‹ Les rivaux d'eux-mêmes, comédie en un acte et en prose. Par Pigault Lebrun. Représentée, pour la premìere fois, sur le théâtre de la Cité, le 22 thermidor an VIChapitre 15 sur 20 · SCENE XIX · texte numérisé non relu

SCENE XIX

LISE, Mad. D E R V A L.

Mad. D E R V A L.

Qu'avez-vous donc , mademoiselle , qui peut occasionner ces clameurs?

LISE

C'est ce monsieur Déricourt qui en conte à toutes les femmes , qui n'est pas trop réservé avec quelques-unes , qui ne l'est pas assez avec d'autres , qui Ladine , qui folâtre, et qui enlève...

Mad. D E R v A L.

Qui enlève?

LISE

Un très-beau point que je ne brodais pas pour lui.

Mad. D E R V A L.

Espièglerie d'un jeune homme, qui a peut-être moins Je tort que vous. Si vous ne vous étiez pas prêtée à se* plaisanteries...

L I s F, , piquée.

Pas plus que vous , madame , à tous \qs contes qu'il vous a débités.

Mad. û E R V A L.

Des contes! vous avez des expressions singulières Cet

homme est aimable, il s'amuse; ne fallait-il pas pousser le ridicule jusqu'à s'en fâcher sérieusement? j'ai dû lui imposer silence , je l'ai fait , et je n'attache pas la moindre importance à tout ce qu'il m'a dit.

LISE

Je vous assure, madame, que cet espiègle-là n'est pas du tout sans conséquence.

Mad. D E R V A L.

Point d'apostilles , s'il vous plaît : je sais ce que je dois faire.

LISE

Madame , je me tais.

Vous vous taisez!.... ce sont vos réflexions que je vous prie de supprimer; mais je veux savoir ce qui a pu vous alarmer dans cethoiume (la contrefaisant ) qui ne vous paraît pas saus conséquence.

LISE

D'abord, madame, c'est un homme charmant.

Mad. D E R V A L.

Je l'ai vu. Après?

LISE

Il vous aime.

Mad. D E R V A L.

Hé, je sais cela.

LISE

Il a le désir de plaire.

Mad. D E R v A L.

Hé , qu'importe ?

LISE

Et il se flatte de réussir : il m'a même proposé de le secouder.

Mad. D E R V A L.

Pure étourderie.

LISE

A la bonne heure ; mais un étourdi aimable....

Mad. D E R V A L, N'est pas à craindre pour une femme prudente....

L I s E , à paiL. A^é de seize ans.

Mad. D E R V A L.

Enfin , jusqu'où ont été vos observations ? est-ce sur ces riens , que sont londées vos craintes obligeantes ? L I s E , à part.

Des riens? il faut déplaire , ou voir comme elle. Mad. D E R V A L.

Hé , parlez , parlez donc. Monsieur Déricourt §'en est-il tenu à des idées générales ? rien de particulier , nulle curiosité , point de questions ? qu'a-t-il dit ? répondez. ( Ironi-

niquernent). J'ni le phis grand intérêt à Lien connaîlre cet homme dangereux.

LISE

Xons sentez bien, madame, que lorsqu'on vous a vue , ou. doit chercher à vous revoir.

Mad. D E R V A L.

Au fait , par giace.

LISE

Et pour cela , il faut au moins savoir votre nom.

Mad. D E R v A L.

Et vous avez ré[;ondu ?...

LISE

Selon vos ordres, madame d'yVlleville.

Mad. D E R V A L, retenant un soupir. Vous avez bien fait ; i! vaut mieux , peut-être , qu'il n«§ me connaisiie pas.

Cependant, madame, cette réponse que vous approuvez j a amené un petit incident , qu'il n'était pas possible de prévoir,

Mad. D E R V A L.

Et lequel , mademoiselle ?

LISE

Monsieur d'Alleville n'est pas marié.

Mad. D E R V A L , 'vii'ement. Et d'où savez- vous cela ?

LISE

De monsieur Déricourt.

Mad. D E R V A E , très-chaudement.

