‹ Les rivalitésChapitre 3 sur 30 · LA V I K 1 1. L B I I L L F · texte numérisé non relu

LA V I K 1 1. L B I I L L F

même tenrain. La guerre était courtoise et bénigne cnes te chevalier : mais du Bousquier y mettait moins de formes, toul en gardant les convenances voulues parla société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Bui seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels ils vivent, personne doutait de la rivalité de ces deux hommes. Monsieur le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon ; tandis que du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans la maison la plus noble du pays, avait été refusé. Mais le chevalier supposait encore de grandes chances à son rival pour lui P"i 1er un coup de Jarnae si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de ses conjectures.

Suzanne alla d'un pied léger de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en chaus- ■ns gris, qui sont comme les moellons du granit normand ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus confortablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé quelques meubles du temps de sa Splendeur; mais les mœurs de la province avaient insensiblement obscurci les rayons du Sardanapale tombé. Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison reflet d'un lustre dans une grange. L'harmonie, lien de toute œuvre humaine ou divine, manquait dans les grandes comme dans les petites choses. Sur une belle commode se trouvait un pot à l'eau à couvercle, comme

29 NES Dl LA \ Il l»K PHOYIRCB

il no son \<4t qu'aux approches de la Bretagne, si quelque beau lapis s'étendait dans sa chambre, les rideaux de croisée montraient ; - d'un ijnoble calicot imprimé. La cheminée en pierre mal pointe jurait avoo une belle pendule déshonorée par le voisinage d>' miaéraMea chandeliers. L'escalier, par où tout le monde montait rayer les pieds, n'était pas mis en couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du pays effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que représentait du Bousquier, cette

o offrait un amas confus de saletés et de magnifique.- choses. Considéré comme un homme à l'aise, du Bonsqnier menait la vie parasite du chevalier; et celuilà sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait pour tout domestique une espèce de Jocrisse,

d do pays, assez niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier, qui lui avait appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait d'étoffe que pour un nce, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait do- dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa

de cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours grosses d'un mouchoir, d'un

he, d'un fruit ou d'un casse-museau, il lui faisait r un habillement d'ordonnance, et l'emmenait poui servir. René .-'empiffrait alors arec les domestiques. Cette obligation que du Bousquier avait' tournée en récompense lui valut la plus absolue discrétion de stique breton.

— Vous rbilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne.en la voyant entrer; c'est pas votre jour,

DOUA n'avons point de linge à donner à madame Lardot.

— Grosse bète! «lit Suzanne en riant.

l.i jolie Bile monta, laissant René achever une écoel-

tte de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousguier, encore au lit. remâchait ses plans de fortune, c u*

il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu sont inépuisables : aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du cœur.

— Me voilà, dit Suzanne en s' asseyant sur le lit en en faisant crier les rideaux sur les triangles par un mouvement de brusquerie despotique.

— Qnrtaco, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son séant.

— Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.

— Ou est-ce que c'est que ça ? fit du Bousquier en se croisant les bras.

— Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je nus, reprit-elle en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à moi , autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous ail ion- i Paris, vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où l'on re-

fait le gouvernement de fond en comble, et où les étransont les m, litres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que voua paieriez cher un jour? A qui vous intéresserex-vous, pour qui travaillerez-vous?

— Pour moi, donc ! s'écria brutalement du Bousquier.

— Vieux monstre, vous ne serez jamais père ! dit Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

— Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je rêve encore.

— Mais Quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse fermentation dans ses idée-.

— Mai- il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est ll.itté. Hou Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!

— Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si extraordinaire... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, cela ne se peut pas...

— Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?

— Ah ! pour ça, non! J'ai des engagements.

— Est-ce avec mademoiselle Armande ou avec mademoiselle Cormon, qui, toutes les deux, vous ont déjà i ' Écoutez, monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pa.> besoin de gendarmes pour vous traîner à la Maire-. Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je vaux. Un jour roua pourrez vous repentir de la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or

ni argent, ne me fora vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.

