‹ Les Rives illyriennesChapitre 20 sur 41 · habitants; 14.262 catholiques · texte numérisé non relu

habitants; 14.262 catholiques

73 Grecs-orientaux; 5.280 Italiens; 532 divers.

D'après ce tableau, il est facile de voir que Spalato est en pleine voie de propérité civile et religieuse. On y constate d'ailleurs un mouvement, une animation, une aisance que ne présentent pas au même degré les autres villes de la Dalmalie. Ses hautes maisons, semblables à des geôles et ses ruelles tortueuses, non moins que ses riches constructions modernes et ses ruines grandioses, nous promettent un intérêt que plusieurs jours d'étude n'épuiseront pas.

Une agréable surprise signale notre arrivée. Un Slave complaisant nous aborde, se fait notre guide et nous mène directement à l'Hôtel de la ville. C'est un vaste monument en forme de rectangle, de construction moderne. Le corps principal du bâtiment a deux étages; les marteaux en ont trois. Le rez-de-chaussée est orné d'un portique spacieux à colonnade s'ouvrant sur une terrasse ; les fenêtres géminées sont à meneaux trilobés. L'édifice appartient à la municipalité. On y trouve un liùtel très confortable, presque luxueux, un restaurant et un café.

A peine entrés sous la galerie, nous entendons des paroles françaises et apercevons une quinzaine de jeunes touristes aux allures parisiennes ; ils se lèvent à notre approche et nous saluent courtoisement. Nous avons affaire à la caravane d'Arcueil, que j'ai maintes fois suivie ou devancée dans mes courses à travers les Alpes. Le P. Barrai, l'infatigable alpiniste, vient me serrer la main. Il nous donne quelques renseignements utiles et nous annonce son départ pour Raguse, Cattaro et Cettinjé. C'est exactement notre itinéraire; nous lui souhaitons bon voyage et gardons l'espoir de renouveler notre rencontre en Tsernagore.

DIOCLÉTIEX. — SA NAISSANCE. — SON AVENE- NEMENT. — SON ABDICATION. — SON PALAIS DE SALONE. — LE TEMPLE DE JUPITER. — LE MAU- SOLÉE. — LA VILLE MODERNE. — SA FONDA- TION. — SON CAMPANILE. — SES ÉGLISES. — SON MOUVEMENT COMMERCIAL.

L'empereur, qui choisit la presqu'île de Salone pour le théâtre de sa retraite et donua à l'univers étonné un exemple presque unique de désintéressement, obéissait à l'amour du sol natal et des lieux, témoins de son enfance ; comme Justinien II, Bélisaire, saint Jérôme, Dioclétien est un Slave de la côte dalmate.

Il naquit en 245 àDiocléa, sur les rives du lac de Scutari, près de Podgoritza, au pied du Monténégro. Il eut pour père un affranchi, qui exerçait le métier de scribe. Entré au service, il prit le nom de la ville où il reçut le jour et se fit remarquer de ses chefs, moins par des actions d'éclat que par son esprit pénétrant et délié. Dans les circonstances difficiles, il trouvait d'instinct la mesure la plus sage à prendre et les meilleurs moye-.^s de l'exécuter.

il arriva rapidement aux gracies supérieurs et rêva dès lors un éblouissant avenir. Pendant son séjour en Belgique, il rencontra à Tongres une druidesse qui parut s'étonner de la simplicité de sa mise :

« — J'aurai plus de luxe, répondit le légionnaire avec assurance, quand je serai empereur. »

La druidesse, le regard animé d'une pensée prophétique, lui dit :

« — Vous serez empereur, quand vous aurez jeté à terre un sanglier. »

A vingt-cinq ans, le fils de l'esclave fut consul substitué, puis gouverneur de la Mœsie et enfin comte des domestiques, poste de confiance équivalent à celui de commandant des gardes du palais. Il accompagna à ce titre l'empereur Carus dans sa campagne contre les Perses.

Après le meurtre de ce prince en Mésopotamie, en septembre 284, Numérien, son fils, fut proclamé Auguste. Mais d'une nature douce et contemplative et d'une constitution délicate, il ne put résister aux ardeurs du climat. Atteint d'une ophthalmie, il dut abandonner l'expédition de son père et revenir sur les rives du Bosphore, où il fut trouvé mort dans sa tente. Le préfet du prétoire, Aper, nom qui signifie sanglier, fut accusé de son trépas. Les généraux se réunirent à Chalcédoine pour juger le coupable et élurent pour chef l'un d'entre eux, le comte des domestiques, Dioclétien.

Ce soldat de fortune gravit les marches du tribunal, jura par le soleil, par ce dieu qui voit tout, même les pensées secrètes, qu'il n'avait point brigué l'empire, ni trempé dans le meurtre; puis, se tournant vers Aper, il s'écria : « Voilà

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l'assassin, » et lui plongea son épée dans lu poitrine. Juge suprême, il prononça la sentence; soldat, il l'exécuta immolant en pontife le sanglier fatal aux dieux infernaux. C'était le 17 septembre 284. Le fils de l'alTranchi, monté sur le trône, avait trente-neuf ans. A son front large et carré, à son visage tranquille et froid, on reconnaissait un homme maître de lui-même. C'est la première condition pour devenir maître des autres. 11 n'avait pas appris, dans les cours, les élégances de la société romaine, mais il avait la connaissance des hommes et l'intelligence des besoins de l'Etat. 11 remplaça la distinction qui lui faisait défaut par les pompes solennelles de l'étiquette orientale.

Esculape fut le protecteur de ses jours, Jupiter de sa puissance, 11 avait une dévotion particulière à ce dieu. Il en mit l'image sur ses monnaies, la statue sur la colonne au pied de laquelle il revêtit plus tard Galère des insignes royaux; il lui bâtit un temple dans son palais de Salone; il ajouta même à son nom celui de Jovius, voué à Jupiter, et s'étudia à en reproduire, dans les cérémonies publiques, la force calme, la majesté sereine et l'attitude olympienne.

Le 1er mai 285, il associa à l'empire un de ses compagnons d'armes, Maximien, et lui donna le nom d'Herculéius, en souvenir de l'assistance prêtée par le fils d'Alcmène à son père, roi des dieux et des hommes. Ces appellations marquaient le rôle réservé aux deux princes. L'un sera la pensée qui conçoit et commande ; l'autre, le bras qui exécute. Tandis que Dioclétien-Jupiter maintiendra, par son infaillible sagesse, l'ordre dans l'univers, Maximien-Hercule purgera les divers Etats de leurs monstres et de leurs tyrans.

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En 291, Dioclélien décida que les deux Augustes s'adjoindraient, sous le titre de Césars, deux lieutenants, leurs héritiers nécessaires, Galère et Constance. Constance campa tour à tour à Trêves et à York, pour couvrir la Gaule et la Bretagne; Galère, à Sirmium, sur les bords du Danujje; Maxiniien avait fixé sa demeure à Milan, à portée des Germains qui s'efTorçaient d'occuper la Rhétie. Dioclétien continua d'étaler le fastueux cérémonial des cours d'Orient à Nicomédie, au bord de la mer de Marmaia, d'où il surveillait le Tigre, l'Euxin et le Bosphore.

Il pacifia dans le sang la belliqueuse Egypte, détruisit Busiris et Coplos et livra aux flammes les livres qui contenaient les secrets de l'antique science des Pharaons. Sous les ordres du préfet Pompéïus, Alexandrie, traitée en ville conquise, se voua au génie tutélaire de son vainqueur et décora de sa statue une colonne monolithe, maintenant encore debout sur le rivage.

