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Les robes noires

Le lointain faubourg Parisien était d'une laideur attristante. Dans ce terrain rague, désert à cette heure d'après-midi, des tas de scories, déchet des usines proches, alternaient avec des amas de céskhlS innommables, propriété «les chiffonniers environnants. Ça et là, des maisons rares el ooires se disséminaient, pitoyables abris de misère.

Tout en marchant de son grand pas élastique et souple, l'abbé Lagrange-Walmier, vicaire à Ste-Jeanne de Clichy, considérait d'un œil infiniment compatissant celte affreuse partie de sa 1res vaste paroisse...

— « Pauvres... pauvres gens qui habitent ces taudis désastreux... »

Et il embrassait d'un regard navré l'horizon désolé, d'une mélancolie basse el sale.

L'abbé hâta le pas.

Il passait devant une maisonnette lépreuse, isolée au milieu d'un enclos encombré de tessons de bouteilles et de détritus variés, lorsque des cris de nouveau-né, éclatant soudain, l'arrêtèrent instinctivement.

Tout de suite il se remit en marche, souriant, à part lui, au bébé qui pleurait, car il adorait les enfants.

Il s'éloigna.

Redoublés, les vagissements l'accompagnèrent.

Et, dans le sentier qu'il suivait le long de la plaine noire, ils s'attachèrent à lui si perçants, si impérieux, qu'il n'eut pas le courage de poursuivre sa roule.

— « Si ce pauvre désolé était seul?... La mère doit être loin, à son travail... Et le petit, sous la garde illusoire d'un frère parti à jouer, se désespère... »

Le vicaire de Sle-Jeanne rebroussa chemin en dépit de toutes les sollicitudes qui l'attendaient. On eût dit que les habitants de ce coin déshérité s'étaient donné le mot pour disparaître. Pas une âme aux environs.

Au seuil de la maisonnette d'où fusaient les clameurs, plus éclatantes que jamais, le prêtre hésita... Il ne pouvait cependant pas forcer, sans s'annoncer, ce domicile privé... Par le temps qui court, un vicaire — voire même un curé de paroisse — n'a plus le droit de pénétrer, sans une invitation formelle, dans le logis d'un paroissien.

— Madame... madame... appela à tout hasard l'abbé, uniquement pour rassurer sa délicatesse. Il était, en effet, bien sûr que l'enfant criant de cette façon spéciale était seul.

— Madame... madame...

Silence de mort.

Une seconde, au son de cette voix, le désolé s'esl in.

Mais il retombe bientôt dans un accès de rage tel, que n'y tenant plus, l'abbé heurte «!<" la phalange

une porte, la pousse et entre.

Dans un berceau, plus propre que ne le faisait espérer l'extérieur de l'habitation, un malheureux bébé s'agite désespérément. Il brandit des poings exaspérés et ouvre jusqu'au gosier une bouche huilante.

— Pauvre mignon ! soupire l'abbé Lagrange- Walmier.

El, de peur que le poupon s'effarouche de sa soutane sombre, il s'avance à très petits pas, en souriant de son air le plus engageant.

Il faut croire que le beau visage loyal de son visileur est sympathique au petit abandonné, car celui-ci cesse bientôt de pleurer... Enchanté de ce résultat, l'abbé se rapproche de plus en plus, prend une chaise basse et, tirant sur la ficelle de la bercelonnette, se met tout doucement à endormir le bambin...

Un pas se fait entendre. Des savates traînent sur le seuil.

Une femme jeune, au joli visage fatigué d'ouvrière intelligente, surgit.

Immobilisée de surprise, elle contemple, muette, ce spectacle vraiment inattendu : o son petit bercé par un prêtre... » — La distinction de celui-ci intimide l'arrivante...

— « Madame, explique alors l'abbé avec un bon sourire... Je vous demande pardon d'avoir envahi voire domicile, mais votre bébé pleurait si fort que je n'ai pu résister au désir de le consoler ».

L'enfant s'est endormi et le vicaire' se lève avec précaution pour ne pas le réveiller.

Rose Milet, la maman du nourrisson, est très embarrassée...

Elle n'aime pas beaucoup les robes noires depuis qu'elle s'est « mise » avec Michel, sans la permission du maire ni du curé.

— « De quoi qu'y se mêle... celui-là?.. »

Elle a bien envie de maugréer cela. Mais elle lutte contre l'attendrissement physique qu'elle a éprouvé, nature simple, devant ce grand abbé à souliers bouclés d'argent qui balançait son « petiot » comme s'il n'avait fait que ça toute sa vie.

— Je vais vous laisser, madame, annonce lentement le prêtre.

Il n'a pas la moindre envie de s'en aller. Il voudrait, en quelques mots, sonder le terrain, mesurer s'il n'y a rien à faire pour Dieu chez cette ouaille qu'il ne connaît pas — non plus que tant d'autres, hélas !

Mais Rose n'est point une sauvage. Elle a beau ne pas chérir « les curés », elle sait se montrer honnête quand il le faut.

Aussi, n'imaginant rien d'autre, elle émet :

— Il ne faudrait pas perdre votre temps davantage, bien sûr...

— Je n'ai pas perdu mon temps : j'ai fait dormir un petit chrétien ! répond gaiement l'abbé, car il est chrétien, n'est-ce pas, madame, ce mignon-là ?... Au fait, comment s'appelle-t-il ?...

— Paul... balbutie l'ouvrière, en devenant écarlate.

— c Bon... se dit l'abbé, il n'est pas baptisé... je m'en doutais... » — Ah ! c'est un beau bébé !... C'est son papa qui doit être fier de lui !...

! ! (E R0B1 - NOIM 9

L'abbé Lagrange-Walmier eberche la plaie... Il l'a trouvée.

A ces iiM'i-, les yeux de la jeune mère se remplisson! de larmes, héroïquement retenues d'abord...

— ...Son père '■■■■ ;ili I <>Mi, Bon père '.... -< »i i j >i r«*-

l-elle...

L'abbé la regarde avec bonté, une bonté qu'elle eenl vraies exceptionnelle...

Mors, «'lie -i- remémore beaucoup de <-h< i-<-<. .. Il y a longtemps, bien longtemps qu'elle n'a vu de près une robe de prêtre !...Gela lui rappelle se Première Communion... Les mois de Marie où elle allail quand elle était petite el sage, avanl d'avoir été gétée par l'atelier el les fréquentations dangereus

Elle >'• met ;'i sangloter de tout son cœur...

Kl l'abbé détourne les yeux, s'absorbe dam la contemplation du bébé, la lais<;mi pleurer à -on aise 11 sait ;i quels résultats excellents préludent île belles larme- sincères comme celles-là.

Lorsqu'elle se calme :

— «Écoutez, mon enfant, fait-il, vous êtes malheureuse... Voulez» vous que j'essaie de voir ce que j<- peux pour soulager votre peine ? Vous savez que c'esf iii"n métier de prêtre de consoler ceux qui souffrent...

L'abbé connaît l'Ame t\u peuple. Il écarte avec soin les mois qui dépassent sa mentalité. L'apostolat, e'est une chasse inconnue. Le métier, a la bonne heure ! Tout le monde comprend ce que c'est.

Mais Rose Milel secoue la tète. Bile sait de quoi il retourne '. L'abbé va lui raconter de belles histoires el ça Unira par le conseil *\r se résigner à l.t volonté de Dieu et par des mèmeries ;'i réciter. Ça, mm ! Elle ne veut pas. Ette n'a pas de temps à perdre.

— Merci bien, monsieur le curé, mais il n'y a rien à faire ici, ni pour vous ni pour moi, allez !...

L'abbé devine.

Comme il Ta dit, c'est son métier d'apprivoiser les cœurs ombrageux. Et ce métier, il l'exerce avec passion.

— "Vous n'êtes pas mariée, ma pauvre petite enfant ?... demande-t-il sans se laisser déconcerter.

Rose Milet se hérisse :

— Je ne suis pas mariée devant le maire ni le curé, mais c'est la même chose. On s'est donné sa parole pour la vie. C'est seulement histoire de ne pas payer pour des papiers qui ne servent à rien, depuis qu'il y a le divorce ! Michel n'est pas méchant. Il serait allé volontiers à l'église, ainsi !...

Avec une pitié pour cette situation qu'il côtoie perpétuellement, l'abbé soupire :

— Vous n'êtes pas les seuls, hélas ! à n'avoir pas pris le chemin droit...

Il est sur de l'effet calmant que produit invariablement une phrase de ce genre sur les simples...

Comme si sa propre détresse s'atténuait de la certitude de toutes les autres qui lui ressemblent sous le soleil. Rose Milet s'écrie :

— Ah ! sûr non !... nous ne sommes pas les seuls, monsieur le curé !...