— M. »is, Suzanne, es-tu sure?...

— Ah! monsieur! fit la grisolle en se drapant dans :tu. pour <iui me prenez-Yous? le ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est i'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser mademoiselle Cormon , car la Charte, sur laquelle il venait de ruminer, offrait à son ambition la magnifique voie politique de la Députation. Or, so:i mariage avec la vieille tille devait le poser si haut dans la ville qu'il y acquerrait une grande influence : aussi l'orage soulevé par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent embarras. Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne sans même y réfléchir. 11 se serait placé franchement à la tète du parti libéral d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la première société pour retomber dans la classe bourgeoke des négociants, des riches fabricants, de> herbagers qui certainement le porteraient en triomphe comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le côté gauche. Cette délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main sur la tète, et tortillait le bonnet qui en couvrait la désastreuse nudité. Comme toutes les personnes qui dépassent leur but et trouvent mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant son séducteur ; mais elle riait intérieurement comme une grisette en partie fine.

— Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables godans, moi !

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de Tandon fournisseur. Du Bousquier >e faisait gloire d'appartenir à cette école de philosophes cyniques qui ne veulent p i par les fem-

me-, et qui les mettent toutes dans une même i lasse sprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à L'usage des femmes. Pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il faut laisser danser, chanter et rire; nt en elles rien de saint, ni de grand ; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la condition d'esclave. ce rapport, du Bousquier était encore la contrepartie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il •n bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication, et Suzanne apprit ainsi que le vieux garçon portait un faux toupet.

— Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit -•ueusement Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir; souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la vôtre ; mais sou- E-voui au ri que j'ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte. Je ne me suis pas •rnme une niaise, je n'ai pas in* sisté, je ne von- ai point tourmenté. Maintenant vous l ma situation. Vous savez que je ne puis

Iv TIE1LL1 PILLE

i M. Mie. .h ; ma mère me battra, madame Lardot esl à cheval .-m- Les principes comme si elle en repassait; elle de chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-jd* mendier mon pain? Non '. je me jetterai plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe. Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y envoyer : ce •en un oncle qui me demande, une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. 11 ne s'agit que d'avoir L'argent nécessaire au voyage et à tout ce que voua savez...

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance que peur le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénoûment de cette histoire. Pour le moment; il suffit de dire que 1 ! mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon, qu'il était incapable de faire une rétlexio'.i sérieuse. Sans ce trouble et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois avant d'entamer une discussion de ee genre, et de lui demander de l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisettc la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.

— Tu irais donc à Paris ? dit-il.

En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.

— Mais oui, monsieur !

Du Bousquier commença d'étranges doléances; il venait de faire le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le maçon, le menuisier; mais

34 RI B bl LA VIE DE PR0V1H4 F.

Suzanne le laissait aller, elle attendait le chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea ren la porte.

— Eh bien ! où vas-tu ? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, paf, elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change à brûle-pourpoint.

— Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson , la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a retiré quasiment de l'eau une pauvre tille dans le même cas.

— Madame Granson !

— Oni , dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon , la présidente de la Société Maternelle. Sous v.ire respect, les dames de la ville ont créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de cela trois ans, la belle Faustine

ntan.

— Tiens, >uzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef , ouvre toi-même le secrétaire , prends le sac entamé qui contient encore six cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu de grâce à s'exécuter.

— Vieui ladre '. bc dit Suzanne, je parlerai de ton faux toupet

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier il rien donné, mais qui l'avait comnseillée, et qui portait les grisettes dans son cœur.

LA VlEU.I.r 1 III ! 35

— Si tu m'attrapes, Suzanne, > écria-t-ilen lui voyant la main au tiroir, tu...

— Mil - , monsieur, dit-elle ou L'interrompant

une royale impertinence, ?oua ne me les donneriei is, ri je vous les demandais ?

