INDUSTRIEL DE LA MAISON DE MELLE
• Si Ton veut donner une plus grande activité à la vie maritime des peuples et augmenter les échanges de leurs produits, on n'obtiendra un résultat, si nécessaire aujourd'hui, que par l'étude des ressources de notre globe et par l'exécution des voies de communication. »•
Fbrd. db Lbssbps, séance publ. des 5 acad.
25 oct. 1878.
• Une plante utile est un don plus précieux qu'une mine d'or, un monument plus durable qu'une pyramide. »•
PoivRB, gouverneur de l'Ile de France.
La Providence a distribué dans les trois règnes de ia nature, une quantité innombrable de produits que l'industrie pourrait utiliser, et, chose remarquable, depuis cinquante ans.
à peine vingt nouveaux produits importants sont venus s'ajotïter aux matières premières connues: le jute, le coir, lagave, le piaçaba, la gutta-percha, le pétrole d'Amérique, les arachides, les diamants du Gap, Tor de Californie, quelques matières tannantes, quelques minerais ; encore, c'est pour ainsi dire, par hasard, que ces produits sont venus se présenter, à un œil observateur ; citons quelques faits à Tappui de cette assertion.
En 1842, un chirurgien anglais, le D' Montgomery, se promenant aux environs de Siugapore, voit un bûcheron qui coupe du bois; une substance particulière dont est formé le manche de sa hache attire l'attention du docteur, qui interroge le bûcheron, apprend à connaître cette substance, et la gutta-percha est trouvée ; c'est le suc de Ylsonandra gutta, de la famille des sapotacées; on l'importa pour la première fois à Anvers, vers 1844, sous le nom de Gettania. Personne n'ignore ses applications multiples; bornons-nous à rappeler qu'il n'est pas de matière connue qui puisse remplacer la gutta-percha dans les cables télégraphiques.
Vers 1845, un chimiste de Calcutta reçut de l'intérieur de l'Inde, quelques bocaux enveloppés d'une étoupe fibreuse, qui fut remarquée par un cordier de ses amis ; cette fibre était le jute (Corchorus olitorius). « Un des principaux effets de l'Exposition de Londres de 1851, dit Blanqui, dans un rapport sur cette exposition, fut la vulgarisation du jute. » Aujourd'hui les navires qui apportent le jute de Calcutta à Dundee, en Ecosse, forment la flotte la plus considérable affectée au transport d'un même produit; les sacs de gunny se voient dans presque tous les pays du monde, on en fait encore des rideaux, des tapis, etc. L'importation du jute en Angleterre et sur le continent s'éleva en 1883 à 376,700 tonnes; 20,000 personnes sont occupées en Angleterre à le filer et à le tisser ; sa culture s'étend, aux Indes, sur 320,000 hectares (la Flandre occidentale et le Brabant ont ensemble 300,000 hectares) ; enfin la filature du jute demandant de l'huile de
baleine, cette pêche trouva là un nouvel écoulement de ses produits.
En creusant, en 1848, un canal pour un moulin à eau, un ouvrier trouva dans la propriété de M. Sutter, ex-capitaine des gardes-suisses de Charles X, le premier gisement de Vor de Califomiey dont Texploitation heureuse- fit reporter, en 1851, les regards sur Tor de l'Australie, déjà aperçu en
En 1859, en cherchant, encore en Amérique, une source salée, Ton découvrit les immenses gisements de pétrole d'Oil creek, en Pensylvanie; ce produit cependant était connu des Indiens et les anciens aussi avaient connaissance de Thuile de pierre. Tout le monde connaît la révolution que le pétrole a amené dans Téclairage, On trouva depuis encore le pétrole dans diverses localités, surtout récemment dans le Caucase, dont la production paraît surpasser encore celle de l'Amérique.