Et voilà son cœur débridé qui s'ouvre.

L'histoire est terriblement banale.

Sans mère, avec un père absorbé perpétuellement par le labeur quotidien, Rose, au sortir de « la laïque » travaillait chez une couturière. Sage et rangée, elle économisait soigneusement le petit pécule qui devait lui servir plus tard à s'établir, mais le père tomba malade. Les économies furent en-

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glouties par les soins et les remèdes. Il mourut. La jeune 611e resta seule sur le pavé de Paris.

Alors, elle avait manqué de courage pour continuer sa route austère. Elle avait écouté Michel, un

serrurier qui lui plaisait. Il la poursuivait depuis plusieurs mois : • Et, connue on n'avait » ni temps

ni argent à gaspiller », on s'était m mis ensemble » tout de suite. Le mariage devait être pour plus tard • Car a il n'était pas méchant, Michel ». il aurait été volontiers à l'église... Mais on attendait d'avoir quelque chose de côté !...

« Mais c'était la gène qui s'était installée au loyer. Avec elle, le- querelles. Le « Petit » était né. Successivement on avait dû quitter le logis presque coquet îles premiers jours pour un autre plus humble...

El l'on était venu échouer ici, dans ce quartier de chiffonniers où la misère se faisait répugnante.

« On ne savait même pas combien de temps ça durerait... On devait déjà un terme... Michel ne tra- \ aillait plus régulièrement, il avait été malade et elle ne pouvait rien entreprendre à cause de l'enfant.

« On irait tant qu'on pourrait, disait Michel, et puis, après, il y avait toujours le charbon !... >•

Elle contait cela tranquillement, sans éclat ni intention de dramatiser.

L'abbé regardait le dénuement effroyable, la propreté qui, cependant, régnait...

Son visage se fit plus encourageant que jamais :

— ...Mais... il n'y a rien là de désespéré... dit-il, vous n'êtes plus malades ni les uns, ni les autres, et TOUS meconliez que votre mari est un brave garçon... One vous manque-l-il d"onc pour être heureux ? Un peu d'aisance... De l'ouvrage, voilà tout !... Et,

quand on n'est pas paresseux et qu'on vous aide, ça. se trouve l'ouvrage !...

Rose haussa les épaules avec un dédain découragé.

— Ça se trouve ?... Vous croyez, Monsieur le curé !... ah ! on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que de chercher du travail...

L'abbé eût un sourire amusé :

— Il ne savait pas ce que c'était ! En avait-il assez cherché depuis qu'il s'occupait avec une ardeur passionnée de l'apostolat du peuple, de pénétrer jusqu'à l'âme de ce peuple en prenant le chemin du bien matériel fait aux pauvres corps qui, eux aussi, ont besoin qu'on les soutienne et qu'on les aide.

Il se contenta de dire très doucement :

— Si, mon enfant, je sais ce que c'est que de chercher de l'ouvrage... et j'en trouve presque toujours.

Il songeait aux œuvres de secours, admirables et fécondes, fondées à Ste-Jeanne par son curé l'abbé de Grimont.

Rose Milet le regardait. Elle ne savait pas si le prêtre ne se moquait point d'elle.

Alors, pour la convaincre, en termes très simples, l'abbé lui parla des œuvres ouvrières de la paroisse. 11 y avait un ouvroir pour les ouvrières sans travail, un office d'assistance pour les ouvriers et employés sans place, une maison de famille pour les jeunes filles momentanément isolées, une crèche pour les enfants des mères secourues. Chacun était aidé, tiré d'affaire sans secours d'argent direct, sans aumône. L'abbé de Grimont, le curé de Ste-Jeanne, n'aimait pas l'aumône qui dégrade malgré tout l'être bien portant, valide, qni la reçoit. Par leur seul travail, les protégés de « VŒuvre sociale de Jésus-Christ » arrivaient à sortir de la misère. La crise passée, on

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continuait i les suivre. Il y avait même une caisse pour de petits prêta sans intérêts, A consentir dans les cas argents.

L'abbé a'entrail dans aucun détail concernant les rouages ingénieux h simples de cette oeuvre dont il ne décrivait qu'une des faces, œuvre merveilleuse <|ui représentait l'aimant tout-puissant de la \ i<: « 1<; son ruiv. Il expliquait seulement le but, une partie du but obtenu. Il sentait bien que le pourquoi <■( le comment importaient peu à Rose liilei. Donnez un jouet à un enfant... Pourquoi? Comment? Gela lui est égal : il ne voit que le fait.

Les malheureux sont des enfants. Ce piètre surgi la. comme par miracle, promettait à Rose '!<• l'ou- \ rage pour son mari, du travail de coulure pour elle, une place dans une crèche pour sou petit Paul auquel on donnerait du lait et de la panade Loue les jours... Elle écoulait, les yeux stupéfiés. — Mais : pourquoi ce prêtre Taisait cela, «le quelle façon se réalisait pratiquement une telle association contre la misère el la mauvaise chance? elle n'en avait cure.

Lorsqu'elle l'ut complètement persuadée de la réalité du secours qui lui tombait du ciel, Kose Milet, timide maintenant, objecta :

— Mais vous ne savez pas si nous sommes de lua\ i ■gens, monsieur le curé ; qui vous renseignera?

— Vous-même, mon entant... Vous et votre mari. Nous voyons très vite, je vous assure, si ceux que nous aidons à sortir d'un pas difficile sont ce que vous appelez de « braves gens », c'est-à-dire des xcuqui ne feront pas, eux-mêmes, leur propre malheur.

— Mais, monsieur le curé, nous ne sommes pas dévots...

— Je le pense... Mais, quand le bon Dieu vous aura

fait la politesse de vous tendre la main,- vous reviendrez tout naturellement à Lui, vous verrez...

— Mais... Et Michel?...

— Eh bien ! monsieur Michel viendra nous voir.., Vous nous l'enverrez pour prendre la commande dont je vous ai parlé... Et il comprendra bien de luimême qu'il est plus honorable, plus digne d'être le père légitime de son fils. — Et vous, ne serez-vous pas contente d'être aussi la vraie femme de votre mari devant Dieu et devant les hommes?

Rose rougit de joie, mais, avec un regret têtu :

— C'est à cause des papiers, de l'argent... expliquât-elle de nouveau.

— Ne vous en tourmentez pas. Nous arrangerons tout, sans que vous ayez le moindre tracas, quand le moment sera venu,... conclut l'abbé.

Pendant cette conversation, le petit Paul avait dormi sans un sursaut. L'abbé se pencha vers le berceau et effleura d'un signe de croix le front du futur chrétien.

Dehors, le terrain vague s'étendait plus lamentable que jamais sous le manteau gris du soir triste. Mais l'ensemble parut à Rose Milet aimable autant qu'un riant paysage.

Du seuil branlant de sa bicoque, la jeune femme regarda s'en aller à grands pas le vicaire de Ste- Jeanne, qui s'était fortement mis en retard.

Et celte créature tombée dans le fossé, sinon du vice, du moins du péché, cette élève de « la laïque » qui n'aimait ni « la calotte » ni « les mômeries », sentit une conviction soudaine émerger du fond troublé de sa conscience.

Empruntant le langage éternel de « l'obscurantisme » : — « Celui-là, je crois bien que c'est un saint... », murmura-t-elle.

L'œuvre de l'abbé «le Grimonl - V Œuvre sociale de J.-C. » — s'abritait dans le- vastes locaux disparates d'un immeuble, construit de bric et de broc, qu'on ■ppelail la cité Martineau. Une partie des bâtiments datait du xvne siècle et l'ensemble se situait dans une impasse pittoresque qui eût captivé un curieux de l'histoire du vieux Paris. La cité Martineau avait passé par bien des fortunes diverses avant d'écboir en héritage au banquier catholique qui la loua, il y a quelque vingt ans, à l'abbé de Grimonl pour y abriter le berceau de son essai de philanthropie chrétienne et de charité méthodique.

( >ulre lesoffices d'assistance dont l'abbé Lagrange- Walmier avait parlé à Rose Milel, la eité Martineau comportait un patronage de garçonnets, un cercle d'ouvriers, une réunion de vieillards. C'était là une des idées touchantes de l'abbé de Grimonl. Il trouvait qu'on s'occupe volontiers de distraire les jeunes el que, rarement, on songe à ceux dont la carrière se clôt. On oubliait, à son sens, la vieillesse : celte halle avant le grand voyage.

Dans une aile de la cité Martineau, les religieuses de Si-Vincent de Paul éduquaienl. jadis, des fillettes. Maintenant, hélas ! c'était des jeunes filles, des vo-

lontaires de l'enseignement pour Dieu, des « zouaves en robe » qui remplaçaient les chères cornettes proscrites.

