se sentait pas la force de dire : je ne veux plus t'aimer.

En même temps, la petite porte grillée

qui reliait, à gauche de l'autel, le sanctuaire à la sacristie, s'ouvrit devant l’abbé Michaudin.

Il était quatre heures. L'heure où le

vieux curé venait faire, en ces jours de

deuil de novembre, son oraison habituelle

en souvenir de ses ouailles disparues.

L'APL

Il s'agenouilla, pria quelques instants en prosternation, puis se relevant bientôt, il s’avança vers Madeleine et s’assit à côté d'elle.

—Tu as du chagrin, dit-il... Je (ai longuement regardée à travers la grille et j'ai remarqué combien tu étais souffrante et attristée... Voyons, dis-moi, à moi ton vieux curé, ton vieil ami, pourquoi tu as cette tristesse... pourquoi tu es ici ?

—Je venais demander à Dieu un miracle,

—Un miracle ? Madeleine.

— Est-ce qu’il ne s’en fait pas ?

—Mon Dieu, oui... non...vuui,... encore faut-il que ceux qui les demandent soient de grands saints.

—ÆEt je ne suis pas une grande sainte,

n'est-ce pas ?

(I h ot

—Je ne dis pas non, Madeleine... mais enfin, ne compte pas trop sur ton miracle.

—Oh ! que je suis contente !... j'avais peur de l’obtemr, maintenant...

— Mais quel est donc ce miracle qu'on demande et qu’on est heureux ensuite de ne pas obtenir ?... Tu me dis des choses, Madeleine.

Et Madeleine, hésitante devant l’aveu qu'i lui fallait faire, fixa un regard pensif et vague sur une maquette du petit chemin de croix qui ornaïit les murs de l’église et elle n’ajouta pas un mot.

—Je me doute de quelque chose, reprit le curé... Les jeunes filles ne demandent ainsi des miracles que quand elles aiment.

N’aimes-tu pas un peu, Madeleine ? ajouta-t-il avec un bon et fin sourire.

n’aimes-tu pas un peu ?..

—Oui, j'aime, répondit-elle franchement , contente cette fois de mettre son cœur à nu, non seulement un peu, mais beaucoup, mais trop... et c’est cet amour | à que je voulais rompre... que je venais de- | mander à Dieu, dans votre petite église, de i briser au moyen d’un miracle. :

— Et tu crois qu'il faille un miracle Li pour ça, mon enfant ?

—]] en faut un. Fe à —ÆEt pourquoi d’abord vouloir briser honteux ?

ton amour ? Est-il donc si

Est-il donc si déshonorant cet amour ?

—Ah ! monsieur le curé, c'est déjà un miracle que je vous aie rencontré, ici,

seul, sous le regard de Dieu, et vous allez,

de votre cœur et de votre main, me tracer ma route... Je me sens si perdue, si bouleversée…

— Qui aimes-tu donc, Madeleine ?

Elle, sans hésiter :

—J’aime le capitaine Percival Smith, monsieur.

Le vieux curé le savait, ah ! le savait mieux qu'elle, peut-être même avant elle, Et, comme ïl ne disait rien, Madeleine reprit :

—Le connaissez-vous ?

L'abbé Michaudin se reportant subitement d'esprit à quatre années auparavant, à l'Ile Verte, répondit :

— Oui, je l’ai déjà vu.

—(C'’est inal de l’aimer, n'est-ce pas ? Je sens qu'avec votre cœur de patriote et de Français, vous allez me condamner, vous aussi.

—Te condamner, Madeleine ?.. peutêtre... Mais auparavant, écoute-moi bien.

Tu veux que je te trace la route à suivre ;

queile qu'elle soit, la suivras-tu ?

—(Grand Dieu !... la suivre... la suivre quand même, la suivre quelle qu’elle soit, la suivre si elle devait me conduire d'un côté et lui de l’autre. Le pourrais- " je ?

—Tu le pourras, Madeleine, si tu es bonne. , —C’est bien, je vous le promets... C’est que je m'en étais tracé un chemin, probablement bien différent de celui que vous allez m'indiquer... un chemin qui me conduisait au Fort, aux pieds de Percival.….

J'avais pris la résolution d’aller lui demander, au nom de notre amour mutuel, de ne point se battre demain contre mes Gin compatriotes. car ils vont se battre,

monsieur le curé...

—Je le sais.

—...de ne point commander ses soldats

dans la bataille contre les nôtres... et

mi,

François, au nom de l’orgueil national, au nom de mon père, m'a défendu de le faire. La fierté de sa race et de la mienne lui donnait peut-être le droit de me conseiller ainsi, mais est-ce que la fierté de mon amour, de mon amour plus grand que tous les orgueils réunis, est-ce que la fierté de ma conscience ne me comman:

dait pas aussi à moi d'empêcher qu’il y eut du sang entre Percival et moi ?... Ht cependant j'avais résolu d’obéir à l’ordre de François, de subordonner mon amour à l’orgueil de mon père et j'étais venu demander à Dieu de briser par miracle cet amour ; mais, mon bon curé, quand J'ai voulu ouvrir la bouche, je ne me suis

pas senti la force... pas seulement la force

d'aller plus loin.

—Tu ces une noble jeune fille, Made-

leine.. mais il ne faut pas que la sincérité.

CS a ———— 2 —

de ton cœur s’abuse sur les sentiments de ton père. Il ne faut pas qu'un seul mauvais souflle effleure ton âme et rapetisse à tes yeux le caractère pourtant si beau de ton père... Son orgueil, dis-tu ?

T'a-t-il jamais rien Ait, Madeleine ?

— Non, jamais, et ce n’est que d'hier que je me représente tout ce qu’il y avait de reproches muets sur sa figure.

— Ah ! ces reproches muets, si tendres et si doux que c’étaient encore des caresses, ces reproches muets si longtemps refoulés au fond de son cœur... sois forte, Madeleine, je dois t’en apprendre la véritable raison.

Le vieil abbé avait caiculé le coup qu’il allait porter ; mais l’amitié sincère, l'admiration sans borne qu'il avait pour son ami le docteur, ne l’avaient pas laissé hé-

sitant une minute devant cette chose

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