Rome abandonnée cessa d'être la capitale du monde. Rien n'y venait plus et tout en sortait; les grandes afTaires, la vie bruyante et folle, les émeutes des casernes, les tragédies de palais. Les empereurs n'habitaient plus le Palatin. Les consuls et les patriciens siégeaient toujours sur leurs chaises curules; les sénateurs, sous leur laticlave ; mais les délibérations de cette assemblée des morts laissaient les provinces indilïérentes, et les chrétiens expirant sur l'arène du Colysée préparaient à la ville inconsciente et dépouillée de l'auréole des Césars les gloires immortelles de la papauté.

L'activité législative de Dioclétien fut considérable. Tandis

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que SCS armes victorieuses assurcicnt la paix à l'Empire, ses édits, pleins de sagesse pratique, faisaient renaître la prospérité des Antonins. Malheureusement la persécution religieuse déshonora les dernières années de son règne, se prolongea, après son abdication, avec une rigueur sauvage, inonda de sang toutes les contrées et rendit sa mémoire exécrable. Elle eut sans doute son origine dans le tempérament des Césars Maximien et Galère, mais peut-être aussi dans un drame intime de l'entourage de l'empereur.

Chose singulière! La famille qui fournissait à Uome un maître donnait au monde un Souverain Pontife. Le pape Caïus, en effet, était aussi Dalmate. Né à Salone de Caïus, oncle de Dioctétien, il ceignit la tiare six mois avant que son cousin germain ne revêtît la pourpre, et son frère Gabinius, marié avant d'entrer dans le sacerdoce, fut le père de lavierge Suzanne, la petitecousinepréférée de l'empereur jusqu'à son martyre. Les chrétiens avaient envahi le palais du César couronné; sa femme même, l'impératrice Prisca, et sa fille Valérie avaient reçu le baptême.

Durant son séjour à Rome, il vit plusieurs fois les membres de sa famille, le pape Caïus et le saint prêtre Gabinius. Il voulut même rapproclier du trône la jeune Suzanne et crut lui préparer un mari en associant Galère à la souveraine puissance. L'impératrice Prisca fut chargée de négocier ce mariage et contrainte d'avouer que Suzanne était chrétienne, qu'elle avait fait vœu de virginité et qu'elle mourrait plutôt que de trahir ses serments. Dioclétien essaya de vaincre la résistance de la jeune princesse. Puis, irrité du mépris avec lequel elle traitait Jupiter, il la chassa

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d'abord de sa demeure et la fit ensuite décapiter. L'impératrice alla elle-même, la nuit, éponger le sang de l'héroïque vierge. Ce drame de famille ne fut pas étranger à la fureur de Dioclétien contre les fidèles et le détermina à céder aux instances de Maximien et de Galère, qui sollicitaient des édits de persécution. Il rendit en effet le pape Caïus et son frère Gabinius responsables de la conduite de Suzanne. Ils se cachèrent quelque temps dans une grotte et tombèrent, en 295, sous les coups des bourreaux. Enfin, le tyran sévit en personne contre sa femme et sa fille devenue l'épouse de Galère. Elles n'eurent pas le courage de résister aux tortures ; elles abjurèrent. Leur faiblesse ne resta pas impunie. Elles ne tardèrent pas à subir d'étranges vexations, à causer à l'empereur des chagrins inouïs et à périr misérablement.

En même temps que Dioclétien abattait la puissance des Perses, traînait à Rome derrière son char triomphal la veuve et les fils de Narsès, réformait la législation, inaugurait un nouveau mode de perception des impôts et faisait égorger les adorateurs de Jésus-Christ, il dotait le Quirinal de thermes restés fameux ; il élevait à Palmyre des temples don t les ruines font encore l'admiration des voyageurs, à Trêves, à Milan, à Séleucie, à Nicomédie, à Carthage, de sp"endides édifices, où il engloutissait une partie des trésors de l'Orient.

Il n'oubliait pas son pays natal et préparait de loin le lieu de sa retraite. Il fit reconstruire de fond en comble la ville de Salone et dessina des jardins délicieux, au n)ilieu de cette campagne dalmate qui parlait à ses souvenirs d'enfant. Au fond du golfe charmant que l'Adriatique creuse dans la côte illyrienne, dans cette presqu'île de Salone qui jouit toujours

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d'un air doux et pur, excepté aux heures brûlantes de l'été, sur cette plage qui regarde d'une part la mer et ses aspects changeants, et de l'autre, un horizon de montagnes alors couvertes de bois et de vignobles, maintenant dénudées, l'empereur mit douze années à bâtira grands frais la somptueuse demeure de son auguste vieillesse.

Essayons de dire ce que fut l'immense édifice; nous ferons connaître ensuite ce qu'il en reste.

Le palais de Salone, Salomc Pcdatlum, devenu maintenant par une altération du nom et de la chose, la ville de Spalato, couvrait une surface de trente-cinq mille mètres, sans les jardins attenants. La pierre des murs, aussi belle que le marbre, sortait des carrières de Tragurium, aujourd'hui Trati; les colonnes de granit rouge étaient apportées d'Egypte.

L'enceinte avait la forme d'un rectangle régulier. Contrebutée par de grosses tours carrées en saillie, elle était défendue par douze autres tours octogones et plus basses. Elle avait quatre portes, reliées par deux rues, ornées de longs portiques qui traversaient le palais et se coupaient à angle droit. La l'orte Dorée s'ouvrait sur la route de Salone. Celle d'Airain menait à la ville d'Epetium, fondée par les habitants de l'ilc d'Issa. C'est aujourd'hui le village de Stobrec, où l'on voit encore les anciennes murailles de la cité et un large canal souterrain. La Porte de Fer conduisait à un parc réservé aux chasses de l'empereur. La Porte de Mer donnait sur les eaux, servait aux débarquements, aux arrivages et aux approvisionnements qui étaient distribués sans bruit. Elle communiquait avec d'énormes souterrains qui

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accédaient à toutes les parties de l'édifice et existent encore. Des escaliers tournants montaient aux étages supérieurs.

Une galerie de deux cents mètres de longueur, supportée par cinquante colonnes d'ordre dorique et dont quarante-huit sont encore debout, courait sur le mur d'enceinte et regardait l'immensité des eaux que couvraient d'innombrables navires. Les flots battaient les soubassements de ce promenoir, d'oi!i la vue s'étendait juscjue sur les iles. De magnifiques jardins s'épanouissaient dans la direction de Salone, sous un ciel enchanteur. Au-dessous de Glissa, un aqueduc captait les ondes jaillissantes du Jader, qui sortait du rocher dans une grotte de tuf et les amenait par des canaux en(^ore visibles, à travers les bosquets, dans l'enceinte de l'édifice.

Le vieux soldat avait conçu son palais à l'image de son empire. L'extérieur présentait l'aspect d'un camp et d'une forteresse; mais l'intérieur rappelait le prince. On y trouvait un théâtre, un cirque, des thermes, un forum, des portiques, des salles de réception, des casernes pour les gardes, des logements pour les familiers et les serviteurs, et deux temples pour ses divinités de prédilection. Les appartements de Dioclétien, les temples et les salles de réception occupaient les deux carrés voisins de la mer; les deux postérieurs étaient réservés aux prétoriens, aux gardes, auK femmes de service et à Dioclée, mère de l'empereur.

Le temple de Jupiter prélude à rarchiteclure byzantine. Octogonal au dehors, il est circulaire au dedans, avec des arcs reposant sur des colonnes, au lieu de l'architrave

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directement placée sur les chapiteaux. C'est une sorte de rotonde, construite dans les plus élégantes proportions. Elle a treize mètres de diamètre, vingt un mètres de hauteur. Les colonnes ont sept mètres et supportent un entablement de second ordre de trois mètres et demi. Cette colonnade circulaire, avec sa haute coupole, est d'un effet superbe. Le jour ne pénétrait que par la porte d'entrée.

L'édifice est entouré de portiques à colonnes monolithes, surmontées de chapiteaux corinthiens, que couronne un entablement, sur lequel sans doute s'élevaient jadis des statues. Deux sphinx, rapportés de Thèbes ou d'iléliopoiis et d'un dessin très pur, gardent le portail (voir la gravure page 195).