Quelques-unes demeuraient pour la crèche : le péril de la cuillerée de lait clérical et du pouponnage religieux n'étant pas encore dénoncé.

Au point de vue de la nouveauté des horizons, la partie la plus intéressante de cette ruche était représentée par quelques ateliers : imprimerie, serrurerie, reliure, avec une incursion vers l'industrie : la fabrication du papier. Tout cela sur un pied modeste, évidemment, mais dirigé et géré avec un jugement et un ordre si merveilleux que les résultats étaient suffisants pour faire vivre un petit peuple d'ouvriers et soutenir la plus grande partie des œuvres de zèle du curé de Ste-Jeanne. De celui-ci, l'abbé Lagrange-Walmier était le bras droit et l'admirateur enthousiaste.

Les débuts de l'OEuvre Sociale de Jésus-Christ dataient d'une vingtaine d'années, alors que, jeune encore et fort riche, l'abbé de Grimont venait d'être nommé à la cure de ce quartier populeux.

C'était le moment où le génial et modeste prêtre de Turin, Jean Bosco, le glorieux Dom Bosco, étonnait le monde par le développement de ses conceptions populaires et ouvrières.

L'abbé de Grimont, qui sentait, en lui, bouillonner le torrent d'une générosité avide de s'épancher intelligemment, était allé à Mathi, dans le petit village du Lanzo Turinese où Dom Bosco aimait à se reposer de ses miraculeuses créations. Là, le jeune curé parisien avait étudié à la source l'organisation de sauvetage et de sauvegarde par le travail dont les ramifications s'étendaient jusqu'au Nouveau-Monde.

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Ce que Dom Bosco Faisait en France pour la jeunesse, l'abbé de Grimont rêva de le réaliser eu petit pour tous lefl Ages, et cela dans un coin du Paria

populeux où se trouvait sa paroisse, — le sillon que Dieu lui marquait.

Les commencements de Dom Bosco avaient tenu du prodige :sos premières salles de patronage furent un pré, l'été ; un hangar, l'hiver, d'où l'on expulsait, d'ailleurs, régulièrement les < petits drôles de Dom Bosco », tant ils étaient pouilleux et dévastateurs.

L'abbé de Grimont ignora ces débuts évangéliques. Il possédait une grande fortunée! sut, de plus, intéresser à son rêve quelques Aines généreuses, dévorées comme lui de l'amour du Prochain. « L'œuvre sociale de Jésus-Chrisl » naquit vers 1885 et prospéra apidement.

L'anticléricalisme buté et stupide n'avait pas encore, à celte époque, envahi les couches profondes lu pays.

Il y avait bien quelques « avancés » parmi les Iraailleurs, qui dénigraient les « frocards » et imitaient 2 cri du corbeau sur le passage des soutanes, mais es petites têtes bornaient là leurs professions de }i. Leurs détenteurs n'en envoyaient pas moins ?urs enfants chez les « frères », car ils avaient enore la sagesse pratique de comprendre que la pbi- Dsophie du catéchisme est plus rassurante que les onclusions des « Droits de l'homme ». Et, dès qu'ils e sentaient mourir, ils ne faisaient que très peu les tiers » pour réclamer « Monsieur le Curé », ifin « de ne pas s'en aller comme des chiens ».

— Maintenant, dans le peuple, on meurt couramment « comme des chiens » après avoir vécu comme des oisons !

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Très vite, donc, le curé de Ste-Jeanne de Clichy était devenu, dans son quartier, une puissance adorée et respectée.

Quand on ne l'aveugle pas avec une persévérance redoutable, quand on ne fait pas appel avec une infernale habileté aux mauvais instincts de toutes natures humaines, quand on ne fausse pas diaboliquement son sens moral rudimentaire avec des paradoxes qui sont des crimes, le pauvre peuple ne demande pas mieux que d'être bon et juste. Il aime aimer et admirer. Il est ravi de « s'emballer » pour quelqu'un ou pour quelque chose.

A Clichy, son idole avait été durant de longues années l'abbé de Grimont. Les journaux parlaient de son œuvre. On en était fier! C'était une gloire locale. Il était apparu comme le régénérateur du quartier. Celui à qui on recourait dans les passes difficiles et qui, toujours, vous aidait, celui qu'on n'allait jamais implorer en vain. Sa charité tournait à la légende, on se racontait des anecdotes, des traits qui finissaient généralement par : « Ah ! celui-là, par exemple, il est épatant !... » — pour les hommes.

Et : « Pour moi, voyez-vous, c'est le Pape !... » — pour les femmes.

Puis le temps marcha. Les générations se renouvelèrent. La maçonnerie mit sa gangrène dans l'air. Les écoliers s'étaient éduqués à l'école des Paul Bert en attendant les Hervé et les Thalamas.

L'abbé de Grimont demeurait la providence du quartier ; il n'en était plus le héros.

En dehors de ses fidèles et de ses ouvriers, on allait le trouver en catimini, mais on ne s'en vantait plus par dessus les toits.

Bien des cœurs le vénéraient en secret. Beaucoup

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moins osaient en convenir toul haut Les uns, parce qu'ils avaient peur de la loge <|ui détient les places, hnmlilcs mais enviées, de fonctionnaire**, (allnmenrs de réverbères, balayeurs municipaux etc.). Les autos parcs qu'ils trouvaient simplement que les bienfaits cléricaux, - il- sont bons à solliciter, le sont aussi h dissimuler < par le temps qui court ». Bn somme, l'abbé de Grimonl était un prêtre doublé d'un « sristo », — le péril réactionnaire et les milliard- de l'Église '-

En résumé : beaucoup d'ingratitude, en regard d'un peu de reconnaissance pour infiniment de charité de tout genre.

La balance était assez belle pour satisfaire L'âme apostolique du curé de Sle-Jeanne de Clicliv.

11 était merveilleusement sec lé dans sa lâche

par ses quatre vicaires. Chacun d'eux possédait ses attributions bien nettes et sa spécialité.

Mais le collaborateur plus intime, vers lequel allaient les préférences latentes de son cuit", était l'abbé Lagrange-Walmier, second vicaire. Ils étaient faits pour se comprendre, car ils brûlaient de la même ardeur de dévouement sans mesure. Tous deux prêtres de valeur exceptionnelle, cœurs exquis, intelligences très ouvertes, très curieuses, ils étaient également tourmentés par les problèmes sociaux que l'état actuel de la démocratie impose à tout esprit sérieux.

Les trois autres vicaires de la paroisse Ste-Jeanne, bons prêtres selon le cœur de Dieu, se distinguaient par des caractéristiques assez nettes.

L'abbé Ribel, premier vicaire, un consciencieux et un paisible, représentait le bon sens et le jugement. Il parlait peu et l'on ne se souvenait pas l'avoir vu

se mettre en colère. Toute chose lui réalisait la volonté de Dieu et, si sombre que fût l'avenir, il l'envisageait avec sérénité. Théologien très armé et fin casuisle, il savait donner à propos un conseil toujours sobre el judicieux. De taille moyenne, avec une carrure solide et des gestes mesurés, il évoquait la force tranquille à laquelle il fait bon recourir en cas de trouble.

Bilieux, nerveux, ardent, l'abbé Lecourtois, troisième vicaire, était un volcan sans cesse en éruption. La parole brève et entraînante, l'œil impérieux, le profil acéré, il rêvait de conduire le peuple de Dieu à l'assaut de ses libertés spoliées. C'était un improvisateur enflammé qui galvanisait son auditoire. Son influence sur ceux qu'il dirigeait était extrême. Les jeunes gens, dont il menait l'œuvre, lui étaient dévoués corps et âme et applaudissaient leur aumônier lorsqu'il leur prêchait d'être prêts à donner leur sang pour leur foi.

Lorsqu'on lui reprochait de fomenter la guerre civile, l'abbé Lecourtois s'écriait :

— Pourquoi pas ? — La guerre civile ? Plût au ciel que la France, se réveillant enfin de son sommeil de mort, descendît un beau matin dans la rue, reconquérir — l'arme au poing — le Christ qu'on prétend lui arracher ! — Verser le sang ! — On verse son sang pour sa Patrie, pourquoi ne le verserait-on plus pour sa Foi ?

Et l'intrépide abbé, toujours courant, toujours pressé, continuait à répandre de par le monde le torrent de ses brûlantes exhortations.

L'abbé Bargelin, quatrième vicaire, était le moins normal de la série. Il eût fait merveille dans un cloître de Bénédictins, où son érudition et son amour des

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recherches patientes eussent rendu d'immenses serrices.