I ne fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et lit entendre un grognement d'adhésion. Suzanne prit le I sortit, en se laissant baiser au front par le fieui m, qui eut l'air de dire : — C'est un droit qui me coûte cher. Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en cour d'assises, comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait mille francs. Um fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une foie de Fourberies, une fille va loin. Lorsque la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépense-, et qui, pour une frisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du BoiL-quier. Le vieux garçon avait paru redouter la Confidence de son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon, empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan de province. 11 y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se composant un - • désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à léna, possédait pour toute fortune une

in tigre pension de neuf cents francs, eut écus de rente

à elle, plus on iil- dont l'éducation et l'entretien lui avaient dévoré .-es économies. Elle occupait, rue du .il, un de ces tristes res-de-chaussée qu'en passant la principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup d'oeil. C'était une porte bâtarde, élevé»; sur trois marches pyramidales; un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. i»'un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine : de l'autre, un salon à toutes lins et la chambre à coucher de la veine. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans . logé dans une mansarde au-dessus du premier étage de eette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère les sii cents francs d'une petite place que rinfiuence de sa parente, mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la mairie de la ville, où il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indication-, chacun peut voir madame Granson dans- son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d'Ltrecht jaune, redressant âpre- une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salit pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailus le portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux eroisées, endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie avec sa figure pale et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage 00 respiraient d'ailleurs les mœurs probes rei de la province. En ce moment le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger, où ils

déjeunaient d'une tasse de café accompagnée de benne et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la de Suxanne allait causer à madame Granson, il toit expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se Bavait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs que dans la ville d'Aleneon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes >upérieurs, ou des femmes qui reconnai>sent lie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il put exprimer la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, ï>ans approbation, sans encourent, décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède de deux manières : ou il prend son bien comme ont fait Napoléon et Molière aussitôt qu'il le \uit, ou il attend qu'on le vienne chercher quand il s*esl patiemment révélé. Le jeune Granson appartenait

à la classe des hommes de talent qui B'ignottni et se

découragent facilement. S<>n âme était contemplative, il Tirait plus par la pensée que par l'action. Peut être t'ùtil paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements passionnée du Français; mais

il était puissant dans le monde des*esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais : II est fou. Le mépris que le monde de-

sur la pauvreté tuait Athanase; la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air détendait l'arc qui ^e bandait toujours, et l'àme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir .-e placer parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle, enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la bibliothèque de la ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son àme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le calcul. Made-

11e Cormon passait pour une des plus riches per- BOnnes de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit a l'aimer par le désir du bonheur matériel, par

.•hait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent déshonorait à ses yeux ea passion. Il craignait de plus le ridicule que le monde jetterait sur l'amour

LA VIEILLE Fil I T 39

d'un jeune homme de vingt-trou ans pour une fille de quarante* Néanmoins sa passion était vraie; car ce qui

Inre peut sembler faux partout ailleui réalise en province. En effet, Les mœurs y étant sans ds, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que paraître, dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec une- belle fille comme Suzanne : en province, elle effraye et dissout par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un riche parti fait passer par dessus quelque fâcheux antécédent Entre la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter : il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut s'éprendre un jeune homme sont rares; une belle jeune fille riche, il ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul: une belle fille pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaees, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère, doiventils tous quitter ces froides régions où la pensée est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art. Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon ? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société; qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par les préjugés, ni le> femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions

des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en

s'imaginant que les deux sexes se gouvernent par les

mêmes lois. Ici, peut-être, faut-iJ en appeler aux jeunes

- souffrant de leurs premiers désira réprimés au

moment où toutes les forces se tendent, aux altistes

malades de leur g'mie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents qui, d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher de la double angoisse de rame et du corps également endoloris. Ceuxnnaissent bien les lancinantes attaques du cancerqui dévorait Athanase ; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations faites en présence des tins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens; Us ont subi ces avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus haut ils Balancent, plus bas ils tombent ; et combien ne se biL-e-t-il pas de lien? dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne >e croyaient séparés que par une gaze ; cette gaze qui n'arrêtait pas leurs feux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes lois à se taire un moyen de -Liitiments que la société matérialise incessamment. Quoi ! la province calcule et arrange le mariage dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa fe en issurant l'existence? Agité par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa Nie qui -naît définie ; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre m mère heureuse, et il se savait capable

