‹ Les ridicules du tempsChapitre 25 sur 25 · LES LAURÉATS D'ACADEMIE · texte numérisé non relu

LES LAURÉATS D'ACADEMIE

privilèges agir, comme souverains, dans la sphère libre de l'esprit et y distribuer... des couronnes, — des couronnes dont personne ne voudrait peutêtre, — car nous sommes devenus grossiers, — si on ne dorait pas de quelques écus le retroussis du laurier ? Chez un peuple viril, en possession de sa pleine maturité, cet enfantillage solennel des Concours académiques ne serait qu'un spectacle sottement et prétentieusement puéril; mais ce qui est insupportable, c'est qu'il y ait, dans l'opinion d'un peuple moqueur, qui rit mais qui paye, — qui rit, mais qui souffre et même salue ce dont il rit, je ne sais quel respect traditionnel, attardé et curieux, pour cette institution décrépite, qui ne doit plus qu'à son impertinence d'exister?... La vanité, en France, comprend si bien la vanité, que ces Quarante Vaniteux, qui se croient le gouvernement de l'esprit français, excitent encore des sympathies parmi les âmes analogues, jalouses de leur titre et de leur fauteuil! Et cependant, quand on fait des révolutions à tire-larigot contre toutes les oligarchies et les aristocraties, il faut être bon garçon, n'est-ce pas? pour accepter la dernière de toutes, qui a hérité (écoutez-les, ces jaboteurs !) des fatuités de toutes les autres ! Inconséquence sans explication. Inutile, quant aux œuvres qu'elle couronne et qu'elle ne fait pas naître, — on les publierait tout de même, quand elle n'existerait pas; — rapetissante

souvent, car des hommes entrés grands à l'Acadédémie s'y sontrapetissésen s'y asseyant; — devenue, — par le fait de toute corporation, qui, en peu de temps, n'est plus qu'une boîte à préjugés, — d'une coupole pour les idées, un éteignoir, l'Académie française, cette loupe littéraire, qu'il est temps d'opérer sur la tête de la France, doit disparaître dans un avenir prochain, comme le carnaval, qui s'en va chaque jour un peu plus et qui était plus gai ! Et l'un des symptômes, c'est l'indifférence qu'ont montrée tous les journaux pour cette dernière séance, dont ils ont à peine parlé. Seulement, je voudrais pour mon compte rapprocher cet avenir que je souhaite. J'en ai assez, et vous? de ces Gérontes et de ces Archontes. Je trouve qu'il est temps d'en finir avec ces habits verdâtres, ces perruques verdâtres, ces esprits verdâtres, qui croient représenter le génie français et qui n'en représentent que le cadavre ; et l'Haussmann résolu qui donnerait le dernier coup de pioche à cette vieille baraque, ma parole d'honneur, je l'aimerais.

Dimanche, 8 octobre 1882.

Ils sont là un tas ! et menacent d'être bientôt partout! car la Blague — cette chose qui n'est pas plus française que son nom et qui a remplacé l'esprit français, — aura dans peu l'ubiquité que l'esprit français eut autrefois. A l'esprit de tout ce qui avait autrefois de l'esprit en France, — à l'esprit de Voltaire, de Rivarol, de Chamfort et de Beaumarchais,— à l'esprit du Prince de Ligne, qui n'était pas Français mais qui méritait dix fois de l'être, — à l'esprit du grand Balzac, quand son génie condescendait à n'avoir que de l'esprit, — à l'esprit de Henri Heine, ce Prussien de France qui s'est si joliment moqué des Prussiens de Prusse, —

à l'esprit de Léon Gozlan, qu'on ne connaît guère plus, celui-là! qu'on ne lit plus et qu'on ne recherche que quand on aime l'esprit pour ses beaux j-eux seuls, — Léon Gozlan, ce diamant perdu, engouffré dans l'écrin de la Gloire — cette grande fille bête, entretenue par les imbéciles et qui — comme disait Stendhal, ■ — préfère les strass aux diamants quand ils sont plus gros — à tout cet esprit-là, a succédé l'esprit des blagueurs, en journalisme et en littérature...

