XX
Depuis fort longtemps, l'abbé n'était allé chez le ministre. Celui-ci, rencontré par hasard, s'en était aimablement plaint. Et le prêtre dînait chez son oncle ce soir-là.
Le triomphe (pie représentaient les élections pour le gouvernement, avait apporté une détente dans les rancunes politiques. On triomphait, donc on était «l'accord — momentanément. Les journaux, ayant assez de copie, consentaient une trêve à leurs victimes habituelles. Lagrange-Walmier respirait et reprenait courage pour les luttes prochaines.
Il était, aujourd'hui, dans ses jours de jeunesse et de gaieté.
Les convives se composaient des Moulinet, indispensables, et de menus comparses.
Le ministre s'occupait, sans arrière-pensée, de faire scintiller les facettes de son esprit mordant. 11 possédait le don de l'ironie fine et pénétrante. Il flagellait ses adversaires avec autant de malice que de force, il aiguisait le trait, empoisonnait la flèche.
En écoutant les paradoxes aussi, qu'il débitait avec une séduction de parole incomparable — sophismes dont le Bien et le Devoir faisaient tous les frais — l'abbé ne pouvait s'empêcher de revoir, dans
un pavillon perdu au milieu des champs, l'isolée qui payait de sa dignité le malheur d'avoir respiré depuis l'enfance le fumet délétère...
Il s'aperçut qu'il était totalement dépourvu de l'astuce légitime imposée par son rôle, lorsqu'il entendit Lagrange-Walmier lui dire en souriant :
— Vous oubliez de me demander des nouvelles de Reine, et cela se trouve bien, car je n'en ai pas de très fraîches — ma fille est une personne fort moderne, et je l'approuve. Nous ne perdons pas notre temps à nous espacer la plume en main : — « Je vais bien » — « Moi aussi, ma fille, continue ». Voilà les petits papiers que nous échangeons à peu près tous les mois. Et je trouve que c'est fort intelligent — modestie mise à part. La vie est une chose trop compliquée pour qu'on ne l'allège pas de toutes les superfluités convenues qui ne sont, en réalité, que du remplissage.
— Ah ! le remplissage, sourit Houlinet, si on le retranchait de l'existence, il ne resterait plus rien I
Le père de Colette était de joyeuse humeur ce soir-là. Il interpella, par hasard, directement l'abbé, alors qu'il se contentait d'ordinaire de l'observer sournoisement en silence.
— Si on enlevait aussi le remplissage de vos sermons, hein! Monsieur l'abbé ?... qu'est-ce qui pourrait bien rester pour nourrir l'âme de vos dévots ?... fit-il en enflant comiquement la voix, avec un -tact délicieux.
— Oh! là là, Papa... Et de tes discours ! qu'est-ce qu'il en resterait si on enlevait le vent?... observa Colette Houlinet avec un à-propos indéniable, mais dépourvu de respect filial.
— Voyons, «. fillette » est-ce que c'est la même
l i - ROB1 3 HOU 1 ' I
chose '... réprouva Eiouliuel dans un Boupirde dé- Lacbemenl supérieur.
— Mais oui, c'est la même chose : I \ sa électeurs sonl exactemenl aussi bêles, dans leur genre, que les dévots de M'sieur l'abbé dans le leur !... persista, avec une intrépidité attendrissante, Colette, qui tenait décidément à être aimable pour l'abbé La-
Bfe-Walmier.
Haussaal les épaules, son père gronda :
— Voltaire Ta »lii avanl moi : Quand l'auditeur m comprend pas et que l'orateur ne se comprend plus lui-même, alors, c'est de la métaphysique Or, iiii sermon , c'est delà métaphysique l...
Impertinente, la charmante enfant ricana :
— Ben, vrai, Papa, si lu en es encore a Voltaire !
Rentrés au salon, Mlle Houlinel bloqua l'abbé dans un coin et, le bombardant à brûle-pourpoint :
— • M'sieur le « curé »,je \ eux vous faire une confidence !...
Il s'inclina avec résignation.
— Je vais me mettre en ménage un de ces quatre malin-.
S • • tnl< • inclinaison, en i r 1 1 ï - « - de félicitations.
— Vous ne me demandez pas avec qui ?
L'abbé, A qui cela était prodigieusement indifférent, repartit :
— J'attends, Mademoiselle, qu'il vous plaise de me le révéler.
— Eh bien !... lil Colette, avec triomphe et poésie : c'est Lancry qui me décide à sauter le pas I
Poliment l'abbé <lil :
— Je félicile .Monsieur Lancry.
Mais Colette était dénuée de p<>-e :
— Dites que je me félicile moi-même d'avoir pu conquérir ce difficile des difficiles !...
L'ingénuité était embarrassante. L'abbé s'en lira avec un sourire :
— Eh bien ! je vous félicite tous les deux... — M. Lancry est un esprit très...
— ...Oh ! vous pouvez même dire une gale ! Il est mauvais, le monstre, mais mauvais !... Une vraie teigne !
— Ce n'est pas précisément dans ce sens que je l'entends... protesta l'abbé, qui ne s'habituait pas au vocabulaire stupéfiant de la jeune Houlinet.
— Je sais bien : mais moi je l'entends dans celuilà. M'en a-t-il assez dit de choses désagréables ! — M'a-t-il assez envoyé promener quand je tournais autour de lui, comme une mouche autour d'un morceau de sucre ! Ah ! que les hommes sont malins et que les femmes sont bêtes ! soupira-t-elle avec un sourire de béatitude à l'adresse d'un imaginaire Lancry.
Tandis que l'abbé esquissait un adroit mouvement tournant, aux fins de rejoindre les autres hommes, elle lui coupa la retraite :
— Vous sauvez pas ! Monsieur le Curé, cria-t-elle. J'ai quelque chose à vous demander : un conseil religieux !... dit-elle avec emphase — ainsi !...
— Voyons ? fit le prêtre, armé dune nouvelle dose de patience.
— Voilà : vous ne vous doutez pas que je nage dans vos eaux ? Pourtant, c'est comme ça !
— Je vous ai dit que mon mariage avec Lancry était décidé...
— En effet...
— A propos !... Je suis sfnv, au fond, que ça vous étonne qu'un piuce-eans-rire connue Lancrv épouse une toquée comme moi ?... Si, dites... Je suis un peu toquée el ça vous étonne ?
— Mon Dieu. Mademoiselle, je vous ferai observer que je ne vois pas là le moindre conseil religieux et qu'en conséquence... brusqua L'abbé qui commentait à être saturé des propos interrompus de Colette.
— Si... si... le voilà le conseil !... le voilà !... — Donc, on va convoler... Papa rêve de se faire reluire aux yeux de son parti. Aussi, il veut qu'on soit dernier bateau et qu'on se marie devant le maire tout seul. Moi je ne yeux pas en entendre parler !... Le maire tout seul, ce n'est ni viande, ni poisson. Si l^apa veut être dernier bateau : l'union libre ! Sinon, le mariage religieux !
— Le mariage religieux ?... fit l'abbé étonné, pourquoi tenez-vous au mariage religieux ?
— Parce que c'est le seul joli, voyons, Monsieur le curé !... Il n'y a que les « prolétaires » qui se marient civilement. J'ai vu un mariage devant le maire, dernièrement : c'est sinistre ! Pas d'orgue ! Pas de suisse !... Rien qu'un Monsieur qui a un cataplasme tricolore sur le ventre ! — Gomme c'était des gens très bien, on a joué • l'Internationale ». Mais, c'est égal, ça ne vaut pas la marche nuptiale de Mendelsohn à la Madeleine... Ah ! les catholiques ont de la chance !
— C'est vrai, vous êtes protestante... fit l'abbé pour dire quelque chose, tant il sentait l'inanité de mettre un atome de bon sens dans la cervelle à l'évent de Colette.
— Oui !... croyez-vous, quelle guigne! Le mariage protestant est forcément si inférieur au vôtre ! —
!7i LES ROBES NOIRES
Enfin !... Grâce à Dieu, Lancry est catholique...
— Ah ! monsieur Lancrv...
— Mais oui ! — Vous ne saviez pas ? Alors, vous comprenez, j'aurai la veine de me marier à Y Eglise après être allée au Temple !... Tous ces mic-mac mettent Papa hors de lui !... Pensez ! Deux mariages religieux au lieu d'un ! Ça lui donne la jaunisse !...
— Qu'est-ce que vous exposez donc de si confidentiel à l'abbé?... vint demander Lagrange-Walmier, amusé par cet à-parté.
— Je lui mets du baume dans le sang en lui racontant que je me marierai deux fois devant le Bon Dieu au lieu d'une !... expliqua Colette, en coulant un œil vers son père.
Houlinet bougonna :
— Ça n'est pas encore fait.
— Non ! mais ça le sera dans un mois... répliqua la gentille enfant avec flegme.
— Alors, vraiment, Houlinet... vous vous décidez à « pactiser » ? fit Lagrange-Walmier avec une ironie légère. Peste !... deux mariages religieux au lieu d'un : vous ne vous refusez rien, mon ami.
11 était enchanté de taquiner son ancien protégé et de le mettre mal à l'aise. Il savait combien le sujet était déplaisant à Houlinet et y insistait avec une joie maligne.
L'autre, pour se venger, fonça droit sur une grossièreté à dire à l'abbé — qui était, après tout, le neveu de Lagrange-Walmier :
— Il faut bien faire gagner la vie aux Prêtres !... N'est-ce pas... Monsieur le vicaire?... fit-il lourdement... Et leur donner les moyens de s'acheter des soutanes de drap de soie et des souliers à boucles d'argent... Ah ! on dit que nous affamons les prê-
LES ROBES N"H ITT»
1res I... ricana-t-il avec nue malhonnêteté voulue, a lin de changer de terrain. — < m se demande, quand on vous regarde, ce que doil voua coûter un accoutrement comme celui-là !...
L'abbé était, en effet, fort soigné de sa personne. I».' son plus grand air, il toisa HoulinH qui ne brillail pas par la tenue et dont les cols crasseux el la chevelure hirsute étaient célèbres. — Souriant avec un peu de dédain, il dit :
— Merci de votre sollicitude !... Hélas '■ <>ni. les vêtements propres coûtenl lbrl cherpar le temps qui court...
— C'est sans doute pour cela que tant de gens en portent <pii n<- le sonl pas..: acheva Lagrai Walmier, d'un ton détaché.
— Ça y est I... Papa... Ramasse-toi! — conseilla Colette, qui avait froncé le sourcil à l'attaque el suivi la riposte avec intérêt.
Houlinet s'approchait de la table à thé. Il avail la recul té de n'entendre jamais ce qui Lui déplaisait. Colette, se («m nia ni vers l'abbé impassible, confia :
— Il a la maladie <ie mordre, Tapa, seulement il n'est pas de force... alors, il reçoit des piles, c'esl ratai.
Très loin, déjà, de ce langage imagé, le prêtre songeait au sermon de Bossuet : « Le mariage esl an grand et auguste Sacrement ...
Un jour qu'il était allé voir Reine Lagrange-Wal- Biier, l'abbé ne l'ayanl pas trouvée au Pavillon, la (^joignit dans une clairière du bois voisin où elle s'était installée pour lire, car elle ife peignait plue
lu tout.
Dès qu'il la vil. il fut effrayé de l'expression trafique de son visage. Ses traits s'étaient creusés, ses ■eux brillaient d'une flamme sombre.
— Je ne vous trouve pas bonne mine... lit-il, après [uelques paroles.
— J'ai été un peu soulVrante. mais je vais bien, je ous remercie. — Ouc m'apprenez-vous de nouveau ?. . aterrogea-t-elle avec un intérêt plus accentué que 'ordinaire.
— Mon Dieu, rien de très saillant. Ali ! si, j'ai ne nouvelle... raconta-t-il. dans l'intention de la .braire. Mais vous la savez peut-être : Mademoiselle
(oulinet se marie.
— Oui... elle me l'a écrit, dit Reine avec noncbance. Elle épouse Lancry... Cette jolie vipère i\<> tncry... prononça-t-elle très lentement.
— Comme vous êtes sévère ! Est-il si mauvais ?
— Oh ! non. fit Reine très gravement, je plaisante, ancry est un très bon garçon, in peu trop com-
I t> KOUES NOIUKS. — M.
pliqué pour cet oison de Colette, voilà tout... — El, à quand la noce ? Elle a oublié de me le dire, tout en m'invitant chaleureusement à revenir pour la circonstance. Cette pauvre Colette est plutôt incohé-
rente.
— Le mariage a lieu dans deux ou trois semaines,
je crois.
— Ils sont pressés. C'est beau l'amour !
En dépit du détachement complet de l'accent, l'abbé crut percevoir l'amertume de la déchéance sourdre sous ces paroles.
Pour détourner Reine de ce malencontreux sujet, l'abbé lui proposa de rentrer, prétextant la chaleur qui devenait forte.
Ils revenaient lentement lorsqu'à un tournant ils rencontrèrent un bicycliste qui les croisa rapidement et s'enfonça dans un sentier voisin.
L'abbé eut la sensation qu'il connaissait ce touriste, mais il ne dit rien de peur d'inquiéter sa compagne.
— J'ai défendu aux fermiers de laisser traverser le bois... protesta Reine avec quelque impatience. — Avant que je sois ici, on passait dans la propriété comme chez soi. Malgré ma recommandation, je vois que cela se produit encore. C'est infiniment désagréable et je redoute toujours de me trouver en face d'un visage parisien.
L'abbé la rassura. Ils rentrèrent et l'on réitéra aux fermiers l'ordre de se montrer impitoyables poui interdire le passage aux promeneurs hardis.
La rencontre de ce jour, bien qu'inoffensive, éner
vait Reine, dont le caractère devenait fort irritable
L'abbé Lagrange-Walmier avait très peu pensé i
cet incident.
LES BOBES NOM 179
Quelques jours plue lard, eu moment où il allait Be mettre à dépouiller le courrier du matin dans le bureau de l'abbé de Grimool H eu compagnie de celui-ci, Boa curé lui dit :
— Avant d'entamer notre travail, mon cher ami, il faut que je voua .ouïe quelque «'lins.- qui sera peutêtre ennuyeux. — Êtee-vous allé en Bretagne dernièremenl ?
— Oui, monsieur le curé, lil le vicaire surpris.... j'y étais lundi quand je vous ai demandé L'autorisation de m'absenter. J'aurais mes raisons pour ne pas répondre à d'autres avec cette netteté, mais, à vous, je dois la vérité sans réticences.
— Vous \ étiez lundi... répéta I abbé de Grimont, en cherchant dans son grand buvard. — Pardonnezmoi mon indiscrétion : j étiez-vous seul ?
— A vous, encore, je dirai non...
— Vous accompagniez une daine... une personne jeune. . .
— Oui...
— Une personne dont la maternité est proche...
— Oui...
