I.KS l'.OIŒS NOIRES
I Htes-/tf£ir que, dam les programmes êtes «'-rôles communales laïques, entendez-vous : laïques, on pou*-» rnil ménager ■taéniwn' une place aux éléments «ta cosmographie...
L'abbé Max Lagrange-Walmicr possédait une grande maîtrise de lui, une prudence acquise «pii corrigeait l'intransigeante franchise de ses jeunes années. De jugement sur, d'intelligence large et de culture prot'ondi', citait un bel échantillon du prêtre catholique à envoyer chez les mécréants.
Si, par métier de libertaire, son oncle, le ministre, proscrivait les libertés d'autrui, ses goûts restaient aristocratiques et s'accordaient avec le< appétits de sélection qui dormaient en lui. Kn somme, il n'était devenu anti-clérical et socialiste que faute de ne pouvoir être premier consul ou mieux. Ambitieux démesurément, avec une ardeur profonde et voilée, il avait pris le seul chemin susceptible, aujourd'hui, de mènerai! pouvoir. Au fond, il se moquait supérieurement du peuple, «les travailleurs et de la Carmagnole qu'il trouvait — avec l'Internationale — d'un mauvais goût affligeant. — Il aimait parler en public parce que. là, il se sentait véritablement le dominateur qu'il souhaitait. Orateur, certes, il l'était, avec une puissance ample et magnétique qui agissait sur ses adversaires eux-mêmes. Quant à ses convictions : il eût aussi bien et, avec beaucoup plus de complaisant, défendu * le Roy» si la possibilité lui était apparue de se bâtir, de ce côté, un piédestal solide. Mais il était trop fin limier pour ne pas comprendre que, de nos jours, « il n'y a rien à faire • quand on se met à la remorque «les nobles idées et des braves
gens. Une chose, aussi, liait Lagrangc-Walmier aux destinées du Pays : son amour de dilettante pour la lutte. L'atmosphère électrique des combats politiques lui procurait, à respirer, une volupté particulière et âpre... une sensation de vie intense et accélérée qu'il ne retrouvait nulle part ailleurs.
Lorsqu'au boul de quelque temps on eut appris
— tout se sait — que Lagrange-Walmier avait un neveu prêtre — on disait curé dans ce monde spécial
— que ce « curé » 1 avait a ramassé sous une automobile en flammes ! » — selon la légende... lorsqu'on sut que le minisire ouvrait ses bras et sa maison à sou sauveur, il y eut du bruit dans le Landerneau politique.
Les journaux de son bord adjurèrent Lagrange- Walmier d'expliquer sa conduite.
Il devait y avoir a quelque chose là-dessous ^songeaient les malins, et Lagrange-Walmier n'était pas homme à « gaffer » ou à « caner » — selon le langage de distinction usité au Palais-Bourbon.
Ceux qui souhaitaient un autre que Lagrange- Walmier — sans savoir trop qui — annoncèrent qu'ils déposaient des interpellations sur la conduite de ce ministre libre-penseur qui ne redoutait pas de pactiser avec la « réaction » représentée par « la calotte » — éternel cliché.
Les modérés se bornèrent à blâmer douloureusement le grand favori du jour d'une incohérence pénible à constater.
Quant à l'opposition, elle lit des gorges chaudes
de l'aventure savoureuse. De sorle que Lagrange- Walmier eut tout le monde contre lui dans un charivari général.
Mais il n'était pas homme à se troubler pour si peu.
Il avait prévu le tapage et il lui plaisait de mener à bien la tâche de museler ces aboiements de la meute qu'il tenait en main avec maestria.
Le collaborateur et l'ami le plus ancien de Lagrange- Walmier — l'un des rapporteurs les plus écoutés de la Loi de Séparation — avait nom: Houlinet.
Houlinet était un homme de cinquante-cinq ans environ, petit, trapu, d'une laideur intelligente de bouledogue opiniâtre. Du bouledogue, il avait aussi la vulgarité. Gomme ce chien de boucher, il évoquait l'idée de force et de férocité.
D'origine protestante, Houlinet était le fils de paysans cévenols. Poussé par de riches protecteurs, il s'était hissé à la force du poignet jusqu'aux grades universitaires.
Devenu professeur dans un lycée du centre, et Franc-maçon déjà zélé, il mérita d'attirer l'attention de Lagrange-Walmier, alors au début de sa carrière.
