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Abbé X

LES ROBES NOIH 53

suivi à St-Sulpice, avait toujours paru admirable de simplicité à l'abbé :

« Il n'y a rien d'ex Lraordinaire dans les règlements du Séminaire de St-Sulpice que l'exactitude ;i\'-<laquelle <>n les observe el qui ne peu! être pins grande ».

Ces mots sont, en effet, caractéristiques delà grande <pu\ re de M. Olier.

L'abbé Lagrange-Walmier méditait sur eux, sur leur psychologie paisible et forte, en rentranl chez lui vers ta fin de ce même jour.

Il était à ce point absorbé par ses pensées qu'il ne voyait pas la foule affairée qui le coudoyait. Il s'entendit appeler à demi- voix par quelqu'un qui le suivait depuis un instant Bans qu'il s'en aperçût.

— Monsieur Lagrange-Walmier... Monsieur Lagrange-Walmier...

Brusquement tiré de sa songerie, le prêtre se retourna à demi.

Un homme d'une quarantaine d'années, laid, chafouin, d'une tenue médiocre, et cependant prélenlieuse, le regardait avec un demi-sourire de précaution...

— Vous ne me reconnaissez pas...

— Non ! pas du tout... allait émettre l'abbé, mais il s'arrêta une seconde :

— Ah ! oui... Rousseau... lit-il, avec un manque d'entrain très visible.

— C'est ça... Rousseau, répéta l'autre, sans se laisser désarçonner.

Rousseau avait été, pendant un an et demi, le condisciple de l'abbé Lagrange-Walmier à Issy.

C'était le tils d'une loueuse de chaises de Ste- Marie pour lequel de riches et généreux protecteurs

avaient fait les frais d'une éducation chrétienne, solide et soignée. Trompés par les apparences d'une vocation qui paraissait sincère, les mêmes protecteurs payèrent sa pension à Issy.

Mais là, Rousseau ne tarda pas à éveiller la juste méfiance de ses supérieurs par son hypocrisie maladroite...

Et, au bout de dix-huit mois, il quitta honteusement le séminaire, prétextant des doutes et des incertitudes. En réalité, de très laides histoires faisaient expulser la brebis galeuse, fourvoyée dans le saint troupeau.

Singeant les défroqués misérablement célèbres, Rousseau avait essayé de battre monnaie avec ses souvenirs sacrés. Il bava, du moins, tout son saoul sur la maison et le milieu catholique auxquels il devait tout.

Il se trouve toujours quelques amateurs pour ce genre de littérature.

Quelques articles lui furent pris par de vagues revues et des journaux innommables.

C'en était assez pour que Rousseau se crût la vocation des lettres, à défaut d'autre.

Il expectora quelques livres fangeux où il était beaucoup question de moines paillards et de curés capteurs d'héritages.

Mais ces élucubrations d'inspiration usée n'eurent pas la fortune qu'il leur rêvait.

Il se réfugia dans le reportage et nota les chiens morts et les suicides dans un journal anti-clérical.

Cela, et quelques abjectes diatribes périodiques contre ses bienfaiteurs d'antan, lui permirent de végéter.

Mais il ne pardonna pas sa médiocrité à cette re-

ligion qui l'avait rejeté de Bon ici'*"", comme an reptile malfaisant.

I)u fond de son ornière, il ne cessai! de Buivre les destins divers de ■ ceux de Ba promotion > . disait-il avec impudence.

El il persécutait ses anciens condisciples • de sa hoine occulte el de Bon envie Relieuse. De combien de calomnies contre les prêtres n'avait-il pas été ! instigateur depuis « ] 1 1 ' i I tenait une plume I

<'.'rlaii lui, l'auteur de ces monstrueux « canards » qui a prennent » toujours auprès «lu public d'une certaine grosse, parée qu'ils créent une atmosphère nauséabonde el < ju'iN éclaboussent un peu les ministres du Christ.

■lait lui, la plupart du temps, le promoteur de ces « scandales ecclésiastiques o inventés de toute pièce, qu'on dément le lendemain mais qui font dire aux malins :

— <• Il n'y a pas de fumée sans feu ».

A la longue, il finit par se faire une spécialité dans I'- genre. Et il vécut plus largement.

