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LE RÉVEIL DE L'ILLYRIE

Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie. — Elle s'éveille, elle soupire. Qui me rappelle à la lumière ?

0 grand héros, est-ce toi qui me réveilles ? Tu me tends une main puissante, tu me relèves.

Que te donner en retour ? Je regarde autour de moi; à peine puis-je reconnaître mes enfants.

Où sont Mésula et Terpo, mes villes? Emon, Kardona, est-ce vous que je revois ?

Qui me rendra ces guerriers dont le chef Spartiate eut jadis tant de terreur ?

Depuis qu'elles existent, nos neigeuses montagnes, depuis qu'elles sont à nous, notre gloire s'est répandue dans le monde entier.'

Sur les rives du Pô, le vaillant Gaulois fit trembler dans ses murs Rome et son empire !

Il fut puissant sur la mer, l'Illyrien, tant que le Romain n'eut pas appris à construire des vaisseaux.

Avec le temps, le Romain entre en guerre, apprend l'art de la mer et subjugue Gaulois et Illyriens.

Pendant sept siècles il s'étend au large ; il ne veut avoir pour voisin aucun État.

Du nord l'ouragan fond sur lui, et lédifice s'écroule sous l'attaque de maîtres nouveaux.

Arrivent maintenant le Franc, le Goth sous le nom d'Allemand: riUyrie reste dans l'ombre, oubliée.

Quatorze siècles durant, la mousse la recouvre. Aujourd'hui Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière.

Le Grec et le Latin l'appellent l'Illyrie, mais tous ses fils l'appellent la Slovénie.

Le citoyen de Raguse, l'habitant du littoral, de Cattaro, de Goritsa, de Pokupa, tous de leurs anciens noms s'appellent Slaves.

De tout temps c'est là qu'a vécu mon peuple ; s'il en est quelque autre, dites-moi d'où il vient.

Avec Philippe et Alexandre nos pères ont eu de rudes guerres ; sur la mer notre race a épouvanté les Latins.

Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.

Chez les Slovènes pénètre Napoléon ; du sol surgit une génération entière.

Appuyé d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la sauver.

A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l'Europe est l'Illyrie.

On appelait Corinthe loeil de la Grèce ; l'Illyrie sera le joyau du monde.

Les traités de 1815 réunissent à la Dalmatie le territoire de Raguse ; l'Autriche en prend définitivement possession, et Vodnik meurt dans la misère. Cependant l'élan donné ne s'arrêtera plus ; il se déplace seulement, et le glorieux réveil se poursuit aujourd'hui chez les Croates, grâce au patriotisme du grand évêque de Diakovo, Mgr Strossmayer.

La chute de Raguse néanmoins marque la décadence de toute la province. D'après des documents officiels nous pouvons établir que son territoire est maintenant au degré de prospérité qu'il avait au moment de l'occupation française. Il comprenait alors la presqu'île de Sabbioncello, le val

d'Ombla, Raguse, Ragusavecchia, les Canali et les îles de Meléda, Lagosta, Guippana, Mezzo et Galamotta et comptait deux cités, six bourgs, cent vingt-huit villages et environ trente-cinq mille habitants.

D'après le tableau que nous donnons plus haut, ces contrées ont aujourd'hui trente-quatre mille cinquante-six habitants.

Il a donc fallu près d'un siècle pour revenir au point de départ. Dans ce même laps de temps, la population de la plupart des autres Etats de l'Europe a augmenté d'un tiers. Les peuples ne gagnent pas toujours aux bouleversements de la politique.

DE RAGUSE A CATTARO. — LES DOUCHES. — LA TSERXAGORE OU MONTAGNE NOTRE. — LES COS- TUMES. — RISANO ET PÉRASTO. — LA FETE DE L'ASSOMPTION. — MŒURS DES BOCCHÈSES. — LEUR POÉSIE NATIONALE. — LAZARE LE SERBE. MARCO KRALJÉVIC. — UN CHANT SERBE. — CAT- TARO. — TABLEAU DU DISTRICT. — INTÉRIEUR DE LA VILLE. — CONCLUSION DE L' AUTEUR SUR LA DALMATIE.