Prêtre séculier, de sanlé Fragile et de nerfs délicats, il manquait un peu d'entrain lorqu'il s'agissait

de payer physiquement de sa personne. Il n'avait pas son pareil pour préparer un panégyrique étayé d'une documentation minutieuse et égayé d'aperçus neufs et de vues originales, mais il lui arrivait d'oublier un baptême ou un enterrement... Et cela... dans une contemplation de planètes à l'observatoire !...

Car l'abbé Bargelin, il faut l'avouer, nourrissait un ■mour désordonné pour l'astronomie... El c'était souvent vers le firmament que s'envolait le plus clair <\c ses préoccupations.

Lorsqu'il redescendait sur terre et s'avisait de ses inadvertances, il s'en affligeait avec une si enfantine sincérité qu'd en désarmait son curé. Avec ce dernier et ses confrères, l'abbé Bargelin soutenait d'interminables discussions dans lesquelles il accumulait argument sur argument en faveur de sa science favorite.

Toute sa mince et petite personne soulevée d'enthousiasme, dès qu'il enfourchait son sujet, il s'écriait, sans qu'on pCit espérer l'arrêter :

— De grâce, ne dites pas que les études scientifiques compriment l'élan de la pensée ! Les sciences, au contraire, nous projettent à des conceptions qui laissent loin derrière elles b-s rêveries les plus l'abuleuses. Comparez le ciel qui se découvre dans un télescope à celui des poètes et des philosophes anciens... Au lieu des voûtes de cristal semées d'or, au lieu de ces naïves imaginations, vous apercevrez — échelonnés dans l'espace incommensurable — des mondes dont le nombre est infini !... Chacun de ces

mondes a son soleil autour duquel gravitent les planètes avec leurs satellites. Ayez la curiosité d'évaluer la dimension de chacun de ces mondes et les distances qui les séparent : le calcul vous apportera des chiffres déconcertants. Vous saurez que le soleil est treize cent mille fois plus grand que la terre. Vous saurez que Jupiter et Saturne, planètes qui nous représentent de vagues points brillants, ont, l'une, mille deux cent quatre-vingts fois et l'autre sept cent dix neuf fois le volume de notre globe misérable...

— Mais...

— Attendez !... poursuivait, impitoyable, l'abbé Bargelin, aussi fier que si la voûte céleste et ses mondes eussent été sa propriété particulière... Attendez !... Vous apprenez qu'un boulet de canon tiré de la terre au soleil avec une vitesse initiale de 500 mètres par seconde et qui serait animé d'un mouvement uniforme, mettrait neuf ans et demi pour parvenir jusqu'à cet astre. Ce même boulet emploierait neuf millions et demi d'années pour atteindre la région des étoiles les plus proches et dixhuit milliards d'années pour parcourir la partie connue de l'univers...

— De grâce...

— J'ai fini !... Tout cela pour vous dire que, lorsque je conte ces choses à mes enfants du patronage, ils demeurent la bouche ouverte...

— Je comprends cela !

— Leur imagination s'enflamme et ils sont- plus près de l'infini que si je leur avais offert en pâture de pâles littératures ou de philosophiques divagations... Ah ! il y a loin de l'univers mesquin d'Homère et d'Ovide aux conceptions grandioses de Kepler, de

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Newton el de Laplace ! Imaginations el rêves sont bien ternes à côté du vaste horizon d<- la réalit J'ai «Unie le droil Je nier que les élu ntifiques,

en général, el rastronomie, en particulier, aienl pour eflel d'enlever à l'imagination son ardeur, au cœur Bon enthousiasme, concluail L'abbé Bargelin on prenant à lémoin le <i<'I de la véracité « 1 * - ses discours

L'incorrigible rêveur retombail dans ses oublis matériels nu premier tournant. Pour s'en consolcr.il essayai! d'inculquer sa passion aux garçonnets de son patronage ci il n'était pas rare do voir, par les Boirs ravorables, une centaine de petits nez en l'air dont les propriétaires contemplaient — de confiance — Cassiopée ou 1<' Chariot.

Il est d'observation courante que les vocations sacerdotales sont, sinon inspirées, du moins aidées par l'ambiance ou le milieu.

Des parents très chrétiens, une sœur angélique, des protecteurs dévoués représentent l'ordinaire truchement entre Dieu et les âmes qu'il appelle à Lui.

Combien de prêtres doivent leur vocation aux maîtres qui les ont guidés, au zèle d'un aumônier ou d'un directeur, môme à l'atmosphère sacrée d'une église aimée où des souvenirs d'enfance pieuse sont embusqués derrière chaque pilier... L'église où l'on est venu tout petit avec sa mère, où se sont déroulées les phases successives d'une vie soigneusement gardée de tout souffle mauvais. (Jui «lira l'influence d'un foyer fortement chrétien sur le cœur de l'enfant qui cherche sa voie?

Rien de pareil dans l'histoire de l'appel divin touchant l'abbé Lagrange-Walmier.

Fils d'un jeune magistrat d'avenir, mort avant la trentaine, Max Lagrange-Walmier était demeuré le jouet unique et chéri d'une mère charmante et nulle.

Madame Lagrange-Walmier était une ravissante brune aux yeux superbes et inexpressifs. Sa coquetterie, comme sa pauvreté d'esprit, s'affirmait incom-

mensurable. La première, agrémentée d'un goût très sûr pour tout ce qui était parure; l'autre, corrigée d'un léger frottis de littérature qui procurait à la délicieuse veuve des airs d'intellectualité.

Son fils fut la grande passion de son cœur d'oiselet tant que Max resta le bébé gentil qu'on attife, qu'on exhibe en d'amusants costumes anglais.

Grandi, avec des cheveux ras et des mollets iatoués de « bleus », il devint soudain beaucoup moins indispensable à sa mère.

Et puis, il la vieillissait, ce grand bêta qui ne savait pas avoir éternellement six ans! Lorsqu'il serait tout à fait grand, ce serait différent : on jouerait à frère et sœur.

En attendant, Max fut mis au lycée. Madame Lagrange-Walmier, issue d'une famille indifférente en matière religieuse, ne s'était jamais souciée de savoir s'il y avait autre chose en elle-même, que le joli animal qu'elle parait, parfumait, habillait, promenait.

Le mot : « La femme est une poupée qui s'habille, babille et se déshabille », était écrit pour elle.

Max aimait sa mère. On aime toujours sa mère à moins d'être un monstre. Il ne la jugeait pas. Il la prenait pour une précieuse petite idole. D'ailleurs, ils se voyaient très peu. Et c'était vraiment très bien pour tous les deux. Il eut la jeunesse la plus indépendante qu'on pût rêver. Personne ne le dirigea et il dut découvrir la vie sans aide.

Mme Lagrange-Walmier, qui se piquait d'originalité, disait de sa voix de tête * qu'elle était parlisanle de la liberté pleine et entière pour les jeunes gens ».

Elle appelait cela : « élever son fils à l'anglaise » ; ce qui signifiait « ne pas l'élever du tout ». — Au point de vue moral, s'entend, car elle était poinlil-

l.i.s ROBES NOIBJ -~

leuse à l 'extrême pour les questions de forme. Dès quatre ans, Mas >ut baiser le main sus dasn< présenter ses nommages.

Grandi dans un milieu de perversité précoce, Max conserva une ombrageuse délicatesse physique el morale. Nourri de doctrines négatives et d'enseignement matérialiste, il ne pu i jamais arriver à douter sérieusement de l'existence de Dieu, — de ce Dieu qu'il ignorait a peu près, mais qui lui semblait logique et indispensable.

L'heure venue <l«i choisir une carrière, le jeune homme se tourna vers la médecine, qui lui apparaissait comme un champ souhaitable à son activité — à son activité de dévouement surtout.

Par une disposition très spéciale de son esprit rieux — disposition éminemment personnelle — le cens de la vie se matérialisait pour lui sous la forme de t utilité. >< Être utile à quelqu'un, à quelque chose ». C'était là son idéal. Il croyait ardemment à la nécessité d'un idéal. L'idéal, but déterminé de l'existence, « indispensable à l'orientation de celle existence, attrait qui sollicite l'action, lumière qui en précise la nature, centre qui lui donne l'unité ».

Il était de ceux qui consacrent leurs jours à la réussite d'une idée et d'une conviction. Seulement, il n'avait point de conciliions el pas encore beaucoup d'idées. Comme son jugement était clairvoyant, il sentait que le patriotisme contemporain ne suffit plus à occuper efficacement un homme. El c'est pour cela que le métier militaire ne le tenta point.

11 avait trop vu sous ses yeux le professoral exercé comme une besogne rebutante.

La naissante et débutante chimère du socialisme souriait, dans le lointain, à ses ardeurs généreuses.