Quand Is presse maçonnique était à court <■ d'histoires de prêtres . on allait trouver Rousseau et faire appel à ses relations spéciales » auxquelles on feignait de croire, afin d'obtenir l'information

sensationnelle » dont on avait besoin pour • le triomphe de la Raison contre la calotte ».

Avec les années, nne certaine habitude était venue à Rousseau de son « métier >. 11 représenta même pendant quelque temps le spécialiste « d'Echos reliç/ieux ■• qui approvisionne les journaux à scandale ou les feuilles trop pauvres pour avoir leurs rédacteurs particuliers.

Il avait toujours inlerwiewé le cardinal A' ou Mon-

seigneur F sur les questions les plus brûlantes. Les princes de l'Église n'avaient pas de secrets pour lui. Et il confessait couramment le Pape lui-môme.

Il signait « Luc de Belair » et sa faconde en imposait aux imbéciles et aux naïfs — ce qui représente la grosse majorité humaine.

Personne ne s'avisait d'imaginer qu'on pouvait inventer de toute pièce, au cinquième de la rue Pigalle, à la clarté d'une lampe à pétrole, des interwiews retentissants avec les cardinaux de curie et les camériers (dont l'auteur cherchait les noms dans l'annuaire du clergé).

Les véritables journalistes se moquaient ouvertement de lui et les catholiques haussaient les épaules sans s'émouvoir.

Comme il sentait que ses histoires de voleurs étaient sur le point de ne plus « prendre », même auprès des plus enragés sectaires — fâchés des quolibets que leur valait leur reporter spécialiste — Rousseau était fort heureux de se rapprocher, de temps en temps, de quelques membres du clergé afin de pouvoir écrire le lendemain en toutes lettres :

« Hier, Monsieur l'abbé un tel, vicaire à telle paroisse... me disait que... »

(Suivaient les quelques mots échangés la veille et travestis d'odieuse façon).

Mais, les lésés ne se laissaient pas toujours faire sans crier. Il y avait des protestations, des démentis outrageants...

Rousseau se consolait en songeant que c'était toujours de la « réclame » autour de son nom. Mais il l'eût préférée d'une autre qualité.

C'est pourquoi, en rencontrant ce soir l'abbé Lagrange-Walmier, qu'il n'avait jamais perdu de vue

entièrement, il avail eu l'idée de réaliser l'envie qui le tenait depuis longtemps : mettre la très grande bonté de son ancien camarade ;i contribution.

Une autre raison aussi, le poussait. Décidément, le reportage même anticlérical ne nourrissait pas supérieurement >'>u homme. Rousseau était dans une passe malheureuse : Luc de Belair ne pomaii payer son loyer el le propriétaire — bien que Francmaçon — menaçait de l'expulser comme une vulgaire congrégation.

Rousseau savait l'abbé Lagrange-Walmier en pos- Beasion d'une belle aisance. El il se résolvait soudain à profiler de l'occasion — déesse chauve — eu saisissant au vol son unique cheveu. L'inspiration, fille île la nécessité, lui soufflait d'emprunter au prêtre — certainement naïf puisqu'il était l»on — la somme nécessaire a l'apaisement de ses affres les plus criantes.

En effet, le second vicaire de SteJeanne était bienveillant, par nature, comme d'autres naissent bancals ou bossus. 11 ne supposait jamais le mal chez autrui. Il avail une peine immense à croire à ce mal. Dieu sait, pourtant, si vingt ans de sacerdoce eussent dû malmener ses illusions sur la beauté de L'humanité ! — Mais, de sa bienveillance à la naïveté, il \ avait un abîme. L'abbé Lagrange-Walmier était très bon, très confiant, mais au.-si très clairvoyant. La note fausse d'un récit résonnait rapidement à son oreille. De plus, il était physionomiste et son impression initiale le trompait peu.

Rousseau demanda :

— Monsieur Lagrange-Walmier il affectait de ne pas dire Monsieur l'abbé »j me permettez-vous de

faire route à vos côtés quelques instants,' puisque le hasard me fait vous rencontrer ?

Ennuyé de se promener avec le « vampire du clergé » (ainsi qu'on avait surnommé Rousseau), l'abbé dit d'un ton assez sec :

— Je ne vais pas loin... Si vous avez quelque chose à me dire, faites-le tout de suite.

— C'est que... il me faudrait quelques instants. Et, dans cette cohue...

— Eh bien ! venez chez moi, fit l'abbé, résigné. Ils étaient à deux pas de la maison habitée par ie

prêtre.