L'abbé Lagrange-Walmier fixait son regard sur le curé de Ste-Jeanne dont le visage trahissait une préoccupation intense...
Songeant à Reine, il demanda, anxieux :
— Pouvez-vous me dire par quel l'ait vous avez été mis au courant de ces particularités ? Que vous les connaissiez, cela n'a aucune importance... Mais pour qu'elles aient cheminé jusqu'à vous...
L'abbé de Grimont avait trouvé ce qu'il cherchait C'était trois numéros d'un infâme journal grossièrement anti-clérical : « La Fralerniié . Voilà, mon tils... fit-il simplement... Lisez vous-même ».
Par ordre de date, trois entrefilets :
Le premier intitulé : « Modem' idylle ».
Le second : « Suite de « Modem' idylle ».
11 y avait des sous-titres pleins de promesses.
Dans le premier article, on amorçait la curiosité du lecteur en lui révélant que dans les bois d'un village breton on pouvait, actuellement, rencontrer un prêtre se promenant poétiquement avec une jeune beauté languissante et courbée sous le poids d'un bienheureux fardeau.
Le second morceau délayait ce thème en le corsant de « détails nouveaux » et de sous-entendus clairvoyants.
De plus, on promettait au public de savoureuses surprises concernant l'identité du prêtre visé.
Dans le troisième, et dernier (le journal était de la veille), on annonçait que le dit prêtre était un vicaire de paroisse très connu dans le clergé parisien... connu « par son fanatisme social »... connu — et l'article finissait sur une phrase énigmatique — « par des attaches spéciales qui, si nous les énoncions — désigneraient clairement le vicaire voyageur à ses supérieurs ébahis ».
— Il n'y a pas de doute : c'est moi qui suis visé... prononça l'abbé, un peu pâle, en rendant les journaux au curé de Ste-Jeanne.
— J'en ai eu grand peur, dès le début... soupira simplement l'abbé de Grimont.
Ils se turent tous deux.
Par caractère, et malgré toutes les occasions qu'il avait de le côtoyer, l'abbé Lagrange-Walmier croyait peu au mal et ne le redoutait jamais directement. 11 faut dire que, jusqu'à ce jour, il avait été relativement épargné par les calomnies basses qui, dans
l'ombre, guettent 1rs |>i «f r<- Sa 1 n >m I «'* spontanée et inlassable, la confiance entêtée qu'il accordait à l'humanité souffrante, la lumineuse élévation <ie
son Ame <|in planait loin des turpitudes terrestres, lui avaient, parfois, attiré quelques désagréments. Gomme tous ses confrères, il s'était vu la victime de rancunes viles el de haines inexpliquées. On avait tenté d'incriminer, à l'occasion, les plus droites de ses intentions, bien qu'il observât strictement les règles d'une prudence raisonnable.
Mais tout cela, en somme, était resté fugitif. Propos en l'air. Bruit- éphémères. Accusations mortnées. Rien «le semblable à l'attaque de ce jour n'était renu réprouver.
Un peu désorienté par la pensée de cet ennemi insoupçonné qui se cachait pour le salir, il songea d'abord à la sécurité de Reine... Tout ce qu'il avait accompli pour la tirer du fossé déshonorant, seraitil vain ? — N 'aboutirait-il qu'à s'éclabousser, en voulant la délivrer de la fange '.'...
Cette histoire le contrariait infiniment pour son cher cure-, qui en serait plus affecté que lui-même. Lui-même !... Il s'y arrêtait à peine.
Personnellement, il ne redoutait rien. Que pouvait-on contre lui ?... Ses amis le connaissaient et leur affection n'était pas a la merci d'une calomnie. — (Juant à ses supérieurs ?... Il en arriverait ce qu'il plairait à Dieu !...
Il ne se dissimulait pas, cependant, qu'il lui serait très difficile de se disculper puisqu'il était lié par le plus implacable des secrets... .Mais Dieu ne permet pas que ses serviteurs palissent au delà de leurs forces...
Rasséréné par cet abondon de lui-même à la vo-
lonté du maître, il dit à l'abbé de Grimont — qui pesait à nouveau tous les termes de cette misérable littérature...
— Monsieur le curé, je suis navré de cette aventure, vous le comprenez... navré à cause de vous, surtout !... Navré que ce soit un de vos vicaires qui fasse les frais de la verve de ces gens-là !...
Pour toute réponse, le curé de Ste-Jeanne serra la main de son collaborateur, en mettant dans ce geste toute sa confiante amitié.
— Je ne peux malheureusement pas, continua l'abbé Lagrange-Walmier, vous renseigner de façon complète sur le fond de cette histoire : la confession est enjeu ici. Mais je vous dois, plus qu'à quiconque, toute la lumière possible. — Il s'agit d'une personne qui s'est confiée à moi et dont la faute se cache làbas. Elle est dans un isolement absolu. Je vais la voir de temps en temps pour la réconforter de ma pauvre présence (3 ou 4 fois en 2 mois 1/2). Pour surveiller cette âme, surtout. Je reste environ une heure chaque fois. Il est vrai que cette personne est jeune : elle a moins de 30 ans. Mais j'ai passé 45 ans et je suis prêlre. Même, aux yeux des plus rigoristes censeurs, je ne croyais pas pouvoir donner prise au moindre étonnement ?...
— Il est certain que, pour des esprits normaux, vous étiez dans la limite de la prudence. Mettons même de côté, pour le moment, votre caractère sacré ! — Il est admis, dans la société civilisée, qu'un homme peut rendre visite à une femme. Donc, rien d extraordinaire jusque-là. Une femme étant seule, et jeune, ces visites doivent être rares, pour ne pas prêter le flanc à la malveillance. Vous êtes allé quatre fois en Bretagne en plus de deux mois environ,
LE» ROBES NOIR] ls;;
dm dites-vous... Voa visites ne dépassaient pas une heure. Ce n'esl paa excessif. -- Au point de Mie luiriKiin, même, je ne vois rien là de répréheasible. — Enfin, voua êtes prêtre. C'est A «lire que, pont ceux '[ni ont la Foi, voua m- représentez pas un « homme ». Ce caractère vous confère des devoirs spéciaux. C'esl l'un de ces Devoirs qui vous amenait i subir un trajet fatigant pour apporter, durant un temps très court, l'aumône de votre parole à l'âme que vous vouliez, secourir... Non. mon lils... non !. . conclut le curé de S te -Jeanne dont le visage s'éclairait A mesure qu'il poursuivait ce raisonnement. Je ne crois pas que vous ayez négligé la prudence humaine dont, actuellement, nous devons faire notre gardienne. — Vous êtes seulement victime «les méchants. — ' le sont de ces choses qui arrivent, • par le temps qui court », surtout ! sourit l'abbé de Grimont. Ne vous tourmentez pas outre mesure de ces vilenies. Elles sont évidemment fâcheuses, eu- les inventions de ce genre trouvent toujours crédit auprès «le nos ennemis, et même des indifférents. On croit te mai, de préférence an bien, ici-bas. Mais on est si fort quand ou a sa conscience pour soi !
Et comme l'abbé voulait parler :
— Compte/ sur moi, acheva son curé, pour justilicr votre cas ,i ceux «le nos supérieurs eccléï tiques qui souhaiteraient des explications. — Oui je plains le plus, dans tout ceci, c'est la pauvre funeen peine, si ces lignes la joignent : ce qui ne m'étonnerail pas, hélas '■ Cherchez donc d'où peut venir ce fiel ? Quel ennemi vous connaissez-vous? Ne serait-ce pas quelque syeophante «le l'entourage ministériel?
— .le ne crois p;is. Cependant je vais réfléchir, examiner toutes le< pistes possibles...
Au moment de le quitter, le curé de Ste-Jeanne dit à son vicaire :
— Je n'ai pas besoin de vous conseiller de suspendre vos voyages là-bas... Vous êtes reconnu, vous feriez le jeu des ennemis.
— Certainement... Je tâcherai de poursuivre de loin ma tâche, secondé que je suis par un dévouement exquis. — « J'alléguerai de vagues prétextes pour ne plus aller au « Pavillon », pensa l'abbé. Il est impossible de mettre M'ie Lagrange-Walmier au fait de ces infamies. Elle a besoin de repos moral avant tout ; ce ne serait pas le moment de l'agiter et de la déprimer davantage ».
L'abbé Lagrange-Walmier ne remercia pas son saint curé de n'avoir pas douté de lui, une seconde. Pour tous deux, l'expression d'une gratitude eût été offensante.
Il se sentait pourtant pénétré de reconnaissance pour l'appui que Dieu dressait près de lui.
Et il plaignait de toutes ses forces les méconnus. Car il ne se rangeait point parmi eux : — « C'est le rôle de nos ennemis de nous mal juger et leur opinion est nulle pour notre cœur. Mais le doute des amis... ce doit être si dur... » songeait-il.
En croisant aux environs du « Pavillon », la silhouette anonyme d'un bicycliste en promenade, l'abbé — on s'en souvient peut-être — avait eu. la fugitive impression qu'il avait vu déjà le visage quelconque, coiffé de la traditionnelle casquette.
Mais l'homme passa, et le prêtre n'y pensa plus.
Le fait se représenta seulement à sa mémoire assez longtemps après l'annonce des insinuations dont il était l'objet dans « la Fraternité ».
Mais le bicycliste, lui, l'œil aguiché, d'ailleurs, par ■ la robe uoire qu'il avait de particulières raisons de repérer partout où il la rencontrait, le bicycliste, donc, avail immédiatement reconnu « l'abbé Lagrange-Walmier ».
Celai I Rousseau — Luc de Belair.
Disparu dans le fourré, le louche journaliste s'assit sur l'herbe pour classer méthodiquement sa stupéfaction. Le procédé lui était familier et lui réussissait. i» - qu'il avait une cause d'étonnement, il tournait et retournait cette cause et cet étonnement, en cherchait le pourquoi cl le comment, et aboutis-;iil presque toujours à bâtir de foute pièce une petite histoire qui lui faisait de la copie. Et c'était Là le but de tous ses efforts : la copie!
Qu'il s'agtl du sujel le plus éloigné, en apparence, de la question religieuse, il finissait invariablement par arriver jusqu'à sa spécialité favorite. Et la plus mince anecdote ou la plus futile intention révélait un relief satisfaisant <lu l'ail que Luc de Belair en attribuait, par ricochet, la révélation immanquable à un Prélat ou à une Émineuce (qui l'avait favorisé de la confidence . Bienheureux quand il s'arrêtail à la Curie et n'atteignait pas jusqu'au Pape !
Procédant avec méthode, Luc de Belair se demanda :
1° Pourquoi l'abbé Lagrange-Walmier, si absorbé pourtant par les œuvres du curé de Ste-Jeanne... (Rousseau le connaissait, comme tout le monde ; de lui, il avait donné, jadis, maint interview, inflexiblement démenti, le lendemain, par l'intransigeant que savait être l'abbé de Grimonl), pourquoi l'abbé Lagrange-Walmier se promenait à X...?
2° Était-il là en villégiature ou, sinon, quelle raison pressante l'y avait amené?
3° Quelle était la personne dont le rusé compère avait eu le temps de noter l'état spécial?
L'abbé pouvait parfaitement se trouver dans ce village en séjour. Et alors, tout devenait, hélas, désespérément clair. Mais ce n'était pas le moment des vacances des vicaires. Le fils de la chaisière de Ste-Marie savait qu'en juin les premières communions battent encore leur plein et que le clergé ne peut songer à déserter son poste.
Luc de Belair remonta sur sa machine et gagna la route qui menait au village relativement éloigné de la propriété où il avait vu l'abbé.
Au premier gamin rencontré dans une ruelle, il demanda :
— Peux-tu me montrer le boulanger?
L'enfant mit longtemps à comprendre. Il désigna, enfin, une boutique basse où Ton descendait par trois marches.
— Il n'y en a pas d'autre? C'est le seul? L'enfant fit signe que « non ». Et ses yeux ronds
contemplèrent ce phénomène qui demandait deux boulangers. C'était pour lui, comme si on avait dit : deux curés.
L'énormité était semblable.
Chez la boulangère, Luc de Belair se fit couper une tranche de pain bis, qu'il délestait (on ne faisait, dans ce bourg antédiluvien, du pain blanc que le dimanche). Prêchant le faux pour savoir le vrai, il s'informa :
— Pourriez-vous. madame, m'indiquer où demeure exactement la dame de Paris (tous les étrangers sont
I i - ROBES NoiRES 1 S7
des gens de Paris» qui esl venue s'installer ici
depuis peu ?
— La dame de Paris?...
Le cerveau lourd travaillai! péniblement.
— Oui... une jeune dame... une grande propriété dans les bois. Cette personne doit bien se servir chez vous, puisqu'il n'3 a pas d'autres boulangers.
Mais Luc de Belair en était pour ses frais de perspicacité. La marchande ue savait rien. Elle n'avait jamais oui parier d'une dame de Paris. Il vil qu'il n'en tirerait rien. L'enquêteur ignorail que chaque ferme importante Faisait son pain et que la « dame de Paris n'ntilisail pas les services du botuang
Il paya et sortit mécontent.
Comme il oubliait son pain lourd et noir sur le comptoir, on courut après lui pour le lui rendre. El il dul enfouir l'informe croûton dan- la poche de son veston pour ne pas éveiller les soupçons des simples qui l'entouraient.
\j>ii's *\rw\ ou troia tentatives aussi fructueuses, il finissait - par envoyer au diable la dame de Paris , quand le hasard mit sur son chemin le recteur même de X...
— Voilà mon affaire! se dit le malin... Comment n'y avais-je pas songé plus tôt !
Lin- de Belair avait fréquenté laid d'imaginaires prince- de L'Église, rue Pigalle, qu'il finissait par pouvoir aborder très convenablement un humble curé de campagne.
Tout ému de voir cet étranger le saluer, le bon recteur ne savait par quelles inclinaisons riposter, afin qu'elles fussent assez accueillantes.
— Monsieur le curé... demanda le madré, tout
sucré, oserais-je réclamer de votre « chrétienne obligeance » un léger service...
— Mais comment donc E...cher Monsieur!... comment donc ! se confondit le pasteur ingénu sous ses cheveux blancs.
— Je cherche en vain la demeure d'une jeune « dame » de Paris qui doit être ici depuis quelque temps et pour laquelle on m'a chargé d'une commission... Vous ne voyez pas ?... Une dame jeune qui est dans un état intéressant... Une propriété dans les bois...
— Ah ! si... mais si... j'y suis ! s'écria obligeamment l'innocent auxiliaire du « vampire du clergé ». Vous voulez sans doute parler d'une dame qui est aux Ormeaux, dans le « Pavillon » de Mlle de Garange (une personne très bien, Monsieur, très pieuse qui habite la petite ville toute voisine). — Oui... oui... je ne vois personne d'autre qui ne soit pas du pays pour le moment. En été on trouve quelques étrangers, maisc'es! seulement à la période des vacances.