Ah ! il ne faut jamais regarder à ses successeurs ! C'est eux, les blagueurs, qui se donnent et qu'on prend maintenant pour les gens d'esprit d'un siècle qui, hélas ! n'en a plus! Certes, je ne veux pas être injuste... Ce siècle, vanté par ceux qui en sont, a, je le reconnais, bien des choses encore qui ornent sa décrépitude. Il a, dans les livres et les journaux qu'il publie, du talent, grand parfois, des facultés, de 'observation et de l'imagination surtout, dame! devenue un peu grossière, l'imagination, depuis qu'elle a pris les latrines du Naturalisme contemporain pour son boudoir... Il a enfin, malgré tout, ce siècle, des choses de race, restées dans cette race spirituelle qui se meurt... mais de l'esprit, de ce qu'on appelle de l'esprit, non ! De l'esprit qui fut la gloire, — une des gloires spéciales de la France, — de l'esprit qu'on voulait imiter en Europe comme les jardins de Louis XIV, — mais sans jamais réussir,

— de l'esprit, enfin, ayant ce don de tact et de grâce qui distinguait l'esprit français jusque dans ses plaisanteries les plus cruelles, — car l'alouette joyeuse des Gaules avait, quand il le fallait, le terrible bec croisé du faucon, — de ce genre d'esprit-là, — faites-en votre deuil, vous qui l'aimez! — il n'y en a plus!

A sa place, nous avons la Blague, — la Blague aimée de Villemessant, qui disait d'elle : « Elle est bien bonne », et d'Offenbach, cet autre blagueur en musique; Villemessant et Offenbach, — les deux dépravateurs, l'un en journalisme, l'autre en théâtre ! C'est eux qui nous ont corrompus. C'est eux qui ont fait de nous des blagueurs ! La Blague ! ils ne l'ont pas créée. Les deux auteurs des Saltimbanques et Frédérick-Lemaître, ce saltimbanque sublime, y sont pour plus qu'eux; mais eux, ils ont étendu sur les choses de leur temps cette ignoble gouaillerie, devenue populaire... La Blague, l'odieuse Blague, en effet, n'est pas même la caricature. La caricature, c'est l'outrance d'une vérité, d'une vérité déformée et outragée, mais cependant visible encore. La caricature, c'est le crapaud cherché et retrouvé, par un art retors et humiliant, dans le pur profil d'Apollon (il paraîtrait qu'il y est, le monstre!). Mais la Blague se soucie bien de la vérité ! C'est le mensonge ornanisé, histoire de rire! Basse histoire de rire, et d'avilir

quelqu'un ou quelque chose, en riant! La Blague, qui se croit très plaisante, n'a jamais eu l'éclair divin de la plaisanterie et le coup de foudre instantané qui frappe juste et atteint à fond... Elle n'atteint, elle, que les moulins qu'elle a bâtis ! Elle n'est, en somme, qu'une pesante bouffonnerie obèse, qui étale son gros ventre insolent, tout en tapant familièrement et impertinemment sur le vôtre. Portraitiste à prétention, qui diffame ceux qu'elle se mêle de peindre, et qui se barbouille et s'escarbouille dans la potée de vermillon de sa peinturlure, qu'avale l'ignorance de la Badauderie, qui avale tout avec ses gros yeux. . .

Et l'affreuse drôlerie de cette Blague, les délices du moment! et qui est passée maintenant à l'état de procédé parmi les amuseurs du journalisme qui n'amusent pas, est honteusement à la portée de tous les esprits, quels qu'ils soient, les plus médiocres et les plus vulgaires. Tous peuvent se donner l'inepte joie de souffler, pour la gonfler, dans cette vessie vide. Tous peuvent se vautrer, en pétaradant comme un âne dans l'herbe d'un pré, en ces craques