Dédié maintenant à saint Doimo, disciple de saint Paul et patron de la ville, le temple de Jupiter, encore intact, a subi quelques transformations qui n'ont pas altéré sa beauté primitive.

Une ruelle étroite conduit au temple d'Esculape, plus connu sous le nom de Mausolée; il occupe, du côté du nord, une place correspondante dans le plan général à celle du temple de Jupiter du côté du sud. Il a huit mètres de largeur sur une longueur de onze mètres cinquante centimètres. Il est bien conservé et n'a perdu de l'injure des siècles que les quatre colonnes, le fronton et les quatorze marches de son portique. Il ne recevait la lumière que par la porte d'entrée; les murs sont épais, l'enceinte massive. Une corniche d'une extrême richesse supporte une voûte à caissons bien conservée. Des léopards, des lions, des vases de sacrifices, des pampres et des amours composent les bas-reliefs

de la frise. Adams, Cassas et Lanza estiment que c'est un des plus beaux monuments antiques qui existent en Europe.

Certains archéologues ont pensé qu'il était dédié à Esculape; pourtant les attributs représentés dans la décoration évoquent plutôt le souvenir de Bacchus que l'idée du dieu de la médecine. Une couronne impériale, sculptée en relief sur la surface extérieure du bâtiment, et le sarcophage qui se trouve à l'entrée sont pour le professeur Francesco Lanza des motifs suffisants de croire que l'édifice fut le tombeau de Dioclétien.

Les sculptures du sarcophage, qui date certainement de la même époque, semblent offrir une allégorie transparente aux dilTérentes phases de la vie du prince. On y voit notamment un chasseur perçant de son dard un sanglier. N'estce pas une allusion à l'acte héroïque du soldat dalmatc, immolant de sa main, devant toute l'armée, le meurtrier de Numérien, Arius Aper? Un homme, couvert d'un manteau, dans une attitude imposante, ne figure-t-il pas le commandant des gardes devenu empereur? L'iiypothèse n'est pas certaine et le champ reste ouvert aux conjectures. Mais le maître absolu qui a préparé avec tant de soin l'asile de sa vieillesse n'a paj dû négliger ie lieu de sa sépulture ; son tombeau devait être voisin du palais, s'il n'était pas dans son enceinte même.

Le 20 novembre 303, Dioclétien et Maximien reçurent les honneurs du triomphe, après vingt années de succès militaires et de prospérité administrative. Les ambitieux effrayés se taisaient et les barbares partout repoussés res-

talent dans une crainte respectueuse ; les cris lointains des clirétiens marfyrist's n'arrivaient pas jusqu'au seuil du trône. Le moment paraissait liien choisi pour accepter les honneurs que le sénat décernait aux Augustes.

En souvenir de ses victoires orientales, Dioclétien pénétra dans Rome sur un cliar, traîné par quatre éléphants, suivi de la veuve et des enfants de Narsès, l'infortuné monarque des Perses. Il combla le peuple de libéralités et revint à Nicomédie. Le voyage éprouva sa santé et le détermina à réaliser le dessein longtemps médité de son abdication.

Le l"'" mai de l'année 305, il fit porter son trône à trois milles de Nicomédie, sur un monticule où s'élevait une colonne surmontée d'une statue de Jupiter. C'était là qu'il avait revêtu Galère de la pourpre des Césars ; c'était là qu'il voulait déposer le fardeau du pouvoir. Il s'y rendit avec tout l'éclat de la pompe impériale. Quand tous les 'grands de l'État, les officiers du palais et les représentants des légions se furent rangés alentour, il se leva et annonça au monde surpris sa résolution d'olidiquer la souveraine puissance.

« Le repos, dit-il, lui était nécessaire. Après tant de travaux, il rendait au dieu, dont l'image brillait au dessus de sa tête, ce que le dieu lui avait donné. Il remettait l'Empire h de plus jeunes, aux anciens Césars, que des généraux expérimentés allaient remplacer. »

Le dernier neveu de Galère était présent. Il l'appela et, se dépouillant de son manteau de pourpre, il en couvrit les épaules de l'élu. Lo même jour, à Milan, Maximien dans une cérémonie analogue décerna à Sévère le titre de César,

Puis, Dioclétien quitta Nicomédie pour s'enfermer, avec sa légion, dans son palais de Salone.

Cette retraite ne ressemble guère à celle d'un homme privé et il faut rabattre beaucoup de la légende qui montre l'empereur découronné s'occupant, comme le vieillard de Tarente, de ses abeilles et de ses légumes. Il emmenait avec lui ses officiers et ses soldats les plus dévoués et se mettait à l'abri de toute tentative dans une forteresse, où il devait trouver toutes les félicités de la grandeur, sans avoir le souci des affaires. Il passa huit années dans son gigantesque palais, entouré des honneurs que l'on rend non seulement à un prince, mais à un dieu. Il continua à figurer sur les monnaies, où il est appelé « le plus ancien des Augustes ».

Maximien le pressait un jour de reprendre la pourpre : « Si tu voyais, répondit Dioclétien, les belles laitues que je fais pousser, tu ne me parlerais point de m'assujettir à de pareilles fatigues. » Cependant l'ingratitude de ses successeurs et surtout les malheurs inouïs qui frappèrent sa femme et sa fille troublèrent la vieillesse du persécuteur des clirétiens. Pour achever son supplice il vit, du fond de sa retraite, ses dieux mourir, leurs temples abandonnés, sa mémoire abhorrée et l'aurore triomphante du Christ victorieux éclairer la tombe des bourreaux.

Au cinquième siècle, le palais fut quelque temps la demeure d'un autre souverain, Julius Nepos. Après un an de règne, il dut s'enfuir devant les Barbares, confédérés sous les ordres du patrice Oreste. Il se réfugia à Spalato, où son prédécesseur, qui avait étécontraintd'échanger la couronne

des Césars contre la mitre et le titre d'évôque de Salone, le fit assassiner par vengeance, le 9 mai 480.

Au septième siècle, Salone fut prise, ravagée et détruite parles Avares. Parmi les survivants du désastre, les uns se retirèrent dans les lies, les autres cherchèrent un asile derrière les murailles impériales, dont ils connaissaient la solidité et qui formaient une enceinte impénétrable, plus grande en superficie que celle du vieux et du nouveau Louvre réunis.

Les Saloniens éperdus s'abattirent, comme une nuée de sauterelles, sur les cours, les portiques, les corniches, les feuilles d'acanthe et les chapiteaux du colossal édifice, lis envahirent les tours, les terrasses, les corridors, les arcades, les combles et les souterrains.

Ils nichèrent dans les angles du vaste parallélogramme, appliquèrent à ses contours les compartiments de leurs logis, adossèrent leurs boutiques aux pilastres, établirent leurs ateliers sous les arceaux et tracèrent au hasard un labyrinthe de ruelles, de carrefours, d'impasses et de galeries souterraines, qu'ils animèrent de leur trafic, de leur panique et de leurs misères.

Telle fut l'origine de la cité moderne, de son étrange aspect et des hideuses masures qui encombrent, défigurent et masquent la demeure impériale. Plus tard, la population croissante se jeta hors de l'enceinte, Ijàtit une autre ville contiguo au palais et s'entoura d'un autre rempart, mais sans plus de régularité et d'ordre. Aujourd'hui ces colonnes de porphyre transportées d'Egypte, ces chapiteaux taillés par les meilleurs sculpteurs, ces longues façades de

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marbre ornées de bas-reliefs, servent d'appui à de misérables échoppes de cordonniers et de serruriers, au laboratoire d'un apothicaire ou à la boutique d'un épicier ou d'un boulanger.