de Rdèleroenl aimer mademoiselle Cormon. BientAI sa propre volony! crë i. sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle : il se mil i étudier la vieille fille, et par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que lûtes et par en oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèee de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, Pétreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais. Mais si l'on vient i songer que, dans la profonde solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette passion naturelle ? Ce sentiment si profondément cach ; dut grandirdejour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations aient dans le calme et le silence le lac où chaque heure mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d' Athanase. Plus le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La ■ère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, plein île talent, qui ferait honneur à sa tamille et au pays : mais les obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables; elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait à l'atlut des circonstances, elle

attendait l'heure propice avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait des pre% tentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui fair-ail un mal inouï pour Bervii son Bis, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésoi 1ère de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne !

En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette pamre salle à carreaux rouges, à chaise de paille, à buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage pale, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne -lit d'« h, qui ne s'explique point, que nient certains esprit! forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est tout à la lois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un pressentiment des jouissances pures de l'a-

I A VIEILLE riLLE 43

mour partagé, la certitude de se comprendre l'un et |*autre. C*est surtout comme une toui be habile et forte

par une main de maître sur le clavier des sens. i . est fasciné par une irrésistible attraction, le rai ému, les mélodies du bonheur retentissent feus rame et aui oreilles, une voix crie : — Ced fat. Pois, souvent la réflexion jette ses douches d'eau froide sur cette bouillante émotion, et toutes! dit. En un moment, aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien elle perdait de sainteté, de grandeur, en ?e flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille qu'une ax, devint un anèt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir

orichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant : — Je t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, elle regarda pour la Seconde fois Athanase, elle le retrouva dans la mémo pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson, elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa journée et pendant lesquelles il se formerait sur la tète du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant la tournure

ii SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.

— Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous allons dîner chei mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme un voleur. M ta ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, mademoiselle Cormon part pour aller au Prébandet, et il y aura ehez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se servir de tons ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire la vérité, mon Dieu! mou enfant, tu serais bien étonné desavoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait pas^é à cheval à la tète d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends se» manières ; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien, toi qui sais l'hébreu par cœur!

Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumi-, pois il se leva, prit sa casquette, et se rendit à la mairie en se disant : — Ma mère aurait-elle deviné mon secret? 11 passa par la me du Val- Noble, où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fantasques: — Elle ne se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle,

l \ VIEILLI PILLE 45

qui ne lui donnerai! jamais de en igrin : qui lui laisse-

rail !,i disposition de sa fortune, -ni- -ru mêler. Mon Dieu ! quelle fatalité! dans la même ville, à deux pas l'une de l'autiv. deux personnes se trouvent dan- les conditions où nous sommes, el rien ne peut les rap-

procher. Si ce soir je lui parlais?

rendant ce temps, Suzanne revenait eues sa mère en pensant au pauvre Alhanase; et comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adores au delà des forces humaines, elle se tentait capable de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît promptement à sa couronne.

Maintenant il est nécessaire d'entrer chei cette vieille Ule vers laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, a L'exception de Suzanne. Cette grande et belle personne asseï hardie pour brûler ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et p. au- commencer la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvaient une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y brillait, elle eût certes" tout quitté pour lui. Semblable a la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que tout Alençon déplorait les malheurs pour lesquels les dames des deux Sociétés de charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie. Si Suzanne peut offrir une image de ces belles

normandes qu'un savant médecin a comprises pour un tiers dan- la consommation que fait en ce genre le monstrueux Paris, elle resta dans les région- les plus élevées e( les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le disait monsieur de Valois, la Femme o'existait plus, elle lut seulement madame de Valnoble; autrefois elle eût été la rivale des Rhodope, des Impéria, des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il ? il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les :~ixans.