En 1860, un berger de M. Hughes, propriétaire à Wallaroo, dans la péninsule de York, Australie du Sud, remarque qu'un wombat {Phascolomys Wombat, de l'ordre des marsupiaux) en creusant sa tanière, a rejeté ,à la surface une petite pierre verte ; il la porte à son maître qui y reconnaît un minerai de cuivre. On creusa au lieu môme de la découverte et on y trouva un magnifique filon de ce métal; les exploitations de Wallaroo vinrent s'ajouter aux célèbres mines de Kapunda et de Burra-Burra, trouvées, Tune en 1844, l'autre en 1845 (O* Actuellement cette péninsule de York, jadis déserte, a plus de 6000 habitants et les usines de cuiv7'e de Wallaroo sont, après celles de Swansea et du Chili, les plus vastes du monde entier.
Qu'on me permette de citer encore quelques exemples : il y a quelques années un navire arrivait du Brésil à Liver-
(1) L'exploitation des mines de cuivre de Burra-Burra fut entreprise en 1845 avec un capital de & 12,320 souscrit par quelques négociants d'Ade. laïde, en 5 ans on obtint 56,428 tonnes de minerai, valant £ 738,108; les actions montèrent de 5 £ à 250 &.
pool; pour garantir la coque de son navire des frottements contre les quais, le capitaine avait fait fabriquer au Brésil une bouée circulaire avec quelques herbes du rivage ; cette bouée fut encore employée à Liverpool, puis abandonnée sur le quai; un fabricant de brosses, la voyant par hasard, la demanda au capitaine et en fit des brosses qui furent trouvées bonnes: cette herbe était le piaçaba; on Timporta d'abord pour arrimer d'autres marchandises, bientôt il devient article de fret et actuellement on voit partout les brosses de piaçaba ; le noir, provenant du palmier Leopoldina Piaçaba, s'importe de Para, le brun, de VAUalea funifera, vient de Bahia.
Vers 1850, un ingénieur, ou un contre-maître, remarque, dans une modeste église de Californie, certaines décorations d'un beau rouge et s'informe d'où vient cette couleur: c'est une terre que les Indiens des montagnes apportent à leur padre, le pauvre missionnaire: c'est du cinnabre, du sulfure de mercure ; telle fut l'origine des mines de New- A Imaden qui rapportent 750,000 kilog. de mercure par an ; les mines d'or de la Californie ne doivent plus demander du mercure à l'Europe.
Enfin, plus récemment encore,, au commencement de 1867, un cultivateur de Pniel, dans la république du Transvaal, au sud de l'Afrique, passant près d'une ferme voisine où des enfants jouaient devant la porte, voit dans la main de l'un d'eux un caillou brillant qui attire son attention, il demande à la mère si elle veut lui vendre cette pierre que son enfant vient de ramasser. La bonne femme se récrie: «♦ Vendre cette pierre I « dit-elle, « prenez-là, si cela peut vous faire plaisir. » La pierre fut montrée à Capetown au D' Andersen, qui y reconnut un diamant. Ce diamant figura à l'exposition de Paris de 1867 et fut évalué 12,000 fr. ; plus tard, ayant été taillé, il se trouva à l'exposition de Vienne sous le nom de l'étoile du sud, et, d'après ce qu'on m'assure, il orne maintenant le diadème d'une dame de la haute noblesse d'Angleterre. Dans une conférence donnée lors du congrès de
géographie d'Anvers, en J871, par M. J.-B. Brown, ancien botaniste au Gap, le conférencier dit, à propos de ces diamants; « Un fait curieux, c'est que les précieuses trouvailles sont dues au hasard : un voyageur fait galoper sa monture ; le cheval se heurte contre un obstacle et culbute son cavalier; celui-ci en se levant voit à côté de lui une pierre splendide, qui lui valut 3000 ^. On fit des recherches et Ton trouva des diamants sur une étendue de plusieurs centaines de milles carrées: tout le district aurait pu être acheté, quelques mois auparavant, à raison de quelques chelins par mille acres (400 hectares).
On le voit donc, Tintroduction de tous ces produits dans le commerce ou dans Tindustrie n'est due qu'à la circonstance fortuite de s'être trouvés â la portée d'un œil observateur. D'immenses quantités de produits sans application existent encore dans diverses contrées du globe ; il faut aller les trouver, il faut les accueillir, quand ils arrivent dans l'un ou l'autre port de mer, ou maintenant à Veœposition universelle d'Anvers, il faut les examiner, les étudier.