Quand on contemple le panorama de la ville du haut du campanile, on se rend un compte assez exact des proportions du palais, de ses limites, de sa distribution et du rapport de cliaque partie avec l'ensemlile. Mais dès qu'on s'engage dans les ruelles de la bizarre cité, le gigantesque monument ne vous apparaît plus que par morceaux détachés, mutilés, sans harmonie.

Ici, c'est une série de colonnes, les unes effritées, les autres lisses comme au premier jour, les unes dégagées, les autres prises dans un mur sans caractère ; là, c'est une voûte antique; ailleurs un pan de muraille, une corniciie, une entrée de belle allure, un portique superbe qui domine le toit des maisons et rappelle la majesté des vieux âges. Mais tout est maquillé, mutilé, souillé, encastré dans un amas informe d'habitations qui présente le coup d'oeil le plus étrange qu'on puisse imaginer; et pourtant les constructions modernes de cette bizarre cité sont fdites avec les débris des monuments de Salone ou du i)alais lui-môme, et contiennent des piliers de marbre, des re'iofs, des moulures et des frises.

Un seul édifice, de date relativement récente, n'a pas nui à la beauté de ces ruines majestueuses et presque comparables à celles de Baalbeck; je veux parler du campanile. C'est l'œuvre d'un simple ouvrier maçon de Spalato, nommé Nicolo Tverde. Il fut commencé en -1410, aux frais

de Marie, reine de Naples, ot aciievé plus tard, grâce ti la munificence d'Elisabeth de Hongrie. D'une originalité surprenante et d'une grâce parfaite, il comprend six ordres superposés et a cinquante-huit mètres d'élévation. Il se compose presque uniquement de piliers, de chapiteaux, de colonnes et autres débris empruntés aux antiques monuments de Salone.

C'est en l'année 050 que les habitants de Spalato transformèrent en cathédrale le temple de Jupiter. Sans rien changer à l'ensemble de l'architecture, ils se bornèrent à pratiquer quelques ouvertures pour éclairer l'intérieur qui ne recevait auparavant la lumière que de la porte d'entrée. Aujourd'hui les médaillons qui représentent des allégories païennes et le? attributs de Diane servent d'ornîmonts au culte du vrai Dieu.

Le corps de saint Doïmo, premier évêque envoyé par saint Pierre en Dalmatie et mis à mort à Salone môme en l'année 107, sous le règne de Trajan, fut transporté de la basilique de cette ville, ruinée par les Barbares, dans la no-jvelle catliédrale; elle fut consacrée sous son invocation. Jean de Ravenne, chargé par le pape de régler les afTaires de l'église, prit possession du siège archiépiscopal, transféré de Salone à Spalato. Le Mausolée, séparé de l'église selon les rites alors en usage, fut changé en baptistère et dédié à saint Jean-Baptiste; le portique ([iii s'ouvrait sur la place fut fermé et devint la façade du palais du premier archevêque.

Depuis, les monuments de la piété chrétienne se sont multipliés. Près de la porte d'Airain, derrière l'antique

muraille, s'abrite la petite église de la Bonne-Mort, faite de matériaux superbes. Plus loin, à droite, celle de Saint-Philippe forme avec le dôme une certaine symétrie et celle de Sainte-Claire sert de pendant au Mausolée. Enfin, près du quai, mais en dehors de l'enceinte, l'église de Saint- Michel est adossée aux remparts.

Dans le reste de la ville, on compte, en outre, sept O'.i huit édifices religieux, dont plusieurs appartiennent à des communautés. Ils n'ont rien de remarquable, mais ils sont bien tenus. L'agréable situation de la chapelle des Franciscains, en face du port, entre la mer et l'Hôtel de la ville, attire cependant l'attention plus que son architecture.

Les deux voies de communication, bordées de colonnades, qui réunissaient les quatre portes du palais, formaient à leur point d'intersection le forum, la place d'honneur, où s'ouvraient le portique du grand péristyle, celui du temple et celui du Mausolée. C'est aujourd'hui la place du Dôme. Malgré les constructions modernes qui la déparent, elle garde un caractère de noble majesté. Les quatre colonnes qui portent le fronton du péristyle sont en granit rouge et d'ordre corintliien et donnent une idée de la magnificence que devait avoir le reste du monument. Chaque soir, les amateurs de nouvelles, les étrangers et les oisifs de la ville viennent fumer, causer, lire les journaux, prendre des glaces ou du café sous ces arceaux où Dioclétien, reposé des fatigues du pouvoir, recevait les dernières adulations de ses légionnaires et les derniers échos de sa renommée expirante.

Du portique parallèle h la mer, qui allait de la porte de

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Fer à celle d'Airain, il ne reste que la trace à l'intérieur des maisons. Elles empiètent sur le passage et laissent à peine une ruelle à ligne brisée, plus étroite que les stradincs de Venise. Un arc de haute proportion et de grande noblesse domine encore le mur d'enceinte ; tout près se trouve le musée, enrichi surtout d'objets provenant des fouilles de Salone. On y voit des sarcophages, des stèles, des inscrip. tiens, des statues, des lampes, des médailles, des urnes lacrymatoires, des flacons de parfums, des monnaies, des pierres gravées, des sceaux, des colliers, des bracelets, des vases et plusieurs autres ustensiles qui nous reportent au temps où la vieille cité, comme Pompéï et Herculanum, ne gisait pas encore sous une couche de poussière.

Ce musée serait plus important, si Venise, durant sa domination, ne s'était pas approprié les œuvres d'art qui avaient échappé au vandalisme des Barbares. Elle a traité le palais de Dioclétien comme l'amphithéâtre de Pola, et les archives de Spalato attestent que lasérénissime Ilépublique chargea deux vaisseaux de pierres et de marbres antiques, confisqués à son profit. Les Anglais, qui ont transporté sur les bords de la Tamise les frises du Parthénon et l'une des deux aiguilles de Cléopàtre, peuvent avec raison revendiquer les Vénitiens comme leurs maîtres dans la noble mission de protéger les peuples !

"La place de la Seigneurie sépare la Porte de Fer de la ville moderne. Elle a d'assez vastes dimensions. Elle est bordée de cafés, de magasins, de plusieurs édifices du onzième et dix-septième siècles d'un caractère vénitien, mais dépourvus de richesse. On n'y voit pas ces belles loges italiennes, ces

baluslfcs à jour, ni ses galeries élégantes qui font la gloire des autres cités de la côte dalmate. Elle est pourtant le centre de l'activité et du mouvement, et il n'est pas rare d'y entendre le soir des chansons slaves ou des airs napolitains.

L'Hôtel de la Ville a des prétentions plus hautes. Son gérant dirige aussi le café-concert qui est sur la plage; on y joue le drame et l'opéra en plein air ; deux musiciens tiennent lieu d'orchestre et ne permettent guère de prendre au sérieux la musique de Verdi. Cependant les promeneurs désertent insensiblement les rues de la cité, pour venir sur la nouvelle place jouir des brises de la mer et d'un horizon plus étendu. L'arrivée et le départ des paquebots, le passage des étrangers, les chants des bateliers, les attroupements de la foule donnent au quai, chaque soir d'été, une animation pittoresque.

Pendant que nous dînons sous les vastes galeries de l'hôtel, oiî les garçons portent l'habit français, des enfants en haillons passent le long des tables et sollicitent l'aumône. Ces tentatives de mendicité sont les seules dont nous ayons été témoins dans toute la Dalmatie. Nous demandons des laitues, en souvenir de Dioclétien ; le maître d'hôtel en paraît humilié ; il nous répond que les historiens ont menti, et que jamais le Slave, devenu empereur, n'employa ses augustes mains à la culture de ce modeste légume.