Mais on n'entre pas clans la politique, à vingt ans, sans raison ni antécédents. Il avait pensé un instant au barreau... La brouille retentissante et déjà ancienne de sa mère avec le frère de son père — l'avocat Lagrange-Walmier, qui commençait à faire parler de lui — détournait le jeune homme dune carrière, dont le nom seul faisait, d'ailleurs, pousser des cris d'aigle à Madame Lagrange-Walmier.

Au moment du veuvage de celle-ci, l'avocat Lagrange-Walmier, son beau-frère, avait fait mine de mettre en doute ses aptitudes d'éducatrice. 11 lui avait remémoré certaines recommandations du défunt qui le priait lui, Lagrange-Wralmier, de suppléer au besoin l'œuvre maternelle en veillant sur la jeunesse de son neveu.

Froissée, furieuse, toute sa vanité puérile exaspérée par ces prétentions, qualifiées d'injurieuses, Madame Lagrange-Walmier revendiqua, avec attaques de nerfs et scènes de larmes, la tutelle pleine et entière de son fils.

Sa crise de « maternisme » tournait à l'état aigu. Et, comme il n'y a pas de loi qui autorise un beaufrère à empiéter sur les droits sacrés de la tutrice légale et naturelle, Madame Lagrange-Walmier avait pu s'offrir la satisfaction de mettre à la porte l'avocat et ses objections.

11 en était résulté une brouille mortelle qu'aucun des deux adversaires n'avait essayé d'atténuer. Les femmes sont rancunières. Les hommes sont entêtés.

D'ailleurs, la jolie veuve détestait sourdement," selon l'usage, la famille de son défunt mari. Elle se trouvait donc trop heureuse de la renier en la personne de son beau-frère, représentant le plus proche de la dite famille.

Le jeune Max, au demeurant, oc perdit pas grand

chose, moralement parlant, à se voir frustré des doctrines H de l'influence de son oncle.

Celui-ci, fia renard el orateur <lr grand talent, devint rapidement député.

Puis, il flaira le vent avant de se jeter à corps perdu dans l'anti-cléricalisme.

Par la suite, il persévéra dans cette voie hautement, avec méthode et entêtement, avec un acharnement

spécial qui stupéfiait les nait's en les déconcertant. Cela, à une époque OÙ les pins sectaires ne dépassaient pas une hostilité hargneuse, mais sournoise.

En réalité, si Lagrange-Walmier, à ses débuts, choisit l'anti-clcriralisme, c'est qu'il s'agissait d'un produit relativement neufet encore presque original. C'était le « dernier bateau », la plus actuelle « balançoire ».

Il continua parce que la corde vibrait de façon inespérée el qu'il devenait célèbre à ce jeu.

Il cul la chance de se tailler là une renommée éclatante et soudaine à la suite de quelques débats retentissants qui assuraient, du jour au lendemain, sa réputation de vengeur de l'obscurantisme.

Tons les vieux clichés, toutes les phrases poncives d'aujourd'hui : « le monstre clérical », a la réaction embusquée derrière la calotte», furent des créations sensationnelles de cet homme intelligent. Présenté avec un art réel, ce fatras prenait du relief. On oubliait le loc de cette ferblanterie. Des Ames simples et des gens distraits attribuaient au député le mol d'un autre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ».

De succès en triomphe, Lagrange-Walmier était devenu ministre, ce qui n'a rien d'extraordinaire. Avec des éclipses partielles, il le demeurait, ce qui

est plus rare. Il changea parfois de portefeuille, mais jamais de spécialité. Tandis que ses confrères se livraient au jeu des couleurs à arborer ou à Honnir, on le voyait immuablement cramponnée son monopole : « l'an-ti-clé-ri-ca-lis-me ». Cela lui tenait lieu d'opinion, le dispensait de surmener ses méninges. Les naïfs, eux, s'époumonnaient à retenir une popularité ondoyante, ils pâlissaient, usaient leur substance grise sur « les retraites ouvrières » ou « l'impôt sur le revenu ». Mais lui, Lagrange-Walmier, en restait à la laïcisation de tout ce qui pouvait être laïcisé. Maintenant, la France entière avait les yeux sur l'instigateur en vedette des remarquables lois an-ticlé-ri-cales à la lumière desquelles le Pays allait voir se lever une ère de félicité universelle.

Vers 1887, Max Lagrange-Walmier venait d'être reçu docteur, après une thèse intéressante et remarquée, lorsqu'il eut la perception nette « qu'il avait perdu son temps ».

La sensation de vide singulier qui le poursuivait depuis plusieurs années, s'accentuait brusquement à présent que la fin de ses études le libérait des préoccupations de celles-ci.

Cependant, il allait pouvoir réaliser ses ambitions généreuses, être utile à ses semblables, faire du bien..

Sans doute! — Il aurait dû être calme, sinon heureux. Il n'était ni l'un, ni l'autre. Son futur métier lui apparaissait soudain, besogne quelconque.

C'était des corps qu'il allait soigner, soulager... Et une seule chose l'intéressait vraiment, dans l'humanité : ce qui se projetait hors du domaine matériel... l'âme. — Il disait encore : « l'être pensant ».

Les longues études qu'il venait de faire, loin de le

LBB ROBU NOIR1 :;l

rapprocher des conclusions matérialistes, l'avaient chaque .jour plus impérieusement ancré dans la conviction qu'un merveilleux Inventeur, Beul, i pu combiner les rouages w divers de l;i machine humaine dent lui, Max, apprenait tous les secrets. Sincère «-ii face de lui-même, il convenait que l'hypothèse Dieu est la seul.- acceptable pour un esprit <pii cherche la lumière en tonte humilité.

Et il cherchait colle Lumière avec la confiance de parvenir jusqu'à elle.

Car il avait l'intuition que la foi surnaturelle est un don de Dien, «pie les motifs de crédibilité ne sont pas de ceux qui s'imposent à l'intelligence et forcent son adhésion et que, par conséquent, la v>fonté youe un rôle dans la genèse «le la croyance.

11 avait, comme camarade à l'école de médecine, un gentil et joyeux garçon, Georges Berge, qui devint rapidement un ami, en raison des contrastes apparents et «les affinités secrètes de leurs deux caractères.

Le frère aîné de Georges, Jacques Berge, profes-

Seur a l'Institut Catholique «le Paris, était marié déjà depuis quelques années. 11 menait, avec une femme intelligente et de beaux enfants, une vie de travail acharné, austère et sereine, dont la révélation plut singulièrement à Max.

Celui-ci fut vite accueilli en ami de vieille date dans le charmant intérieur de Beffgé. L'esprit grave et élevé du professeur de philosophie attirail profondément le jeune médecin.

C'est au frère de Georges que Max s'ouvrit du mystérieux travail qui s'opérait en son âme.

I ii jour, il dit à Jacques Berge :

— J'ai étudié la philosophie universitaire et je n'ai

pas trouvé le calme de l'intelligence.... Je voudrais croire... Je suis attiré par la religion catholique, mais je suis heurté par des objections, des réminiscences de la formation kantienne... Je me débats... je n'ai pas la paix...

Une autre Cois :

— Le sacerdoce... la prédication... les œuvres... évidemment... mais, en attendant, il y aura le séminaire, c'est-à-dire pendant quatre ou cinq ans, la réclusion, l'inaction, l'étouffement, la mort...

De longs et confidentiels entretiens commencèrent entre eux, dont le résultat fut décisif.

Berge mit Max en relation avec quelques-uns de ses amis de St-Sulpice. 11 put se renseigner, envisager que si Ton fait beaucoup de théologie dans les grands séminaires on y étudie, avec l'Écriture sainte, l'Histoire, la Philosophie universitaire tout comme sa rivale scolastique. Des légendes s'évanouirent par la vision nette. Des préjugés, basés sur les appréciations fantaisistes de ceux qui ont intérêt à défigurer la vérité, disparurent devant la réalité.

Après quelques mois employés à discuter loyalement tous les points demeurés obscurs, pour Max, dans une voie qui l'attirait impérieusement, celui-ci reconnaissait enfin l'appel de Dieu... Dieu qui le sollicitait depuis longtemps par les dégoûts inexplicables qui donnaient aux choses d'ici-bas cette « saveur de cendre » dont parle l'Écriture.

Calme enfin, avec la sécurité bienheureuse que dispense la vérité conquise, Max Lagrange-Walmier entrait au séminaire d'Issy.

« Confitebortibi, Pater, quia revelasti ea parvulis » .

« Oui, Père, il y a des lumières d'âme qui n'ont

i.k.s noues noiuks

rien tic commun avec la chair et le sang, que, s. ni, votre rayonnement peut expliquer! »

La Btupéfaclion de Mme Lagrange-Walmier tint de l'effarement.

Un fils prêtre !...

Bile aurait un fils prêtre!...

C'était comme si on lui avait annoncé que Max, subitement, muait en nègre ou en chinois.