Au cours d'un convent où Houlinet prit la parole pour l'exposition d'un travail dont on l'avait chargé, ce fin renard de Lagrange-Walmier repéra vite l'éloquence massive et documentée, l'intelligence spécialisée, l'ambition têtue qui caractérisaient le F.-. Houlinet. Il sentit qu'il ne tenait qu'à lui de se créer là un instrument de premier ordre et un rare collaborateur. Après une sommaire et occulte enquête, il prenait Houlinet à part et lui proposait de le pousser dans la politique.
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Secrètement ébloui, osais le veibe demeuré calme, H oa lin et suivit docilement l'impulsion donnée par ••(•lui (jui avait su deviner quelle roloaté dPearsotr
brûlait sous son front carré.
Travailleur formidable, il fut journaliste d abord, puis député. Liée à la fortune éclatante de Lagrange- \\ .ilinier, son « ascension vers les hautes sphères gouvernementales » fut rapide.
Moulinet est, maintenant, l'on des cinq ou six hommes politiques dont on parle le plus souvent.
Par les aperçus nouveau qu'il a suggérés, par les rapports circonstanciés fournis but toutes les chinoiseries de leurs arcanes, parles textes retors et redoutables éclos dans son cerveau, il a fait presque siennes la plupart des lois volées durant ces six dernières années. Ces lois sont autant à Moulinet qu'à leurs inspirateurs primitifs et la renommée de celui-ci passe les frontières. 11 est moins célèbre que l.agrange-Walmier, mais plus près de tout ce qui, de loin ou de près, patit ou profite de l'état de choses actuel.
Certes, il a su conserver vis-à-vis de Lagrange- Walmier la reconnaissance qu'il ne conviendrait pas à ce dernier de lui voir oublier. Mais cette reconnaissance gît, à l'étal latent, dans l'ambiance des deux hommes. On n'en parle que rarement, dans les occasions solennelles, aux tournants dangereux. Le reste du temps, le disciple et le Maître fraient sur le pied d'égalité.
D'ailleurs, hors même le terrain politique où ils ont toujours combattu côte à côte, dans leurs vies privées, les deux collaborateurs sont rapprochés par des situations de famille analogues : tous deux sont veufs avec une fille unique. Et l'intimité de leurs
foyers vient étayer l'aide réciproque qu'ils se prêtent dans les passages délicats de leur carrière semée d'embûches et de traquenards.
L'anticléricalisme de Houlinet diffère essentiellement de celui de LagrangeAYalmier. Celui-ci a trouvé dans cette voie le tremplin qui projette vers les hauteurs. Il demeure dans ce chemin par nécessité de carrière : par un caprice de la Fortune ironique qui s'est amusée à faire de ce délicat sybarite un persécuteur et un tyran.
Au fond, ce n'élait qu'un sceptique aimable. Il trouvait la vie une chose excellente et n'eût guère songé à la rendre insupportable à quiconque sous couleur de liberté... mais il était le prisonnier du Destin. C'est-à-dire celui de ses appétits.
Comme philosophie, il en demeurait à Montaigne, aujourd'hui bien passé de mode — il n'était pas plus sûr que cela « qu'il y eût rien ou quelque chose ». Le présent lui semblait un champ de lutte à l'horizon assez vaste pour nos rétines misérables. Bien portant, glorieux, relativement riche, amusé par la comédie humaine, il bornait ses vœux à voir se continuer celle-ci le plus longtemps possible.
De tout autre essence procédait la farouche intransigeance de Houlinet.
Houlinet : c'était le sectaire dans toute la beauté du terme : libre-penseur, maçon, doublé d'un protestant !...
Il n'existe rien de pire.
Toutes les indestructibles rancunes accumulées par les siècles contre le catholicisme, toutes les animosités, toutes les envies secrètes se retrouvaient
dans la haine animale qui possédait Houlinel en face • le tout ce qui était « Romain ».
• Home... -> — « Les Romains » — cela signifia it a les catholiques romains » — ces vocables revenaient perpétuellement dans ses discours, dans ses articles.
Certes, Houlinel se piquait d'être « libre-penseur » et « rien que libre-penseur ! » — Ku théorie, loutes les Religions, sans exception, méritaient le même dam — il disait « le même sac » — le sac aux rebuts. Et il ne cessait, avec la banalité la plus désolante, de s'élever « contre la faiblesse d'esprit des parents qui, en plein vingtième siècle, en pleine ère de lumière et de Progrès persistent à fausser le cer- \<;iu de leur progéniture à l'aide d'une foule de superstitions ridicules ».