Qu'arrive-t-il de nos jours 1 un capitaine de navire, un voyageur ou un commerçant, apporte un nouveau produit qu'il a remarqué dans un pays lointain, ou qu'il a reçu d'un explorateur, et le soumet à son courtier; celui-ci, honteux peut-être de ne pas connaître ce nouvel article, le reçoit déjà avec une certaine prévention; les acheteurs ne le connaissant pas non plus, dédaignent souvent de l'examiner, et le colis, après avoir été relégué dans un coin du magasin, disparaît au premier nettoyement général.
Tel eût été, par exemple, le sort du premier envoi de laine dUalpaca, si, en 1836, M', plus tard « Sir » Titus Sait n'eût pas aperçu les balles dans un magasin des docks de Liverpool ; et jamais peut-être l'immense manufacture de tissus de Saltaire, près de Bradford, n'eût vu le jour, jamais la laine d'alpaca ne fût entrée dans l'industrie; l'Europe
importe par an deux millions de kilogrammes de laine d'alpaca.
Les premières balles de coton eurent presque un sort analogue; l'ouvrage Science and commerce, par P.-L. Simmonds, Londres 1872, nous dit:
« Il y a grand nombre d*années, un des éditeurs les plus âgés d'un journal de New- York apprit de son ami M. Sam. Maverick, de Pendleton, que celui-ci, dans sa jeunesse, avait été employé, comme commis, chez son oncle William Turpin à Gharlestown, et avait assisté à l'emballage de la première balle de coton envoyée des États-Unis à Liverpool; ce coton avait encore sa semence, aussi le consignataire de cette unique balle informa-t-il la maison Wadsworth et Turpin, qu'il ne pouvait la vendre, que ce produit était sans valeur et qu'il engageait la' maison à ne plus en envoyer. »
Ceci se passait vers la fin du siècle dernier (1784). Actuellement plus de quatre millions de balles de coton traversent chaque année les mers et sont livrées aux fabriques de l'Angleterre et du continent et la production des États-Unis s'est élevée, en 1883, à plus de 7 millions de balles; en outre, les graines servent à faire de l'huile en Amérique et en Europe, et leurs pellicules sont employées pour faire du papier. D'après VEconomist de Londres, quatre millions de personnes, en Angleterre, doivent directement ou Indirectement leur existence au coton.
Qui sait combien de richesses on trouvera encore parmi ces produits inconnus, combien de matières premières pour de nouvelles grandes industries?
Rappelons les progrès de quelques grandes industries récentes dont les matières premières restèrent longtemps sans emploi :
Le gvxinOy signalé par Humboldt en 1804, figura comme échantillon, dans les musées de géologie, jusqu'à ce que, en 1841, M. Bosch-Spencer, consul de Belgique à Lima, en envoya en Europe le premier chargement (300 tonn.) par le
navire le National \ ce chargement ne trouvant pas d'acquéreur à Anvers, fut expédié à Liverpool, où il fut vendu à un horticulteur; actuellement le guano rapporte 100 millions de francs, par an, au gouvernement péruvien.
Le caoutcholu): on parle déjà du caoutchouc dans les relations du second voyage de Christophe Colomb, les habitants des Antilles jouaient avec des balles de « ule ». En 1736, La Condamine envoya des échantillons de caoutchouc à l'académie des sciences à Paris; en 1770 on s'en servait pour effacer les traits de crayon, un morceau cubique d'un demi-pouce se vendait à Londres 3 chelins; pendant 50 ans le caoutchouc n'eut pas d'autre usage; en 1822 on en fit des fils, de 1840 à 1848 on fabriqua le caoutchouc vulcanisé et le caoutchouc durci et des fabriques sans nombre s'érigèrent dans tous les pays; on importa en Angleterre, en 1883, pour plus de 80 millions de francs de caoutchouc.
Le sucre de betteraves fut signalé par Olivier de Serres en 1605; en 1747 Marcgraff écrivait qu'il ne se chargerait pas de fournir le nouveau sucre à 100 livres l'once; en 1799, Achard, de Berlin, en présenta des échantillons au roi de Prusse; en 1812 Napoléon eut la satisfaction d'apprendre par un rapport de son ministre de Tintérieur, M. de Montalivet, qu'il y avait alors dans son empire 334 fabriques de sucre de betteraves produisant 3850 t. de sucre. (^)
L* Exposition d'Anvers va ouvrir un champ immense à l'observateur; je me permets de signaler quelques groupes de produits à l'attention des visiteurs.