Tombée, en vieillissant, dan- les maladies imaginaires, elle voyait l'humanité à travers la neurasthénie indispensable à son bonheur.

— « Mon pauvre petit, lui répéla-t-elle, lorsqu'il vint lui faire part de sa résolution... Que veux-tu?... < l'est la névrose...

Au fond, ce qui la consolait de cette excentricité inconcevable de la part du fils « qu'elle avait si soigneusement élevé », c'était que cette excentricité pourrait bien ennuyer Lagrange-Walmier, alors au début de sa carrière anti-cléricale :

— « Ah! non!... Ah! la bonne histoire... voilà maintenant Lagrang-e - Walmier avec un neveu prêtre!... Non... <-Vst trop drôle!... »

Elle trépassa peu de temps après.

Devenu prêtre, Max Lagrange-Walmier avait rail régulièrement enregistrer son diplôme de médecin, afin d'être susceptible, le cas échéant, de rendre service eux malheureux que son ministère pourrait rappeler à soulager.

En effet, il n'existe aucune incompatibilité légale ou religieuse entre le sacerdoce et l'exercice de la médecine. Les prêtres ont les mêmes droits «pic leurs autres confrères. Les statuts ecclésiastiques interdisent, cependant, de soigner les femmes, sauf cas de force majeure.

L'abbé était donc le médecin attitré, non seulement de tous les membres secourus par V Œuvre sociale de Jésus-Christ, mais encore de bon nombre de paroissiens de Sle-Jeanne de Clichy. A leurs yeux, ses services révélaient l'immense mérite d'être prodigués pour le seul amour de Dieu. Et cette circonstance leur octroyait un prestige considérable.

Et puis, les bons Francs-macons de bas étage qui avaient recours à la science de l'abbé pour les tirer d'un, mauvais pas sans bourse délier, sentaient que le dévouement du médecin est un adjuvant, accélérateur singulier de la guérison ! El quand ce dévouement ne coûte rien !

Un jour un des malades du Prêtre lui demanda :

— M'sieur l'abbé...

— Mon ami...

— Puisque vous êtes docteur et que vous pourriez gagner gros avec vot'métier... Pourquoi que vous vous habillez en prêtre ?

— Mais, mon ami, parce que je suis prêtre d'abord, et médecin par-dessus le marché.

— Et, puisque vous pourriez gagner gros en faisant payer les gens, pourquoi que vous les soignez « à l'œil » ?... C'est-y que ça vous amuse ?...

— Oui, mon ami, cela m'amuse extrêmement, répondit le prêtre en souriant.

— Faut-il, sauf vot'respect, que vous en ayez un drôle de naturel !

— Pourquoi donc ?

— Ben... d'voir souffrir les gens, y a là rien de si drôle !

— Mais ce n'est pas de les voir souffrir qui me réjouit, mon brave homme, c'est de les guérir... C'est de les soulager. — Vous savez bien, l'autre jour, quand vous souffriez tant de ces abominables coliques hépatiques...

— Oui... eh ben ?... Ah ! les gueuses !...

— Eh bien ! quand vous avez été calmé et que vous vous êtes endormi bien tranquillement, vous étiez content, n'est-ce pas ?

— Tu parles !... Pardon... Vous dites ! M'sieur l'abbé...

— Eh bien ! moi, mon bon ami, j'étais encore bien plus content que vous !

Et l'interlocuteur sentait que c'était vrai. Alors, il s'en tirait en disant :

— Ben oui... voilà... c'est vot'naturel...

On conçoit que l'abbé se donnai! une peine immense. Il lui fallait des dépenses infinies de lad pour parvenir quelquefois jusqu'à l'âme de ses malade-, par l'intermédiaire de leurs souffrances. Il y reussis-

sail parfois. Mais il avait à lutter contre la Foule d'idées fausses el de convictions saugrenues qui l'ail

au peuple d'aujourd'hui une mentalité si singulière. Il faut avoir vu de près ce peuple pour concevoir «le quelles « bourdes » énormes se compose as monnaie courante. Sur tous les sujets, une de ces énormités lui sert de credo :

— « On a chassé les sœurs, parce qu'elles étaient « vraiment trop riches. Dans dix ans d'ici, tous les « milliards des Congrégations auront été distribués

• aux pauvres qui feront, alors, bombance à la santé « des couvents... »

— «La loi de séparation ? c'est tout simplement <* pour empêcher les prêtres de vendre à leur proli « toutes les richesses des églises, ce qu'ils faisaien <> journellement ».

— « Le socialisme ? c'est une loi (? !) qui obligera « tous les gens riches (î?) à nourrir une, deux, troi^ « familles pauvres — suivant le degré de richesse ».

— L'anarchie « est une autre loi encore plus forte « et meilleure ».

— « Les officiers martyrisent, secrètement, dan- « les casernes, les soldats qui n'ont pas d'appuis fi) »

— >< Quant aux Allemands, ils nous rendraient m volontiers l'Alsace-Lorraine, si on prenait la peine

• de la leur demander poliment, au lieu de leur jeter « toujours notre armée à la tête... •

Voilà ce que les ouvriers retiennent des discours de leurs députés.

Voilà ce qu'ils s'assimilent.

Voilà en vertu de quels axiomes les trois quarts sont francs-maçons, anarchistes, anti-patriotards.

Quelquefois, l'abbé essayait de matérialiser le pourquoi de son dévouement, de parler de Dieu, maître pour lequel il travaillait... De la vie éternelle... De l'au-delà, auprès duquel le Présent est si négligeable...

On l'écoutait avec des yeux incompréhensifs et gouailleurs. Il récoltait des :

— C'est-y drôle, tout de même, de « gober » des histoires pareilles, ou de faire comme si on croyait que c'est arrivé...

Il n'insistait pas. Il soignait le corps avec un zèle redoublé, en cachant sa tendresse pour la pauvre âme qui végétait là, dans sa prison d'argile.

Il arrivait que ses peines portaient leur fruit au moment où il s'y attendait le moins.

Ce soir d'été 1906, il rentrait vers huit heures, après une journée plus que jamais remplie de sollicitudes diverses et absorbantes.

En pénétrant dans son appartement frais, arrangé avec une simplicité austère et artistique, il goûta cette impression exquise qu'on a à se retrouver chez soi après un labeur très suivi.

Quelques ablutions faites, l'abbé passa sur le balcon de son cabinet de travail, afin de jouir un instant de la fraîcheur du soir, avant que son domestique vînt lui annoncer le dîner.

Il était très las. Il avait très faim, très soif, et se gourmanda intérieurement, avec un demi-sourire de détente physique, de l'espèce de sensualité éprouvée à entendre enfin la parole fatidique :

— « Monsieur l'abbé est servi... »

Il passait dans la chambre à manger bien aérée,

LES ROBCS NOIRES 39

ouverte sur 1rs frondaisons d'un jardin proche, lorsqu'un coup de timbre vibra.

On instant après, le domotique rentrait ave- le

visage consterné des Benriteurs dévoués dont on \iriii déranger le maître au moment précis où il aurait le plus besoin de tranquillité :

— Ou'y a-t -il . Pierre ?... fil l'abbé, son Benedicite achevé.

— C'est un petit garçon du patronage qui vient demander Monsieur l'abbé...

— Bien, j'y vais...

Dans l'antichambre, il se trouva en face d'un des futurs astronomes de l'abbé Bargelîn.

— Que veux-tu, mon petit André?...

Le prêtre appliquait toute sa bonté à retenir le nom des gens, tant il savait les humbles sensibles, tout comme les autres, à cette preuve d'un intérêt qui sort de l'anonymat.

— M'sieur l'abbé, c'est une femme qui esl venue comme ça à la sacristie vous demander. Elle dit que sod homme est très mal. C'est Beverdy, le couvreur. Il est tombé, cel après-midi, d'une maison où il arrangeait le toit. 11 va mourir.

L'enfant expliquait tout cela sans émoi, comme une chose très naturelle. C'était le métier. Il continua son récit laborieux :

— Alors on lui a dit que vous n'étiez pas de semaine, que c'était l'abbé Bibel qui l'était. Mais elle ne veut rien savoir. Elle dit que c'est vous qu'il faut et pas un autre. Alors, comme c'était l'heure de son dtner, Michel, le sacristain, m'a commandé de venir vous chercher.

— Bien, mon enfant, j'y vais tout de suite. Re-

tourne à l'église et dis à Michel de tout préparer pour l'Extrême-Onction.

L'abbé se dirigeait vers sa chambre pour s'habiller, quand le visage éploié de Pierre le retint :

— Qu'avez-vous ? demanda-t-il surpris.

— Monsieur l'abbé ne va pas s'en aller comme cela sans dîner ?... Que Monsieur l'abbé mange au moins son potage ! Monsieur l'abbé se donnera une maladie d'estomac...