Mais, de la théorie à la pratique, il y a loin. El il était indéniable que l'athéisme de Houlinel trouvait le moyen d'être un athéisme protestant, La vue d'une robe de prêtre le faisait grincer des dents et il se plaisait — comme le premier bouvier venu, vendu à une loge — à colporter d'immondes et invraisemblables anecdotes sur le compte des Religieuse^ ou «les Moines.
Cependant, en villégiature dans ses montagnes cévenoles, il ne manquait pas deserrer la main au « Pasteur » de son village. Et il accueillait fraternellement ceux de ses compatriotes qui — fiers de leur « coreligionnaire » — s'aventuraient dans son cabinet, à lJ;iiis, afin de solliciter les palmes académiques ou une bourse de lycée pour un de leurs innombrables rejetons.
Les catholiques qui tombent dans la « libre-pensée» ont la faculté malheureuse d'oublier leurs origines.
LES ROBES NOIKF.S. — 7.
Les protestants, eux, ne s'en défont jamais. Ils demeurent « huguenots » pour le temps et pour l'éternité : c'est-à-dire ennemis définitifs du papisme.
C'est ce qu'ils appellent être libre-penseurs.
Il va sans dire que Houlinet avait considéré d'un œil dépourvu de tendresse le rapprochement effectué entre l'abbé Lagrange-Walmier et son oncle. Mais ses allusions étant, au début, tombées à plat, il n'avait pas osé insister en face des distractions volontaires de son « ami » redoutable — et redouté.
Quand Lagrange-Walmier revêtait certains grands airs, Houlinet, lui-même, et son opiniâtreté se terraient.
Par ses discrètes et opportunes confidences, ce dernier avait largement contribué à allumer, dans la presse, le feu roulant des commentaires et des protestations.
Il savait Lagrange-Walmier à même de dominer le tumulte et n'était pas fâché, toutefois, de lui montrer que ce caprice familial était susceptible de conséquences.
Un matin, à la suite de l'article particulièrement agressif d'un journal connu pour la violence de ses rancunes, Lagrange-Walmier, causant avec Houlinet, se moquait avec sérénité de l'outrance de celte ridicule diatribe.
— Allons ! conclut en souriant le ministre, j'en serai quitte pour un petit voyage en Province, puisque c'est là que nous allons tous, à la cantonnade, expliquer notre conduite ou justifier nos faits et gestes. Suivons la mode !... Il y a justement un égoût magnifique à inaugurer à Pont-du-Fossé — dans l'Oise — un de ces prochains dimanches. Ces braves gens m'appellent avec insistance. J'irai, chez eux,
ni excuser d'inviter mon neveu à dtner chez moi !... Fait à l'ironie de celui qu'il appelait, il n'y avait pas 1res longtemps encore, « son maître », Moulinet risqua :
— Je serais curieux de savoir comment vous allez vous v prendre pour faire accepter à votre parti la présence d'un ensoutané dans votre intimité... ^11 n'osait pas duc •< ealotin » mais il en avait si grand envie, le bon Moulinet !)
Vers le lorgnon vissé sur le nez un peu rond de son interlocuteur, le ministre, avec un dédain précis, lança :
— Même moralement, auriez-vous la vue courte, Moulinet ? En tout cas, surveillez vos mots, mon • lier : ils sont aisément raboteux. C'est une faiblesse.., — Raisonnons, voulez-vous ?... Sommesnous des sectaires ?... J'imagine que non. Vous admettez, n'est-ce pas, que nous pouvons prétendre au titre de libéraux. Nos vues sont larges. Nos conceptions vastes. Si nous faisons des lois a la suite desquelles les religieux quittent la France, ce n'esl pas dans ce but que nous les avons édifiées. Au con- I raire, nous poursuivons, toujours et sans défaillance, l'idéal de la plus grande liberté pour le plus grand nombre : puisque nous souhaitons uniquement voir des milliers de Français renoncer à des vœux de claustration inhumaine ! — Pourquoi Taisons-nous la Séparation si ce n'est pour soustraire loyalement l'Église à une oppression gouvernementale contre laquelle elle ne cesse de gémir ?...
