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versait intimement, bien que différemment, tous les trois, et silencieux, le regard voilé, retenant même leur respiration, ils restèrent longtemps, bien longtemps, sans souffler un mot, dans le calme morne de la chambre.
À ses épaules secouées, on reconnaît que Madeleine pleure ; mais quelles bonnes larmes elle répand, quelles larmes ineffables qui lavent, qu'elle boit et qu’elle bénit.
À la fin, Percival s'approcha d'elle :
Va, ne pleure pas, Madeleine.
Mais une voix grave, adoucie et cassée par l'émotion, avait repris auprès de lui :
Non, ne pleure plus, pauvre Madeleine,
C'était le docteur Ribaud qui apprenant de la sentinelle le départ de Percival était tout de suite revenu à grands pas auprès de sa fille.
Son attitude digne indiquait la modeste sérénité des suprêmes résolutions.
J' n'avait trahi aucun mouvement de surprise ou de dépit ; sa figure solennelle paraissait plutôt réjouie et rayonnante.
A bout de forces, tout à son cœur de père maintenant, il saisit, dans un geste résigné et sublime de renoncement, la main de Pereival dans la sienne, ct, l’entraînant aux côtés de Madeleine, au devant de son vieil ami :
— Eh ! bien, bénis les donc, Michaudin...
Nous serons un de plus pour pleurer Gabriel,
Puis, las de lutter, se jetant à genoux, il posa sa tête blanche sur l’épaule de sa fille, leurs cheveux mêlés, toute sa large stature secouée par les sanglots, et il lui
murmura dans la chaleur confondue de
ler-" respirations :
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Et Madeleine, plongeant ses doigts fins
{IT NA 344 Les Ribaud ail —Dis-le moi, maintenant, que je suis QE D bon.
dans les cheveux de son père, lui répéta comme dans une gâterie de mère pour son enfant :
—Oh ! oui père, comme tu es bon.
JOURNAL DE MADELEINE
2 mai 38.
Quand je me reporte à une certaine visite faite l'automne dernier à l’église de mon village, quand je me revois écrasée dans une banquette sous le poids de mon amour découragé, je me rappelle l'aspect
de morne vétusté, de navrante tristesse
que m'offraient alors les murs dépolis, les
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grands saints ankylosés des tableaux, les voûtes et les colonnettes dédorées.
Mais au matin de ce joyeux jour dont chaque heure résonne encore dans mon cœur, l’ai-je trouvé gentille et coquette un peu la petite église de mon vieux curé !
J'étais si délicieusement impressionnée, en y arrivant au bras de mon père, que je n’ai rien vu de ses lézardes, de son mor-
tier effrité, de ses pierres détachées et
branlantes.
Je n'ai remarqué que des fleurs, des cierges allumés et scintillants partout, les buées de l’encens, un grand tapis rouge qui étendait des étoiles multicolores sous mes pieds. Partout des visages joyeux et amis tournés vers moi et à chaque niche collée aux murs de bonnes vieilles têtes de saints de tous les temps et de toutes les races, —St-Paul, St-Patrice, St-Jean, St-
Pierre —qui riaient et fraternisaient dans
leur allégresse, comme Percival et moi
4 dans notre bonheur.
* k Puis, pour m'étourdir encore davantage, | des flots harmonieux de marche nup-
l | tiale, des volées éclatantes de cloche | qui remplissaient toute l’église et lui e donnaient des allures de septième ciel.
s- | Il y avait bien encore un autre saint, —
t vivant celui-là —mon vieux curé, qui me
parut,malgé sa figure grave et la solennité
8 de sa mission, se mordre les lèvres, quand
g à. il m'a demandé : Prenez-vous pour époux
e À ce grand vilain capitaine qui est là à ge-
sg noux à vos côtés.
t ; Il me semble même qu'il y a mis un
e | - petit ton moqueur qui signifiait: Tu
u À comprends, Madeleine, je te demande ça
à | parce que c’est la coutume ; je sais bien
que tu vas me répondre tout de suite : oui.
Et qu'il avait, ma foi, mon Dieu, bien raison, mon bon curé !
Ensuite, il m'a débité des phrases latines qui m'embrouillèrent totalement et m'entraînèrent dans un monde fantastique où les statues, les assistants, les enfants de chœur avec leurs surplis blancs, les saints des niches me parurent comme transformés tout à coup en personnages de cire.
Jusqu'à mon fidèle François, dont je voyais distraitement la barbe blanche épousseter le rebord du jubé, qui me sembla aussi soudainement transfiguré.
C'était une étrange émotion qui me berçait.