— Et... c'est loin les « Ormeaux » ?
— Oh ! non, Monsieur, non, pas très loin. On prend cette grande route. On la suit un quart d'heure, et puis on tourne à gauche. Après un autre quart d'heure on voit la grille du « Pavillon ». Les Ormeaux, même — la ferme — sont plus près.
— Je ne connais pas, moi-même, la personne chez qui l'on m'envoie. Savez-vous quand on la rencontre?
— Hélas, Monsieur, je ne sais rien... fit le Prêtre au regret de ne pouvoir être utile à ce pauvre bicycliste qui avait l'air si doux, si convenable. Personnellement, je ne connais pas cette dame. Je ne l'ai même jamais aperçue. Je sais, par ma servante, qu'elle est arrivée il y a quelque temps déjà et qu'elle
est dans la situation bénie de Dieu dont vous me parliez... oui... mais c'est tout.
— Elle ne va donc |»;is à l'Église?... interrogea le traître d'un air profondément scandalisé, en mimant une surprise douloureuse qui donna nu Recteur la meilleure opinion de ses sentiments.
— Hélas ! non... Monsieur, soupira ce dernier. Cette dame n'a pas visité la paroisse. Peut-être sa Banté l'empêche-t-elle de se rendre aux offices, ajouta-t-il, pour ne pas manquer à la charité.
Il ne voulait pas se laisser aller à conter à un inconnu quel crève-cœur celait pour lui que de penser à celle étrangère dédaignant l'église humble et le curé de cette église. Pour surmonter ce sentiment, tl se força à ajouter :
— Elle esl cependant chrétienne puisque la seule visite qu'elle reçoit, avec celle de Mlle de Garange, consisle dans l'apparition très rare d'un ecclésiastique inconnu qui se rend aux Ormeaux entre deux trains. — C'est ma servante, du moins, qui m'a répété ce détail...
Luc de Belair se fit indiquer à nouveau un chemin dont il n'avait cure. Puis, remerciant avec ell'usion, il laissa le candide Recteur continuer sa route, tout charmé de la politesse de « ce bon Monsieur ».
— Ah ! Lagrange-Walmier, mon cher condisciple... songeai tr il, tout en attendant — vautré dans un fourré herbeux — l'heure de reprendre son train à la petite halte du village... Ah ! lu n'as pas d'argent pour obliger les camarades : « L'argent des Prêtres de France, appartient, actuellement, tout entier à l'Eglise « Oui ! mon ami... on sait où il passe l'argent des « Prêtres de France ». Et si on ne le sait pas, on l'apprendra demain !... Et toute la presse en
parlera ! Car, chacun mange du curé, au jour d'aujourd'hui... Ah ! certes non, je n'ai pas perdu mon voyage ! — bien que l'interview de Mgr de K... n'ait pas marché — mais, par exemple, si je m'attendais à ce coup d'œil !... C'est égal, j'ai beau l'avoir vu de mes yeux... ça me stupéfie tout de même. J'aurais cru tout, sur terre, mais pas ça !... — (Au fond, peut-être bien qu'il s'agit de quelque vertueuse mission de confiance accomplie avec onction par cet excellent abbé Lagrange-Walmier !) C'est même probable mais ça m'est bien égal ! Je ne cherche pas la vérité — loin de là. Le jeu est beau, profitons-en !... »
Bien avant l'heure du train, il se mit en devoir de remonter vers le village afin d'y consommer un des innombrables « apéritifs» qui composaient son programme journalier.
En passant devant la maison d'école, bicoque flambante neuve d'où s'échappait une douzaine de marmots mal peignés, il avisa l'instituteur — jeune vieillard à figure plate, poitrine rentrée, chevelure rare — qui, en pantoufles de tapisserie et linge problématique, bâillait et s'étirait devant la porte.
— Oh ! quelle idée... une interview de la « nouvelle couche » ?... Ça va marcher ou je me trompe fort ! — murmura Luc de Belair.
— Bonjour, Monsieur... fit-il avec une cordialité qui parut Régence au laïque hébété par deux heures d'ànonnements distraits.
— Bonjour m'sieur... répondit l'autre, qui se demandait ce qu'on lui voulait...
— Je suis un copain, inventa Rousseau-de Belair, un ancien copain. — Ça me fera plaisir de trinquer avec vous... venez donc prendre quelque chose... Et
LES ROBBS NOIRES 191
il clignait de L'œil vers le fatal café-restaurant ...
L'autre suivit, toul béai de l'aubaine.
I>è> qu'ils eurent échangé les banalités obligatoires, attablés dans le cabarel désert à cette beure, Luc de Belair «lit à demi-voix :
— De quelle loge dépendez-vous .'
— i Parfaite amitié » de X... lii l'autre, flairant un F.\
— Moi : n Intime solidarité • de Paris, xe an1.
— Vous êtes parisien?., s'informa L'autre, ébloui.
— Oui... dans le journalisme, la politique, toul le tremblement... Ah ! j'ai commencé comme vous, mou ami... voyez-vous, en mouchant des mioches... Je suis envoyé par un de nos Vénérables de ma loge pour « tomber >• dans Les journaux, fit-il avec fatuité, un ratichon de conséquence, qui fait les quatre cents coups, tout en disant des patenôtres comme un saint de cire.
— l'as possibk- !.. Ah ! dans les villes, ils ont toutes les facilités. Ici. Us ne pourraient pas. Non- avons L'œil ! El nous les surveillons, je vous assure! Nous avons notre police donl ils ne se doutent pas. Je dresse tes petits de L'école. C'est une idée à moi. Et
qui prend...
— Eh bien ! vous ne savez pas où il vient faire ses coups, mon curé ?
— Non?
— Ici, mon ami, ici...
Suffoqué, l'instituteur mal peigné, gloussa :
— C'est pas possible ! — Je le saurais...
— Pourtant, c'est comme ça ! Pas plus lard qu'il y a une heure, je l'ai vu. de mes yeux vu, qui se promenait dans les bois avec la personne qu'il a cachée ici et pour cause !.. s'écria-t-il avec un vilain rire.
Ces deux nobles âmes étaient laites pour se comprendre. Dix minutes plus lard, le v Vampire du clergé » avait absolument conquis l'instituteur de X... en lui persuadant que l'abbé Lagrange-Walmier était le dernier des hommes.
Enchanté d'avoir à renseigner le puissant organe qu'était « la Fraternité » (dont Luc de Belair exhiba une carte de Rédacteur), Bonnaud, le magister, promit de mettre toute son astuce au service d'une si belle cause.
Il saurait le plus de choses possibles et enverrait le résultat de ses recherches à son nouvel ami.
Celui-ci n'hésita pas à lui prédire que les F.-. n'étaient pas des ingrats et qu'il ne serait pas longtemps avant de s'en apercevoir.
En partant, il laissa le calamiteux Bonnaud, pasteur intellectuel des enfants de X...,en proie aux plus brillants rêves d'avenir.
Il faut croire que la police de ce dévoué serviteur de la République était boiteuse, car il ne put jamais arriver qu'à apprendre ceci :
« Une jeune dame était arrivée aux « Ormeaux » avec une femme de chambre, depuis environ deux mois et demi ou trois mois. Une naissance paraissait prochaine. Elle ne sortait pas et ne voyait personne. Un abbé était venu la voir. Il restait peu de temps. On l'avait reçu dans le jardin ».
Bonnaud avait eu beau chercher à envenimer ce texte, il était réduit à l'obligation de l'avouer « bien maigre ».
A la réception de ce canevas, et malgré les commentaires qui l'agrémentaient, Luc de Belair ne put s'empêcher, lui aussi, de le trouver d'une indigence amère...
LES ROBES NOIB1 - 1'.)::
Enfin ! avec de rimaginatioD on j pourrai! faire une sauce. L'identité de la personne ? Oiseux I D'autant plus qu'il n'y a Bans doute rien... au fond. — Et, trempant sa plume dans la fange, il écrivit les irticlea qu'on Bait.
LKS ROBB9 NOIRES. — 13.
En revoyant minutieusement le faisceau de ses souvenirs, l'abbé kagrange-Walmier était don»- parvenu à deviner < 1 " . n i partait le coup.
Le biayolistQ 9e nommait Rousseau ou L.UC de Belair : c'était bien son tour de plume. Il ne sortait pas de sa spécialité. Le prêtre, maintenant, connaissent^ à n'en pouvoir douter, l'ennemi qui lui faisait ipier le refasse jadis. Cefa l'allégeait d'un grand
lOidê. La haine mystérieuse a je ne sais quoi d'an- :««m>nnt qui manque à la vulgaire agression dont on ^ait l'origine.
L'abbé de Grrmonl se rangeait à cet avis. Kt (eus l<-n\ prenaient le parti «l'oublier les insanités adresses par la poste au curé de Sle-Jeanne, trois jours le suite.
Quelques journaux à scandale avaient reproduit
i vilaine prose. Mais les feuilles sérieuses négligè-
enl celle histoire anonyme dont l'authenticité de-
leurait nébuleuse. Elle était venue, cependant,
îsqu'à la solitude de Heine.
Un jour l'abbé reçut d'elle le billet suivant :
« J'ai lu dans le . . ., le vilain conte dont vous
êtes la victime trop clairement désignée pour votre
repos, hélas, j'en ai peur! Le monde est encore
« plus abject que je croyais. Ne venez plus me voir. « Je ne veux pas qu'on trouble votre paix à cause « de moi. D'ailleurs, je vous assure que je m'habitue « au « Pavillon » des Ormeaux. S'il me faut n'im- « porte quoi, j'aurai recours à Mlle de Garange, je « vous le promets. Si le courage me manquait, je « vous écrirais. Vous êtes très bon. Je crois ne vous « l'avoir jamais dit, mais je le pense ».
Ces lignes donnèrent à l'abbé Lagrange-Walmier une joie profonde et pure. Elles lui réchauffèrent le cœur étrangement. Malgré lui, il doutait de la sensibilité de Reine. Et cette sensibilité existait. D'une espèce un peu différente de celle usitée couramment, mais très réelle. On la percevait qui palpitait sous la glace des mots.
Maisla classique comparaison du calme précurseur de la tempête fut de mise cette fois encore. C'était bien décidément une cabale montée contre l'abbé Lagrange-Walmier qui s'acharnait à lui. Un matin, il trouva dans son propre courrier une liasse de « La Fraternité». Elle contenait des variations sur le même air. Mais, maintenant, on le désignait avec
précision.
Son nom n'était pas écrit, parce que, derrière un nom imprudemment lancé, se dresse le spectre du procès en diffamation. Mais le résultat était identique.
On s'étonnait de « l'immunité dont jouissent, dans le clergé comme ailleurs, les parents des puissants du jour ». On admirait avec impertinence et hypocrisie « la bienveillance de l'autorité ecclésiastique si prompte, d'ordinaire, à châtier les délits de ce genre, dès qu'ils sont visibles à l'œil nu ». — Injures perfides et nauséabondes.
i i B ROBES NOIRES l'.)7
Une sainte indignation s'empara, celte fois, de l'abbé. ■ Oh ! pouvoir gifler les |>< »ii<-i .us qui écrivent des choses semblables sur les serviteurs <l<- l'Église du Chrisl », lil-il.
Puis, se souvenant du < Maître qui n'achevail pas !'■ roseau courbé "... • Comme je suia humain f ■■... songea-t-il en courbant le front «levant son crucifix.
Et la mauvaise tempête souffla. Tous les journaux anti-cléricaux donnèrent. Les autres reproduisirent • à litre de document >■ et parce qu'il faut bien renseigner son public ». Et tonte la presse y passa.
Le curé de Ste-Jeanne était consterné.
L<'s autres \ icaires s'énervaient de ne pouvoir rien pour défendre leur confrère.
L'abbé Lecourlois parlait d'aller casser la figure à tous les journalistes. Le quartier lui-même s'émouvait, car chacun lit le journal aujourd'hui.
Les uns voulaient « l'aire la peau » à ceux qui écrivaient des mensonges pareils sur celui qui, a l'exemple «le Jésus, guérissait les malades — humainement — c'est vrai, mais les guérissait.
Les autres hochaient la tête en se demandant pourquoi l'abbé qui « avait des appuis, ne réclamait pas? o
Le reste, riait grossièrement et «lirait : • Voyez-vous es curés, ça ne vaut pas mieux que les autres... » Et la tourbe criait sur le passage du prêtreattaqué : ■ A l»as la calotte... Hou... Hou... »
Ce qui devait arriver arriva. L'autorité s'émut et l'abbé Lagrange-Walmier fut appelé à s'expliquer «levant ses supérieurs.
Le curé de Ste-Jeanne avait préalablement été invité à apporter, sous le sceau du secret, ses propres lumières sur la question.
On devine quelle fut sa plaidoirie et l'opinion qu'il formula. Avec une conviction émouvante il sut défendre son fidèle collaborateur et ami. Et, grâce à Dieu, l'abbé de Grimont, curé de Ste-Jeanne et fondateur de « l'Œuvre Sociale de Jésus-Christ » faisait autorité à l'archevêché. Puisqu'il soutenait si énergiquement son vicaire, personne ne douta que l'abbé Lagrange-Walmier (sur lequel, d'ailleurs, l'opinion ecclésiastique était formée depuis longtemps) ne fût victime d'une machination.
C'était donc plutôt pour la forme qu'on le convoquait en haut lieu. La cause était entendue avant qu'il arrivât.
— Pouvez-vous me donner, mon cher fils, en dehors de la certitude morale que m'offrent votre caractère et vos antécédents dans le sacerdoce, quelques arguments tangibles à l'appui de votre non-culpabilité ? demanda le très vieux chanoine chargé de recueillir quelques lumières émanées de l'intéressé lui-même.
— Hélas, non !... Monsieur le Chanoine... soupira l'abbé Lagrange-Walmier. Je suis le prisonnier d'un secret de confession, vous le savez. Il m'est interdit de rien développer, de rien expliquer... Je peux seulement vous donner ma parole de prélre que tout ce qu'on me reproche est de pure invention.
Et, en quelques phrases précises, il retraça 'l'historique de ce qu'il pouvait dire, ainsi qu'il l'avait fait pour l'abbé de Grimont à leur première conversation.
Quoi qu'en puissent prétendre les dénigreurs du clergé, l'Église — ensemble de ce clergé — est une admirable institution dontl'origine sacrée transparait dans toutes les circonstances graves. I)u haut en bas
de I «■rlirllc hiérarchique le même langage est parlé el entendu.
L/àhbé Lagrange-Watmier n'eut rien d'autre à ajouter : il était compris.