Moulinet approuvant, il conclut :
— Nous sommes des libéraux. C'est admis. Ne sentez-vous pas — ce principe établi — ce qu'il y a pour moi de savoureux, Moulinet, à recevoir ouverte-
ment l'abbé Lagrange-Walmier à l'heure actuelle ?... Mise à part la satisfaction que me cause le commerce de ce charmant garçon, j'afïirme et je maintiens que la coïncidence est extrêmement avantageuse, à quelque point de vue qu'on l'envisage. — Et je vous matérialise mon dire en deux mots :
1° Aux ennemis, je prouve sans réplique mon libéralisme. Non je ne traque pas le prêtre !... Non je ne l'affame pas de parti pris, par haine basse puisque je le reçois à ma table, puisque je l'accueille comme un ami et un parent !...
2° Aux autres, je démontre victorieusement quelle est ma loyauté, de quelle façon je joue carte sur table. A ceux qui m'attaquent je répondrai : — et Lagrange-Walmier prit son ton de tribune : — « Messieurs, je ne fais pas — moi — baptiser en secret mon enfant, je ne pratique point la confession clandestine... Non !... Je travaille à supprimer toutes les religions, je lutte de toutes mes forces vives contre l'obscurantisme... Et quand cela, messieurs ?... Quand? Je vous le demande?... — Quand je compte un Prêtre au nombre de mes plus proches parents !!... » — Vous ne percevez pas la force d'âme, l'affranchissement familial que le fait suppose... Houlinet ?... Mais cela donne à mon loyalisme un relief saisissant !...
— Oui... peut-être... D'ailleurs, acheva Houlinet, pensif, on ne sait pas... On peut toujours découvrir quelque chose dans la vie d'un prêtre qu'on coudoie...
— Découvrir quoi ?...
— Je ne sais pas... Des détails... Des dessous bons à éclairer les esprits sur les vertus cléricales, sur la légende qui, malgré tout, nimbe encore — aux yeux du vulgaire — la tête des tonsurés.
— Permettez, lit Lagrange-Walmier un peu n'pugné, je n'invite pas mon neveu chez moi dans le but de l'espionner...
— Il n'est pns question d'espionnage, mais de simple observation, rectifie Houlinet — prudent — tandis que Lagrange-Walmier, déjà souriant, aulorisail :
— Observez, mon ami... (Test permis. (Test môme recommandé. Seulement, vous savez, ou je ne m'y connais pas, ou vous en serez, pour vos Irais. Je ne me trompe guère aux physionomies : mon abbé délient une figure très peu cléricale. Il n'y a rien du classique curé chafouin que silhouettent les détracleurs de « ces messieurs ». Je l'imagine extrêmement loyal. Et vous savez, Houlinet : j'ai l'œil. — Allons, rassurez-vous, mon ami. Songez, pour vous rasséréner, que, même nos lanlerniers, môme nos plus purs, ceux qui vocifèrent avec le plus d'ardeur contre « la clique des frocards et des ensoulanés », ne sont pas tous si affranchis qu'ils consentent à se passer du prêtre à la naissance et à la mort. Non, voyez-vous, Houlinet, la grande majorité des électeurs radicalisants réclame encore de l'eau bénite sur le berceau et sur la tombe.
— Hélas !... grommela Houlinet, sombre...
Jacques Berge et l'abbé Lagrange-Walmier causaient un dimanche, les vêpres dites, tout en arpentant», sans but, des rues désertes, pour l'agrément hygiénique de marcher dans Le froid clair.
IU venaient de parler longuement de la croisade de Berge contre les associations eulLuelles... Une l'ois lancé sur ce thème, celui-ci ne tarissait plus ! — ... L'essai... terminait-il en manière de péroraison, mais c'est l'utopie loyale de ceux qui n'ont pas mesuré toutes les fondrières de celle loi inouïe dont le réseau, filet magique, se resserre dès qu'on y louche.» Fonder nue cultuelle... c'est se passer soi-même au cou le carcan qui <l<>it vous étrangler... Mais, pour changer de sujet car celui-ci m'hypnotise et je finirais par en radoter;, contez-moi ce que vous avez l'ait chez Lagrange-Walmier ces temps-ci, en général, et hier soir en particulier?
— Rien de bien saillant. On cause vaguement. On fait vaguement un peu de musique. Tout est vague et indéterminé. En dépit de l'amabilité de mon oncle, ma soutane jette un froid : c'est clair.