En France, dans presque toutes les Préfectures du second ordre, il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et considérées , qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller ; il ne se donne pas en ville une fête , un diner diplomatique, qu'ils n'y soient invités ; mais les gens à châteaux, les pères qui possèdent de belles terres, la grande compagnie du Département ne vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et d'autre, d'un diner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte où se rencontrent la petite noblesse k poste fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du résident dans cette société solide et sans faste ou chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison d'un meuchoit à bceufi de dix ou douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable

iv VIEILLI » ILLE 47

>ns ou mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en ami n'admet rien de Paris sans un long examen, se i i ichemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le

Grand-Livre, se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignore] : science, littérature, inventions Industrielles. 11 obtient le changement d'un préfet qui ne

nt pas, et si l'administrateur résiste, il IV ii manière des abeilles qui couvrent de cire un coli-

n venu dans leur ruche. Enfin, là, les bavardages

lient souvent de solonnels arrêts. Aussi, quoiqu'il ■ que des parties de jeu, les jeunes femmes ssent-elles de loin en loin; elles y viennent bercher une approbation de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie accordée i une maison froisse souvent l'amour-propre de quel- [oes naturels du pajs qui m- consolent en supputant la

se qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se encontre pas de fortune assez considérable pour tenir liaison ouverte, les gros bonnets choisissent pour lieu le réunion, comme faisaient les gens d'Alençon, la atison d'une personne inoiTensivedequi la vie arrêtée, kmt le caractère ou la position laisse la société mai-

chez elle, en ne portant ombrage ni aux vanités i aux intérêts de chacun. Ainsi la haute société d'Alenon se réunissait depuis longtemps chez la vieille fille "lit la fortune était à ><>n insu couchée en joue par ladame Granson,son arrière-petite-eousine, et par les eux vieux garçons dont les secrètes espérances viennent être dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de 1 Evèché de Séez, Qtrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La mille, que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cor-

comptait autrefois parmi les plus considérables

de la province. Quoique roturière, elle frayait avec la noMem a laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des intendants aux duo d'Alençon, force magistrats à ta Robe et plusieurs évèques au Clergé. Monsieur de Sponde, le grand-père maternel de mademoiselle Corraon, fut élu par la N blesse aux États- Généraux , et monsieur Cormon, son père, par le Tiers- État : mai- aucun n'accepta cette mission. Depuis euviroo cent ans, les filles s'étaient mariées à des nobles de la pi . :i sorte que cette famille avait si bien

taih dan- le huche, qu'elle y embrassait tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davan- I la noble Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Curmon avait toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. Cependant, loin de donner des revenus, ce logis était une cause de dépense; mais il est si rare de trouvei dans une ville de province une demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors, commode à l'intérieur, que tout Alençon partag ;ait cette envie. 1 ; il hôtel était situé précisément au milieu de la lue du Val-Noble, appelée par corruption le Val-Noblfl sans doute à cause du pli que fait dans le terrain te Brillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture qm produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie tu granit pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les en cadrement- des et ceux des portes sont décoré:

par des bos^ges taillés en pointes de diamant. Elle s< compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée Bon toit extrêmement élevé présente des croisées sail

LA fllILLI FILLE 49

tantes à tympans sculptés, assez élégamment i ocastrées dam le chénean doublé de plomb, extérieuremenl orné par des baiostres. Entre chacune do ses croisées s'avance me - iigouille figurant une gueule fantastique d'animal uns corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres - île cinq trous. Les deux pignons sont termines par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir «les girouettes, lui côté de la cour, adroite, sont les remises et les écuries: à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie. Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse, à claire-

e1 à >onnette, qui permettait aux passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite

de troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu deviner la vieille tille. L'œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer les crêtes des mur?, exiger un balayage continuel, ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche, la Bretagne et la Normandie, pays où l'on pro-