De Raguse, une route carrossable mène à Caltaro. Elle suit la mer jusqu'à Ragusavecchia, coupe dans sa longueur la plaine des Canali, traverse l'enclave turque de la Sutorina, longe les rives orientales des Bouches, passe à Castelnuovo, Risano,'Pérasto, Dobrota et Cattaro et revient sur l'autre rive jusqu'à Stolivo. Son parcours marque quarante-sept kilomètres à Castelnuovo, soixante-quinze à Cattaro. Il n'est pas au monde un chemin qui offre sur moins d'espace plus de variété, de contrastes imprévus, de sites alpestres et de vues marines, de rochers sauvages et de vallons délicieux. Un phénomène encore plus intéressant

c'est que les habitants de chaque village traversé ont des mœurs, des habitudes, des costumes divers,

La voie de mer, de Gravosa à Cattaro, compte quarantecinq milles marins, quatre escales : Castelnuovo, Pérasto, Risano, Cattaro. Elle demande huit heures de navigation. Ce n'est pas trop pour contempler le merveilleux panorama qui se déroule aux regards.

Ces rives si belles d'aspect, d'un abord si facile, d'un charme si piquant, où les caprices de la nature font éclater en contrastes violents les horreurs de la destruction et les grâces de la vie, on me les avait peintes peuplées de brigands, hérissées de poignards, souillées par la peste. Je les ai vues et je déclare que les baies du lac des Quatre-Cantons et les brusques détours du lac de Côme ne leur sont point comparaliles.

Le samedi, à neuf heures, nous quittons Gravosa ; le soleil n'est pas trop brûlant et permet aux passagers de rester sur le pont et d'aspirer la brise marine, qui secoue la toile tendue sur leurs têtes.

Le paquebot laisse à gauche l'île charmante de Lacroma, la presqu'île de Molonta, douille le long promontoire d'Ostro, couvert de fortifications, et entre dans les fameuses Bouches de Cattaro, lieu unique au monde pour la grandeur et l'étrangeté sauvage et gracieuse des tableaux qu'il présente.

Les Bouclies ne désignent pas, comme on serait tenté de le croire, l'estuaire d'un fleuve, mais une immense trouée de la mer dans les flancs de la montagne. Elles forment sur une longueur de vingt-quatro milles de profondes sinuo-

sites, quatre grandes baies et neuf petites, dominées par des rochers nus, pareils à des murailles. Elles rappellent, sur divers points, tantôt le lac de Lucerne, tantôt le Bosphore ou la rade de Smyrne.

Le flot ne pénètre pas soudainement dans les terres et les escarpements ne se dressent pas dès l'entrée. 11 faut suivre des canaux, franchir des détroits, trciverser des bassins, perdre enfin la vue de la haute mer pour jouir de toute la majesté grandiose du spectacle.

Les Bouches offrent une succession de ports, d'un abri absolument sûr et capables de contenir à la fois toutes les flottes de l'univers. Au fond de la première anse, en face de la pointe d'Ostro, est bâti Castelnuovo, en slave Ilercégnovi. Fondée en 1373, par Tuartko, roi de Bosnie, elle est- couronnée d'une forteresse élevée plus tard par les Espagnols. Elle a douze cent quatre-vingt-quinze habitants, sur lesquels deux cent trente-huit seulement appartiennent au rite grec oriental.

La population de tout le territoire est adonnée à la marine et entretient d'assez bonnes relations avec le village turc de la Sutorina.

A droite, les deux rives semblent se rejoindre comme pour fermer les Bouches. Une avenue d'eaux tranquilles, irradiées d'un soleil d'or, se reploie en sinuosités entre les montagnes et s'élargit en lac à Buja-di-Théodo. Autrefois, une chaîne tendue d'un rivage à l'autre barrait le détroit, qui porte encore le nom de passe de la Catùnc. Des batteries rasantes remplacent les anneaux de fer et gardent l'entrée de deux autres bassins.

Les blanches maisons des Bocchèses se détachent sur un fond djs verdure, sur des bois d'oliviers, d'amandiers, de citronniers. C'est un panorama sans cesse renouvelé de villas, de jardins, de terrasses et de bosquets, mêlant à la biise leurs enivrants parfums. De vieux murs, des tours en ruines, des flèches aiguës s'élèvent sur les écueils au milieu de l'eau bleue. Des aiguilles de rochers, arides et dorées par le soleil, se dressent au-dessus des vignes jaunissantes, des olivettes, des myrtilles, des grenadiers.