— En effet... Et, puisque tacitement vous et Lagrange-Walmier, vous avez pris la sage précaution
d'exclure les conversations politiques, je ne vois pas bien ce qui reste, dans un pareil milieu...
— Oh ! quand nous sommes seuls, nous en arrivons parfois à côtoyer les sujels brûlants...
— Comment cela ?..
— Ainsi, une fois, il a été question de la loi de deux ans et Lagrange-Walmier m'a demandé si la loi de 89 avait été néfasle aux séminaristes...
— Ah !.. Et qu'avez-vous répondu ? Avez-vous gémi ou chanté victoire? Je me demande quel était le meilleur parti avec ce malin !..
— J'ai dit la vérité, tout simplement !.. soupira l'abbé avec humilité. En effet, 1res peu de vocations, à mon sens, se sont perdues par suite d'un séjour d'un an dans les régiments. Sans doute la vie de caserne a laissé son empreinte sur l'âme des jeunes gens. Mais, si on établit le bilan des pertes et des gains, il ne faut pas trop se plaindre. A leur retour du régiment, les séminaristes-soldats n'ont plus ce velouté d'àme, cette ignorance du monde qui en faisaient des êtres à part. Mais en revanche, au contact de jeunes gens de son âge, le séminariste-soldat a d'abord appris à les connaître. Il s'est, ensuite, fait connaître d'eux à son avantage.
— Oui !.. La plupart de ceux qui criaient « couac » sur son passage six mois avant son arrivée à la caserne, sont devenus en peu de temps ses amis. — L'abîme des préjugés s'est comblé.
— Ainsi, tenez, on espérait que, loin des séminaires, les séminaristes de vingt ans ne tarderaient pas à perdre une vertu qui, depuis des siècles, est une des principales forces du sacerdoce catholique. Ce malicieux espoir a été vite déçu. On comprend difficilement, au régiment, qu'un jeune homme bien cons-
LBfl ROBES NOIRBS LOB
Litoé, bien portant el libre puisse vivre complètement chaste. Le fait semble presque impossible. La première impression en race de le retenue des séminaristes est faite d'étonnement et d'incrédulité. 11
s'établit à l'égard des « curée », une surveillance <le tous les instants. Après quelques mois, les soldats reconnaissent dans leurs camarades ecclésiastiques
une vertu réelle. Alors l'estime naît. Car les Ames jeunes, même lorsqu'elles ne sont plus religieuses, portent en elles un idéal élevé du Prêtre...
— Vous n'avez pas raconté à Lagrange-Walmier l'histoire du militaire basque et illettré qui, choisissant un séminarisle-soldal pour lui lire une lettre de >-a fiancée, lui dit ingénument : « Bouchez-vous les oreilles... De celle façon j'entendrai, seul, ce qu'il y a dans la lettre... Vous lirez, mais vous ne saurez rien... »
Ils rirent à ee souvenir que se passent les séminaristes, en témoignage naïf de la confiance qu'ils inspirent à leurs compagnons d'armes.
Berge conclut :
— D'ailleurs, nos séminaristes n'ont pas de respect humain : c'est un courage qui plaît aux belliqueux ! Ils disent leurs prières et leur benedicile. Sans compter qu'on ne les entend pas se plaindre du métier, ni critiquer leurs chefs — et, par le temps d'indiscipline où nous vivons, ce n'est pas à dédaigner chez un soldat ! — J'espère, au demeurant, que vous n'avez pas dévidé ce chapelet à Lagrange-Walmier?..
— Non... Il aurait été capable de me faire remarquer que la loi de deux ans constitue, alors, un bienfait certain pour tous... — Au reste, je vous avouerai que Lagrange-Walmier m'intéresse peu, parce qu'il n'est pas convaincu... Sa négation manque
de conviction. Il manque aussi absolument d'ardeur pour défendre sa cause, dès qu'il n'a plus personne pour l'écouter ou s'étonner. Avec moi, j'ai la sensation qu'il est naturel, maintenant ; et le naturel, chez lui, c'est un dilettantisme amusé : rien de plus. On perçoit qu'il ne se prend pas, lui-même, au sérieux.
— Singulier !..
— Il me semble, voyez-vous, qu'il se moque profondément du dénouement de la terrible partie qui se joue. Ce serait un « j'menfichiste » expert ou un « bluffeur » supérieur que cela ne m'étonnerait pas.
