LA VIF. IL LE FUI. T
Hem célibataires, dont le cœur envoie tant de i
-niv, d'adorables ridicules, fondée peut-être sur de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait les tètes de nègres par tant d'autres gi
que la société devait se trouver suffisamment indemnisée. 11 prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge, la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens comme il : celui du chevalier était toujours d'une finesse et d'une blancheur aristocratiques. Quant à soh habit, quoiqu'il fût d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour ceux qui remarquaient la rashionable indifférence du chevalier sur ce point; il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée par le prince de Galles ; mais monsieur de Valois mettait à suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Àlençon. Le monde ne doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui? .N'y a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de l'Evangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal ? Cette fraîcheur de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait comme une antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. A moins de se ranger à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que le chevalier avait la voix
fl SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
de sot) ne/. • roua eût surpris par des sons am-
ple- et redondants. Sans posséder Le volume des eolossales basses-tailles, le ambre de cette \<>i\ plaisait par un médium étoffé, semblable aux accents du cor ang] ris, n ~i>tants et doux, forts et veloutés. Le chevalier avait répudié le costume ridicule que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement modernisé ; il se montrait toujours vêtu d'un habit
a t boutons dorés, d'une culotte à demi juste en pou-de-soie et à boucles d'or, d'un gilet blanc sans broderies, d'une cravate serrée sans col de chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son cou d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point souvenir, et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le portait avec cette grâce de marquis dont
ret s'est perdu sur la scène française le jour où disp mit Fleury, le dernier élève de Mole. La vie privée de ce vieux garçon était en apparence ouverte à tous
jards, mais en réalité mystérieuse, il occupait un logement modeste, pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant à madame Lirdot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la \ille. Cette circonstance expliquait la recherche 'le .-on linge. Le malheur voulut qu'un jour AlençoU pût croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrète-
ment épousé dans ses vieux jours une certaine I rinc, mère d'un enfant qui avait eu L'impertinence de ?enû appelé.
— il avait, dit alors un en tain monsieur du Bous-
qui-T. donné sa main à celle qui lui avait pendant si longtemps prêté son fer.
borribk calomnie chagrina d'autant plu< les vieux jours du délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une espérance longtemps ca-
. et a laquelle il avait fait bien des sacrifices. Madame Lardol louait à monsieur le chevalier de Valois deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de cent francs par an. Le digne gentil— nomme, qui dînait en ville tnus les jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat, accompagnée de bemre et de fruits selon la
.11 ne faisait de l'eu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et taisait des vi-ites. Dès son établissement à Aiençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par quartier son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante livres envoyées parmi monsieur Bordin de Paris, le dernier des Procureurs au Chàtelet. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de Valois récolta les fruits de son infortune; il eut son couvert mis dans les maisons les plus distinguées d'A-
lençon et fut invité i boutes Les soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne compagnie furent .-i bien apprécies qu'il semblait que tout fût manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison, Les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal parle vieux chevalier : « Vous êtes adorablementbien mise ! » elle était plus heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui put bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mot> mon cœur, mon bijou, mon petit chou, mareùie, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans Babouche; enfin, il avait le privilège des superlatifs. se- compliments, dont il était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes ; ils flattaient tout le monde, même les hommes administratifs, dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction qui l'eût fait remarquer partout; il ne se plaignait jamais, il louait ses adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point l'éducation de ses partenaires, en démontrant la manière de mieux jouer
iips. Lors lue, pendant la donne, il s'établissait de ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière par un geste digne de Mole, regardait la prin-
• ioritza, levait dignement le couvercle, massait sa prise, h vannait, la lévigeait, la façonnait en talus; puis quand les cartes étaient données, il avait garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet, toujours à gauche! Un gentilhomme du bon siècle (par opposition au grand siècle; pouvait seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant et l'épigpamme qui n'eût pas été comprise. Il acceptait les mazetteset savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'hu-
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mair faisait dire de lui par beaucoup de personnes: — J*aémàrt !<■ chevalier de Valois! Sa conversation, tes manières, ton! en lui semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme m femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de province, l'œuf mal cuit du déjeuner, Je calé dont la crème avait tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut, les rêve-, les visites. Le chevalier possédai! un regard langoureux, une altitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un délicieux auditeur; il plaçait un ah! un bah! un comment nvez-vons fait? avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de niaiseries. A-t-on jamais songé aux service- qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le musée égyptien de Turin, une si gentille momie. En aucun pays du monde le parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins offensant que chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait prier monsieur de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût dérangé, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris de lui,
sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à l'affaire ou qu'il la gâtei lit en s'en mêlant.