On nous sert un vin généreux, un peu dur au goût, très foncé en couleur et riche en alcool. Les environs de Spalato possèdent des vignobles renommés et les crûs de Prosecco, de Malvasia, de Rosa, de Spiaggia sont fort estimés. Durant notre voyage nous n'avons pas eu à regretter les produits

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sopliistuiués que beaucoup d'hùleliers offrent h leurs clients, au yrand profit de leur caisse, mais au détriment fâcheux des estomacs.

En reconnaissance d'une victoire remportée sur les Turcs, un ancêtre du comte de Tartaglia reçut en apanage du sénat vénitien de vastes domaines, situés derrière les collines de Glissa. L'héritier de son nom remplit avec zèle à Spalato les fonctions de vice- consul de France. Il vient nous saluer et met son jeune fils à notre disposition en qualité de cicérone. L'aîné de ses enfants a concentré entre ses mains l'exportation de tous les vins de la contrée. 11 les expédie surtout à des maisons de Bordeaux, qui les emploient aux coupages avec des vins plus légers et les revendent comme des produits français.

Dès le dixième siècle, Spalato posséda un commerce florissant et devint le principal entrepôt des marchandises qui arrivaient de la Perse et des Indes par terre ou par la mer Noire et le Danube. De là elles étaient chargées sur des bâtiments à destination d'Ancône et de Venise.

C'est encore aujourd'hui la ville du littoral où règne le plus d'activité. On y travaille le fer et le cuivre avec assez d'habileté, et parfois les ouvriers arrêtent les passants et les prient d'examiner l'objet qu'ils fabriquent. Les cordonniers, les serruriers et les forgerons sont nombreux. La laine, la cire, les cuirs, la soie, les olives, l'huile, les figues, le blé et surtout le vin alimentent l'exportation.

On rencontre à Spalato un certain nombre de familles françaises d'origine, issues de fonctionnaires de l'administration du duc de Raguse; telle est par exemple celle des

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Maupas, dont un membre occupe avec distinction le siège archiépiscopal de Zara.

Spalato n'a pas cessé d'être un foyer de lumière et de produire des hommes éminents, plusieurs prélats, deux papes, des érudits, des écrivains^ parmi lesquels saint Jérôme brille au-dessus de tous. L'infortuné Marc-Antoine de Dominis fut primat de Dalmalie et de Croatie en 1G02. Philosophe, mathématicien et physicien de génie, il fut le véritable précurseur de Newton et de Descartes. Mais ses opinions théologiques l'égarèrent; l'orgueil s'en mêla, et l'on vit cet archevêque déchu devenir doyen de l'église prolestante de Windsor et écrire des pamphets contre le Saint- Siège. Il mourut à Rome dans les cachots du fort Saint- Ange en IG24 et son corps fut brûlé publiquement au champ de Flore avec un exemplaire de ses écrits condamnés.

D'autres personnages ont laissé à Spalato des souvenirs moins amers et leurs noms sont devenus l'égide de la cité. Tels sont ceux de saint Clément et de sainte Anastasie. D'après la tradition locale, le pape Clément, exilé par les ordres de Domitien sur les rives de la Chersonèse, aurait séjourné à Salone et y aurait consacré deux évêques.

Les documents relatifs au passage de sainte Anastnsie dans la prison du palais de Dioclétien méritent plus de créance. Baptisée dès le berceau, la brillante et noble patricienne eut pour guide dans la foi et soutien dans les épreuves, un autre patron de la Dalmatie, saint Chrysogone. Son père était païen ; il la força d'épouser un gentilhomme romain, Publius. Cet homme barbare mangea son patrimoine avec d'infâmes idolâtres et la traita de magicienne

et de sorcière. Pendant que l'empereur l'envoyait en ambassade vers le roi de Perse, il confia son épouse à la garde d'un scélérat, Codisse, et dans l'espoir de jouir à son retour de son immense fortune, il lui recommanda de la faire mourir à force de privations. Mais il périt en chemin d'une mort violente.

Anastasie, délivrée de ses bourreaux, donna ses biens aux pauvres, se dévoua au service des confesseurs de Jésus- Christ et au soin d'ensevelir les martyrs.

Dioclétien la fit venir dans son palais pour la détourner du culte du vrai Dieu, et comme elle résista à ses arguments, il chargea Florus, préfet de l'Illyrie, de la réduire par la torture. Il est probable qu'elle a subi la captivité dans l'obscur cachot que l'on voit encore sous le dôme de Spalato, l'ancien temple de Jupiter.

Elle fut jetée dans une barque, percée de trous, avec cent vingt idolâtres condamnés à mort pour leurs crimes. Mais sainte Théodote, qui avait été sa compagne dans la visite des prisonniers et avait déjà reçu la couronne du martyre, apparut dans les voiles, empêcha le vaisseau de sombrer et le conduisit au rivage. Tous les passagers, convertis à la vue de ce prodige, donnèrent leur vie pour la cause de l'Evangile.

Anastasie fut menée dans l'île de Palmarola, sur les côtes de la Campanie, où elle fut brûlée vive, le 25 décembre de l'an 303. Un beau sarcophage de marbre contient une partie de ses reliques, dans la cathédrale de Spalato; le reste de ses ossements repose à Home dans la basilique cardinalice qui porte son nom.

SALOXE. — LE JADEll. — LES RULXES. — LA BASI- LIQUE. — LA NÉCROPOLE. — LE PORT. — LE VASE DE PARFUMS. — HISTOIRE DE SALONE. — LA FORTERESSE DE GLISSA. — l'iLE DE BRAZZA. — MILXA. — l'île DE LÉSINA. — UXE XOUVELLE ESCADRE. — CURZOLA. — MÉLÉDA.

La promenade qui s'impose à tout visiteur de Spalato est celle de Salone et de Glissa. On peut s'y rendre en bateau, en doublant le cap de San-Giorgio. C'est l'itinéraire le plus long et le moins pratique. Le chemin de fer vous dépose près des ruines du tliéâtre. Mais il est préférable de faire le trajet en voiture découverte et même à pied, si l'atmospiière n'est pas trop chaude. La distance est de cinq mille quatre cents mètres jusqu'à Salone, de douze kilomètres jusqu'à Glissa.

On suit la route construite par les soldats français, sous les ordres du général Marmont. Elle passe près de la porte Dorée, traverse le faubourg Pozzobon (bon puits) et s'avance à travers une campagne ombragée et riante. Les vignes couvrent les champs et leur monotonie est coupée d'oli-

LES RIVES ILLYRIEXXÉS

viers, de peupliers, d'orangers et même de palmiers, dont la silhouette charme les yeux. On aperçoit au-dessus du sol les vestiges des aqueducs de Dioclétien. Il est probable que les jardins impériaux embrassaient toute la plaine depuis le palais jusqu'aux remparts de Salone. Le terrain est légèrement incliné vers la grève, où meurt le flot de l'Adriatique; une mince bande de sable soude au continent la gracieuse ville de Branizza, qui émerge, blanche et rose comme une petite Venise, des eaux bleues du golfe.

La mer s'enfonce dans l'estuaire du Giadro, l'ancien Jader, comme pour mieux recueillir ses ondes limpides, suivant la poétique description de Lucain :

Qua maris Adriaci longas ferit unda Salonas, Et tepiduin in molles Zepinjros excurrit Jader.

« Là oi!i la vague de l'Adriatique frappe les longues murailles de Salone, et où le Jader attiédi accourt à la rencontre des doux zéphyrs. »

Sur la rive opposée, entre la plage et le mont San-Jura, qui élève presque verticalement sa paroi grise à six cent quatre-vingt-trois mètres, s'étendent les champs de la vieille colonie. Ils vont en s'élargissant dans la direction de Trait et forment au bord du lac des Gastelli une plaine séduisante.