— Etrange... Étrange... Et très vraisemblable, au fait... très adéquat à tout ce que je sais de cette personnalité brillante, à ce que j'ai pu en observer, moimême, dans les quelques visites de politesse échangées entre nous. — Et le Houlinet... que fait-il au milieu de tout cela ? A-t-il pris son parti de votre soutane ?
— Je ne crois pas !
Et l'abbé rit de bon cœur.
Houlinet était le cauchemar de Jacques Berge. Il considérait le collaborateur du ministre comme une bête malfaisante, comme le secondaire mauvais génie de la France actuelle. C'était lui qui rendait plus odieuse, plus basse la persécution d'aujourd'hui. Il avait de ces manques de tact dans le libellé, de ces trivialités d'expression qui trahissaient irrémédiablement l'origine et l'esprit de vulgarité mesquine de ce rustre intelligent, à la documentation formidable — mais rustre avant tout.
Quand quelques-unes de ces fautes de goût venaient heurter, chez Lagrange-Walmier, le sens de l'élégance qui ne l'abandonnait jamais : « Houlinet est un exécuteur des hautes œuvres... Il ne sera ja-
LES ROHKS NOIR] '"<
mais que cela, en dépit de son indiscutable valeur », pensait forl justement le ministre.
Ce « pion * exaspérait Berge, autant qu'il le révoltait.
— Vous ne savez pas ?.. coula l'écrivain : ce t,rnome tombe ouvertement, maintenant, dans l'internationalisme! Il ne lui manquait plus que cette corde ! Il écrit dans un journal d'instituteurs — un de ceux dont vous avez eu l'échantillon aux » Peupliers » — des articles sur la paix universelle et la fraternité des peuples, qui font bouillonner mon sang. C'est un poison si abject que celui de la couardise, fardée du nom de « pacifisme ! » et qui s'inocule si aisément ans organismes veules d'aujourd'hui !.. — Mais je bavarde et vous ne me racontez rien, l'abbé... Donc, Houlinet vous fait le mauvais œil?..
— Pas ouvertement. Il m'observe. Je sens qu'il cherche le défaut de la cuirasse d'un prôlre catholique.
— Il peut chercher ! Mais il n'est pas toujours là?
— Non, mais il surgit comme chez lui. D'ailleurs, sa fille est l'amie de Mlle Lagrange-Walmier.
— C'est amusant de vous entendre nommer votre cousine : « Mlle Lagrange-Walmier !.. »
— Je n'aurais vraiment pas l'idée de faire autrement. Nous sommes deux étrangers l'un pour l'autre. Je vous l'ai dit, je crois : elle a toujours affecté de m'appeler « monsieur l'abbé ». Son père dit « Max >< naturellement ; mais cela ne paraît pas l'émouvoir. Alors, moi, j'exagère encore la réserve glaciale... fit l'abbé qui souriait.
— Charmante petite famille !
— Oh ! mais c'est son amie, la fille de Houlinet, qui ferait votre joie et exciterait votre verve satirique !
— La fille de Moulinet? Dépeignez-la! Je ne m'intéresse qu'aux gens que Je vois.
— Mademoiselle Colette Houlinet est une jeune personne de vingt-deux ans peut-être, mais qui tâche d'en paraître dix-sept et qui y réussit presque. Elle possède des cheveux courts et ébouriffés, séparés par une raie au-dessus de l'œil droit et retenus par un nœud de ruban. Elle porte des jupes de fillette...
Berge mima l'effroi :
— Taisez-vous, l'abbé ! Je la vois votre Houlinette. C'est une Claudine échappée de l'école ! Vous ne savez peut-être pas ce que c'est, mais ça ne fait rien... Ah ! il ne manquait que cela à Houlinet !
— Elle sort du lycée Fénelon, elle suit des cours à la Sorbonne. Elle s'occupe de peinture, de littérature. Elle revient de Russie, que sais-je!..
— Féministe, Gorkiste, etc., etc. Mlle Houlinet doit être tout cela ! — A l'instar de son amie, vous fait-elle grise mine?
— Nullement ! Elle me favoriserait même de ses confidences si je les encourageais le moins du monde. D'ailleurs, elle est plutôt incohérente, Mlle Houlinet : tantôt sombre comme la nuit, elle organise un plébiscite aux fins de connaître le genre de suicide qui procure les sensations les plus agréables. La minute d'après, folâtre, exubérante.
— C'est ça : « Colette a du noir », « Colette fait la petite folle !.. ». Ah ! ce doit être une nature bien sympathique !..
