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docteur Ribaud... Mais en effet, que faitil donc le docteur, il devrait être ici.
—ÆEt il y est, monsieur, répondit Ribaud en entrant.
Tous se levèrent.
Les trois, tout à l'heure méconnaissables dans leur cône d'ombre, se mirent en lumière par ce mouvement et le docteur Ribaud en leur tendant la main leur dit : Bonsoir Allard, bonsoir Franchère, bonsoir Leduc.
Ils répondirent : Bonsoir, monsieur.
Marchessault prit la parole en s’adressant particulièrement au docteur Ribaud.
—C'est le temps de ne pas avoir mal aux yeux, docteur.
—Je le sais.
—Et de bien ajuster la mire de nos fusils.
—Je le sais,
DS
— Il faudra se battre.
—Je le sais.
—Vos soldats anglais se préparent depuis huit jours au Fort. Tout est prêt, fusils, balles, canons et demain.
—Je le sais.
Marchessault resta interloqué.
—Comment le savez-vous ?
—La nuit, d'habitude, on dort; moi, je veille répondit le docteur Ribaud. La nuit, on entend un bruit, un chant, à deux milles... pendant ce temps-là, il y en a qui ont les oreilles enfoncées dans leurs oreillers ; moi, je cours aux malades à Belœil, à la Pointe, à Saint-Hilaire, à Boucherville ; moi, j'écoute. Affaire de métier, affaire de patriote aussi.
—En effet, acquiesça Marchessault… Mais vous ne savez pas que j'arrive de
Saint-Denis, que nous avons bloqué le
détachement du colonel Gore, que nous avons sa correspondance entre les mains.
La voici.
— Vraiment ?
— Nous nous sommes battus comme des diables et les habits rouges ont reculé... A cinq heures, des habits rouges, ça se voit encore comme en plein jour.
l'étoffe du pays, impossible de distinguer çga d’une clôture, d'un mur, d'un tronc d'arbre... Nous avons tenu Gore, c’est à vous de tenir Wetherall, car, d'après ces papiers saisis, ils doivent se rencontrer à Saint-Charles. Les patriotes de là en sont avertis etils recevront le choc, En attendant, il faut des tirailleurs qui harcèlent les soldats le long des chemins, au coin des bois, derrière les clôtures. Les ponts rasés, mettez-vous quatre où cinq hommes, à chaque ravin, avec de bons fusils
pour guetter les ennemis et tuer leurs chevaux sous cux ou sur eux... Qu'en dites-vous, Lambert ?
—Avec de bons fusils, cinq hommes, c'est trop ; deux suffisent. Il faut être cent ou il faut être deux; l’un charge, l’autre tire... Tu connais ça, Viger ?
Viger recuia sa chaise.
— Vous avez raison, Lambert, A Longueuil, l’autre jour, à deux, nous prenions les chevaux, nous prenions la voiture, us prenions les fusils, nous prenions tout. Mais Sicotte ne pouvait courir cent pieds sans étouffer, Malo ne voyait pas clair, Bédard s'était donné une entorse ; pas moyen de les abandonner, il fallait les protéger, Leduc et moi, et au lieu de nous aider ils nous ont nui,
—C'est bien, reprit Marchessault, met-
tez-vous deux. Il y a neuf ponts... comp-
tons les bois, maintenant... Il y a le bois de la Pointe, du domaine de Saint- Hilaire... du Brûlé... de la côte de Saint- Charles, vis-à-vis l’Ile aux Cerfs, Ah!
cette côte, élévation superbe pour voir, tirer et se cacher derrière les arbres.
Toi, Viger, rends-toi là, Seul, à plat ventre, tu tiens tout le détachement une heure durant et tu peux tuer qui tu veux, à ton choix.
— C’est trop loin... D'ailleurs, je ne connais pas la côte... et nous avons mieux que ça... Qu'en penses-tu, Leduc ?
— C'est comme tu dis, Viger.
—Marchessault reprit son calcul : neuf ponts, quatre boïs... neuf et quatre font treize. treize fois deux, vingt-six... Donc vingt-six hommes en tout,
— Nous les aurons, affirma Leduc.
— Avez-vous des balles, des fusils ?
| — Nous en avons et nous en aurons.
—Cette nuit ?
: —Cette nuit.
! 7 — Alors, si...
‘# Ce sont les ‘“‘patriotes”
0 6 Qui vont bientot danser, & S'ils avaient d'la jugeotte 5 & Jls iraient lous s'cacher.
1e 6 Lui a longtemps que je €'aime, Jamais je ne l'oublierai, X, Ce couplet, éclatant en fanfare soudaine n.- devant l'auberge, coupa net la conversax | tion.
Chacun reconnut la voix épouvantable de Pitre Lajoie et écouta.
uf È Celui-ci continua sa chanson encore nt plus discordante, par cet air de “Claire ne | fontaine ” qu'il lui donnait, que par les
rimes elles-mêmes :
Quand tout’s les baïonnettes R'luiront demain matin.
Le]
Viger croqua son tuyau de pipe.
Le capitaine en tête
Son grand sabre à la main.
Lui a longtemps que je t'aime Jamais je ne l'oublier ai.
Comme Viger ouvrait la bouche pour lâcher un juron de colère... —Chut ! fit
le docteur Ribaud.
Pitre, déjà loin, avait repris :
roue bien difiicile
De leur fair peur, allez Malheur à l'imbécile
Qui voudra ls'arrêter.
Lui a longtemps que je t'aime
Il n’acheva point. Et, comme si une main puissante l’eut subitement étranglé, son ‘“‘ja” parut bien plutôt râlé que
chanté.
Viger, qui se retenait depuis cinq mi-
nutes pour ne pas éclater, sétait levé en fureur :
— De leur faire peur ?.. de leur faire peur ? Damnation ! Allez demander à Ermatinger, si ça en fait des enjambées, ces grandes pattes d'Anglais.
Marchessault était debout, lui aussi.
— C'est bien ‘demain matin ”, demanda-t-il, qu'il a gueulé cet animal-là, dans sa chanson, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, répondirent-ils.
— Alors, il n'y a pas de temps à perdre... Aïnsi, c’est entendu, vingt-six fusils, vingt-six hommes, de la poudre, des balles plein vos poches... de la chance. et du courage je n’en parle pas. Allons, bonsoir, messieurs, et vive la liberté !
— Vive la liberté ! répondirezt quatre VOIX.
Le vieux docteur Ribaud n'avait rien