— C'est bien, mon (ils... Dieu vousenvoie l'épreuve de l.i calomnie... Subissezda en silence, puisque vous êtes privé .I.- hi'iikn susceptibles «le vous servir de défense. Dépareilles attaques sont surtout regrettables par le discrédit apparent qu'elles jettent sur
•rviteurs de Dieu. Mais si, comme me l'a d'ailleurs longuement expliqué votre digne curé, vous êtes certain d'avoir respecté les exigences qui nous ordonnent de ne p;is compromettre inutilement notre réputation, vous avez droite nos consolations et non à nos reproches... Allez, mon fds. Et laissez vos ennemis s'acharner. Ce sera en pure perte. Tout cela tombera de soi-même.
Berge M montra moins optimiste.
— Voyous, mon ami, fit-il en arrivant chez l'abbé un beau soir, tous ces gens-là commencent à m'échaulVer grandement les oreilles. N'y aurait-il donc aucun moyen de leur clore le bec une bonne fois ?...
— Aucun moyen, mon ami.
— Récapitulons : Vous êtes allé en Bretagne ?
— Je suis allé en Bretagne.
— Le fond est vrai ?
— Le fond e>t vrai. Écoulez, mon ami, ne m'en veuillez pas et ne croyez pas à un crime de lèseamitié... Mais... Mademoiselle de Garange esl de moitié dans celle affaire... Il s'agissait de sauver une noyée !... J'ai dû avoir recours à Mlle Eulalie pour m'aidèr. Elle a trouvé assez dur, la chère àme, de faire cette cachotterie à son cher grand homme de Directeur laïque...
— Ah !... fit seulement Berge, très ému. Pourvu que vous n'ayez pas été dupe de votre bonté, dans tout ceci ! Ètes-vous sûr que l'être pour lequel vous endurez cette épreuve le mérite ?
— Je ne suis sûr de rien. Je sais que cet être souffre, qu'il souffrait surtout. J'ai l'illusion de l'avoir empêché de mourir loin de Dieu : ne me l'enlevez pas.
— Ah ! l'abbé, vous êtes incorrigible... gronda Berge pour cacher son émotion. — Vous ne savez pas ?... J'ai envie de partir, d'aller mettre à la question M^e Eulalie pour me faire révéler la retraite de votre « Sauvetage », et déjuger par moi-même, si — oui ou non — le « jeu en vaut la chandelle », comme on dit dans votre cher peuple !
— Berge, mon ami, si vous faisiez cela, vous seriez bien pire que les bonshommesde «la Fraternité », déclara l'abbé, sans la moindre inquiétude.
— C'est possible... Mais je vous tirerais peut-être d'un mauvais pas... — Ah ! l'abbé, l'abbé... en quoi sont-ils donc, les sauvages qui s'attaquent à vous !
L'instigateur de cel te persécution était, à part lui, parfaitement convaincu de la gratuité de «es attaques. >< Au fond, je suis sur qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat !.. » songeait Luc de Belair. C'est pourquoi il avait estimé « oiseux » de rechercher sérieusement l'identité de la personne qu'il avait vue se promener avec l'abbé. C'est une parente — il ne croyait pas brûler si fort — ou une amie do la vieille demoiselle •< si pieuse » dont m'a parlé le recteur. Le mari n'est pas là — un marin sans doute ; en Bretagne, il n'y a que ça ! — El 1rs t chers protecteurs » viennent voir la solitaire. Je serai bien avancé quand j'aurai — grâce à des ruses d'apache et à desdépenses au-dessus do mes moyens — découvert la plus honnête des réalités familiales! Merci bien! Ce que je veux, c'est ennuyer l'abbé et avec lui toute la confrérie. Ces gens-là ripostent rarement. Et, dans le cas actuel, les douces provinciales doivent redouter le bruit — leurs noms écrits dans les journaux, ma chère! — comme le feu. Je ne risque absolument rien. Et c'est pain bénit !.. concluait l'ancien enfant de chœur.
L'abbé Lagrange-Walmier s'attendait toujours à
ce que le ministre lui parlât, un jour ou l'autre, de la campagne spéciale dont il faisait les frais.
La chose se produisit en effet. Mais Lagrange- Walmier était homme de tact. Il savait choisir ses moments.
L n soir, ils avaient dîné seuls, ce qui leur arrivait fort rarement.
Dans le cabinet de travail, asile redoutable du maître de céans, l'oncle et le neveu s'étaient installés pour fumer. C'est-à-dire que le ministre seul, fumait. Car l'abbé, par une de ces tendances à l'austérité — peut-être un peu outrées — mais familières à sa nature, s'était interdit, depuis qu'il était prêtre, cet innocent agrément. 11 professait, avec quelque raison, que tout est affaire d'accoutumance. Et que ne fumer jamais le privait peu, alors que fumer seulement aux instants d'intimité, lui eût coûté extrêmement : La cigarette ou le cigare étant incompatible le plus souvent avec la « robe noire », il avait choisi, en sybarite, le minimum de privation ! — Le paradoxe était soutenable.
Ce dîner venait d'être tout à fait agréable aux deux convives. Ils avaient également goûté la saveur fine enfermée dans le fait de se trouver, de temps en temps, en face d'un adversaire courtois, avec lequel on peut aiguiser le fil de sa propre combativité à une contradiction intelligente.
Pour certains esprits, la discussion est un plaisir aigu : lorsqu'elle s'étaye — comme c'était le cas pour l'abbé — d'un espoir toujours latent d'apostolat, elle distille une jouissance certaine et rare.
Le prêtre nourrissait encore, en effet, d'immenses illusions concernant son oncle. Plus tard, seulement, il devait avoir la mesure de son caractère.
U> ItOBBS NOIRES
Toul en créant (l<«s spii-.-ih-s <ii[ni<îru-fs, Lagrange- Walmier dit toul à coup :
— J'ai bonne envie d'être très indiscret , l'abbé... Celui-ci (Mil un demi-sourire résigné qui lii nue le
ministre :
— Vous m'avez compris!.. Cesl bien ça... Laissezmoi vous taire un aveu à ci- sujet : eh bien! je suis lin peu comme les bonnes gens qui disent u 11 n'y a pas de famée tans Feu l >li ! ne protestez pas, écoulez-moi sans bondir. — Vous pensez que je connais tatez les journaux pour Bavoir que la fumée n'a pas souvent grand rapport avec le l'eu. — Ah '.grand Dieu.! fil-il en se renversant dans son fauteuil, les yeux au plafond... Ah ! les journaux et les journalistes, je les Bais par cœur, je vous assure!., mais, enfin, pour broder leurs arabesques, il leur faut, presque toujours, un canevas. En ce qui vous concerne, l'abbé, ce canevas quel est-il ? Voyons... vous pouvez bien me confier cela, à moi... sourit-il encore. Je vous jure que je vous garderai le secret. Je ne suis pas très curieux, en général, cela vient sans doute de ce que je suis très indifférent — ou très égoïste — comme vous voudrez Mais j'avoue que votre cas m'intrigue. Vous étiez, il me semble, le dernier susceptible d'avoir une histoire pareille... Je suis convaincu qu'on vous calomnie. Mais alors, mon ami, que diable !.. Pourquoi ne vous défendez-vous pas? Ça finira par vous jouer un mauvais tour, avec vos supérieurs. Vous verrez...
Pendant tout ce temps, l'abbé était fort mal à son aise.
Ce qu'il redoutait se produisait. Lagrange-Walmier se mettait à s'intéresser à son « cas » sans se douter de quel terrain il approchait.
Très loyal, le prêtre se trouvait particulièrement malheureux d'avoir à jouer, par devoir, un rôle qui lui répugnait en fait.
Aussi, répondit-il avec embarras :
— Excusez-moi... mais il s'agit d'une affaire très délicate et je suis tenu à la réserve la plus absolue.
— Vous parlez avec la raideur qu'on met à écarter un « interwiewer » indiscret !.. Je ne suis pourtant pas un reporter ! Allons... une petite exception en ma faveur...
Et Lagrange-"Walmier teinta son accent d'une nuance de moquerie amusée. Au fond de lui, il trouvait l'intransigeance de l'abbé un peu ridicule.
— Je ne peux rien dire... je vous assure, affirma le vicaire de Ste-Jeanne avec une expression si désolée que le ministre songea : « Tiens, mais y auraitil donc quelque chose de vaguement vrai dans tout ceci ? Pourquoi l'abbé revêt-il ce visage à l'envers ? »
— Vraiment... vous ne pouvez pas m'expliquer nettement la situation? insista-t-il avec une soudaine et réelle bienveillance. Tout mécréant que je suis, je pourrais peut-être vous donner un bon conseil. Je connais le monde et ses embûches... Et j'ai une grande amitié pour vous, l'abbé...
Le ton affectueux contrastait avec l'ironie habituelle chez le célèbre avocat.
Sensible à la moindre sympathie témoignée, l'abbé trouvait dur de répondre par une froideur fermée à cet intérêt qu'il sentait sincère en cette^minute...
En l'occurrence, il était urgent de détourner la pensée de son oncle de cette malheureuse histoire. Aussi prit-il son ton le plus dogmatique pour répondre :
— Il s'agit ici d'un secret de confession... Vous
comprendrez qu'il m'est absolument impossible de x * » 1 1 — en donner le moindre commentaire. Le hasard ;i voulu qu'un reporter <le bas étage ail été à môme d'en apprendre quelques bribes. Il a échafaudé mu cette fragile base toute cette fable compliquée. Je ne puis m riposter, ni me disculper. Mes lèvres ^<>ni scellées. Je n'ai qu'à laisser dire et à nie taire. Grâce à Dieu, mes supérieurs jaugent le crédit que mérite tout ceci!., conclut-il, d'un air dégagé, afin de faire entendre à Lagrange-Walmier que le sujet était Inabordable.
Celui-ci se tut.
Il regardai) l'abbé en achevant sa cigarette :
— Le catholicisme est inouï... fit-il. On émel en son nom des aphorismes paisibles et énormes. Et l'on n'a pas l'air de so douter qu'on use d'un verbe mystérieux et dénué de sens pour la majorité de l'humanité !.. Un « secret de confession !.. » Alors vous vous imaginez que ces quatre mots signifient encore quelque chose à l'heure actuelle '? .Mais voyons... je vous en prie... Raisonnons... Parce qu'il aura plu à...
— ...On ne raisonne pas avec les dogmes, interrompit doucement l'abbé. Je vous ai prouvé tout à l'heure en dînant que j'avais un goût extrême pour la discussion, quand elle reste choc d'idées, échanges d'opinions. Mais je ae peux vous suivre sur le terrain que vous abordez...
— Mon pauvre abbé !.. sourit Lagrange-Walmier avec un peu de pitié et pas mal d'agacement. Je ne sais pas ce qu'il y a au fond Ac votre histoire, mais j'ai bien peur qu'elle soit féconde en ennuis pour vous. Aujourd'hui les prêtres n'ont pas besoin d'attirer l'attention sur eux. Vous vous drapez dans vos
formules désuètes... Vous ne voulez rien expliquer... Vous dédaignez de vous disculper... C'est très joli ; très héroïque. Cette attitude a de l'allure. Mais elle n'en fait pas moins le jeu de vos adversaires. Je ne parle pas de moi. Vous me faites, j'espère, la grâce d'imaginer que je ne suis pas le vôtre, loin de là. Mais vous mettez des atouts dans les doigts de Honlinet... Et Houlinet, pour l'heure, personnifie la République. — Houlinet vous déteste et Houlinet triomphe. — Il y a si longtemps qu'il attend son scandale clérical. Il l'a. Et il s'en repaît avec volupté. Ah ! si vous l'entendiez, naïf que vous êtes, me conter chaque jour les détails neufs qu'il a réunis avec un soin minutieux dans tous les journaux possibles! Mais vous vous dépêcheriez de lui clouer la bouche avec la vérité. Réduire Houlinet au silence et avec lui tous vos détracteurs... Mais c'est un devoir ! Un devoir sacré, un devoir urgent, mille fois plus impérieux que le fabuleux « secret de la confession » auquel vous êtes en train d'immoler votre réputation et, avec la vôtre, celle de vos pairs... car l'heure est grave... Et vous êtes très en vue.
Lagrange-Walmier parlait d'Houlinet avec une amertume qui en disait long sur ses sentiments présents louchant son ancien collaborateur.
— Hélas !... soupira le prêtre avec un peu de mélancolie, nous ne pouvons pas nous entendre. Les langages que nous parlons sont divers. Le vôtre est celui des intérêts du temps. Le mien vise tout un ensemble de choses surhumaines auquel vous ne croyez pas, qui dépasse même votre angle de vision normale. A quoi bon nous attarder?.. Je ne puis pas parler. Le silence m'est une obligation inéluctable.
Je n'aurais pas le droit de m'y soustraire, fûl ce pour éviter la mort.
Et, très adroitement, l'abbé aiguilla vers une de ces discusaions d'idées générales auxquelles Lagrange-Walmier se plaisait. Il s'agissait, avant tout, d'entratner l'attention du ministre hors de la zone dangereuse donl le voisinage angoissait le prêtre.
Certaines âmes exhalent un parfum de vertu tel, qu'il purifie l'atmosphère morale « 1;» , i s leur rayon. C'esl si vrai que ce phénomène se produisait ici: depuis que Lagrange-Walmier fréquentai! son neveu, il en était arrivé à respecter inconsciemment les prêtres. Un obscur travail de son cerveau avait modifié son opinion sur ceux-ci. Il ne croyait pas au mérite de tous les prêtres, mais à celui «le quelquesuns, dont l'abbé Lagrange-Walmier lui représentait le type, Jadis, il eût souri de l'histoire lancée par t ta Fraternité ». Elle lui eût paru très humaine et tout à l'ail vraisemblable. .Maintenant — et parce qu'il s'agissait, il est vrai, de l'abbé — il haussait les épaules et trouvait le triomphe bruyant de Houlinet «l'un goût épais et vulgaire. L'évolution était caractéristique et due, toute, à cette irradiation de loyauté •■t de supériorité venue d'une Ame belle.
Cependant, toute seule dans le « Pavillon » des Ormeaux, Heine Lagrange-Walmier traversai une crise affreuse.
'l'oule son énergie l'avait abandonnée.
Elle, dont la force de caractère venait de triompher de tant de difficultés, gisait maintenant comme une pauvre chose désemparée, en proie à une véritable agonie morale.
Enfermée dans sa chambre, elle avait des heures d'immense désespoir où elle pleurait interminablement comme si rien, jamais, n'eut dû tarir ses sanglots.
D'autres instants la trouvaient morne, silencieuse, les yeux fixes, prostrée dans une sombre mélancolie. L'isolement dans lequel elle vivait ne la faisait, Dépendant, pas souffrir autant qu'une autre : nature concentrée, le reploiement lui était habituel. Son père avait toujours représenté pour elle l'étranger aimable auprès duquel on dîne et déjeune — rien de plus. Elle avait eu des amités superficielles : jamais d'intimité de cœur.