Sur la lin du seizième siècle, le sénat de Venise accorda à Goriolan Gippico, qui en guerroyant contre Mahomet II avait acquis la renommée d'un vaillant capitaine, la permission de construire Castel-Vecchio. D'autres familles nobles obtinrent la même faveur. On leur assigna une certaine portion de territoire, à la condition d'y élever des forteresses

OU des tours qui serviraient de refuges aux gens de lacontrée pendant les agressions des Turcs, alors très fréquentes. Seize châteaux furent ainsi bâtis sur le rivage. Huit sont encore debout. Ce sont : Caslel-Sucurac, Castel-Abbadessa, Caslel-Camhio, Caslel-Yitluri, Gaslel-Nuovo, Gaslel-Yecchio, Castel-Stafiléo et Castel-Papali.

L'aménité du climat, le voisinage de la mer, la protection des montagnes, la grâce et la beauté du site, le caractère enjoué dos indigènes, l'élégance de leurs costumes, la fertilité du sol, le bon iHat des cultures, l'aljondance des produits, vin, h\r, olives, figues, pastèques, réunissent dans cette plaine de viiigt-sepl kilomètres tous les agréments et en font le véritable jardin delà Dalmatie.

Le Giadro sort d'une grotte de rochers au-dessous de Glissa et n'a qu'un parcours de trois kilomètres dans un vallon charmant, au milieu des prairies, à l'ombre des grands arbres. L'eau est d'une limpidité parfaite; son volume est considérable et sa force suffit à actionner plusieurs meules de moulins. Los truites qu'elle nourrit sont renommées. Dioclétien ne les estimait pas moins que les laitues et beaucoup plus que les soucis de l'empire. Assis sur la rive gazonnéodu fleuve, nous avons passé de longues heures à causer, à respirer Jo souffle rafraîchissant qui tombait des hauteurs, ou la brise saline qui venait du large. Nous rêvions aux vicissitudes do la grande ville, maintenant disparue, qui animait jadis do son bruit, du mouvement des alfaires et du plaisir ces lieux presque déserts, où retentit seul le cri du pâtre appelant ses moutons.

Le pont antique a des vestiges apparents et l'oçil de

l'archéologue discerne encore sous des restaurations successives l'arc primitif, contemporain d'Octave. Le village de douze cent huit habitants qui succède à la cité romaine garde le nom harmonieux de Salone, en slave Solin.De vastes esplanades marquées par des tronçons de colonnes, sont réservées aux foires et aux marchés. La route se bifurque; un des embranchements monte à Glissa, l'autre prend la direction de Traii.

Les maisons sont modestes et tiennent ça et là encastrés dans leurs murs de beaux débris, plinthes, chapiteaux, frises et balustres. Rien autre n'indique au passant qu'il foule un sol historique et célèbre. Les ruines sont complètement englouties sous la poussière des siècles, comme la ^ville de Pompéï sous les cendres du Vésuve. Il faut creuser à sept ou huit mètres de profondeur pour en découvrir les vestiges. D'où proviennent ces amas de décombres, suffisants pour ensevelir sous une couche épaisse les plus hauts monuments de la cité détruite ?

Cependant, près de la route, on aperçoit encore à moitié enfouis dans un cliamp ensemencé les arceaux supérieurs des murailles de l'amphithéâtre. Ds la station du chemin de fer un sentier mène à travers des broussailles à une excavation elliptique, qui met au jour les portes du théâtre, les assises des gradins, la loge impériale et une partie des murs d'enceinte. Plus loin, dans une terre labourée, la pioche a ouvert une large tranchée de cinq mètres de profondeur et dégagé une série de vingt sarcophages des premiers siècles de notre ère. Ils sont disposés dans un ordre régulier et symétrique, IVfais les pierres qui les ferment sont toutes

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écornées à un de leurs angles et une main barbare et sacrilège a violé ces tombes, qui sont évidemment celles de personnages importants. Les sculptures et les bas-reliefs sont en bon état.

Ailleurs nous apercevons des pans de murs, des tronçons de colonne épars, une forme d'abside, à laquelle on accède par une marche, Le cicérone nous dit que ces débris appartiennent ù. un baptistère des premiers temps de l'Eglise. Dans un champ plus élevé et qui a dû être le point culminant de la ville, le sol est creusé sur une vaste étendue et exhibe une véritable nécropole. Au milieu de cet emplacement funéraire se dessine le plan d'une basilique. Sur l'espace que représente la gravure (page 233), toutes les colonnes sont abattues ; mais leurs socles, leurs plinthes ainsi que le parvis de la nef sont nettement visibles. Vers le chœur et l'abside, la voûte inférieure a été entamée et défoncée, et l'on constate l'existence d'une crypte souterraine, remplie de sarcophages. Dans une nef sept colonnes brisées sont encore debout et deux gardent leur chapiteau dorique. Tout autour de la basilique d'autres sarcophages, très simples de forme, sont entassés dans un désordre lamentable, qui atteste quelles œuvres sacrilèges les barbares ont accomplies sur ces tombeaux.

Ces sarcophages sont décorés de la croix grecque et d'inscriptions chrétiennes. L'un d'eux, transféré à Spalato, est remarquable. On y voit le Bon Pasteur qui rapporte sur ses épaules la brebis égarée, les orantes, les colombes et les autres symboles du christianisme naissant. Sur l'une des faces la sainte Vierge allaite le Divin Enfant, d'après un

type qui ressemble à la peinture murale que M. le chevalier de Rossi, nous a fait admirer, dans l'une des cryptes des catacombes de Sainte Priscille, à Rome, et qui serait du premier siècle.

D'autres bas-reliefs offrent des sujets mythologiques. L'un d'eux représente la légende de Phèdre et d'Hippolyle ; un autre, la chasse de Méléagre et le sanglier de Calydon; un troisième, le combat des Centaures et des Lapithes ; un quatrième rappelle la conquête de la Mésie par cette insciiption : Mœsia Capta Tcmporum FcUcilas. Enfin, sous le cloître des Révérends Pèies Mineurs, dont la maison borde le quai à Spalato, une admirable tablette de marbre, transparent comme de l'albâtre, figure le passage de la mer Rouge par les Hébreux.

De la découverte de ces bas-reliefs quelques savants ont conclu que les païens et les chiéiiens reposaient confondus dans la môme nécropole. Cette conclusion me paraît téméraire. Personne ne peut affirmer que ces divers saicophages proviennent du même emplacement et ont été trouvés à la même profondeur du sol. Les sculptures n'ont pas le même caractère et ne sont pas de la même époque. Les toml)eaux chrétiens sont du quatrième et cinquième siècles. La présence des ampoules qui renfermaient le sang des martyrs témoigne que plusieurs sont de l'ère des persécutions. Deux autres sont datés par les noms des consuls, Honorius et Théodosius, et les plombs gardent les chifi'res de 437 et 430. Tous sont creusés dans une pierre grise, presque jaunâtre.

Les bas-reliefs païens remontent à un âge antérieur. La

matière môme en est différente. Les personnages mythologiques sont sculptés en effet sur des plaques de marbre blanc, d'une admirable pureté.

D'ailleurs, il n'est pas imp-ossible que la nécropole chrétienne se soit élevée sur un terrain contenant déjà des tombes païennes et sanctifié ensuite par les bénédictions et la consécration de l'Eglise.

Les lois romaines ne permettaient pas la sépulture dans l'enceinte des villes, mais les fidèles tenaient aux reliques de leurs prédécesseurs dans la foi.

Il faut donc penser que la basilique était hors des remparts, ou plutôt qu'elle est postérieure au cinquième siècle et a été bâtie sur le lieu où dormaient des corps de martyrs. A ce moment, la législation sur les sépultures commençait à recevoir de nombreuses infractions et à se modifier par l'usage. Les chrétiens cherchaient à prendre leur dernier repos sous les voûtes ou près des murs qui avaient abrité leur foi, leurs prières et leurs espérances.