Pierre était depuis trop longtemps au service de l'abbé Lagrange-Walmier pour ne pas être convaincu, d'avance, de l'inanité de ses objurgations. Mais il ne pouvait s'empêcher de les émettre.

Doucement, son maître haussa les épaules...

— Voyons... Pierre... il s'agit d'une âme...

La minute d'après, il était dans la rue, marchant rapidement vers l'église.

Le soirée d'été réunissait, sur les trottoirs encombrés, toute une population débraillée et suante.

L'abbé était connu dans le quartier : quelques saluts lui vinrent.

Mais il y eut tout de même un voyou pour murmurer sur son passage :

— Où qu'y court, ce ratichon ?... à c't'heure ! Si c'est pas honteux !

Un gros rire salua, dans un groupe, l'insulte imbécile.

L'abbé sourit... Il peusait à son dîner... Au mourant inconnu qui se souvenait de lui... A l'abbé Lecourtois, aussi, qui avait eu toutes les peines du monde à se résignera ne pas envoyer son poing sur le nez des spécialistes — insulteurs de prêtres !

A l'église, il dut activer la lenteur du sacristain. Dérangé avant son café, ce dernier trouvait, à part

lui, Monsieur le vicaire bien pressé d'aller voir son mourant !

— « Une crapule quelconque <] ni s'est peut-être payé la télé de la Religion toute sa vie ! »

— Dépêchez-vous, Michel, ordonna le Prêtre, bref. Il demanda l'adresse et partit en avant.

Tout au bout du faubourg, BU sixième, dans une sorte de caserne grouillante de vies superposées,

une porte était ouverte sur un palier étroit et ooir. Un visage anxieux de femme se montra, face tirée par la misère et par les larmes.

— Ali ! vous voilà, Monsieur l'abbé, fil-elle, venez vile, je crois tout le temps qu'il va passer.

Dans une chambre eu désordre, l'abbé Lagrange- Walmier vil un homme à cheveux gris qui haletait sur un lit misérable.

Il faisait, dans ce taudis, une chaleur effroyable. On y respirait celle atmosphère intraduisible de la misère sale.

Sans une hésitation, l'abbé s'approcha du lit et prit les doigts du mourant entre les siens.

— Mon pauvre ami... demanda-l-il en se penchant, que vous est-il arrivé?

— Je suis tombé... lit l'homme simplement. C'est fini... Le médecin du Patron l'a dit. Je le sens bien aussi... J'étouffe... C'est le dos... On voulait m'emporter à l'hôpital... Je n'ai pas voulu. A l'hôpital il n'y a plus de prêtres... Et je voulais voir un prêtre. Pas n'importe lequel, prêtre. Vous, que je voulais voir, vous...

La sueur perlait sur le front du malade. Au pied du lit, la femme, hébétée, regardait.

Dans le fond de la chambre, une lampe fumeuse

senlait abominablement le pétrole. Près de la fenêtre, une voisine s'était endormie.

Avec tendresse, l'abbé Lagrange-Walmier serra la pauvre main sale et moite qui, maintenant, retenait la sienne.

Le mourant poursuivit :

— C'est vous, non pas un autre qu'il me fallait, parce que je savais que vous, vous me diriez la vérité.

— Vous me connaissez donc ?

— Vous ne vous rappelez pas ! Vous m'avez soigné, il y a deux ans, pour une fluxion de poitrine... C'était Giraud, un copain ouvrier de votre patronage qui vous avait amené. Et j'avais laissé faire, puisque ça ne coûtait rien. Parce qu'il faut vous dire. ..je n'aime pas les curés. Et puis le patron est vénérable de sa loge... Il ne faut pas plaisanter avec lui... Il vous met à la porte que ça ne fait pas un pli, s'il sait qu'on marche avec la calotte. Mais, maintenant que je m'en vais mourir, je m'en fiche, vous comprenez, du patron, de la loge et de tout le tremblement.

Et, comme l'abbé essayait de placer un mot d'encouragement au milieu de toutes ces paroles où les dernières forces du moribond s'usaient, celui-ci l'interrompit :

Non... laissez... vous me répondrez après. Quand vous m'avez soigné, il y a deux ans, vous m'avez dit que le bon Dieu, sur terre, a été un ouvrier comme nous autres... Jurez que c'est vrai !..

Sans marquer nul étonnement. le prêtre dit:

— Je le jure...

— Jurez que le bon Dieu, l'Enfer, le Paradis, tout ça c'est pas de la frime... Que vous en êtes sûr comme de vous-même?..

— J'en suis sûr comme de moi-même, je le jure,

LES ROBES NOIRCS

répéta l'abbé d'une \ «>i\ pénétrante, les yeux al lâchés

sur ceux «lu mourant, c me pour y transfuser Ba

certitude..

Le vieil ouvrier poussa un long soupir «!«• bouI ment...

.le ne croirais pas un autre... Mais voua, je vous

crois, inurmura-t-il épuisé. — Dites-moi ce que VOUS

voulez, que je fasse... Maintenant je ferai tout ce que vous voudrez... Arrangez-i ous pour que le bon Dieu ne me renvoie pas comme un chien...

Dans un élan de charité vraiment évangélique, l'abbé embrassa tendrement le singulier converti.

l'uis il resta seul avec lui H s'employa <!<■ toute Sun âme à lui faciliter le redoutable passage..

A des minutes pareilles, sa vocation lui devenait encore plus chère... où étaient les vulgaires accusations contre le sacerdoce exercé par les prêtres comme un métier !

Un métier!.. Pas un /trélre, digne de ce nom, songeait-il, ne peut administrer une fois l'extrêmeonction,sans être ému «le la beauté toujours nouvelle, de la simplicité pathétique «les paroles liturgiques...

« Sur les veux : que par celte sainte onction f et

• par sa très douce miséricorde, le Seigneur vous

* pardonne toute faute commise par les yeux., etc., etc., «Me.

Le malade se laissait faire avec un visage de calme et «le confiance. Sa rugueuse figure se détendait dans une expression de paix définitive.

— Le lion Dieu voudra bien de moi?... vous me l'avez promis... murmura-t-il une fois ou deux.

El l'abbé n<^ le quitta «pie vers le petit jour, quand la pauvre Ame — ouvrière de la sixième heure — fut en suret''' dans son éternité.

Des instants comme ceux-là dédommageaient le prêtre de tous les apostolats stériles, de tous les labeurs infructueux, de toutes les vaines tentatives.

Il n'y a rien de stérile, rien d'infructueux, rien de vain de ce qui est fait pour Dieu... songeait-il avec une gratitude infinie, en s'allongeant pour une heure ou deux sur son lit, sans avoir pu atténuer d'un verre d'eau sa soif brûlante, à cause de sa messe prochaine. Il ne sentait même plus la faim qui l'avait torturé une partie de la nuit. Cette faim s'était transformée en un étau qui lui serrait le front.

Mais qu'était-ce qu'une migraine en comparaison des consolations qu'il venait d'avoir!..

— Vous vous tuez, mon cher abbé, déclara rera la mi-août le curé de Sle-Jeanne de Clichy à son second vicaire... vous savez que la guenille qu'on n'entretient pas se déchire loul entière un jour ou l'autre... Quand irex-vous à la campagne où vos amis vous réclament ?

On attendait, en effet, impatiemment l'abbé Lagrange-Walmier chez les Berge, en Anjou, où toute la famille au complet se réunissait chaque été dans la grande maison anceslrale.

C'était là une des idées précieuses à Jacques Berge. Au lieu des vacances en « camps-volants », îles plages à la mode et des pics surfaits, pourquoi chaque famille n'avait-elle pas su se conserver le vieux nid parfumé de souvenirs, où les enfants s'ébattent chaque été, où les parents sourient au cher asile qui sera celui de leurs vieux jours? Pourquoi de modernes appartements et pas un « foyer? »

L'écrivain vigoureux qu'était devenu, avec les années, le jeune professeur de philosophie de jadis, concentrait tous ses efforts vers le triomphe des opinions qui lui étaient chères. Dès que le projet de loi de séparation des Kglises et de l'État avait vu le jour, Berge s'était plongé dans de longues et minu-

tieuses recherches sur les traquenards dont ce projet était semé. Aidé de juristes catholiques de grande valeur, il en était arrivé à la conviction que les associations cultuelles, proposées par le gouvernement, représentaient un danger, un piège d'autant plus redoutables qu'ils s'offraient parés de toutes les apparences légales.

Berge préparait un grand travail sur celte actuelle et brûlante question avec sa fougue habituelle. Il avait déjà jeté un cri d'alarme dans la grande presse catholique. Il attendait les événements pour commencer une croisade courageuse et hardie.