Ce qui désespérait Reine, actuellement, ce n'était ni la solitude, ni sa faute. Ame de silence, elle n'avait pas de peine à garder pour elle sa souffrance. Ame
LES ROBES NOIRBS. — 14.
faussée par le milieu et les doctrines mortelles de ce milieu, elle ne se considérait pas comme coupable. Elle nommait sa faute « son malheur ».
Non, ce n'était ni l'angoisse de l'abandon, ni la terreur du péché qui plongeait la fille du ministre Lagrange-Walmier dans d'effroyables accès de désolation.
C'était la jalousie...
Une jalousie démesurée, formidable, qui grondait en elle comme un torrent déchaîné depuis le moment où elle avait appris le mariage de Colette avec Lancry...
Lancry... qui n'avait rien fait pour conquérir Reine, qui avait toujours répondu à son apparente indifférence par une indifférence égale...
Lancry pour lequel, un jour, elle avait été saisie d'une passion qui ressemblait, chez cette créature d'outrance, à quelque antique fatalité...
Lancry qu'elle avait adoré violemment et détesté tout à la fois pour sa froideur, pour ses dédains, pour ses sarcasmes, pour la malice satirique qui pétillait au fond de ses prunelles, pour sa laideur spirituelle...
Lancry à qui elle s'était donnée avec l'espoir de se l'attacher par les chaînes de la volupté — comme si l'homme, jamais, accordait quelque prix à ce qu'il atteint trop aisément...
Lancry qui s'était amusé, en curieux, de la flamme qu'il avait allumée dans ces yeux de nuit... Lancry qui s'était détourné d'elle dès qu'il avait su de quelle suite tragique s'aggravait cette aventure singulière...
Lancry qu'elle ne pouvait même pas accuser de l'avoir séduite, puis abandonnée, puisqu'en somme il ne lui avait rien demandé et que toute l'initiative venait d'elle.
QH ROBES NOJ 0| i
(Ju'avail-il été, dans tout cela ?
Celui qui accepte le présent offert e( qui le rejette loin de lui lorsqu'il j a dôcouverl des germes dangereux. — EUen déplus ! — ... tin égoïste... Mais pas un traître, pas même un menteur. Lui avait-il juré qu'il l'aimerait toujours .'... Lui avait-il, seulement, dit qu'il l'aimait ? — Non»
Il n'avait eu qu'à passer ; sur son chemin et Heine
> était attachée à ses pas, d ptée — l'inabordable
— par on ne sait quelle attirance occulte. En un jour de démence; elle l'avait supplié de se laisser aimer... Il lui avait souri «le ce sourire énigmatique qui la rendait folle. El il avait cueilli le fruit royal qui tentait à peine sa nonchalance.
Reine revoyait ces jours...
El «l.-s images «le mort et de sang passaient dans S varies.
Sous son raffinement superficiel, Reine demeurait un être simple et primitif. La violence de ses instincts qu'on ne s'était pas donné la peine «le discipliner, s'était voilée sous un maajque de froideur voulue, imposée par la vie. Mai-, depuis qu'elle souffrait, toute la force «le sauvagerie qui donnait en elle se réveillait avec une ardeur éperdue.
Lors de sa visite chez l'abbé Lagrange-Walmier à Paris, sa sincérité était réelle lorsqu'elle affirmait (pie celui qu'elle aimait était sorti de son existence : - Momentanément, il en .'lait sorti. Elle savait qu'elle n'aurait jamais aucune aide a attendre de lui. Elle savait qu'il ressentirait seulement du mépris pour ilî'ran«es. Et elle souhaitait, avant tout, ne pas se montrera lui sous un aspect défavorable et rebutant. Elle voulait donc disparaître de son orbe jus-
qu'à l'instant où elle pourrait reprendre une lutte qu'au fond d'elle, elle n'abandonnait pas.
Aucune illusion ne l'avait jamais aveuglée sur la valeur morale de Lancry. Et c'était cette clairvoyance qui rendait sa passion d'une espèce si redoutable. Une tendresse qui se nourrit de chimères, meurt souvent avant la fin de celles-ci. Mais que dire de ce genre de dépravation sentimentale qui fait qu'on s'éprend précisément d'un être pour ses vices ou ses tares — ou, au moins, malgré ceux-ci ?
Reine avait consenti, passagèrement, à perdre Lancry, mais à condition qu'il ne fût à personne d'autre — ou qu'elle ne le sût pas.
L'annonce du mariage de Colette avait fondu sur Reine comme la foudre... Elle en était demeurée quelque temps hébétée, la faculté de souffrir abolie en elle par la stupeur... Mais, la conscience revenue, le désespoir, une rage folle, animale l'avait possédée... Colette !... C'était Colette qui allait devenir sa femme !...
Elle se rendait compte, avec une lucidité parfaite, des motifs déterminants 4e cette union. Lancry était ambitieux, assoiffé de jouissance : son ambition se trouvait satisfaite. Iloulinet était devenu extrêmement riche et son astre politique montait, montait toujours. C'était l'homme, la puissance de demain. Lagrange-Walmier était déjà presque celle d'hier, et chacun savait que sa fortune restait modeste auprès des millions tout neufs du père de Colette. Reine connaissait les appétits dissimulés sous l'ironie paisible de Lancry, et elles les lui pardonnait presque.
Mais ce qu'elle ne pouvait admettre, c'était l'autre raison de cette union, celle qu'elle pressentait, celle qui entraînait certainement Lancry.
Pour que l'étrange personnage qu'était ce petit homme jaune se résolût à se marier, à aliéner sa liberté, il fallait plus que de l'ambition rassasiée et plus que de l'or à posséder. Il fallait un attrait spécial auquel Heine Lagrange-Walmier ne pouvait songer sans frémir de haine... Elle ne s'y trompait pas : Lancry épousait Colette Moulinet, non seulement pour tout ce qu'elle incarnait de vœux réalisés et de satisfactions atteintes, mais encore parce que Colette avait su lui plaire...
Reine évoquait la frimousse vicieuse de son ancienne amie... elle se remémorait certaines confidences de celle-ci. ...Colette avait voulu conquérir Lancry... elle y avait réussi.
C'était cela que Reine ne pouvait pas supporter, cela qui la faisait hurler de douleur comme une bêle blessée à mort.
La bonté vraie ne connaît rien, ni prudence, ni intérêts humains. L'abbé Lagrange-Walmier, sentant venir le terme redouté pour Reine, voulait la revoir au moins une fois avant l'épreuve décisive et s'assurer de sa santé physique aussi bien que de son état d'esprit.
La campagne odieuse menée contre lui avait, d'ailleurs, fléchi depuis quelque temps.
Au demeurant, il envisageait là un devoir plus haut que celui de la sauvegarde de son repos personnel.
Il arriva donc à l'improviste aux « Ormeaux ».
Mal dressée, la servante italienne introduisit le visiteur sans l'annoncer dans le petit salon de MHe Lagrange-Walmier.
Celle-ci, la tête enfouie dans les coussins d'un
canapé, sanglotait en proie à l'un de ces accès de rage frénétique qui la secouaient fréquemment depuis la redoutable nouvelle.
Tant qu'il avait vu la jeune fille calme et maîtresse d'elle-même, il avait observé une réserve stricte. La moindre apparence de zèle inconsidéré eût été intolérable à la délicatesse du prêtre. Après l'insuccès du début de ses tentatives d'apostolat, il eût considéré comme vain et maladroit d'insister. Il pensait qu'aux yeux de Dieu, seule l'adhésion consciente a du prix. Du résultat, même heureux d'une surprise, il ne peut advenir, en cet ordre d'idées, rien que de fugitif et d'imparfait.
Mais, cette fois, la quasi-timidité de l'abbé, toute sa réserve, toute sa discrétion furent balayées par le spectacle qui s'offrait à lui. La Douleur, une douleur sauvage sans pudeur ni souci de dissimulation vibrait là, dans ces sanglots et dans ces larmes. Il fallait qu'il en sût la cause pour appliquer à ce cœur ulcéré le diclame d'une pitié efficace.
La porte refermée, l'abbé s'était arrêté interdit.
La première surprise passée, il vint à Reine. Elle ne bougea pas en le voyant et continua de pleurer sans se soucier de sa présence.
Près d'elle, il dit :
— Mon enfant... pourquoi ce grand chagrin? Et comme on ne lui répondait pas :
— Il faut me dire pourquoi vous pleurez, ordonnat-il. Ce qui vous tourmente... Ce qui vous inquiète... Ce qui vous torture... C'est pour vous aider que je suis venu... Ne rendez pas mon voyage inutile... Confiez-vous à mon dévouement, entièrement, sans restriction. Vous verrez que vous en aurez du soula-
gementet que je pourrai, peut-être, porter remède à votre désolation.
L'accenl d'autorité inusité de l'abbé, agit sur l'esprit douloureux de Reine. Elle cessa peuà peu de pleurer.
— Vous Êtes bon, lit-elle. Vous êtes venu malgré tous vos ennuis, tous ceux que je vous cause. Mais vous ne pouvez, rien pour moi. Ma blessure est de celles qu'on ne guérit pas. Le remède qui me calmerait n'est pas pratique! sonpira-l-elle, avec un mauvais sourire cruel qui parut au prêtre, bien plus inquiétant (pie les larmes.
— Dites-moi tout de même votre peine, insista t il, car il sentait le moment décisif. Je veux la connaître.
— Vous voulez la connaître, répéla-t-elle lentement. Kl) ! bien, au t'ait, oui!... Que m'importe! Je vais vous la dire. Je peux bien donner cette satisfaction au dévoué (pie vous êtes. Et peut-être, oui peut-être que cela m'allégera.
Elle parlait sans hàle, à voix presque basse, ainsi que cela lui était habituel dès qu'elle était émue.
Alors... en termes violents et précis, avec une ardeur de haine sourde, elle dit tout... son attrait pour Lancry... le jouet qu'elle avait été pour lui... le mariage de Colette.
Le récit fut bref et tragique. Reine ne pleurait plus. Elle regardait au loin l'image de celui qu'elle évoquait et dont elle redisait le nom avec une volupté douloureuse.
Lancrv... Lancry... Lancrv...
Ces syllabes revenaient sans cesse et le prêtre revoyait le visage intelligent, la laideur sareaslique du député... de Lancry... promoteur d'une loi destinée à punir les hommes convaincus d'avoir procréé
au hasard de leur caprice, et d'avoir abandonné, ensuite, l'enfant et la mère.
Ah! l'ironie était flagrante !
C'était toujours la même contradiction entre les idées et les pères de ces idées, entre le rêve et la vie.
Mais la pensée du prêtre ne pouvait, en cet instant, s'arrêter à ce jeu d'oppositions.
Avec une émotion profonde, i! contemplait ie débordement de toute cette passion, de toute cette lie stagnante au fond des cœurs où Dieu n'a jamais habité. Certes, il était fait aux manifestations diverses des faiblesses humaines, il avait entendu bien des aveux, mesuré bien des abîmes de misère, mais il n'avait encore rien écouté de si pathétique que la confidence de Reine Lagrange-Walmier.
Le mot de fatalité grondait en « leit-motive ». Comme tous ceux pour qui les entités de Devoir et de Conscience n'existent pas, Reine professait qu'elle avait été poussée vers Lancry par une force aveugle plus puissante que sa volonté propre. Semblable à tous ceux, aussi, qui n'ont pas été redressés dès l'enfance par une solide discipline morale, elle nommait la liberté un mot. Mot si fragile en face du déchaînement de l'amour!
Navré, l'abbé se demandait par quelle voie projeter jusqu'à celle pécheresse les termes de Résignalion, d'Humilité, de Pardon...
Le labeur se dressait écrasant. Mais, avec l'aide de Dieu, il tenterait coûte que coûte de ramener progressivement la paix chez celte révoltée. L'etï'ort était grand. Mais rien ne le rebuterait. 11 entreprendrait celte tâche. La bonté, la seule bonté, vertu évangélique par excellence, lui avait déjà gagné la confiance
exceptionnelle <lc cette nature farouche. Celait un signe.
Et, tout, tic suite, il se servit de ce moyen toulpuissa.nl : la bonté. Il n'eut qu'à laisser percer su compassion immense et véridique pour la pauvre âme qui venait d'étaler devant lui ses tares lamentables. s;ms réticence cette fois, avec une soif de se raconter enfin, d'alléger en le lui livrant le fardeau de haine qui pesait sur elle.
Caria haine, la haine qui torture celui qui la conduit, possédait la malheureuse créature. C'est l'ordinaire châtiment des amours du genre de celles-là. Les passions purement sensuelles, où rien ne vient rappeler l'étincelle sacrée, engendrent couramment de ces rancunes effroyables par leur véhémence.
Dès l'instant qu'elle perdait, sans retour, Lancry, Heine s'était mise a l'abhorrer. Certes, elle souhaitait à Colette, dans son union, tous les tourments d'un enfer auquel elle ne croyait pas. Mais cela n'était rien auprès de l'exécration qu'elle vouait à Lancry. Oh ! le faire souffrir! L'avoir à sa merci... Changer en supplice ses joies prochaines... Le convaincre qu'il expiait, par la volonté de celle qui l'avait adoré, jadis. et qu'il avait rejetée dédaigneusement de sa roule comme une loque gênante sous ses pas!
Lorsque Reine eut achevé, elle conclut, brisée de fatigue et d'émotion :
— « Vous avez voulu savoir. Vous savez. Et vous voyez (jue vous ne pouvez rien... rien... pour moi. »
— Si... fit l'abbé doueemenl : je pourrais vous apprendre à pardonner...
Heine eut un sursaut. Ses yeux élincelèrent :
— Pardonner!... fit-elle seulement... Je ne sais pas ce que cela veut dire.
Longtemps, ils causèrent encore. Mais l'abbé eut beau employer toute son éloquence la plus persuasive, il dut se convaincre qu'il ne gagnait pas un pouce de terrain.
Reine s'enivrait de pensées de vengeance, sans paraître écouter ce qu'on tentait de lui faire entendre.
Voyant qu'il n'obtenait rien, que rien ne fléchissait en elle, le prêtre se résigna à abandonner la partie pour ce jour-là. Un jalon était planté, vers lequel il reviendrait patiemment.
Mademoiselle Eulalie devait, sous peu, amener à Reine le médecin-ami chargé de surveiller l'ultime et délicate période qui risquait de perturber la santé de la recluse.
Le prêtre, en s'en allant, pria cette dernière d'accueillir raisonnablement ce visiteur. Mais elle eut, à cet instant, une réplique si dure pour tout le dévouement prodigué, que l'abbé en demeura glacé.
Quelle ingrate était-elle donc pour blesser ainsi à plaisir ceux qu'une très pure charité portait, seule, à la secourir ?
Grandement tenté de ne rien ajouter, il prit cependant sur lui et dit, en la quittant :
— Songez, je vous prie, que vous avez sur terre un ami — ce qui n'est pas donné à tout le monde.