énormes, renouvelées de Cyrano de Bergerac, du Menteur de Corneille et de Monsieur de Crac dans son petit château, appliquées, sans observation et tout de travers, à une chose ou à une personne contemporaine ; car les blagueurs modernes n'inventent rien, ni dans leur manière de mentir ni dans leur manière de plaisanter. Ces aimables farceurs se servent du moule de vieilles bourdes connues, dans lequel ils fourrent leur propre sottise, et c'est ainsi qu'ils se font neufs! Gavroches hyperboliques de ce temps exigu, ils ont, ces pauvres petits Poucets, voulu ôter ses bottes à cet ogre de Rabelais pour introduire leurs grêles jambes de jockey anglais dans ces vastes bottes que Rabelais, s'il revenait au monde, leur mettrait certainement au derrière !... Mais ce n'est pas simple gaminerie. Ce sont des hommes que les blagueurs du temps ! Le ridicule de leur blague n'est pas seulement (ne le croyez pas!) le ridicule triomphant d'une époque sans originalité, sans enthousiasme, sans délicatesse, et où la bonne compagnie se fait de plus en plus rare... Oh! si ce n'était que cela! mais c'est bien plus que cela ! Non, présentement, ce ridicule en fleur a sa racine dans un vice, — aussi du temps et qui l'empoisonne, — le vice égalitaire de l'envie, qui rabaisse toujours ce qu'elle jalouse, tout en se cachant dans l'hypocrite irro cence de ces grosses bouffonneries — si grosses

qu'on ne peut s'en fâcher! Ce serait un ridicule de plus!

Du moins, aux beaux temps de l'esprit et de la plaisanterie française, l'épigramme, qu'on ne délayait pas en quatre colonnes de feuilleton, avait deux qualités premières : la justesse et la netteté. Elle allait droit, sans broncher, à l'amour-propre d'un homme, et lui appliquait bravement son cinglon. Elle ne s'entortillait pas dans les exagérations infinies et grotesques d'une blague qui empêchent d'enfoncer le trait dans la vanité de celui contre qui on se la permet... Mais à présent, la pauvre et charmante épigramme de l'esprit français s'est dissoute dans une ironie sans inconvénient pour personne, car on peut toujours nier ou retourner sens dessus dessous une ironie, et j'ai vu même l'amitié s'en servir. — « Pourquoi te plains-tu?» — disait tendrement un ami blagueur à un ami blagué. — « Il n'y a pas de quoi! je blaguais! Tu n'as donc pas compris que c'était là une plaisanterie ? »

Car ils osent appeler leurs bourdes, sournoisement injurieuses, de ce joli nom de plaisanterie qu'ils déshonorent ! Et ils ont raison. C'est la leur, en effet. Ils ne sont plus capables que de celle-là. C'est la seule qui leur reste, dans cette fin dégradée de l'esprit français. C'est la plaisanterie d'une époque qui n'a plus d'originalité, et même qui la hait, parce que chez un peuple qui veut touies les

égalités, l'originalité est une distinction qui insulte tout le monde. Plaisanterie d'un peuple qui fut léger, mais dont les mandibules se sont épaissies, et qui a pris sa manière de rire aux peuples à lourde mâchoire. La blague française, c'est le Hoax des Américains et des Anglais — des Anglais, dans le sérieux le premier peuple du monde, mais dans le rire, la fringance du rire, le dernier! C'est la plaisanterie d'un peuple naguère encore aristocratique et raffiné, mais qui a chuté, et s'est étendu tout de son long dans la mare aux canards de la démocratie, comme un ivrogne dans un égout. C'est la plaisanterie démocratisée, et qui tend de plus en plus à s'encanailler, comme le marbre de nos statues. Les démocraties ont leurs bouffons, actuellement, comme les monarchies ont eu les leurs, mais bouffons pour bouffons, j'aimerais mieux les Triboulets de la Royauté qui n'écrivaient pas, que les Triboulets de la Liberté qui écrivent, par ce temps de suffrage et de blague universels... Ils le sont, en effet, l'un comme l'autre : suffrage universel, blague universelle. Tout le monde a le droit de blaguer comme de voter, et en use-t-on, de ce droit-là, dans le journalisme et la littérature!... « Tu as craché sur moi », — dit l'amoureux de la Chanson Grecque, — « et toute la terre a été empoisonnée ! » C'est ce que toute la terre peut maintenant chanter à la Blague! à cette fille évaporée et

irrespectueuse, qui ne croit à rien et se fiche de tout ! A l'heure présente, la Blague, cette Circé de nos piètres jours qui nous a empoisonnés avec des philtres canailles, et nous a changés, comme les compagnons d'Ulysse, en bêtes, contentes de leur état, n'est pas seulement la reine du monde, comme l'était l'opinion du temps de Pascal, elle en est l'ivresse. Même de nobles esprits ont été pris par cette ivresse et en ont partagé l'abject langage, mais ils auraient été plus nobles encore, s'ils y avaient résisté...

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