Au-delà du goulet, la scène change ; la nature est moins riante. Les blanches demeures des habitants de Pérasto ressemblent à des navires alignés dans une rade. Ces ravissants paysages, qui forment un collier de verdure aulour de chaque baie, sont dominés par la grande paroi grise, îLtérile et désolée de la Tsernagore; on dirait une muraille, polie çà et là par la main des siècles, et que les Titans ont élevée pour escalader l'Olympe ou marquer la limite de l'univers.

La Tsernagore surplombe les Bouches d'une hauteur de quin::e cents mètres. C'est plus que l'élévation du Brévent sur Cliamonix, et si la vallée de l'Arve était un lac, ce serait presque la même configuration. En haut, l'aride sommet touche le ciel bleu ; en bas, c'est encore la paroi rocheuse qui descend à perte de vue dans l'azur des eaux tranquilles, et ces deux immenses murailles, celle d'en haut et celle d'en bas, ne sont séparées que par la gracieuse ceinture de végétation qui borde la rive et se reflète, elle aussi, dans le miroir de la surface liquide. Il n'est pas un coin du glo.be où les blocs calcaires, granitiques et schisteux se

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superposent en masses d'un plus fier aspect et d'une couleur plus triste.

Jadis, sans doute, la montagne était boisée, plantée de sapins et de chênes et paraissait noire ; c'est de ce fait qu'elle lire son nom. Aujourd'hui elle est plutôt lirise; sous les rayons du soleil, la réverbération la rend aveuiilante. Mais quand le génie des tempêtes étend sur ces masses cyclopéennes un manteau de sombres nuages, elles deviennent elTroyables et l'on croirait avoir sous les yeux les débris calcinés d"ime planète éteinte.

Ce chapelet de lacs, qui s'égrène à travers la montagne, marque la limite de l'empire d'Autriche. Au delà, c'est le Monténégro et les Etats vassaux de l'Empire Ottoman, l'Herziégovine et l'Albanie.

La traversée des r.ouches exige près de cinq heures. Le touriste ne se plaint pas de cet'e lenteui-. -race aux émotions de tout genre auxquelles il ne saurait échapper. Le spectacle qu'il a sous les yeux n'est-il pas le plus grandiose et le plus riche en sites imprévus qu'd puisse contempler?

Au fond de la grande baie de Kisano est la petite ville de ce nom, célèbre par les riches costumes et les belles armes de ses habitants. Les hommes portent un larize gilet gris, une veste ornée de galons et de boutons dorés, des bas blancs noués par des jarretières rouges et sur la tête un fez rouge à gland d'or. Cet accoutrement d'un très bel effet est un mélange de turc, de grec et d'albanais. A Dobrota, le noir domine dans la veste, la culotte, les bas et le bonnet; seule, une broderie d'or tempère la tristesse du fez et du gilet (voir la gravure page 333). A l'inspection de ses vête-

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ments, on devine l'oriyine d'un individu. Chaque village a sa nuance; ici éclatent sur toutes les poitrines les Ijrillanles couleurs de l'Orient; une lieue plus loin, les teintes attristées d'un deuil éternel pèsent sur toutes les épaules.

L'église de Risano est belle, mais inachevée. Les habitants sont de race serbe et ont beaucoup de sympathie pour les Monténégrins. A la naissance du prince Danilo, ils ont envoyé une députation à Cettinjé, chargée d'offrir à ton Altesse leurs vœux et leurs félicitations.

Deux écueils servent de sentinelles au village de Féraslo. Celui de San-Giorgio contient un couvent grec. Sur l'autre, s'élève une chapelle catholique, dédiée à la Madone du Scapulaire. Les marins ont coutume d'y venir en procession suspendre leurs ex-voto.

On y vénère une peinture de la sainte Vierge, attribuée à saint Luc. En 145'2, une main inconnue déposa cette image sur le rocher de l'île; elle apparut la nuit à des pêcheuis, ({ui la virent environnée d'une auréole de lumière.

Ils la prirent dans leur barque et, escortés de tous les lîocchèses qu'ils rencontrèrent, la déposèrent pieusement dans l'église de Pérasto. Le lendemain elle était revenue dans son île ; le prodige se renouvela trois fois, au grand étonnemcnt des pêcheurs. Ils comprirent que cette persistance d'une volonté divine indiquait l'emplacement d'un nouveau sanctuaire. Tous les Bocchèses,qui possédaient une barque, amenèrent un chargement de pierres, et la chapelle fut bientôt achevée.