(1) Cependant ce produit fut loin d'être universellement approuvé: on
publia, en France même, des caricatures contre la nouvelle industrie :
Georges III jetant une betterave au dessus de la Manche; Napoléon
remuant une betterave dans son café ; la bonne du duc de Reichstadt
lui donnant une betterave, disant: «Sucez, papa dit que c'est du sucre»», etc.
A. Fibres textiles.
Les fibres végétales applicables à la fabrication du papier, des cordes, des nattes, même des tissus, se trouvent en quantité dans grand nombre de pays: j'en publiai, en 1872, une nomenclature indiquant les noms vulgaires et les noms botaniques de 550, actuellement ma liste monte à plus de
Quelques nouvelles fibres sont déjà entrées dans l'industrie courante; le jute est tout à fait vulgarisé, l'alfa de l'Afrique [Stipa tenacissima) et le sparte de l'Espagne (Lygeum Spartum) sont bien connus des fabricants de papier, mais ils paraissent diminuer en qualité; les fibres d'agave, dit d'aloës (Agave americana, meœicana, etc.) et le chanvre de Manille {Musa teœtilis) sont employés par les cordiers; on fait des sacs pour la laine avec le Phormium tenaco, etc.
Toutes les fibres méritent examen surtout pour la fabrication du papier; impossible d'entrer dans les détails.
En fait de papier, les Japonais, ce peuple si industrieux, pourraient nous fournir bien des données précieuses: leurs divers papiers, qui se fabriquent surtout avec deux variétés de mûrier à papier, Broussonnetia papyrifera, sont d'une force et d'une qualité très remarquables; leurs papiers minces fleuris n'ont, je pense, pas encore leur analogue dans la fabrication européenne; leur papier, imitation de cuir, leur papier argenté au moyen du talc, et tant d'autres papiers remarquables pourraient être introduits ou imités en Europe.
De jolies nattes sont quelquefois importées; celles des Indes sont formées de tiges fendues du roseau Amphidonax karta, du Papyrus corymhosus, et de divers Calamus\ celles de la Chine viennent de XArundo mitis; celles de l'Afrique du Phœnix spinosa et du Raphia vinifera\ celles de l'Algérie du palmier-nain, (Chamœrops humilis) et de l'alfa, etc. — On en fabrique en Europe avec le coir ou fibre de cocotier, le chanvre de Manille, etc.
B. Matières tinctoriales.
Qu'on me permette de le dire, pour les teintures, comme malheureusement de nos jours pour beaucoup de fabrications, il y a lutte entre le brillant et la solidité. Les couleurs d'aniline font leur chemin et les couleurs solides, telles que l'indigo {Indigofera anil, tinctoria) et le chayaver {Hedyotis umbellata) la garance des Indes (Rubia munjista) etc. sont reléguées au dernier plan.
Le commerce reçoit annuellement 500 tonneaux d'indigo dont */6 du bI4sIi et '/^ de l'Amérique centrale ; beaucoup de contrées pourraient fournir de l'indigo. Cette culture mérite d'être encouragée dans tous les pays chauds. Grand nombre d'espèces croissent à Tétat sauvage sur le continent africain. Peut-être pourrait-on substituer à la méthode de préparation des Indes et du Guatemala, celle de quelques peuplades nègres de l'Afrique, roulant simplement en boules les feuilles fermentées et les mettant ainsi dans le commerce ; déjà Vindigo en boule a été présenté à des industriels, mais on ne l'a pas connu.
D'autres plantes peuvent fournir de l'indigo ; tels sont le Polygonum tinctorium, employé dans les indigoteries du Japon, le P. chinense et le P. barbatum du même pays et de la Chine, le Wrightia tinctoria ou indigo de Pala, des Indes orientales, VAmorp/ia frutiçosa ou indigo de la Caroline, le Baptisia tinctoria, des États-Unis.