Il y avait chez Lagrange-Walmier, parmi les familiers, quelques comparses encore.
Le plus remarquable était un professeur à la faculté de droit, député socialiste frais émoulu, dont l'érudition spéciale enchantait le ministre. L'abbé se
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plaisait, lui aussi, à la conversation <1<' Lancry qui connaissait l'art i\f donner du relief aux questions lea (>lus quelconques en apparence. C'était un esprit éminemment original. Sa causticité emportait le morceau. Il avait le verbe concis et net, le regard tigu et dominateur dans une race jaune, maigre et glabre. De taille étriquée et sans aucun agrément physique, quelque chose en lui intéressait, puis retenait.
Féru de philanthropie, comme il sied à un élu tout neuf, Lancry travaillai! à un projet qu'on devait discuter prochainement. Ce projet visait la question si controversé»» de la recherche de la paternité. Le nouveau député s'intéressait au sort des malheureuses filles tombées par la faute de l'homme et que ce dernier laisse, d'ordinaire, se dépêtrer toutes seules dans la complication d'une idylle tournée au drame.
Chacun, chez Lagrange-Walmier, faisait fêle a Lancry et se mettait en frais pour lui. Il ne paraissait pas s'en apercevoir et distribuait, sans partialité, les coups de boutoirs de ses boutades corrosives.
Par on ne sait quel sentiment, il épargnait toujours l'abbé Lagrange-Walmier. l'ne Ibis, il avait demandé avec déférence :
— C'est bien vous, n'est-ce pas, monsieur l'abbé, qui écrivez sons un pseudonyme — tout se sait! — dans une Revue qui s'appelle: « Les vocations »?
Et comme l'abbé, surpris, opinait :
— Votre dernier article sur les vocations sacerdotales m'est tombé sous les yeux. Je l'ai lu avec vif intérêt... poursuivit Lancry. — .Me permelle/.-vous une réflexion ? — Il me semble que c'est une responsabilité redoutable que d'induire en tentation de sacerdoce les jeunes gens d'aujourd'hui ?..
— Oh ! la tentation n'a rien d'entraînant, répondit avec calme l'abbé Lagrange-Walmier : nous disons aux jeunes gens que le sacerdoce de demain, plus que celui d'hier, s'appelle Renoncement, Pauvreté, Incertitude... Et, malgré cela, il y en a qui s'entêtent à choisir celte trinité... C'est bien simple, ils nous répondent : Ah ! le beau temps pour être prêtres !
Mais les entretiens de ce genre représentaient l'exception. L'abbé Lagrange-Walmier observait une stricte réserve avec Lancry, comme avec chacun chez son oncle, et le jeune député favorisait le prêtre d'une courtoisie exceptionnelle et singulière qui ne variait jamais.
Mademoiselle Reine Lagrange-Walmier était une belle personne de vingt-cinq boa mi-madone, misphinx » selon le mol de Berge.
(lalme, froide et facilement dédaigneuse, elle tenait chez son père la place de maltresse de maison avec une correction un peu hautaine qui allait bien avec sa beauté régulière de brune aux traits classique- Elle était là par intermittences seulement , cai . élevée à l'anglaise, elle voyageait beaucoup et seule — sans que quiconque songeât à s'en étonner.
La fdle du ministre avait de beaux yeux profonds, une bouche merveilleusement dessinée où le sourire était raie Son visage mat s'encadrait de bandeaux noirs qu'elle persistai! à ne pas changer, en dépit de la mode, et qui lui faisaient une « physionomie ».
Grande et de belle allure, elle s'habillait avec un goût sobre et sûr qui mettait en valeur la perfection de son corps.
Etait-elle coquette ? On n'en savait rien. Jamais elle ne s'attardait à discourir sur ces riens puérils dont raffolent les femmes. Elle disait brièvement : « ceci est laid . ou bien : « j'aime cette nuance » ; mais elle dédaignait les redites inlassables sur le sujet inépuisable et étei nel.
Reine Lagrange-Walmier paraissait ne se soucier nullement de l'effet qu'elle produisait et on ne lui connaissait pas de « fleurt ».
Très entourée, très adulée de par sa beauté et sa situation, elle respirait l'encens avec l'indifférence blasée d'une idole.