Rousseau accepta, enchanté de l'aventure qui allait lui permettre de dépeindre « de visu » un cadre ecclésiastique.

Aussitôt assis en face du bureau du second vicaire, il confia, avec une tristesse assez bien jouée :

— Laissez-moi vous dire que je suis très malheureux...

Et comme on ne le pressait pas de conter le pourquoi de ce malheur, il poursuivit, sombre :

— ...L'amertume de ma vocation manquée empoisonne mes jours...

Silence de l'abbé, devant qui passait le souvenir de toutes les insanités dont vivait le quidam.

— ... Et, si je me suis laissé aller, parfois, à certaines critiques un peu... comment dirai-je... un peu acerbes... je vous avouerai que c'est en grande partie, parce que le regret de ce qui aurait pu être, m'a aigri.

— Où veut-il en venir ?... songeait l'abbé que ce manège misérable attristait.

Voyant le peu de succès de son exorde, Luc de Belair précipita son débit.

LES ROBBS NOIRES

— Bref... je Buis, moralement, à plaindre... Je venais à voua comme à un ancien condisciple... — l'abbé Be recula imperceptiblemenl - à qui on se coutil' Bans fausse honte. Croyez-moi, je vaui mieux que la réputation que m'ont faite « ces messieurs

Le mol était fâcheux.

Il le sentit. Et, brusquant la situation :

— Si rous saviez comme mon existence est douloureuse .. Quand je rêye à Issy... à mon heureux temps de candeur et de clarté, ah ! voyez-vou-, je me fais l'eflfel d'un exilé qu'on forcerait à combattre la Patrie qu'il aime et ne peut pas oublier...

C'était «lit sur un ton digne, mesuré, liés juste.

Tandis « jik* Rousseau fixait dans l'espace un point qui pouvait passer pour le fantôme de sa jeunesse, l'abbé Layran^e-Walmicr s'accusait déjà « in petto » de dureté.

— Et si c'était vrai., si ce malheureux «'tait sincère... Si le passé le hantait véritablement ?... Le Maître i[ue je sers n'a-l-il pas commandé de pardonner... «le pardonner toujours .'■.. »

— Écoutez, Rousseau, répondit enfin le Prêtre... Je VOUS plains... si vous êtes vendit pie... Mais je vous avouerai que tout ceci me surprend grandement !

— Aussi n'aurais-je pas eu l'idée de vous le confier, si les souvenirs d'autrefois ne m'avaient pas forcé à sortir de ma réserve... Je viens au fait... A mes peines morales que je vous ai esquissées, malgré moi, se joignent i\v^ ennuis matériels 1res cruels.

La transition manquait totalement.

L'abbé commençait à comprendre...

En silence, pourtant, il écouta assez longtemps Rousseau, le sycophanle, étaler ses infortunes de famille » et parler du « pain amer de la i,rène en re-

dingote <>. A la fin, cependant, tant d'impudence le révolta :

— Vous avez besoin d'un service d'argent, Rousseau... fit-il sèchement, en se levant pour marquer la lin de l'audience. J'ai le regret de vous dire qu'il m'est impossible de vous le rendre. L'argent d'un prêtre catholique ne lui appartient plus à l'heure actuelle : il est tout entier à l'Église qu'on traque et qu'on affame dans ses serviteurs. — Je vous autorise à l'écrire demain dans « La Fralernilé ».

Blafard, Rousseau écoutait debout : la partie était perdue.

— « Bien reconnaissant de votre chrétienne obligeance... Monsieur l'abbé ! » fit-il en gagnant la porte avec un mauvais sourire d'arrogance.

— La vie n'est pas belle tous les jours... soupira le prêtre. Il va me rattraper un de ces jours, c'est évident... Mais enfin, voyons ! je ne peux cependant pas subventionner le « vampire du clergé ! »

L'abbé était aux Peupliers ■. Il se senlail retrempé physiquement par relie halle de vacances,

auprès des amis Berge, gâté par eux el par M'Ie de

( îarange.

Berge se reposait de ses travaux sur la loi d< pa ration, sur le^ associations cultuelles, sur les mille sujets qui sans cesse le sollicitaient, <-n redevenant enfant avec ses enfants el ><■> neveux. Georges, médecin à Angers, marié maintenant, possédait luimême une jolie nichée de quatre oiseaux.