avec orgueil une crasse indifférence pour le com-

lamais ni le chevalier de Valois, ni du Bousquier

SCÈNES DE LA VU Dl PROVINCE

ne montaient Les marche* du double escalier qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un qu'il convenait à un pair de France , et l'autre que le maire de la ville devait demeurer là. I oe portefenêtre surmontai! ce perron et entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette e de galerie carrelée en carreau rouge, lambnsi hauteur d'appui, était l'hôpital des portrait! de familles malades : quelques-uns avaient un œil endommagé, d'autits souffraient d'une épaule avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les double.- souliers, le? parapluies, les coiffes et les pelisses, ("était nal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le 1 éprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de Calots, et un gros poêle aûn de combattre la bise qui venait à la fois de la cornet dujaidin. La maison était donc dhisée en deux partics égales. IJ un côté, sur la cour, se trous ait la cage de L'escalier, une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, Tune ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute ollrir beaucoup de logements depuis longtempi habités par des rats et des souris dont les hauts faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en s'étonnant de

la vieilli: fille M

l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est marge par la Brillante, ainsi nommée à cause de pareille- de mica qui paillet-

tent son lit, mais partout ailleurs que dan- le Val- Nobleoù ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qu'j jettent les industries de la Nille. La riv opposée au jardin de mademoiselle Gormon est encombrée , comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau , de maisons où s'exercent des

usions altérées: mais par bonheur elle n'avait alors en lace d'elle que des gens tranquilles, des bour-

. un boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de Qeurs communes, est terminé naturellement par une terrasse tonnant un quai, au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse, imaginez

nids vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent de> giroflées ; à droite et à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés; vous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins , et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix ! quel calme ! rien de pompeux, mais rien de transitoire ; là, tout semble éternel. Le rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la vieille , l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte

où l'artiste avait invente ces éternelles Saisons, qui dans une bonne partie des maisons do centre de la France voua font prendre en haine de détestables Amours occupes à moissonner, à patiner, à semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas verl relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints el vernis se ^distinguaient par les formes contournées si fort a la mode dans le dernier siècle, 'dirait dans ses médaillons les fables de La Fontaine; mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de laquelle pendait un vieux lu-tre en cristal de roche, enveloppé d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule dont le sujet, pris dans la dernière scène du Déserteur, prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Celte pendule en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de hauteur : au fond le déserteur sortait de sa prison entre ses soldats ; sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour oraemeot les plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois pastels de Latour. Quatie tables de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fût planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge , noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix feu dont ne se doutait point mademoiselle Connon ; mais lui en eût-on oll'ert mille écus par panneau , jamais elle ne l'aurait donné, car

\ait pour système de ne se défaire de rien. La province troifl toujours aux trésors cachée pu les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux perse après Lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province au\ estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage de fleurs. Les sièges étaient en canne vernie et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y taisait partout sentir.

Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, une maison qui ressemblait plus ««umoinsà l'hôtel des Cormon ; car il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une grande partie de la France , et mérite d'autant mieux sa place dans cet ouvrage qu'il explique des mœurs et représente des idées. Qui ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil édifice ? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises, recommandantes par leurs parfums antiques, et produits par les presses de la Bourgogne, de la Touraine. de la Gas*cogne et du Midi. Le prix des transports est trop cou-

sidérable pour que l'on fasse venir de mauvais vins. Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ cent cinquante personnes; quelques-unes allaient à la campagne, ceux-ci étaient ma- . ceux-là voyageaient dans le département pour leurs affaires, mais il existait certains fidèles qui, sauf irées priées, venaient tous les jours, ainsi 'que les gens forcés par devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages étaient dans l'âge mur : peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un des moteurs de la dernière prise d'armes où périt le marquis de Montauran livré par sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marche-à-terre qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis sa mois la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé Hulol, le commandant d'une demi-brigade cantonnée à Alençon de 1798 à 1800, et qui avait hissé des souvenirs dans le pays (voyez les Chouans . Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi , jour où mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis faisaient raout : L'assemblée était nombreuse, convié! ef visiteurs se mettaient in floceki; quelques femmes apportaient leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main ; quelques jeun.-- personnes travaillaient sans honte à des dessina pour du point d' Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien. Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y