O cieî ! monsieur Dalleville n'est point marié ! fnonsieiir Déricourt le sait !.... et moi , qui ne me suis in/ormé'de n'eu avant de prendre ce malheureux nom.... imprudente ! ta la vérité , je n'avais d'autre intention que d'intriguer un moment mon mari : Je ne pensais pas qu'un étranger... et cet étranger que doit-il croire à préseni ? que je suis une femme sans état sans caractère , sans délicatesse , une de ces femmes avec qui on peut tout se permettre. Me voilà perdue dans son esprit.

LISE, Jinement.

Fié! madame , que vous importe, à la rigueur, ropiuiyja d'un homme que vojis ne reverrez ])eut-êlre jamais?

Mad. U E R V A L.

Je ne le reverrai jamais !... Je ne ie dois pas , je n'eu ai pas l'iiitention 3 mais une lemme qui se respecte , est jalouse de l'esiime...

LISE

Même de ceux qui lui sont indifférens ?

De tout le monde , mademoiselle , de tout le monde. Mais

ne deviez-voiis pas sentir que cette petite ruse ne re;;ardait

* que M. Derv^al ? ne deviez-vous pas craitidre de me compro-

metîre aussi cruellement? mais vous ne savez rien prévoir,

vous ne savez rien saisir.

LISE

Hé , madame , dans tout ceci , je ne voie que M. Derval qui :r.érite des reproches : lui seul est cause de ce maudit quiproquo. Un jeune iiomme blessé , un petit héros bien sémillant , bien empressé, bie.i tendre, mais qu'il n'est pas permis d'aimer , es! ici depuis uns heure ; et un mari , pour qui une feuime charmante veut bien courir les champs , se fait attendre ainsi! c'est abominable. S'il avait , de vous voir, l'empressement qu'il exprime dans ses lettres , ne seraiî-il pas arrivé aussitôt que ses deux camarades ? ne l'aurait-on pas logé dans cette chambre ? M. Déricourt aurait-il trouvé l'occasion de vous entretenir ? vous aurait-i! jeté dans tous ces embarras ?

^lad. DERVAL.

C'est une remarque que j'ai déjà faite.

LISE

Et qui sait encore quelle figure il aura ce M. Derval ? on le dit bien ; mais il ne sutlit pas qu'il soit du goût des autres ; il faut aussi qu'il vous plaise à vous. S'il avait quelques rapports avec M. Déricourt...

Mad. DERVAL, avec complaisance.

Un peu de sonamabililé...

LISE

Même quelques-uns de ses traits , une partie de se*

grâces.

Mad. DERVAL, avec abandon.

Oui , J3 n'y perdrais rien.

LISE

jNi lui non plus. Enfin , on le prendra tel qu'il est. Mad. D E R V A L , avec un soupir. 11 le faut bien.

LISE

C'est un mari. Voilà pourtant où nous réduisent des parens qui font tout à leur têle. Marier deS enfans qui ne se connaissent point, qui peuvent ne pas se convenir.

Mad. n E R V A L.

Au fond , cela n'est pas prudent.

LISE

Empêcher une jeune personne de disposer elle-même de son

coeur.

Mad. D E R V A L.

Oh , par exemple , ceci est injuste.

LISE

Injusie, tjrannique , atroce, révoltant. Je suis persuadée que M. Méricourt a été marié comme vous ; il n'a pas 1 air fort épris de sa femme , et si vous étiez libres l'un et l'autre... Mad. j) E V. V A L ^ cTun ton caressant.

Oh , ne suppose rien , je t'en prie.

Supposition bien innocente.

Mad. D E R V A L.

Mais qui n'est pas sans danger.

LISE, d'un air de compassion:

A la vérité, je sens bien qu'il faut rompre cette liaison.

Mad. D E R V A L.

Et quitter ce jeune homme, avec l'idée défavorable qu'il a dû concevoir de moi !

LISE

II serait dur de la Ini laisser.

Mad. D E R V A L.

Je ne peux m'y résoudre. Je veux !e détromper , je le dois à ma réputation, à ma iranquilliré.

LISE

A M. Déricourt lui-même. Il sera enchanté d'apprendre que vous avez toujours des droits à son respect. ( Fausse sortie. ) Je le cherche , je le trouve , je l'amène.

Mad. D E R V A L.

Oui, vas... non, non , demetire : plus d'eiifretien particulier, non. Lise, non. Son aaii et !ni rentreront pour dîner j je m'expliquerai de manière à melîre (in à tout ceci.

LISE

Voilà ces messieurs.

Page 1