Et c'était, dans la grande demeure confortable el gaie, une Buite de jours exquis, un retour à la vie simple et normale.

Madame Jacques Berge était une charmante femme de 35 ans qui faisait mentir la réputation qu'ont les

mères de oombreuses familles de devenir vieilles avant l'âge. Physiquement, elle restait la sœur aînée

de ses six enfants et, moralement, le mentor doux et ferme qu'on adore et qu'on respecte.

En dépit de la tribu enfantine, elle avait toujours su créer autour de son mari, l'atmosphère de tranquillité indispensable aux hommes d'étude et aux écrivains, ("était la collaboratrice intelligente «pu connaît l'art d'éloigner à temps l'importun, celui qui va gêner le bon travail. La fée qui Organise un intérieur modeste avec assez d'ingéniosité pour que le silence du « studio » en demeure inviolé.

Elle émerveillait sa belle-sœur dont toute l'ambition se bornait, pour l'heure, à élever sans encombre ses beaux bébés.

Mlle Eulalie de Garange enviait, tout bas, le bonheur de la femme d'un grand homme...

Pouvoir pénétrer à toute heure dans l'asile où s'élaborent les chefs-d'œuvre!... Assister à leur éclosion!... Rêves merveilleux, visions à jamais interdites aux prunelles candides d'Eulalie.

En effet, comme la plupart des ouvriers de lettres, Jacques Berge avait la pudeur de son labeur. Et s'il entrouvrait, devant sa femme, la porte du sanctuaire, celle-ci demeurait impitoyablement close pour quiconque n'élait pas Suzanne.

Bien qu'en vacances, l'abbé ne restait pas inactif. Il avait fait la conquête du nouveau recteur de Belmont, le village proche, et le petit curé frais émoulu était fort en admiration devant la bonté simple de son confrère parisien.

L'abbé Lagrange-Walmier employait de longues heures à élargir l'horizon forcément un peu restreint du jeune pasteur de campagne. Il lui expliquait patiemment le mécanisme des œuvres de l'abbé de Grimont, lui révélait mille choses neuves : coopératives, mutualités, syndicats, fédérations, sociétés de maisons à bon marché, de jardins ouvriers, de caisses de crédit : tout l'apostolat moderne en un mot.

11 faisait également causer l'abbé Maury, c'était le nom du curé de Belmont. Celui-ci gémissait de l'inertie de ses paroissiens et cherchait le moyen de la galvaniser.

— Nos campagnes, se lamentait l'abbé Maury, sont de moins en moins pieuses. Le mal gagne, là comme ailleurs. Pour raviver la Foi, il faudrait pou-

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voir aller jusqu'à nos paroissiens, liais c'est chose difficile. A réglise, impossible de leur parler, puisque nous ne les avons même pas les jours de grandes fêtes, ('.lit-/, eux, il- sont abordables, polis môme et se montrent flattés «le dos visites. Mais, à la condition qu'on n'entreprenne rien. C'esl l'indifférence pire que l'hostilité.

J'ai essayé «les conférences dialoguées, l'année dernière. Biles m'ont paru plane el je crois qu'elles peuvent l'aire du bien. Toutefois, ajoutait le jeune

prêtre en riant, l'avocat du diable doit avoir bien

soin de marquer clairement que les objections ne

sont pas les siennes propres, qu'il les desapprouve, qu'il les formule seulement parée qu'il les a entendues ei pour que les auditeurs présents sachent bien qu'elles soni absurdes. !)•' cette façon, on évitera d'entendre dire, à la sortie, « qu'il y avait deux curés qui n'étaient pas d'accord, vu qu'ils ne prêchaient pas la même chose !... »

L'abbé Lagrange-Walmier était frappé de l'ouverture d'esprit de ce modeste desservant d'une paroisse rurale et perdue. 11 écoulait avec confiance, sur les difficultés de clocher, l'antagonisme hargneux de l'instituteur qui lui faisait mille avanies et allait jusqu'à refuser aux enfants de l'école communale la liherie d'assister au catéchisme.

— Vous ne soupçonnez pas ce qu'est devenu l'instituteur actuel 4, à quelques honorables exceptions près : un instrument aux mains des Francs-maçons. Un fantoche, aussi malheureux, je pense, que nuisible — puisqu'il tremble sans cesse de perdre son poste s'il

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