LA VIEILLE riLLI 55

trouvait pen de jeunes gens; aucune parole ne s*] dil'oraNle sans exciter l'attention j il u\ avait dom point de danger ni pour une jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour. Chaque s<»ir. à .-ix heures, La longue antichambre se garnirait de son mobilier; chaque habitué apportait qui

une, qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les habitudes étaient

iiilièrement patriarcales, que si, par hasard, le vieil ■bbé de Sponde était sous le couvert et mademoiselle Cormondans sa chambre, ni Pérottela femme de chambre, ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière ne les avertissaient Le premier venu en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, pour un whist ou un boston, ils commençaient

attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle, s'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous les soin, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de

D et celle de whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres; et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix heures. À cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris, la sortie

d'un spectacle. Certaines gens, parlant l«i';uicnup de poésie et n*\ entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province; mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyés nn pied sur votre chenet, poses Totre coude but votre genou; puis, si vous êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre les feuilles de pai chemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer entre celui qui ti ils sur les obélisques égyptiens et celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de Valois, mademoiselle Cormon, le président du tribunal, le procureur du roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, e tutti quanti? Si le retour exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés parles orages d'une vie agitée à réfléchir sur les bienlaits du calme, diront que là était le bonheur.

Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira de dire que, statisticien né de la so- . du Bousquier avait calculé que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et une voix au Colélectoral et réunissaient dix-huit cent mille livres de rente en fords de terre dan? la province. La ville d'Alençon n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute compagnie aristocratique avait le sien, puis le salon du receveur général était comme une auberge administrative due par le gouver- :it où toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces deux autres salons communiquaient .m BBoyen de quelques personnel mixtes avec la mai-<>n Cormon, et via < r$à\ mais le salon Cormon jugeait sévèrement te qui se passait dans ces deux au-

tmpsj on j critiquait 1»» luxe des dîners, on y ru-

minait Les glaces de bals, on discutait la conduil

femmes, les toilettes, les inventions nouvelles qui -y

luisaient.

M [demoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous

mprenait une imposante coterie, devait

être le point de mire de deux ambitieux aussi profondsque le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour l*un et pour l'antre, là était la Députation ; et par suite ii pairie pour le noble, une recette générale pour le fournisseur. I o salon dominateur ?e crée aussi difficilement en province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Epouser mademoiselle Cormon, c'était régner >ui Alençon. Aihanase, le seul des trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour emi du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages?

rencontrait-il {«as quelque chose de bizarre dans ses ti«-i- rivalités silencieusement pressées autour d'une vieille fille quine les devinait pas malgré un effroyable et légitime désir de se marier? Mai? quoique toutes ces circonstances rendent le célibat de' cette fille une chose extraordinaire, il n'est pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune et ?es trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon la jurisprudence Je .-.i maison, mademoiselle Cormon avait toujours eu le dé?ir d'épouser un gentilhomme; mais, de 178 . les circonstances furent tres-defavora-

ses prétentions. Si elle voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît

d'ailleurs aux fille? tant qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire beaucoup de Yeuves. Sous ce règne, les héritières furent dans un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand le consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout au>si difficile à conclure que parle passé. Si, d'une part, Rose-Marie- Victoire se refusait à épouser on vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme; or les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de les soustraire aux envahissements delà conscription. Enfin, par entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur, elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se députaient les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille pièges à ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et succombèrent dan< les épreuve» baroques qu'elle leur imposait à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les pionnait. In mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait mal, suffisait pour lui faire rejeter ces poslulanti comme indigne- : celui-ci n'avait ai Cûèur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre mon-

Page 1