Elle le laissa partir sans un mot.
Et, durant tout le trajet, l'abbé songea que le Bien est une chose redoutable à pratiquer et que Dieu ne nous permet pas de parvenir trop aisément jusqu'aux joies austères qui constituent la récompense humaine de ce Bien. Pendant ce retour, aussi, il eut presque l'épreuve de douter de l'utilité de son apostolat actuel... Humblement, il demanda au Père céleste de le garder de la présomption.
Était-ce vraiment raisonnable de s'acharner à la poursuite de cette âme < [ 1 1 i se dérobait avec tanl d'obstination?... N'était-il, lui, qu'un entêté ei un amateur <lc choses ilit'li<il.-< cl exceptionnelles ?
Alors, il songea au Bon Pasteur qui laisse tout son troupeau pour rechercher la brebis égarée...
Et il se calma.
Des jours passèrent. Juillet étouffant achevait de peser sur Paris. La chaleur se faisait plus écrasante encore clans le quartier populeux où fonctionnait « l'Œuvre Sociale ■>.
Berge allait partir en vacances. Malgré son espoir latent dans le succès de son idée concernant l'organisation pratique d'un culte libre, d'un culte de droit commun, sa bonne humeur fléchissait. Un découragement, par instant, lui venait au cœur. Depuis l'encyclique condamnant la loi de Séparation, le Pape ne parlait plus. Ouelle serait sa décision concernant l'essai préalable de ces associations cultuelles dont Berge combattait le danger de toute son énergie documentée? La France attendait anxieusement la parole suprême qui devait clore les discussions stériles et canaliser les bonnes volontés impatientes de s'employer.
Après le triomphe maçonnique des élections, la Chambre n'avait plus éprouvé que le besoin immense de se reposer.
Pour la forme, on avait siégé quelques semaines, mais sans le moindre entrain. Et, parce qu'il fallait bien faire quelque chose, on avait bâclé précipitamment et volé en courant, la veille de la Fête de Ma-
rianne, une loi de « repos obligatoire » qui promettait d'être inapplicable et difficile à manier.
Mais quelle importance ce détail pouvait-il revêtir aux yeux de nos bons élus assoiffés de fraîcheurs rurales et de villégiatures calmantes ?
— J'ai reçu un mot très court de Reine, annonça Lagrange-Walmier à l'abbé. Vous savez qu'elle n'est pas descriptive. Elle me parle de fugues en Angleterre et en Bretagne. Décidément l'amour de sa peinture l'emporte, elle ne me rejoindra pas avant septembre pour notre séjour habituel à Vevey, où ce mois est si exquis. — Ah ! ma fille est une personne peu banale !.. Vous croyez peut-être qu'elle vase déranger pour le mariage de son amie Colette Houlinet ? Pas le moins du monde ! Elle ne bougera pas. Quand elle est dans ses crises de sauvagerie, rien n'y fait. Au fond, elle a raison : pourquoi se gênerait-elle ?
Puis, allègrement, il changea de thème.
Et l'abbé songeait avec épouvante à la responsabilité d'un pareil père dont l'intelligence vaste s'adaptait à tout sujet... Qui pouvait, en vérité, répéter — au moins en dilettante — : « Rien de ce qui est humain ne me reste étranger ».. Et qui, aveugle, ignorait le premier mot de l'âme de sa fille — ce livre dont il faudrait, le jour venu, rendre compte au Maître, de la première jusqu'à la dernière' ligne 1
A quelque temps de là, il rentrait chez lui vers
10 heures lorsqu'on lui remit son courrier. D'abord, des numéros de « La Fraternité »... Décidément la haine stupide ne désarmait pas. Était-ce l'effet de son voyage ? Mais la cabale reprenait.
Le prêtre parcourut à peine les lignes misérables.
11 haussa les épaules avec mépris, tandis que les
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dernières paroles de Berge tintaient uses oreilles: — Vous verrez que voua finirez par avoir de l'ennui, affirmai! L'ami, dans leur conversation de L'avantveille. On a été très bon, Lrèa indulgent, plein de confiance en vous en haut Lieu. Mais cela ne durera pas éternellement. Si la campagne persiste, c'est voua <|ui an pâtirez. L'intérêt d'un seul passe après L'intérêt de plusieurs. Et voua êtes, a votre insu,
une pierre de scandale pour plusieurs, peut-. Ire.
On laissera passer, en partie, L'orage, pour n'avoir pas l'air de faire le jeu de vos ennemis en vous envoyant en disgrâce. Mais, nue luis le tapai;»' mort, quand personne ne s'occupera pltfs de vous, on vous expédiera, en douceur, évangéliser les naturels d une bourgade perdue, li est toujours délicat de laisser an évidence des -rus aussi voyante <> que vous ! — Voilà ».
L'abbé LagrangeAVaimier sentait que Berge disait vrai. Et, aussi, que ceux qui feraient cela, agiraient selon leur conscience et qu'ils auraient raison. — « L'intérêt d'un seul doit passer après L'inlérêl de plusieurs », Dana cel ordre d'idées, c'est équitable, niurnuira-t-il.
11 est certain que l'entêtement des attaques lui était défavorable. Dans le quartier l'effet était dosas» treux, car la basse presse enregistrait fidèlement tous les nouveaux entrefilets : ceux-ci n'étant, d'ailleur-, que des redites éternelles. Les ouvriers de l'Œuvre rotaient fidèles, dans leur opinion intime, a l'abbé. Mais on le- sentait surpris et na\ré-: un peu comme les fidèles dont on profane les images sainte-, lorsque celles-ci ne se vengent pas du sacrilège.
Ils connaissent bien le : calomniez... il en restera
toujours quelque chose, ceux qui répandent sur le clergé tant de boue anonyme. On serait bien en peine de vérifier l'origine de ces attaques, toujours les mêmes, grâce auxquelles tant de prêtres sont quotidiennement salis. Mais l'effet est produit. La suspicion jetée, l'idole éclaboussée...
— Fiat... mon Dieu, soupira l'abbé, avec un regard vers son crucifix. Au pied de celui-ci, sur son bureau, un télégramme était posé qu'il n'avait pas vu en entrant.
L'abbé pâlit un peu : la dépêche était de Mlle de Garange !
De très graves événements nécessitaient sa venue immédiate.
Le libellé en était volontairement obscur. Dans les petits villages tout se sait et la Receveuse des Postes n'est pas semblable aux idoles des Égyptiens « qui ont des yeux et qui ne voient pas ».
La rédaction de la dépêche laissant le champ libre à toutes les suppositions, l'abbé songea tout de suite que l'enfant de Reine était né trop tôt et qu'elle était sans doute très malade.
La pensée de Lagrange-Walmier l'assaillit soudain. Lagrange-Walmier, qui ne se doutait pas que sa fille, peut-être, agonisait... Ne fallait-il pas négliger l'anormal... Aller chez lui? Tout lui dire et Famener là-bas?..
Mais non !.. Le prêtre ne pouvait pas. Reine ne l' avait pas relevé de son secret. Il n'avait pas le droit, ici, d'interpréter. Le cas était tragique et clair.
Il passa chez le curé de Ste-Jeanne, et partit immédiatement.
Lorsqu'il arriva au ■ Pavillon », le son- venail ; la première personne qu'il trouva sur le seuil, fui la servante italienne.
Cette fille, le visage tuméfié par les larmes, le fit entrer sans mot dire dans une pièce où il c'avait jamais pénétré.
C'était la chambre de Mue Lagrange-Walmier.
11 eut un recul violent.
Sur un lit, Reine était allongée, morte, deux cierges à son chevet.
\\ee ta fermière, Mlle Eulalie priait là, sa riante ligure de bonté bouleversée par l'émotion et la fatigue.
Dès que l'abbé eut béni la forme rigide, Mademoiselle de Garange l'entraîna dans le salon voisin.
L'histoire était simple.
Le malin même, vers six heures, l'Italienne, trompée par une similitude de bruit, avait cru que sa maîtresse la sonnait : craignant, vu l'heure inusitée, M1"' cette dernière lut souffrante, elle était entrée dans sa chambre après avoir vainement frappé.
Bile avait trouve Mlle Lagrange-Walmier couchée, immobile, le- yeux clos.
.Mais ce sommeil était celui de l'éternité.
Près du lit, un flacon de chloral entièrement vidé.
Le médecin de Mlle de (larange, appelé en même temps que celle-ci, interrogea la servante. Elle délara que, presque chaque soir, sa maîtresse prenait lu chloral pour combattre ses insomnies.
— Voilà ce (pie c'est que de s'accoutumer à ces nauv lises drogues !.. conclut le docteur d'un ton parfaitement naturel, on en arrive à forcer sans cesse
LES ROUES NOIKES. — 15.
les doses, jusqu'au jour où on dort si bien qu'on ne se réveille plus... Pauvre jeune femme...
C'était un vieil et sûr ami de la propriétaire du « Pavillon ». S'il soupçonna quelque chose d'étrange dans cette mort, il n'en laissa rien paraître.
Atterré, l'abbé ne se lassait pas de scruter le visage de statue! Il ne le trouvait pas beaucoup plus énigmatique que lorsque la vie l'animait. A peine un peu
plus pâle. .
Longtemps il pria. Longtemps il conjura Dieu de prendre en pitié le pauvre être aveuglé tout le long du chemin terrestre.
Durant son passage ici-bas, personne ne s était soucié de cette âme, personne n'avait rien fait pour lui apprendre ses éternelles destinées. On l'avait ignorée. Elle était demeurée enlisée dans l'argile orgueilleuse, comme un diamant qu'une gangue épaisse isole de la lumière, sans laquelle il ne peut produire
nul feu. ,
Chez cette créature de vingt-cinq ans, 1 abbe La-
-range-Walmier avait été le premier à chercher
Vâme, le premier tourmenté de ridée de l'aider a se
révéler à elle-même.
Mais le temps lui avait manqué pour mener à bien
la tâche complexe... Le mal avait été le plus fort.
En vue du sauvetage moral de Reine, il avait tente, en vérité, tout ce qui était humainement possible. Il était allé jusqu'à risquer son repos et sa réputation. Un autre se fût consolé par la pensée de ce dévouement absolu. Mais l'abbé était de ceux qui ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes. Son zèle avait-il été assez pénétrant ? N'avait-il pas manqué d'audace a de certains instants où un coup décisif était possible à
oser?* Mon Dieu... faites que ce soil moi qui aie manqué d'intelligence et non pas, elle, qui n'ai I pas voulu entendre... Mon Dieu... pour cette égarée... pitié... pitié !
Une nécessité se dressait impérieuse, effroyable : prévenir Lagrange-Walmier. Lui révélera la fois el la morl volontaire de sa fille el sa déchéance lamentable. L'obligation étail affreuse et rien ne pouvait la détourner.
— A-t-elle laissé des lettres '7
— Ah !.. mon Dieu... oui, (il Mlle de Garange. Dans sa perturbation, elle oubliait deux enveloppes cachetées el adressées, trouvées près de la morte. L'Italienne, avec la finesse inhérente à sa race, avail jugé prudent de les dissimuler avant d'appeler personne, el les avail ensuite remises à MHe EulaHe.
L'une était pour le père de Reine, l'autre pour l'abbé Lagrange- Walmier.
Dans le pli qui portail son nom, celui-ci trouva, avec les lignes qui lui riaient destinées, une enveloppe noo fermée adressée an Directeur du « Fran- . l'un des grands journaux de l'opposition.
Au prêtre, Rei Écrivait :
« J'ai pi'ur de vous faire de la peine. .Je crois que « la religion défend le suicide. Mais je n";u plus le « courage de vivre. L'existence va me devenir si i terriblement compliquée, que je n'ai plus du loul m l'énergie de l'affronter. Je n'aime plus la vie, main- •■ tenant qu'il me l'aul perdre celui qui seul représenn lait pour moi le sel de cette vie. D'ailleurs, je ne « pourrais supporter l'idée de son bonheur avec une i autre. Et, si je vivais, il faudrait que je voie cela. ■< Je tuerais Lancry plutôt que de le laisser être heu- « reux avec Colette. Il est donc plus simple que je
« m'en aille avant toutes les choses pénibles qui
< m'attendent. — Le pauvre être que j'emmène avec « moi dans la mort me serait reconnaissant s'il savait « de quoi je le libère !
« Mon bon abbé, voici deux lettres: l'une est pour « mon Père. Je lui dis toute la vérité. Vous êtes « donc relevé de votre secret de confession si héroï- " quement gardé. — (La Religion catholique est une « chose singulière, véritablement, et très au-dessus « des conceptions humaines).
« L'autre lettre... Lisez-la. J'ai confiance en vous « jusqu'à la fin. Vous la cachèterez ensuite et vous « l'enverrez très vite au « Français ».
« Cette lettre, c'est ma vengeance, ma chère ven- « geance : celle qui me console de mourir. C'est aussi « votre réhabilitation haute et claire. Je meurs. Et « ma réputation m'est légère!.. Que pourra m'im- " porter l'opinion d'autrui quand je ne serai plus « rien ici-bas ? Et lorsque je songe au cadeau de « noce que j'offre au ménage nouveau... Quand je « pense que Lancry m'exécrera, me maudira, souf- « frira par moi... Ah ! si vous saviez, l'abbé, comme « je suis consolée de mourir!..
« Mais, si c'est cette pensée dominante qui m'a « dicté la lettre ci-jointe, une autre entre pour une « bonne part dans ma décision.
« Je veux qu'on sache hautement la vérité sui* votre « dévouement. Je suis si heureuse de penser que « l'équivoque cessera enfin autour de vous et que
< vous ne serez plus victime de votre bonté pour « moi.
« Le scandale désespérera mon Père?., ruinera « sans doute sa carrière ?
« C'est vrai. Mais je n'y puis rien.
« Je n'éprouve à son endroit qu'une immense in- « différence. Je De peux me priver de la consolation m que représente pour moi la révélation de la vérité.
« Mon pauvre abbé... N'ayez pas trop d'horreur <l«v
i moi : de la pitié seulement ! Une grande pitié... « car j'aurais pu être heureuse et vertueuse comme •■ tant d'autres, si on avail cultivé chez moi la vertu.
a Si j'avais eu une mère auprès de moi, si mon père <« se fût soucie de mon existence, s'il m avail donné
de saintes maîtresses très douces qui m'aient parlé
de Dieu et des Anges, je serais peut-être une âme ■< de paix et de lumière. Nous sommes si peu de « chose par nous-mêmes 1 Nous subissons si exclure sivement le moule qui nous forme ! — Tenez, si je « vous avais rencontré plus lot, j'aurais pu changer, « examiner, croire peut-être... puisque, pour l'amour « unique du Dieu que vous servez, on peut être bon « comme vous l'êtes... J'aurais essayé de m'age- « nouiller devant ce Dieu... Mais, maintenant, il est « trop lard, l'abbé... Je suis trop fatiguée.