Poux expliquer la problématique existence du chevalier, lin \ i ité, ntte cruelle débauchée, met le poing sur la gorge, doit dire que dernièrement, après les tri.-t<< glorieuses journées de juillet, Alençon a bu que la somme gagnée au jeu par muntâeaa de Valois allait par trimestre à cent cinquante
environ, et que le spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa rente via| poux ne pas paraître sans ressources dans un pays oîi l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce point! ont contesté mordicta cette cir-
mce. l'ont traitée de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectacle et digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui lus soutiennent. Honteux d"avoir à justifier un tort, ces admirateurs le nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le sentiment de leur dignité; les gouvernements leur donnent l'exemple de cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter le T>. Deum de ses défaites. Si le chevalier
permis ce trait de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de Gramont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du marquis de Moncade, en était-il moins le convive aimable, l'homme spirituel, le joueur inaltérable, le îavissant conteur qui faisait les déli> .' En quoi d'ailleurs cette
action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, estelle contraire aux mœurs élégantes d'un gentilhomme? I. • pie tant dt gens sont obi rtir àet rentes
viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une, volontairement, a son meilleur ami ? Mais Laïus
Ml mort... Au bout d'une quinzaine d'années de ce tarin <le Nie le chevalier avait amassé dix mille et quelques eut- francs. A la rentrée des Bourbons, un de ses vi.-ux amis, monsieur le marquis de Pombreton, ancien lieutenant des mousquetaires noirs, lui avait. disait-il, rendu douze cents pistoles qu'il lui avait prètées pour émigrer. (.et événement lit sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries in ventées par leConstihttùmnelsai la manière de pfiyer ses dettes employe'e par quelques émigrés. Ouand quelqu'un pailait de ce noble trait du marquis de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce débris de fortune. Se confiant aux destina - de la Restauration, il plaça son argent sur le ^land-livre au moment où les rentes valaient 56 francs atimes. Messieurs de Lenoncourt, de Navarreins, de Yerneuil, de Fontaine et La Billardière, desquels il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écua sur la cassette du roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deuv. consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques de TOuest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc authentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban rouge fit merveille sur son habit marron , et compléta pour ainsi dire la physionomie du gentilhomme. l>es 1802, le chevalier cachetait ses lettres d'un très-vieux
cache! d'or, assez mal gravé, mais où Les Castéran', les
pignon, les Troisrille pouvaient voir qu'il portait
/ à la jumettê de gueula m barre^ et dt
gueula à < mq n - - miter
tomm ■fuu chef </• sable û la tr ix pallée d'argent. Pour
timbre, lt casqu* d* chevalier. Pour devise : Valeo. Avec
Mes aimes le prétendu bâtard de Valois devait
et pouvait monter dans tous les carrosses royaux du
monde.
Beaucoup de gens ont envié la douce existence dec vieux garçon, pleine de partie- de boston,de trictrac, de reversi, de whist et de piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a une vie aussi simple que ses envieux la lui font Vous découvrirez dans les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotifères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la concha Xcne- Nonnseulement le chevalier avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Quint : il voulait se marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.
I n mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de Tannée 16, c'était sa façon de parler, au moment on le chevalier passait sa robe de chambiv en riem dam is vert a Qeurs, il entendit, malgré son coton dans l'oreilli . le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier. Bientôt trois coups furent discrètement
frappés à M porto : puis, sans attendis la réponse, une belle personne se glissa comme une anguille chez le \i< LU garçon.
— Ah : c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer son opération commencée, qui consistait à repasser la lame de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire iei, cher petit bijou d'espièglerie?
— Je viens vous dire une chose qui vous fera peutêtre autant de plaisir que de peine.
— S'agit-il de Césanne?
— Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la fois mutin, grave et insouciant.
Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer une si grande influence sur la destinée des principaux personnages de cette histoire, était une ouvrière de madame LardoL Un mot sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le rez-dechaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les manchettes, les chemises à jabot, les cravate.-. les dentelles, les robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme du receveur général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit! Aussi prendrez- vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres, se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il
était homme enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui faisaient trembler le? femmes; néanmoins toutes l'aimèrent &près avoir reconnu combien était profonde >a discrétion, combien il avait de sympathies pour les jolies faiblesses. La" première ouvrière, le factotum de madame Lardot, \ieille fille de quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-dessus d'eux, il n'y avait I lus que des mansardes où se séchait le linge en hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier, de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour. Au-dessous du chevalier demeurait un vieux paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle avait un si grand faible pour les gens de condition, qu'elle pouvait passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, monsieur de Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de arrières aurait-elle était coupable d'un bonheur attribué au chevalier, elle eût dit : — I! est ri aimable ! Ainsi, quoique cette maison fût de verre, comme toutes les maisons de province, relativement à monsieur de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident né des petites intrigues de l'atelier, le chevalier ne passait jamais devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose à ses petites chattes : du chocolat, des bonbons, des rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces petites filles. Les Ennui un instinct qui leur fait djviner les hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui
sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander sottement l'intérêt de leur galanterie, immef ont sous ce rapport Le flair du chien, qui sùnecomp droit à l'homme pour qui les
Le pauvre chevalier de Valois lit, de -i première vie, le besoin de protection galante qui distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas extraordinaire que. par un temps où les écoliers cherchent, au sortir du collège, à dénicher un symbole on à trier des mythes, personne n'ait encore expliqué le> filles du dix-huitième siècle ? N'était-ce pas le touruni du quinzième -ièele ? En 1550, les chevaliers se battaient pourles dames : en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps ; aujourd'hui ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. tuners à lapoulaine du quatorzième siècle étaient dons rouges du dix-huitième, et le luxe des mai- « était en 1750 une ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante. Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maiti Au lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment un sac de pures croquignoles. Di- Bons-le à la gloire d'Alençon, ces croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthéne reçut jadis une toiktte en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois. Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de Valois, et lui gardaient un profond secret sue, leurs familiarités intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gen-
tilhomme, elles le vieillissaient ; il devenait un respeckable monsieur de qui la vie était une Heur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté sur les épaules comme des perroquets. 11 aimait à -avoir les secrets que découvrent les blanchisseuses au sein desménages, elles venaient donc le matin Lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait ses gazette'- en cotillon, ses f'euillefirants; jamais monsieur de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie dans L'esprit Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait comme un bienheureux.
Suzanne, une de ses I ivorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle L'étoffe d"une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure, Quoique fine dans le t oui' des yeux et du front, péchait en bas par des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Ruqu 'il faudrait marier avec les muscles de L'Hercule-Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette grafemrne d'Apollon.
— Hé bien ! mon enfant, conte-moi ta petite ou ta aventure, qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le dier, était la douce paternité de ses manières avec ces grisettes ; elles lui rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont la célébrité fut eurondant un bon tiers du di.v-huitieme siècle. Il itaiu que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes chose-, comme Les J 1 1 Les Flibustiers, comme
! - Abbés et les Traitants, a conquis une irrésistible
bonhomie, une facilité gracieuse, un laisser-aller dénué . tout l'incognito de Jupiter riiez Alcmène, du
roi qui se fut la dupe de tout, qui jette à tous les diables la supériorité de ses foudres, et veutmang<: Olympe en folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de lunon surtout. Malgré sa robe de vieux damas ?ert, malgré la nudité de la chambre où il recevait, et où il avait à terre une méchante tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis Wl et des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, laie sublime testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les grâces libertines de sa jeunesse repar lissaient, il semblait riche de trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte. Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.
— Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.
Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil droit sur la grisette, et feignit de comprendre.
— Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais tu prends l'avance, il me semble.
— Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte, que madame Lardot me chasa
je ne m'en vais pas promptement à Taris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si ridicules.
— Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont pu moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre 0 qui se prépare. Après les bouleversements politiques, viennent les bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus (il «Ma son coton pour s'arranger les oreilles) ; elle perdra beaucoup en se lançant dans le sentiment : elle se tordra les nerfs, et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses petites tètes de nègre comme un moyen d'arriver à ses tins ; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai de mon temps ! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.
— Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas.
— Comment donc ! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure, j'aimerais mieux perdre mon nom!
— Ah ! fit Suzanne.
— Ecoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une grande bergère qui se nommait jadis une d que madame Lardot avait fini par trouver pour lui.
Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses genoux. La belle se laissa faire, elle si hautaine dans la rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes d'Alençon
autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audac lentement au chevalier, que ce vieux pécheur, qui a\ ait BODdé bien d'autres mystères dans des exista oces bien autrement astucieuses, eut toisé l'affaire d'un seul coup d'<i -il. Il savait bien qu'aucune jeune fille ne se joue d'uii déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser L'échafaudage de ce joli mensonge en y touchant.
— Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne voulons pa^ végéter ici, nous a\ons soif de Paris, où les charmantes créatures deviennent riches quand elles s<»nt spirituelles, et nous ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse, des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces messieurs. Hé ! hé ! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un
célibataire, je ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, carie rien . Somme, est le coflre-fort naturel
d'une jeune fUle. Mais ne me fourre pas là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu
me ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine : du tort? tu pourrais empêcher mon mariage dans ira pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup d3 peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude î tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat d'église. Ah ! -i j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais riche, certes, je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semble iine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit que le tour que tu me joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une tille, mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il faut des idées supérieures : aussi as-tu mon estime.
Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évoques.
— Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que v. .u- tous trompez, et que...
Elle rougit sans oser continuer ; le chevalier avait, par un seul regard, deviné, pénétré tout son plan.
— Oui, je t'entends, tu veux que je te croie î Eh bien ! je te crois. Mais ^uis mon conseil, va chez monsieur du
mier. Ne portes-tu pas le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh bien! je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses frais. Vj, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée
comme une soie, e1 à chaque parole, bis un double tour et un nœud; il est homme à redouter le scandale, et
> i 1 t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de l'adresser aui dames du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh bien! un homme doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas asseï belle, asses spirituelle pour faire la fortune de ton mu i ? Hé ! malpeste, tu peux rompre en visière à une femme de la cour.
Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement, elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de Suzanne en la priant de dire à Césanne de lui monter le chocolat que lui faisait madame Lardot tous tes matins. Suzanne s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.
blll d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions judiciaires de lieutenantcrimineL Se trouvant .-ans ressources après la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruiné» de la province, était allé chercher fortune à Paris. Au commencement de la Révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit de républicains, qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de ce tempslà n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur, un munitionnaire, un homme qui faisait contisquer, d'accord avec le syndic de la commune, des biens d'émigrés pour les acheter et le? revendre ; un mini>tie et un général étaient tous également dans les affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des fivres des armées françaises. 11 eut alors un magni tique
hôtel, il fut un des matadors de la finance, il fit dis affaires de compte à demi avec Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la rie scandaleuse du temps, une vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées, à petites maisons pleines de maitresses, et où se donnaient de belles fêtes aux directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien
Bernadette, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo. Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que du Bousquier ne fût un <:rand homme d'État. 1! était l'un des empl rieurs du gouvernement inédit que le
bonheur de Napoléon fit rentrer dans les coulisses de royea Un ise Affaire). La victoire opiniâ-
trement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti, qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système de la Montagne, au cas où le premier Consul aurait succombé. Dans la conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de bataille; le premier partit au moment où Mêlas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premiei Consul, qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et de ruine réelle priva le four-