En dehors du théâtre, de l'amphithéâtre, de la nécropole et du port, dont les vestiges subsistent, Salone possédait tous les édifices publics qui conviennent à une grande capitale. Des textes authentiques mentionnent une curie, une questure, un forum, un gymnase, plusieurs temples, une manufacture d'armes, un trésor et un gynécée. De plus, un baphium, ou établissement destiné à la teinture, dépendait de l'Etat, sous la direction des « comtes des largesses sacrées » et travaillait pour l'usage personnel de l'empereur. Une loi spéciale lui accordait le privilège exclusif de teindre en couleur de pourpre.

La prospérité et la grandeur de Salone étaient considérables. Dans son traité de « l'Administration de l'Empire, » Constantin Porpliyrogônète nous apprend qu'elle était égale à la moitié de Constantinople.

En descendant sur la route de Glissa nous voyons une des portes de la cité, reconstruite par les ordres de Dioctétien. Les murs, les tours, les bastions sont reconnaissables et offrent un système complet de fortification. Les travaux, de défense furent de tout temps remarquables à Salone. Dans ses Commenla'D'es, Jules César en loue déjà la construction et l'ordonnance.

La seule inspection do ces ruines suffit à établir que l'homme est venu, à diverses reprises, exercer sur elles son œuvre de destruction. Les monuments de Salone se sont écroulés sous la pioche de quiconque avait besoin de matériaux. Ils furent la carrière ouverte, où les Vénitiens choisirent d"abord les plus beaux marbres; puis, les habitants de S;alato vinrent y chercher les pierres de leurs maisons, les colonnes, les corniches, les arceaux et les frises de leur campanile.

Pour niveler leurs champs et cueillir leurs récoltes, les paysans ont achevé de renverser ce qui était debout; ces actes de vandalisme se sont accomplis dans les deux derniers siècles. Nous en avons la preuve dans l'étal présent des ruines comparé à ce qu'il était, il y a deux cents ans. d'après la description qu'en a laissée Giustiniani.

« On reconnaît, écrit l'illustre sénateur, la grandeur et « magnificence de l'ancienne ville de Salone, par les restes « (pfen y voit aujourd'hui, savoir: parles voûtes et les

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« arcades d'un théâtre merveilleux: par de grands blocs du « plus beau marbre qui sont dispersés dans les champs ; « par une belle colonne composée de trois morceaux de « marbre, qui est encore sur pied, dans un endroit vers « la mer, où était situé l'arsenal; par plusieurs arcs admi- « râbles, soutenus par des colonnes de marbre de la hauteur a d'un jet de pierre, sur lesquels passe un aqueduc destiné « à conduire les eaux de Salone à Spalato. On y voit des « ruines de grands palais et des épitaphes anciennes sur « beaucoup de belles pierres. Mais le terrain, qui s'accroît a et s'élève peu à peu, a enseveli les objets les plus anciens c et les plus précieux. »

Un enfant slave qui nous accompagne se met tout à coup à creuser la terre avec ses ongles et nous montre sous une couche d'humus de quarante centimètres une magnifique mosaïque romaine. Le soc delà charrue se promène chaque année sur cette œuvre d'art ; les pieds des chevaux et des bœufs et le choc du fer ne tarderont pas à crevasser et à défoncer ce que la pioche n'aura pas emporté. Les arbres, les blés et la vigne poussent dans les chambres des nobles seigneurs de Salone ; et le Dalmate qui recueille la moisson et la vendange préfère des épis et des grappes, mûris sous le soleil, à tous ces souvenirs d'ancêtres qu'il n'a pas connus ; l'archéologue lui-même, épuisé par une course à travers ces champs déserts, ne dédaigne pas de cueillir un raisin, appendu à la muraille qui fermait le boudoir d'une antique matrone.

Le port de Salone était voisin de la gare actuelle. Il est à moitié comblé. Les vignes qui ont remplacé les construc-

lions de la marine romaine, sont d'une vigueur exubérante. Faute d'inscriptions à étudier, j'emploie mes heures à tremper, avec un indicible plaisir, mes membres fatigués dans les ondes attiédies de cette baie tranquille, à suivre les mouvements d'un pêcheur et à me rassasier des grappes succulentes que Bacchus laisse pendre sur le rivage.

J'ai fait plusieurs visites à la vieille Salone, Un jour, pendant que j'erre au milieu des décombres, traînant mon appareil photographique sous un ciel de feu, mon cocher, que mes recherches intéressent peu, estime préférable de se mettre à l'ombre. Il va s'abriter dans une auberge sur la route de Glissa et oublie de revenir me prendre aux ruines du théùtre. 11 me faut porter mes instruments à travers les cailloux, les ronces et les broussailles, avec une température de 40 degrés. Je ne pense pas que les esclaves de Salone aient jamais accompli plus rude corvée. Ce labeur inattendu me rend, je l'avoue, moins sensible aux beautés de la plage, à la courbe harmonieuse de la mer et même à la riante perspective de la petite ville de Branizza, qui semble, là-bas, mindiquer la route de Spalato.

Des enfants slaves, à l'air candide, viennent nous offrir des monnaies, des sceaux, des bagues, des bracelets et autres bijoux trouvés, disent-ils, dans les champs de Salone. Les prix en sont assez élevés. Mais la physionomie des vendeurs respire une telle franchise (lu'elle ne permet pas d'émettre un doute sur l'authenticité et la provenance de ces objets. Us sont d'ailleurs couverts de rouille et d'une couche terreuse. Les naïfs indigènes n'ont pas même songé à les frotter pour distinguer les traits des personnages repré-

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sentes et lire l'exergue qui entoure l'effigie. 0 bonne foi, tu n'as plus d'asile même dans le cœur des simples! Ces apparences rustiques et ces airs innocents ne sont qu'un appât et un leurre pour mieux tromper le touriste confiant!

Je m'avise de débarrasser une de ces médailles de son argile et de sa patine et je découvre un vulgaire sol de Louis XVI. J'imagine qu'il a été apporté là par les soldats du duc de Raguse et classé par des mains ignorantes au nombre des monnaies romaines. Un objet de couleur blanchâtre et de forme ovale attire mon attention. Ne serait-ce pas une urne lacrymatoire? Elle en a les dimensions. Je me hâte d'en solder le prix au timide berger.

Heureux de ma trouvaille, je me mets en train de la dépouiller de tous les éléments hétérogènes qui ternissent la pureté de sa surface. Mais ce n'est pas un lacrymatoire, une de ces urnes minuscules au col délié, dans lesquelles les anciens recueillaient précieusement les larmes versées aux obsèques d'un parent bien aimé ?

Tout me porte à croire que c'est plutôt un vase de parfums en onyx ou en albâtre. Les Romains de la décadence, les Orientaux et les Grecs en faisaient usage. Horace exige d'un de ses convives une coquille de parfums. Martial déclare qu'on les employait dans les festins et les funérailles. Et le vase de Marie de Magdala n'est-il pas célèbre entre tous? Il contenait pour trois cents francs environ d'essence de pistache, et la pécheresse convertie n'hésita pas à le briser pour en épancher l'arôme liquide sur les pieds du Sauveur.

Pline l'Ancien décrit la forme de ces urnes : « Hune ônycha aliqui lapidem alabastridem vacant, quem cavant ad

vasa ungucntaria, quoniam optiinc servare incorvupta clicitiir et plerumque a longo, angustiorc et obsignato ore, in orhem ampliorem desinebat (Pline H. N. XXXYI, 8 ; IX, 56).