Les heures de réunion étaient pour Jacques Berge et son ami, l'abbé Lagrange-Walmier, des régals rares et appréciés. Très occupés chacun dans son orbe, ils avaient, en général, fort peu de temps pour se voir. Leur intimité continuait pourtant à demeurer réelle et forte, car ils se tenaient brièvement, mais avec fidélité, au courant de leurs vies et de leurs préoccupations.

Lorsqu'ils se retrouvaient aux « Peupliers », la maison familiale des Berge, ils aimaient à remonter ensemble le cours de leur vieille amitié. Les jours anciens s'évoquaient. On évaluait le chemin parcouru. Berge parlait de se- débuts pénibles et laborieux, avec une famille sans cesse accrue et une aisance qui, de ce fait, diminuait au lieu de grandir. Il revoyait son labeur acharné et toujours élevé. Son souci de dépasser, dans tous ses ouvrages, le misérable horizon humain. Sa préoccupation de l'apostolat de la plume poussé à un degré que d'aucuns trouvaient excessif chez un père de nombreuse famille : certaines offres moins austères n'auraient pas dû le laisser indifférent !

il - ROBES NOIRES 47

Mais non ! Dans toute sa carrière de critique >-i d'écrivain pamphlétaire, comme de romancier, Berge avait, tout d'abord, envisagé rame de Bes lecteurs avant son Buccès propre «-I immédiat. Son chemin s'était poursuivi tout droit, sans une défaillance. Son Front, obstinément, était resté levé vers les cimes. Courageusement, il avait assumé le rôle ingrat du « monsieur qui fait la morale», de celui qui redresse les torts et dii 1rs vérités qu'on n'aime pas entendre. Et Dieu sait si c'est besogne aisée, actuellement plus

que toujours! Sans relâche il avait l'ait le procès .lu

snobisme et de la frivolité, dénoncé le péril des élégances sentimentales, montré <lu doigt la perversité

des fausses pudeurs. Aucune gloire usurpée, aucun engouement injustifié n'avait échappé à son ironie vengeresse.

11 n'est pas de personnage plus malaisé à soutenir que celui de champion du devoir, du bon sens, de la vie simple et salubre.

On haussa les épaules.

11 l'ut traité de « raseur» et de « pion ». C'était un bourgeois, rien de plus.

Mais on le lisait tout de même, tant était singulier Paîtrait des moindres lignes tombées de sa plume.

Et, Dieu aidant, le bon grain avait levé. L'estime, puis la sympathie et l'admiration étaient venues.

Et maintenant, ses célèbres diatribes alternaient dans les Revues les plus autorisées.

Il avait mis la vertu à la mode, dans un milieu dont il était l'idole.

Ses livres se vendaient aussi bien que des romans pornographiques !

— « J'ai ponté sur le tableau Dieu, et c'est encore ce qu'il y a de plus habile, humainement parlant »,

concluait l'écrivain avec un sourire d'ironie douce au coin de sa bouche expressive.

L'abbé ne disait rien. Il savait que son ami ne redoutait rien autant que l'attendrissement sur luimême.

Aux « Peupliers », l'abbé Lagrange-Walmier retrouvait une vieille et fidèle amie, mademoiselle de Garange.

Mademoiselle de Garange était une bonne demoiselle, d'un peu plus de soixante ans, qui avait nourri silencieusement pendant de longues années, une passion, aussi violente que platonique, pour Jacques Berge, pour l'auteur de tant d'articles, de tant de livres qui la ravissaient !

Pendant bien longtemps elle s'était contentée d'alimenter sa flamme secrète par la lecture de tout ce que produisait le critique de la « Revue littéraire ».

Un beau jour, cependant, mise hors d'elle par des pages plus émouvantes, elle avait pris son porteplume d'ivoire et avoué à son grand homme qu'il ne possédait pas d'admiratrice plus fervente et d'humble amie plus dévouée qu'Eulalie de Garange.

Jacques Berge eut d'abord envie de rire. Mais les lettres persistèrent et vinrent lui révéler une âme si véritablement charmante et délicate que — touché beaucoup par les soixante ans de sa vieille amie inconnue— il lui répondit...

Peu de temps après, M"e Eulalie accomplissait le voyage de Bretagne (où elle habitait) à Paris pour voir son héros.

Elle s'installa « Hôtel du Bon La Fontaine » et vint, chez lui, contempler l'objet de ses rêves.

Celui-ci la reçut si bien, que l'amitié la plus réelle se scella entre l'admiratrice et l'écrivain. Des relations

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suivies s'établirent par la suite. Toute la famille, tous I.'- amis il<- Jacques Berge furent la ramille <ii les .unis de M"'' «l<- Garange. Solitaire ici-bas, elle remerciait Dieu de lui avoir gardé ce rayon de soleil

I >i > 1 1 r le soir de B6S jours.

Très adroitement, Berge avait, peu à peu, canalisé l'entrain juvénile de M"'' de Garange el Bes enthousiasmes vers des régions d'utilité el <lr dévouement. Il lui ;i\;iil indiqué des œuvres, tracé du chemin dans la voie du bien où elle piétinai! toute Beule, ou presque, dans la routine el dans l'ennui.

Sous l'égide de ce directeur laïque, la \i<- de Mi'1' Eulalie s'était transformée. Un grand Bouffie généreux la Boulevait hors du cercle étroil des confréries minutieuses el des religiosités quelconques.

Elle interprétait très finement ses vuesel se faisait l'apôtre de nulle (Aches hautes et belles.

El c'était quelque chose de très touchant que cette jeune Ame de vieille fille guidée vers les sommets par ce mentor à barbe <mi pointe dont les quarantecinq ans restaient si jeunes qu'ils paraissaient, ensemble, mère et grand (ils.

Elle avail . naturellement, pris en spéciale tendn l'abbé Lagrange-Walmier, l'ami d'élection de Jacques Berge.

<)n se voyait plusieurs fois dans l'année et plus longuement aux vacances. El devanl ce trio, un observateur désintéressé eût été forcé de convenir tpie le monde n'est pas encore si vilain qu'on veut bien le dire.

La veille de son dépari pour l'Anjou, l'abbé Lagrange-Walmier s'en Fui à la bibliothèque do St-Sulpice pour la recherche d'un renseignement dont il avait besoin.

St-Sulpice '.... Après vingl mis de sacerdoce, le second vicaire de Ste-Jeanne ne pouvait entendre ce îioiii sans un petit choc au cœur... Issy... Sl-Sulpiee... la Procure de Rome... étapes bienheureuses de la voie triomphale de sa vocation... syllabes qui évoquaient magiquement, pour lui, des années incomparables, et des satisfactions intraduisibles...

En revenant, cet après-midi Là, dans la chère maison, les vieux souvenirs s.- levaient en foule sous ses pa>. Il se rappelait l'inscription qui se lisait à la porte d'entrée du séminaire lorsqu'il en franchit le seuil un soir d'octobre 1887.

« Spes messis in semine... »

Ses quarante ans bien sonnés pouvaient évaluer, déjà, la moisson...

Comme ces vingt années avaient vile passé !

La vieille maison qui l'avait abrité n'était plus là... qu'allait-il advenir de celle-ci ?

Et, tandis qu'il traversait le parterre pour aller réciter un « Ave » à « Lorette », ce n'était pas la

magnifique façade du séminaire actuel, son cloître spacieux, ses hautes fenêtres qu'il suivait des yeux... Il revoyait distinctement le vieux bâtiment tel qu'il était « de son temps » à lui, et il se récitait, en souriant, des fragments de cette élégie, œuvre d'un séminariste de sa promotion :

« J'aimais ce vieux logis, sa bizarre toiture, « Ses corridors étroits, son antique escalier, « Et, de son huis branlant, la béante ouverture « Offrant à tout venant un seuil hospitalier... »

« Oui, tout était, là-bas, démodé, sans parures, « On grelottait l'hiver, on étouffait l'été : « Tout était vieux, rouillé — fenêtres et serrures... « Tout était biscornu, peu commode, effrité...

« Mais, qu'importe ! Pour nous, c'était le séminaire, « C'était le premier pas et c'était le Saint Lieu : « Qu'on me pardonne, donc, ce regard en arrière... « Vieille maison, vieux murs, vieux souvenirs, adieu !

Il règne entre tous les sulpiciens une étroite fraternité. Les anciens élèves aiment à se réunir, à se retrouver ensemble au cher nid, à se donner encore l'illusion qu'ils en dépendent.

Les A. E. S. S. (anciens élèves de St-Sulpice) ont leur Bulletin, dont le titre est modeste et la valeur considérable comme la portée. Trait d'union, échange d'idées, de souvenirs, atmosphère où passe un souffle du cher Passé.

Cette phrase du commencement du Règlement

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