« Pour que ma mort volontaire ne vous chagrine « pas... pour ne pas vous laisser croire que je suis « une ingrate définitive et que vous avez perdu voire i temps, je vous promets ceci : Quand je serai sur le » point de prendre mon chloral. je ferai un signe de '< croix et je dirai : « Mon Dieu, si vous existez, prenez « moi avec vous. Je n'ai pas l'intention de vous braver
en mourant, je veux seulement Bnir une vie qui « me désespère ». — Et je ne peux pas croire que si r vraiment il existe, ce Jésus pour lequel vous portez « une robe de prêtre... me repousse... n
Cette lettre insensée, ce mélange inouï de haine païenne, d'ignorance déconcertante, et de gralilude
sincère plongea l'abbé dans un désarroi indescriptible...
Plusieurs fois il relut ce testament étrange, essayant de se persuader que Dieu aurait peut-être daigné accueillir la prière inconsciente de Reine, puisque c'était son premier et dernier appel vers la vérité.
Au milieu du désordre de ses pensées, il prit connaissance du message adressé au Français.
Il était bref, digne, émouvant.
Reine y révélait la paternité de Lancry et le rôle joué auprès d'elle par le dévouement inlassable de l'abbé. Pour que toute ombre fut dissipée, Reine joignait une série de billets d'un cynisme complet... Lancry — imprudent par hasard — s'était laissé aller à les écrire durant la courte période d'une ivresse sensuelle clairement exprimée dans ces lignes compromettantes. Mais bah ! Lancry était garçon « et ce n'élait pas Reine, une jeune fille, qui ferait jamais usage de pareils témoignages », eût pensé le député — s'il eût pensé à quelque chose tandis qu'il traçait ces rappels libertins, mais non pas amoureux...
Reine avait bien choisi son légataire. Le Français était l'ennemi juré de Lancry. Entre ce journal de violente opposition, tout-puissant et redouté, et le jeune député socialiste, des polémiques passionnées s'étaient déroulées.
Le scandale serait immense et balaierait tout nuage autour de la personne du prêtre.
En effet, avec un tact très sûr et pour éviter les commentaires perfides, Reine ne racontait pas toute la genèse du secours si évangélique qu'elle avait rencontré chez l'abbé. Il se serait toujours trouvé des goujats pour sourire à ce passage. Elle disait
LIS ROBES NOIRES 2:»l
seulement que,s'étanl confiée au Prêtre, celui-ci ren;iii régulièrement en Bretagne essayer de la garder du désespoir, quand elle en élail réduite a se cacher d<" t.uii le monde.
Et , par ces seuls mots, le rôle de l'abbé prenait son relief personnel el exact.
Dès qu'il eut achevé tout ceci, le prêtre se mit à genoux près de la pauvre morte et s'absorba dans la prière.
Inquiète de no lui avoir vu prendre aucun repos
après un voyage fatigant par use chaleur extré ,
Mademoiselle de Garange vint, à deux reprises, tenter de le tirer de son recueillement. M ; > i ^ L'abbé lil signe * i u « m le laissât.
Il roulait demander grâce pour la morte.
Il voulait envisager devant Dieu ce qui, personnellement, lui restait à faire.
La tâche était loin d'être achevée ! 11 lui fallait prévenir Lagrange-Walmier. — Aller lui porter luimême oc message. — L'envoyer était impossible, (,i télégraphier, également... Ce père ne comprendrait pas : il ne savait rien ! Il allail être précipité, -ans préparation, du haut de sa tranquillité égoïste.
L'abbé aurai! aimé tenir compagnie au pauvre corps jusqu'à la fin el prier... prier paisiblement et sans distractions pour Qéchir la justice de Dieu. Mais, d'autres devoirs le réclamaient...
Il •><> releva.
li lui fallait anéantir la menace «1»- haine !
L'obéissance aveugle au désir des morts n'est pas une loi irréductible. Il est des ras où la saine raison, où le souci d'intérêts tout-puissants, doivent se
substituer à la volonté défaillante ou oblitérée de ceux qui s'en vont. Le prêtre ne pouvait se constituer truchement de vengeance entre Reine morte et le scandale qu'elle avait rêvé dans l'exaspération de sa souffrance d'abandonnée.
— « Elle s'était fiée à lui !... » — Sans doute.
— « 11 faillirait à la confiance qu'elle lui témoignait en le faisant dépositaire de ce qui représentait ses volontés dernières ?... » Non !... Il ne trahissait pas cette confiance. Il substituait son jugement sain à la démence douloureuse.
Là, était le devoir.
Et il n'y aurait ni scandale, ni vengeance. La pauvre morte, dans son tombeau, ne ferait pas l'objet des commentaires immondes et des malsaines curiosités. Lancry jouirait, impuni ici-bas, de son bonheur. Et il ne serait pas le premier.
Lui-même, l'abbé, ne se verrait jamais délivré du soupçon qui avait plané, qui planait encore sur lui...
Certes, en tant que serviteur du Christ, il tenait spécialement à sa réputation. Il jugeait cependant que le souci de cette réputation ne valait pas qu'on remuât tant de boue.
Il se remémorait ces paroles de l'abbé Perreyve, prophétiques et actuelles : « La persécution du mépris est la plus difficile à bien supporter... C'est en même temps la plus près de nous et celle à laquelle nous sommes le moins préparés ». Et il mesurait mentalement la réalité de son abnégation à la pensée de la satisfaction qu'il eût éprouvée à pouvoir, légitimement, dissiper toute équivoque sur sa conduite...
« Si nous considérons bien ce que nous sommes en nous-mêmes, nous nous inquiéterons peu de ce
que les hommes disent de nous... i Cette parole de Y Imitation le rasséréna...
Il détruirai! la lettre de Reine au Français, mais, nu préalable, il la rerail lire à Lagrange-Walmier. Il fallait qu'il sùl exactement quels avaient été le malheur ou la faute de sa fille. Son droit de père — même indifférent — était d'être renseigné. A ses yeux, du moins, nulle ombre ne devait demeurer sur l'abbé. Ce point était indispensable à la dignité du prêtre. Kl le pli destiné au Français constituait le seul témoignage véritablement probant.
Une demi-heure plus tard, il reprenait le chemin de Paris. Il comptai! revenir immédiatement avec Lagrange-Walmier. Celui-ci ne retrouverait sa fille
Qju'au cercueil.
Le fardeau qui s'alourdissait sur les épaules de l'abbé Lagrange-Walmier était véritablement effroyable. Sou énergie menaça plusieurs l'ois de l'abandonner lorsque, dans le train de nuit qui le ramenait à Paris, il envisagea à loisir toute l'énormité de qu'il lui fallait annoncer au minisire. Une sueur glacée couvrait le Iront du voyageur, tandis que son cerveau se torturait à chercher par quels mots il préparerait ce Père à l'incroyable réalité. La lassitude physique accroissait son malaise moral et les heures de ce voyage comptèrent parmi les plus pénibles de son ministère.
Il voyait le visage ironique el indifférent de Lagrange-Walmier. Il l'imaginait occupé de tant d'autres choses que de l'absente ! Quel abîme à franchir pour l'amener jusqu'à la révélation nécessaire...
La situation était si anormale, que les phrases ne s'assemblaient pas devant l'esprit fatigaé du messager de douleur, pour matérialiser ce désastre exceptionnel.
Voyant qu'il ne parvenait à rien qu'à s'énerver, Pabbé prit le parti de s'en remettre à la Providence concernant sa lamentable entrée en matière.
Il arriva chez Lagrange-Walmier à huit heures du matin, après être passé rapidement chez lui, changer de linge et de vêtements et chez son curé pour lui expliquer ce qu'il pouvait.
Le valet de chambre du ministre cacha, sous son impassibilité professionnelle, sa stupéfaction de voir surgir l'abbé à une heure aussi indue.
Sur Tordre catégorique d'aller avertir son maître, le domestique s'exécuta avec une répugnance polie, devinant, sans doule, quel accueil lui était réservé.
Un peu plus tard, Lagrange-Walmier en pyjama, la mine affable, mais contrariée, entrait dans le fumoir où son neveu l'attendait.
— Voyons... voyons, mon ami, qu'est-ce qui brûle à Paris pour qu'on vous voie à une heure pareille ?
Puis, devant le visage décomposé parla fatigue et l'angoisse, il s'arrêta net et dit d'un ton compatissant :
— Mais vous avez une mine de l'autre monde, mon pauvre abbé... Ah ! ça, qu'est-ce qui vous arrive donc de fâcheux ?
— J'ai quelque chose d'extrêmement pénible à vous apprendre, répondit le prêtre qui se ressaisissait au moment voulu, comme tous ceux qui sont vraiment faits pour l'action.
Lagrange-Walmier eut un petit coup au cœur. L'angoisse le touchait de son aile noire. Tant de choses dans sa carrière, passée et présente, l'inquiétaient sourdement ! « Là où est notre trésor, là est notre cœur ». Il pressa :
— Voyons... dites tout de suite... Que m'arrive-til ? Qu'est-ce qu'on invente? Qu'est-ce qu'on exhume? Montrez-moi les journaux que vous avez ? Je parie que c'est quelque histoire spécialement désagréable. . .
Toutes ses préoccupations, « le plus pur encens de
Bon âme o, allaient vers sa destinée politique. C'est là aussi qu'allai I sa frayeur instinctive. [1 pensait que l'abbé venait lui apporter la nouvelle <ln scandale définitif qui le jetait à bas de ce piédestal auquel il ge cramponnait... Scandale paru dans certaines feuilles qu'il n'avait pas encore...
— Non... (il l'abbé, lentement, il ne s'agit pas d'une question politique. C'est quelque chose d'intime <-t de très douloureux... Votre tille... commença-t-il.
Lagrange-Walmier ne soupira pas de soulagement, non... mais une onde imperceptible passa sur sa physionomie, ci ce jeu, subtil cl révélateur, démuselés inconscients, eut le don de rendre à l'abbé tout son sang-froid :
— Un malheur... un irréparable malheur est arrivé à Mademoiselle Lagrange-Walmier... annonça-t-il d'une voix ferme. Attendez-vous, en ce qui la concerne, aux pires révélations...
Sans s'arrêter à s'étonner de ce que l'abbé fût le premier instruit, Lagrange-Walmier, un peu pAle. temanda :
— (Irièvement blessée ?
L'abbé ne répondit pas el continua de regarder le père de Reine.
( '.e dernier cilla :
— Morte îfitril.
Une inclinaison de télé le renseigna.
Avec un « Ah ! » de stupeur, il se renversa dans
son fauteuil et murmura...
— Oh !... quelle chose affreuse... pauvre... pauvre pelile...
L'abbé prit dans son portefeuille la lettre destinée à Lagrange-Walmier el la lui tendit.
Il regarda Técriture... puis son neveu... Déchirant fébrilement, il lut.
A cet instant, l'abbé souffrit plus encore que pendant les minutes antérieures...
Le contenu de celte lettre lui semblait bien autrement terrifiant à apprendre que la mort... pour un père... pour le créateur responsable d'un corps et d'une âme.
L'abbé se sentait prêt à pardonner à l'homme qui était devant lui, toute son indifférence, toutes ses fautes, pour quelques larmes expiatrices.
Mais les yeux de ce père étrange demeuraient secs. Ils étaient cependant en proie à une écrasante émotion, car il s'exclamait sourdement :
— Oh !... c'est inouï... c'est horrible... Oh ! la malheureuse créature...
L'abbé tenta de se retirer à l'écart pour laisser à Lagrange-Walmier la liberté de sa douleur. Mais celui-ci le retint :
— Non !... fit-il avec une violence singulière... je veux savoir tous les détails que vous connaissez sur cette chose inimaginable... Reine!... Reine que je croyais inattaquable... Reine, ma fille... une aventure pareille !
Sous ces plaintes, le prêtre reconnaissait le grondement de l'orgueil. Un orgueil incommensurable, générateur de celui de Reine. Il avait assez la pratique des âmes pour le distinguer clairement : c'était l'orgueil blessé qui saignait chez Lagrange-Walmier, mille fois plus que le cœur ! Cet homme se disait :
— « Ma fille !... Reine Lagrange-Walmier — est tombée comme la première ouvrière venue ! » et sa vanité exaspérée se révoltait contre celte certitude. {
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\!i ! Reine avait raison : ce père-là eût été implacable ..
\<-ici qaelqwe chose que je vais tous communiquer... dit l'abbé quelques instants plus tard... Je lois auparavant vous demander une promesse : celle Je nie rendre ce document après l'avoir lu, car je ompte le détraire...
Lagrange-Walmier acquiesça el le prêtre lui donna a lettre destinée au Français.
Sans une parole e( Bans un geste, il la lut soigneuent d'un bout à l'autre...
Lorsqu'il eut ;ichevé :
— Ma fille était folle !... prononça- t-il avec une lureté qui glaça son compagnon... ce document Mnane d'une personne qui n'a pas sa raison... — Que comptez- vous en faire ?... inlerrogea-t-il avec une tnxiéié visible.
— Le détruire... je l'ai mis comme condition à M>tre lecture.
( l'esl tout ce qu'il vaut !
El le ministre songeait, en même temps, que — grâce au ciel — cette exaltée de Reine avait bien hoisi son confident.
— Vous avez quelque mérite à cette destruction... ijouta-t-il, parce qu'en somme, cedossier vous délivrerait à jamais dos accusations portées contre vous, es temps-ci... mais le scandale ne profile pas aux iretres actuellement !... conclul-il... sans paraître oupçonner quelle somme d'abnégation enfermait le acritîce si simple de l'abbé...
Effondré maintenant, le ministre pensait tout haut :
— Malheureuse enfant... Une faute si vulfiraire uand on vit dans notre milieu!... Sauvegardée
comme elle l'était... à son âge..." avec son intelli gence... Ah ! que la vie est une chose déconcertante!
Malgré son indulgence, en dépit de sa charité, celui qui l'écoutait demeurait révolté de cet égoïsme, de cette froideur impossible à imaginer et à prévoir...
Passé le premier moment de surprise — pour ainsi dire animale — Lagrange-Walmier était exclusivement possédé parla pensée de sa fille dépouillée de son prestige. Tout le reste, sa mort môme, disparaissait devant la dépréciation humiliante. — Ce sentiment ne procédait pas de l'indignation sainte du Père outragé par le péché de son enfant : tel, il eût trouvé le chemin du cœur de l'abbé. — Non : l'inflexibilité des juifs lapideurs grinçait, seule, dans les paroles de réprobation !