Les catholiques s'y rendent en pèlerinage tous les ans, au 12 juillet, pour fêter l'anniversaire de l'apparition miracu-

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leuse de l'image et au commencement de mai, en souvenir de la victoire remportée sur les Turcs, en 1654, par l'intervention de la Madone du Scapulaire.

Le jour de l'Assomption, l'image vénérée est portée en grande pompe à Pérasto. C'est l'occasion d'une cérémonie pittoresque et grandiose. Des centaines de barques, chargées de pèlerins aux costumes variés et éclatants, tenant des cierges allumés, défilant sur plusieurs lignes entre le rocher et la ville. Les canons du fort tonnent au milieu des volées des cloches et du chant des cantiques. A ce spectacle gracieux et émouvant la nature prête un décor incomparable.

Le rite grec est en retard sur notre millésime de douze jours. Le 27 août correspond au 15 de leur style. Ce jour-là, j'ai la bonne fortune de traverser les Bouches. Tous les villages sont pavoises en l'honneur de la fête de l'Assomption et de tous les points les canonnades des forts se mêlent au carillon des cloches. La nuit venue, les Cattarins me tiennent éveillé par leurs chants religieux, et dans leurs hymnes le nom de Marie revient à chaque couplet.

Ce soir-là Cattaro est une salle de concert. De toutes les rues, de tous les cafés, de toutes les ouvertures s'échappent des flots d'harmonie en langue slave. Pour mieux en jouir, je demeure longtemps à ma fenêtre. Le calme du lac, la pureté du ciel scintillant d'étoiles, les mélodies qui résonnent, et la fraîcheur de la brise, qui tempère les ardeurs du jour, m'apportent un torrent d'émotions que je n'oublierai jamais, et je compare cette nuit à la veille d'Augustin à Ostie, en face de la Méditerranée.

Surla côte occidentale, Stolivo émerge d'un massif d'arbres

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avec la grande flèche de son église; en face, Dobrotaet Perzagno parsèment le rivage de leurs édifices. Là-bas au bout du lac, la ville de Caltaro semble construite en creux dans l'épaisseur du montNorri,et la ligne de ses remparts décrit des zigzags en escaladant les rochers. Ses premières maisons bordent un quai Ijàti sur la mer, au fond du golfe. C'est à la pointe de cet entonnoir d'un aspect très riant que les bâtiments du Lloyd et les grands caboteurs de l'Adriatique viennent accoster.

Les Bocchèses sont tous Slaves; ils ont une physionomie à part et se distinguent des autres Ualmates sur les marchés de llaguse et de Zara. Leur esprit d'économie, leur activité, leur goût pour la navigation, leur ont permis de faire de la bande de terrain cultivalile qu'ils occupent, au pied des rochers, un des plus riches disti'icts de la province. Leur exisleenc n'est pas exempte de périls, car ils ont pour voisins les guerriers de Monténégro.

Quand la famine sévit sur la Tsernagore, et (lue l'abondance règne dans les villages de la côte, il est bien difficile ■aux rudes coureurs des sommets de modérer leurs instincts et de s'abstenir de toute razzia. Aussi les maisons, particulièrement celles de Dobrota, sont-elles entourées d'une sorte de palissade, et les murs sont percés de meurtrières, qui se garnissent au besoin de carabines. Si les gendarmes et les fusiliers de l'Autriche ne suffisent pas à prévenir les méfaits, les hommes du iiameau menacé se divisent en deux bandes pour veiller, les armes à la main, l'une le jour et l'autre la nuit. Aussi toute la population est-elle belliqueuse et passionnée pour la lutte.

Le péril de la mer et de la montagne rend le Bocchèse excellent marin et vaillant soldat ; mais il laisse à sa femme le soin de la culture et du bétail. C'est elle qui pioche la vigne, récolte le foin et bat le blé. Elle porte les fardeaux, tandis que son fier sultan caracole ou écoute de beaux récits dans une altitude superbe.

Une certaine animosité règne entre les catholiques et les orthodoxes. Ces derniers diminuent, grâce au zèle du clergé et surtout des pères Franciscains. Ils dominent encore dans l'ensemble du district, comme on peut le voir dans les tableaux que nous donnons plus loin, et les communes de Gastelnuovo, de Risano, de Krtole, de Lustica, de Pastrovici, de Budua leur appartiennent en majeure partie. Celle de Zupa compte qratre catholiques sur une population qui dépasse quatre mille habitants.