Peut-être étais-je déjà consciente de la solennité de cette minute qui venait de confondre nos existences et nous river
éternellement l’un à l’autre, Percival et
moi !
Je ne revins complètement à la réalité que dans la sacristie, quand je vis mon père, avec un sourire plein de suave bonté, tendre la main à mon mari.
Là j'ai vu que j'étais vraiment femme.
C'était de la part de mon père la confirmation pleine et entière de la bénédiction de mon mariage par Dieu.
Oh! cette franche poignée de main échangée entre eux, quelle joyeuse et consolante impression j'en ai reçue.
Quelle ratification complète de notre amour j'y ai vue. Car j'ai compris que cette main tendue signiflait maintenant :
l'oubli, le pardon ‘affection vraie, la sin-
cère sympathie.
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20 mai 38
Comme elle a flambé !.…
Oui, brûle, lui ai-je dit, et, du bout de ma plume, je la piquais, je la retournais pour que le feu la léchât mieux et plus vite.
Puis en tendant les lèvres, à pleins poumons, j'ai soufflé très fort sur les restes pulvérisés, afin de les chasser à tous les vents et n’en rien laisser de leurs cendres et de leurs poussières de cendre.
Elle en contenait tant aussi de sombres et lugubres désespérances, de tristesses alors crues sans retour, cette page, —écrite
un jour de cruel découragement,—que je viens d’arracher à mon journal et dont il m'a fait tant plaisir de suivre des yeux les
contorsions sur la flamme.
Un instant, j'ai vu avec terreur les mots
mn
de désespoir et d’abattement, la date——25 novembre 37,—tout ce que j'y avais tracé, se dessiner en lettres sinistres, que je pouvais lire encore sur le fond carbonisé du papier, Mais bientôt tout s’est effacé et confondu dans un nuage aussi sombre que mes pensées d'alors.
Ainsi, ne t'inquiète pas, mon gros cahier, si tu me vois les yeux rougis, c’est la fumée qui me fait pleurer. Car maintenant, oh ! c'est le réveil, c’est la vie, c’est la gaieté, ce sont les accords ineffables de l'amour et du bonheur ; c’est l'ivresse folio débordante, qui court dans mes veines.
Plus d’abîmes entr'ouverts sous mes pieds ; mais une main qui se tend vers moi, un bras qui me soutient, m'entoure
et me protège.
À travers ce concert de joie et d'amour
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qui berce maintenant mon esprit, pouvaisje permettre à cette page de continuer à jeter constamment sa note douloureuse
et découragée ?
2 juillet 38.
J'ai retenu cette parole de mon père :
Eh ! bien, nous serons un de plus pour pleurer Gabriel.
Et aujourd'hui, Percival m'a accompagnée dans mon pèlerinage annuel à la tombe de ce cher petit frère.
En route, je me suis fait raconter tous les incidents de ce drame affreux qui
l'avait si brusquement enlevé à notre
affection. C’est avec une émotion encore vibrante qu'il m'en a répété chacun des détails : Ce pauvre Gabriel foudroyé à la première balle ; mon père, affolé de dou-
leur etde colèrese précipitant au même mo.
ment sur la scène ; l'abbé Michaudin complètement atterré; Percival] lui-même, bien que témoin adverse, empoigné Jusqu'au x larmes en face de cet héroïque enfant, tout à l'heure la jeunesse et la vie, déjà cadavre, qui venait avec tant de grandeur d'âme sacrifier les illusions de ses vingt ans à ce qu'ils appellent l'honneur.
L'honneur, mot terrible et sauvage dont on couvre les tragédies semblables, mais qui ne les expliquera jamais à mon cœur de femme.
Percival s'est agenouillé à côté de moi sur le gazon reverdi et j'ai senti alors que | nous ne faisions vraiment plus qu'un et que c'était bien son frère qu’il pleurait lui aussi.
Li m'a semblé qu'il me pardonnait, qu'il
m'approuvait maintenant mon pauvre
Gabriel, et qu'il se réjouissait en lui-même dans son ciel de ce que l'exemple de sa mort, de son dévouement et de son cou-
rage avait pu arracher des larmes d'ad-
miration et de regret même à ses adver-
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saires.
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Puis, Percival s'est levé et il m'’# dit :
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—J’ai une autre tombe à visiter. Elle recouvre quelqu'un qui s’y est volontairement couché à ma place et qui & ainsi payé de sa vie, tout, tout mon bonheur...
Comprends-tu Madeleine ?.….
Alors, sans répondre, j'ai détaché une
fleur de celles de Gabriel et j'ai suivi Percival à la tombe de Aïrchie Lovell...….
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