Et celui qui écoutait avait envie de s'écrier :
— Vous vous indignez que votre fille soit tombée... vous vous étonnez, qu'en proie à la tentation, elle ait suivi ses instincts... que lui avez-vous appris de réconfortant ? Quel garde-fou avez-vous donné à saf jeunesse ? Quelle sauvegarde tutélaire avez-vous placée à sa droite ? — Comment ! vous lui avez fait enseigner que la vie est un but et non pas un chemin... Vous avez exalté devant elle le culte unique du moi; vous avez, par métier, sapé toutes les grandes barrières qui endiguent les passions humaines... Dieu... le Devoir... la Conscience... Vous ayez professé que tout cela s'arrêtait à de grands mots sonores et vides. — Vous n'avez ajouté de prix qu'à une seule chose : jouir. — Jouir par l'ambition, par l'amour, par l'argent, n'importe... jouir... « vivre la vie » selon votre expression de païens. « Lui faire donner — à cette vie — tout ce qu'elle peut donner. Et puis la rejeter comme un manteau trop lourd dès
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qu'elle pèse à nos épaules »... — Voilà ce que voire fille a retiré des divers systèmes de philosophie que
vous lui avez oITerls à méditer... — Les sainles caholiques dont on présente le modèle aux « petites des blanches » de nos couvents, leur suggèrent le enoncement, l'abnégation, la mortification... Vous îvez chassé les saints pour les philosophes, Aristippe le Cyrène et Épicure ont remplacé Ste Elisabeth de longrie et Ste Claire d'Assise et vous vous plaignez ? )e quoi donc ? Votre fille a été logique et rien de dus. L'amour a tenté sa jeunesse inemployée... Elle i goûté à l'amour. Et quand celui-ci s'est changé n poison, quand sa vie s'en est trouvée gâtée sans elour, elle s'est soustraite à cette vie. Ou'a-t-elle ommis de répréhensible ?... En quoi mérite-t-elle olre vertueuse mais incohérente indignation ?
L'abbé efit jeté cela à la face de Lagrange-Walaier... s'il n'avait pratiqué la Charité du Christ, ui ne juge ni ne condamne !...
Cependant les récriminations amères se poursuivent — qui eussent appelé tant de ripostes préîses :
— Elle a haï de toutes ses forces »... Lui aviez-vous ion t ré le pardon des injures ?
— « Sa lettre dernière, le cri ultime de son cœur 'enferme rien pour son Père... rien que l'indiffémee et le froid delà mort. Nul souci de son possible îagrin... Nul regret du scandale qui va porter à sa arrière un coup certain. Nulle hésitation dans la réparation de ce scandale, dans la composition 5tte et terrible de cette lettre destinée à la Presse memie du ministre »... Où aurait-elle connu , la uivre Reine, les commandements du Dieu qui ;ul « qu'on honore son père et sa mère ? » Insensés
qui semez le vice el prétendez récolter la vertu, rentrez en vous-mêmes et faites votre mea culpa !...
La grange- Walmier ne pouvait envisager sans frémir l'effet irréparable et désastreux susceptible d'être produit par le message posthume de sa fille...
Quel triomphe pour la réaction I
Quel délire de joie chez ses ennemis !...
Une telle avanie, publique et éclatante, serait pour lui le coup suprême dont on ne se relève pas. — « A quel péril échappait-il, grâce au bon sens de « l'abbé... Avec un tact, rare chez ses pareils, celui- « ci renonçait — pour lui et pour sa cause — au bé « néfice incalculable de telles révélations... C'étai « une chance invraisemblable !... »
Il était aisé de constater que ce qui dominait chez Lagrange-Walmier, actuellement, c'était la sensation qu'il sortait sain et sauf d'un immense danger...
Son état d'esprit se rapprochait de celui d'un naufragé qui, ayant perdu ses bagages mais conservé sa vie, s'estime, en résumé, assez heureux du résultat...
Sa fille était morte, mais sa propre auréole politique restait encore intacte : il pouvait rendre grâce aux dieux. Très au fond de lui, il ne se sentait pas très éloigné d'une impression de reconnaissance pour l' à-propos dont Reine avait témoigné en disparaissant.
— « En somme, qu'aurait été, désormais, son existence ?... se disait-il, aux fins de demeurer correct en face de ce mystérieux double de nous-mêmes, en F honneur duquel nous jouons tous, plus ou moins, la comédie. — « Une suite de jours déflorés... la pauvre enfant l'a compris à temps »...
LES ROBES N"l!
Il s'eoquit, enfin, du hasard |>ar lequel l'abbé avait Lé choisi par Reine comme confident... — Celui-ci, en peu de mots, l'expliqua.
Le ministre eut un simulacre de rictus indéfinis-
ahle...
— (:,'sl bien ça... le prêtre... toujours le prêtre... lia fille est libre penseuse... Elle ne croit à rien... SUe professe que vous ôtes un homme comme ions es autres. Et, dès qu'elle a quelque chose a confier, î'est voua qu'elle va rechercher... Ah ! la fascination "«' celte robe noire ! 11 est inutile de la nier... elle
liste, elle est toute-puissante sur la faible cervelle e- femmes...
L'abbé ébaucha un triste sourire : il se rappelait, omins le fabuliste, tant de cas où les hommes «aient le rôle de femmes...
Très lin. Lagrange-Walmier se reprit :
— Vous ave/, raison, quand je dis « les femmes » ai tort. Je sais des hommes qui se croyaient forte* <Mit trempés et qui ont subi comme d'autres, l'hypttisme «lu prêtre. Et cela, même pendant leur vie : ms les passes difficiles, au moment où le malheur t le plus fort. — Quant à l'instant de la mort : n'en -"ii- rien : Personne n'est très brave à cette mille... et je ne réponds pas, d'avance, de mon proe cerveau !...
Avec une aisance retrouvée... comme si la noulle énoncée tout à l'heure par le prêtre eût conrné un événement déjà lointain et atténué par le Bul, sans songera partir pour le Pavillon tout de ite, sans une heure de retard, le père de Heine courait :
— Ah ! l'hypnotisme du piètre !... On argumente aucoup sur sa certitude... On s'en émeut. Le phé-
nomène est cependant naturel. Nous ne sommes, en dépit de nos prétentions, que de pauvres combinaisons de cellules. Vienne la souffrance, nous perdons le sens, la juste vision et nous nous accrochons désespérément à quelque chose qui nous paraît plus solide que nous, et dont le prêtre est le symbole tangible.
— Vous admettez donc, à de certaines heures, la réalité du besoin de protection qui nous fait lever les yeux vers un ciel imaginaire ?
— Je l'admets... certainement, je l'admets !... Je l'admets comme la peur, la faim, la soif. C'est un effet matériel. Une résultante logique de certaines émotions, ou de certaines souffrances. J'admets la réalité de ce besoin puéril de protection, mais je nie son origine surnaturelle. Vous soutenez que ce désir de protection, que cet appel vers l'au-delà est un souvenir obscur de mon origine supra-terrestre. Moi, je
prétends que je touche, à de certaines minutes, dans ce travers parce que mon esprit est momentanément affaibli, que mon énergie est faussée. A ces instants-1 là, j'aurais besoin d'hydrothérapie, de phosphates,, mais pas du tout de prêtre : voilà ce que je crois.
L'abbé ne dit rien. Il n'aimait pas prêcher dans le' désert et cette discussion vaine et déplacée lui pe-f sait...
Il connaissait assez maintenant Lagrange-Wal- " mier pour évaluer ses lacunes. Ce n'était pas avec'f des arguments raisonnables qu'on le ramènerait — L si jamais on le ramenait. Il y avait en lui un fond de l sécheresse déconcertant et l'émotion des mots, pas1" plus que les autres, d'ailleurs, n'avait de prise sur1,11 cet homme. Tenter des controverses religieuses eût0 été oiseux. La politique d'opportunisme avait si bieof oblitéré son jugement, il avait si parfaitement accou-p
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Uimé son esprit à accueillir toutes les thèses — pourvu qu'elle fussent « à succès •> — qu'il u'étail plus frappé parle Vrai. La vérité qui, avec le temps, agit fatalement sur les intelligences droites, ne gardait plus d'action sur lui. ('/est la punition terrible de ceux qui — volontairement — ont rompu leur sens moral à toutes les compromissions, de ne plus Hre impressionnés par ce qui esl juste...
Le prêtre soupira... Lorsque Lagrange-Walmier serait vaincu par la vie, par la douleur, peut-être )loierait-il ? Dieu savait ses chemins...
Pour corriger ce que ses paroles précédentes pouraienl présenter de désobligeant pour celui qui avait >rété à sa fille le secours de sa compassion et de son lide matérielle, le ministre conclut :
Bien entendu, mon cher abbé, vous avez l'es- >rit assez large pour ne pas vous froisser d'un avis rarement philosophique et qui représente une généralité sans importance .. Vous connaissez mon esime et mon affection — singulièrement affermis ar les circonstances cruelles que nous traversons... ^ous sommes, d'ailleurs, l'abbé, des êtres de conradiclion et d'illogisme... Et il n'est pas dit que e ne devienne pas un jour votre pénitent !... Le prêtre eut un vague sourire pour cette cour- >isie. 11 avait suivi pas à pas tout le travail mental éré chez son oncle depuis que ce dernier était tré dans le fumoir, la mine affable et contrariée, t le vicaire de Sle-Jeanne venait de se fortifier dans conviction que l'être humain, livré à ses seuls insets, n'est pas consolant à observer — même lorse son enveloppe est celle d'un raffiné. L'égoïsme l'ambition, — chancres monstrueux auxquels en ne résiste, — avaient dévoré chez Lagrange-
Walmierla substance vive des sentiments normaux. L'amour paternel n'avait été pour lui qu'un mot. Maintenant il n'était plus qu'un souvenir.
Reine n'avait pas menti en allant un soir chez l'abbé lui dire qu'elle était toute seule pour souffrir...
Et ce serait une des consolations de la vie du prêtre de n'avoir pas écarté la misère qui criait vers lui.
Pour son oncle, il ne pouvait rien... rien que penser à lavis du curé de Ste-Jeanne : les vrais disciples de Jésus irradient, tous, une clarté spéciale ; il n'est pas possible que leur présence demeure entièrement stérile et indifférente : le fluide agit à plus ou moins longue échéance — mais il agit.
L'abbé était humble de cœur. Cependant, par la grâce de Celui qu'il servait, il espérait être un vrai disciple.
le
Reine fui enterrée dans le petil cimetière ignoré où MUe ,|(. ( îarange se chargeai! de veiller sur la lombe de l'abandonnée. S.-ms parents proches, Lagrange- Walmier Irouvail très inutile, étanl donné les circonstances, d'attirer démesurément l'attention sur la mort de sa fille. Grâce an ciel, tout le monde était en villégiature ;i cette période «le l'année, ce qui disséminait très heureusement l'attention. Les Chambres vaquaient cl les ministres faisaient leur cure.
lies lettres de faire-part se dispersèrent de par le monde ei Reine s'en fut, sans apparat et incognito, dormir sous de discrètes initiales, gardée par la pierre blanche du cimetière de village.
Le- fermiers la connaissaient smis le nom de Mme René cl personne n'en demandai! plus long sur son compte. Dans ce pays perdu, le * secrétaire » de la mairie, paysan lourd el muet, n'avait jamais ouï ►arler de la Chambre el du ministère. C'esl sans le inoindre émoi qu'il inscrivit <■ Mlle Lagrange » sur e registre de l'état civil. — Le père, par prudence, lyant fait supprimer la dernière partie du nom familial (adjonction d'ailleurs assez récente, accomplie •ar respect de la modo).
Par chance, l'instituteur était en vacances. El le
ministre ne sut point quel nouveau et possible danger ce fait insignifiant écartait de sa route.
Le médecin représentait un ami de tout repos. Et l'autorité dont il jouissait dans le pays empêcha les commentaires de naître.
La pauvre Reine avait rêvé de scandale et de haine retentissante : Dieu fit à sa mémoire la charité suprême de la Paix.
L'abbé Lagrange-Walmier eût éprouvé un véritable soulagement à confier à Berge par quelle
épreuve il venait de passer.
Au sens strict du mol, il était, relevé de son secret. 11 lui eût été loisible de le verser dans des cœurs amis. Mais sa délicatesse y répugnait. Puisqu'il avait détruit le dernier message de Reine, il lui semblait qu'il perdait — de ce l'ait — le droit de parler de celle-ci à qui que ce lût.
Les Anaee les mieux trempées, quand elles sont très droites et liés loyales, ont besoin d'expansion avec les privilégiés qu'elles aiment. Berge et l'abbé de Grimont incarnaient les doux grandes affections de l'abbé; il eût trouvé liés doux île dire la vérité complète à ces fidèles dont la confiance l'avait soutenu aux heures de lutte et de silence.
Il imaginait les imprécations de Berge, s'il avait connu le document du « Français » et M destruction: — Ah! que j'eusse souhaité le scandale!... se tût écrié l'écrivain. Ah ! que le Lagrange-Walmier eût mérité qu'on le traînât dans la fange où sa malheureuse fille était loml.ee : Ah '. mon ami, quel malheur d'avoir une conscience qui vous interdit les turpitudes ! Ouel régal que de rabaisser une bonne fois la
superbe de ces francs-maçons de malheur! — Voyezvous, mon bon abbé, eût gémi Berge, les poings serrés, eh bien! nous serons éternellement les dupes de ces gens-là. Ils nous battront toujours à platecouture. Le jour où la Providence nous met en main quelques remarquablesalouts, nous nous empressons de les déchirer! Notre délicatesse, notre honnêteté, que sais-je! un tas de vieux clichés nous empêchent d'utiliser les bonnes cartes — sous le prétexte puéril qu'elles ne sont pas appétissantes! — Nous sommes honnêtes. C'est notre tare. Et cela ressemble singulièrement à ineptes... par le temps qui court... »
C'était là le ton des ordinaires discours de Berge, pamphlétaire paradoxal.
Et son ami se consolait difficilement de se priver de cet appoint de gaieté tonique.
L'heure d'une grande joie avait sonné pour Berge : Rome avait parlé définitivement.
Ces associations cultuelles dont l'écrivain et le juriste dépeignait minutieusement les périls hypocrites et les traquenards perpétuels, Pie X venait de les condamner comme. « mortelles à l'esprit de l'Église dont elles contredisent les règles canoniques ».
Les conclusions de l'Encyclique du 16 Août et celles des travaux de Berge se rejoignaient.
L'abbé Lagrange-Walmier s'en trouvait profondément heureux. Il se réjouissait surtout de voir le rôle de l'Église se situer nettement. Certes, il n'était pas de ces imprudents qui appellent les luttes fratricides. « Ouvrier de paix, il comptait démesurément sur la Providence pour arrêtera temps le flot montant des haines criminelles ».
Mais, en son âme généreuse, il ne pouvait s'empêcher de songer : « Quel plus beau temps fut-il jamais
pour être prôtre, maintenant que le prêtre n'a plus à attendre «lu monde, pour prix de ses travaux, que haine, mépris el persécution ».
El il frémissait d'enthousiasme pour la noble fermeté <lu Pontife.