Les prêtres grecs ont de belles robes de soie, une large ceinture, une jjaibe vénéraide, une attitude imposante. Mais leurs connaissances sont très bornées et leur prestige s'efTace chaque jour, à mesure que les lumières remplacent les préjugés.

Les Bouches sont comme le berceau de la poésie slave. Nulle part la légende ne trouve un cadre mieux adapté à ses besoins et un peuple plus avide de merveilleux, plus enthousiaste pour les hauts faits et plus raffiné dans l'expression des sentiments délicats.

Les mômes chants sont communs aux Bocchèses, aux Serbes et aux Monténégrins. Pour eux chanter est un besoin naturel; c'est l'unique moyen de garder leurs traditions, d'exprimer leurs espérances, leurs craintes et ler.rs

passions. Il n'est pas une chaumière, si pauvre qu'elle soit, qui ne possède la guzla pour accompagner et soutenir le troubadour slave. Le moine grec, au fond de son monastère, ne lit pas une pieuse légende, sans joindre aux paroles des versets le son plaintif de la guzla. Le pâtre, égaré dans les forêts de la montagne, célèbre les aventures des Heiduques et des héros passés. La jeune fille près de la fontaine, le vendangeur au moment de la récolte, le soldat à son retour au foyer, tous improvisent des chansons, qui ne manquent ni de grâce, ni de simplicité.

A défaut d'un aède inspiré, tous répètent la ballade traditionnelle qu'ils ont apprise sur les genoux de leurs mères et qu'ils rediront à leurs enfants. Parmi ces improvisateurs, il faut placer au premier rang l'ancien Vladika du Monténégro, Pietro Petrovic Njegus, et le prince actuel Nicolas. Vuk Stefanovic a publié un recueil considérable de chants serbes, et a rendu un grand service à la littérature de son pays.

La poésie slave contient surtout des compositions erotiques et héroïques. Les premières sont les plus anciennes et plusieurs ont dix siècles d'existence. A l'élan de sa joie, à l'amertume de sa douleur, le rapsode associe les êtres de la nature, les forêts balancées par le vent, les nuages, les fleurs, les oiseaux. Le coursier partage tous les sentiments de son maître et le chasseur fait du faucon son confident.

Gomme nos cantilènes franques du neuvième et du dixième siècles, les chants héroïques des Slaves sont le prélude de la poésie épique. Ils forment deux cycles principaux, qui correspondent aux doux phases de l'hisloire

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nationale. Le premier montre la Serbie dans la splendeur de sa gloire et le deuil de sa chute sur la fatale plaine de Kosovo en 1389. Lazare en est toujours le héros magnifique et victorieux.

Dans le second cycle le peuple, soumis au despotisme musulman, garde l'espoir de la résurrection. Il incarne et personnifie! ses épreuves, ses haines, ses vengeances, ses colères, ses ruses et ses succès dans Marco Kraljévic. Il fait de son hi'-ros un type d'une stature colossale, d'une force surprenante, d'un caractère violent et généreux. Marco vole avec la même ardeur aux fêtes et aux combats. Il lui faut pour sa faim des moutons entiers et pour sa soif des tonneaux de vin. La peau d'un lion lui sert de manteau, la tète d'un ours, de coiffure; son yatagan coupe les rochers et sa massue est comparable h celle d'Hercule. Il joue le rôle d'un Barberousse, doublé d'un Guillaume TtU et d'un Gargantua. Il a trois cents ans pour figurer les trois siècles de servitude des blaves. Il dorl maintenant dans une profonde caverne; mais son réveil coïncidera avec celui de la nation et sera terrible pour l'oppresseur.

N'est-ce pas une chose merveilleuse que cet instinct prophétique, qui trace aux empires leurs destinées? Rome, dès sa fondation eut le pressentiment de son immortalité. Le Turc, maître de .Jérusalem et de Sainte- Sophie, sait d'avance qu'il sera un jour refoulé par le Franc victorieux, et le Slave, courbé sous le cimeterre, garde une foi invincii)le à la future grandeur de sa race opprimée.

Le poète, Giovanni Sundécic, professeur à l'Institut du rite grec de Zara, a composé un chant (\u\ reproduit la

croyance nationale sur le prochain réveil de Marco. En voici la traduction :

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