« Quelques-uns appellent cet onyx pierre d'albâtre. On le creuse pour en faire des vases de parfums. On assure qu'il les préserve de toute corruption. Ordinairement le col du vase est long, étroit, el l'orifice en est scellé ; il se termine en forme de sphère élargie.. »

La description convient exactement à l'objet dont je suis possesseur. Le col est entier ; quant au parchemin qui en fermait l'ouverture, il n'est pas étonnant qu'il se soit consumé. L'intérieur est plein d'une cendre jaunâtre. Serait-ce le parfum qui se serait coagulé en se mêlant à la poussière ? Mon cœur bat d'émotion, et il me semble qu'une odeur, subtile dilate ma narine, à mesure que j'enlève la menue poudre qui remplit le flacon. Je me propose de soumettre à un chimiste expérimenté cerésiduanlique, et jele recueille avec autant de précaution que s'il s'agissait d'une poussière d'or. Quelle douceur de ton dans cet albâtre jauni par le temps, transparent et pur comme de l'ambre! Quelle élégance dans ce profil sinueux! La hauteur en est de trentecinq millimètres. La circonférence du col en a trente-deux, et la panse, soixante-quatre.

J'achève de vider l'urne précieuse. 0 douleur! Le fond est perforé, et je reconnais enfin que mon vase antique n'est que la vulgaire emboucimre d'un narguilé turc. Les candides enfants de la moderne Salone sont de petits escrocs, habilement dressés à jouer l'innocence, et qui fabriquent dans un bain de chaux, de terre et de ferraille

DALMATIK 'iil

les aiiUquilés suluniciiues, avec lesquelles ils dupent les inattentifs et les crédules.

Cependant un de mes compagnons trouve parmi les décombres une agrafe, munie de sa plaque de cuivre ei de son aiguille, à laquelle pend encore un bout de courroie. N'est-ce pas un débris du ceinturon de quelque soldai Iranyais, oublié là depuis quati'e-vingts ans'.' En fait de bronzes antiques, nous n'avons découvei't que la mauvaise loi des marcliands de médailles!

Les recherches de l'archéologue seraient couronnées de succès, si Ion pouvait continuer les fouilles sur l'emplacement de Salone, dont une minime portion a été explorée.

<->n ne sait presque rien des origines de cette ville. Elle devient la capitale de la Dalmatie, après la destruction de Delminium, en 155 av. J.-G. par Scipion Nasica. Gœcilius Metellus en est le premier conquérant. Elle ouvre ses portes à Cneius Goscouius et, pendant la guerre civile entre César et Pompée, elle résiste avec succès à deux attaques d'Octavius. Au milieu des luttes sanglantes des partis qui se disputent l'empire du monde, elle subit des alternatives diverses, sans cesser d'être colonie romaine et l'une des trois plus florissantes cités des cotes de l'Adriatique. Elle atteint l'apogée de sa grandeur sous le règne d'Auguste ; considérée comme le boulevard de la province, elle prend tour à tour, dans la suite, le titre de Métropole, de Préfecture et de Prétoire.

Le disciple de saint Paul, saint Uoïmo, en fait le siège d'un évêché, sur lequel passent soixante et un prélats. Les empereurs la décorent de beaux monuments; elle donne au

LLS RIVES ILLYRIENNES

monde le pape Gaius et à Rome Dioclélien qui, en souvenir de son pays natal, la fait entièrement reconstruire. Elle maintient sa prospérité jusqu'en 481, où elle tombe sous les coups du roi des Hérules, Odoacre, qui la dévaste et la ruine. Au sixième siècle, Totila la soumet à ses hordes ; mais Bélisaire lui enlève sa conquête et chasse les Ostrogoths. Délivrée des barbares, Salone jouit d'une sécurité relative jusqu'au moment de sa disparition.

Les habitants cessent de s'exercer aux rudes combats; ils s'abandonnent à la mollesse et aux désordres du Bas- Empire. Les verges de la malédiction divine ne tardent pas à les flageller. En 639, les Avares se rendent maîtres du rocher et de la forteresse de Glissa, tombent comme un ouragan sur la cité impuissante, la pillent, la saccagent, la plongent dans le meurtre et le sang et la livrent aux flammes. Quelques Saloniens éperdus trouvent un asile dans les murs du palais de Dioctétien et fondent la ville de Spalato, mieux placée peut-être pour la facilité des communications que Salone, désormais couchée et ensevelie dans la poussière.

Parmi les personnages dont les Dalniates rattachent le souvenir à Spalato et à Salone, il faut signaler saint Georges. C'est un de leurs patrons; son culte est aussi répandu en Bosnie et en Herzégovine. Les églises et les chapelles qui lui sont dédiées sont nombreuses et le plus souvent sur des hauteurs. Des caps, des cimes, des baies portent son nom, notamment dans l'Ile de Lésina, la péninsule de Sabbioncello et l'île de Giupana.

Comme sa fête tombe le 23 avril, au retour du printemps.

il passe pour le protecteur des campagnes. Le pâtre lui attribue l'éclosion des fleurs ; le voyageur et le nocher l'invoquent dans leurs périls ; les infirmes lui demandent leur guérison ; les Turcs eux-mêmes ont appris à le respecter, et jadis on portait son image dans les batailles.

On le représente à cheval, couvert d'une cotte de mailles, arrachant une jeune fille à un dragon qu'il terrasse de sa lance. Les Bollandistes et la plupart des auteurs font vivre Georges en Cappadoce et s'accordent à penser qu'il souffrit le martyre à Nlcomédie, le 23 avril de l'année 303.

Les Dalmates ont une autre version. Georges serait né à Salone, aurait d'abord suivi la carrière des armes sous les ordres de Dioclétien et aurait plus tard occupé le siège épiscopal de sa patrie, où il aurait cueilli la palme du martyre.

Voici comment ils expliquent la légende du dragon. Salone, rebelle aux actes tyranniques de Galère, aurait été assiégée jpar les armées du cruel César. Tout semblait désespéré quand un guerrier apparut dans les airs et menaça de sa lance les ennemis qui, effrayés de cette vision, prirent la fuite. Le guerrier, c'est saint Georges; la jeune fille, c'est la ville de Salone, et le dragon figure les ennemis.

Faut-il admettre l'existence des deux saints Georges, de l'un en Cappadoce et de l'autre en Illyrie? Les Dalmates prétendent que le seul vrai est celui de Salone. Son culte était déjà florissant au dixième siècle. Un diplôme, de l'an 900, de Terpimire, roi de Croatie et de Dalmatie, donne à Pierre, archevêque de Spalato, les biens et l'église de Saint-Gorges, situés près de Salone.

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(ieorges de Gappadoce n'a élé connu en Orienl et en Europe qu'après les croisades. Les chevaliers auraient, appris des Dalmates, alors seuls maitres de la Méditerrannée, le nom et les miracles de leur glorieux protecteur, auraient porté son culte en Palestine, d'où il serait revenu en Europe et aurait été considéré par ignorance comme orignaire d'Asie.

Quoi qu'il en soit, la dévotion à saint Georges est très populaire et les chants en son honneur sont de véritables poèmes nationaux. On y trouve même en germe toutes les conditions de l'épopée. La ballade de saint Georges olîrc une action héroïque et merveilleuse, qui intéresse la destinée d'un peuple. Elle a un début, un nœud et un dénouement. Elle mêle à la narration les strophes lyriques et la vivacité du dialogue. Le sentiment de la nature physi- (|ue, les espérances et les douleurs de toute une cité animent cette composition. Les préjugés, les croyances et les mœurs du temps et du pays lui donnent une couleur locale d'autant plus vive qu'elle n'est pas cherchée de l'auteui'. Il est de bonne foi dans chacune de ses peintures et même dans ses erreurs en histoire; sa naïveté n'est pas le moindre charme de son émouvant récit.

La complaisance et la science d'un compagnon de route nous permettent de mettre sous les yeux de nos lecteurs une traduction assez littérale de cette ballade. Mais ce que nous ne pouvons rendre, c'est la beauté originale de ce chant en langue étrangère, aux sons de la guzla, sur le bord de la mer, au pied des remparts du palais de Dioclétien ! C'était le soir. La brise soufflait du large et semblait

DALMATIK O',.-,

porter aux oreilles de la foule attentive les accents émus du troubadour slave!

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