ar de toutes ses facultés, il devint imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant il excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de les créances sur l'État lui permettait de g u de r quelques espérances; mais, malgré ses présents
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i oi rapteim, il rencontra 1 1 haine de Napoléon contre le* fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite. Monsieur de 1 \ rmon,si plaisamment nommé Fermons fa cctissi .laissa du Bousquier sans un sou. L'immoralité de la vie pi ivée, les liaisons de ce fournisseur avec Barras et Bernadette déplurent au premier Consul encore plus que ses manoeuvres à La Bourse; il le raya de la liste des rei eveun généraux où, par un reste de crédit, il s'était t lit porter pour ÀMençon. De son opulence, du Bousquier conserva doute cents franc? de rente viagère inscrite au grand-livre, un pur placement da caprice qui !•■ sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés ; mais ils furent tous payés par les recouvrements et par la vente de l'hôtel de Beauséant, que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville d'Alençon, où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier, furieux contre Bonaparte, racontant les misères du premier consul , les débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien et dûment quadragénaire, du Bousquier s»; produisit comme un garçon de trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils; àe< yeux noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard tin comme celui de monsieur de Talleyrand, mais un peu éteint; il conservait les nageoires républicaines, et
portail fort Longs ses chereux bruns. Ses mains, enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient la preuve d'une riche musculature par de mes bleues, saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule Parnèse, et des épaules à soutenir la rente. Un ne voit aujourd'hui de ces sortes dépaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint par un mot en usage pendant le dernier Mci le. et qui ?e comprend à peine aujourd'hui : dans le ttyie galant de l'autre époque, du Bousquier eût passé pour un Mai paye» d'arrérage$. Mais, comme chez le chevalier de Valois, il >e rencontrait chez du Bousquier des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne. Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles, non que sa voix fût ce petit filet - 1 e qui -oit quelquefois de la bouche de ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais étouffée, de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix d'un spéculateur ère in té.
Du Bousquier maintenait courageusement le costume à la mode aux jours trop rapides de sa gloire : les boti e vers, les bas de soie blancs, la culotte courte en drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et 1 habit bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui donnait auprès des sommités royalistes de la proi ince, monsieur du Bousquier ne fut point reçu dam les sept ou huit familles qui composaient le faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois. 11 avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Ai mande, la sœur d'un des nobles les plus considérés de la ville, mais de qui du Bousquier comptait tirer un grand parti pour ses projets ultérieurs,
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car il irvait une brillante revanche, il essuya un refus. Il se consola parles dédommagements que lui offrirent
une dizaine de ramilles riches qui avaient autrefois fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herba- : des boeufs, qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en et^et eoncentn : mces
dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait le< spéculations, il en déduisait bien le.> moyens, les chances et la conduite. 11 passait pour être un bon administrateur; il fut souvent question de le nommer maire d'Alençon : mais les souvenirs « tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent, il ne fut jamais reçu à la préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue, aurait fait conclure son mariage avec une vieille tille sur laquelle il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste, ou il resta malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée des Bourbons, son exclusion fut maintenue à la préfecture, ce dernier refus lui inspira contre les Bombons une haine aussi profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses opinions. 11 devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible des Elections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne
peuvent plu> vivre que par la tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau faible en apparence, mais intarissable. Sa haine était comme
celle du nègre, -i paisible, si patiente, qu'elle trompait
L'ennemi, s i vengeance, couvée pendant quinze années,
ne lut rassasiée par aucune victoire, pas même par le
triomphe des journées de juillet 18 0.
1 n'était pas sans intention que le chevalier de Va-
nvoyait Suzanne chez du Bousquier. Le Libéral et
1 R «yaliste s'étaient mutuellement devinés malgré la
aie dissimulation avec laquelle ils cachaient leur
commune espérance à toute la ville. Te- deui neu
étaient rivaui. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouseï cette demoiselle Gormon de qui monsieur de Valois venait de parler à Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence, attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille fille. Ainsi, quand même ces deuxcélibataires n'auraient pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux les -y-temes desquels ils offraient une vivante exn. leur rivalité en eût encore fait deux ennemi.-, teignent sur les hommes qui les traversent. Ce- deux personnages prouvaient la vérité de cet axiome par l'opposition des teinte- historiques empreintes dan- leurs physionomies, dans leurs discours, dans leurs idées et leurs costumes. L'un, abrupte, énergique, a manières larges et saccadées, à parole brève et rude, ii"ii de t<m, de chevelure, de regard, terrible en appatnt en réalité comme une insurrection, lit bien la république L'autre, doux et poli, -m'', atteignant à son but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemi -e rencontraient presque tous les soirs sur le