— C'est un marbre... disaient les hommes avec regret, les femmes avec jalousie. Et elles ajoutaient bien vite : « Il n'y a rien d'ennuyeux comme le marbre ! »
Lagrange-Walmier, d'idées très avancées, se montrait fort ennemi, en fait, de ce qui n'est pas correct parce que c'est, généralement, inélégant. Il savait un gré immense à sa fille de demeurer inabordable et lointaine.
— « Avec sa tournure, c'est une preuve de rare bon sens », songeait-il avec satisfaction. « Cela fait très bien, et pour elle et pour moi. Dire que je pourrais être le père d'une Colette Houlinet ! Mais aussi c'est la faute de ce dernier. Il expérimente sur elle les théories de son parti ! Ne me parlait-il pas, l'autre jour, de l'union libre comme d'une évolution normale de notre concept du mariage !... L'union libre ! Ah ! c'est de l'élégance et de la beauté !... Parlez donc de cela à Reine ». — Et Lagrange- Walmier haussait les épaules pour lui tout seul. — L'union libre... Voyons, c'est bon pour les excellents voyous que nous sommes chargés de catéchiser. Ce n'est pas encore aujourd'hui que notre bourgeoisie cossue l'acceptera ! Vraiment, ce pauvre Houlinet fait mine de croire par trop que « c'est arrivé ».
Cette après-midi là, Colette Houlinet entra sans façon dans le petit salon de Lagrange-Walmier.
LES nonES NOIRES 113
Il était cinq heures <"t l<- aoir de mars mourait doucement. Reine jouait du violon.
Le violon et la peinture étaient ses deux passions. Si tant est que le mot •< passion » pût cadrer avec Heine. Elle lavait des aquarelles violentes et fermes qui n'offraient rien de commun avec les « léchages » à l'eau de roses des petites filles bien sages.
Colette écoula Mlle Lagrange-Walmier achever sa phrase musieale.
— Ça me lue, Heine, de t'enlendre jouer du violon avec cette âme... On se demande toujours où tu vas la chercher Je parie qu'on erre en s'imaginant bénévolement que tu es une statue avec rien dedans !...
(Mademoiselle Houlinel était très bien élevée...) Les deux jeunes filles avaient fait toutes leurs études au lycée Fénelon. L'une redoutait la vulgarité de langage et de manières, l'autre la recherchait comme un attribut naturel. Ce qui tendrait à satisfaire ceux qui avancent que l'éducation est un mot, et le milieu un facteur qui agit différemment suivant le sujet qui lui est soumis.
Sans répondre, Mlle Lagrange- Walmier toisa Colette, drôle pourtant avec son « Trotteur » écourlè, son « panama-feulre » cabossé à la diable sur --• s cheveux bouffants et sa silhouette indécise de gamine trop mince.
— Colette, tu as mauvais genre... décréta Heine, désapprobative.
— Possible ! Mais je me plais. \Jue celui qui ne sera pas de mon avis le dise.
— Tu as l'air d'un trollin ou de quelque chose de pire.
— Je m'en moque.
Et, Colette, assise dans un fauteuil, croisa très
LES ROBES NOIHES. — 8.
haut ses jambes et découvrit de grandes bottines de daim gris. Elle tira de son sac à main un portecigarettes, une boîte d'allumettes — le tout en or et timbré à son chiffre — choisit une cigarette et l'alluma. Puis elle se mit à rire :
— C'est vrai que j'ai l'air d'un trottin I... Seulement, quand les gens qui m'ont prise pour une midinette en quête d'aventure, me voient monter dans mon « électrique », eh! bien tu sais, « ça les remise». Hein ! crois-tu qu'il est gentil, Papa, de m'avoir payé une auto pour moi toute seule ! Ah ! mais, il paraît que ses affaires marchent. Il gagne le Pérou petit à petit... Pas bête, Papa !
Houlinet joignait à la politique d'autres combinaisons, commerciales celles-là, qui le faisaient riche. Avec son flair de paysan, il avait remis en exploitation, dans les Gévennes, des mines abandonnées qui étaient en train de lui édifier une grosse fortune. Il n'était pas peu fier de se sentir, maintenant, en état de large supériorité, sous ce rapport, vis-à-vis de Lagrange-Walmier. Ce dernier possédait un honnête patrimoine familial dont les ressources représentaient une bonne aisance et rien de plus.
Houlinet n'osait pas tenter grand étalage de sa fraîche richesse devant le ministre, dont l'ironie le glaçait aisément.
Mais Colette n'avait pas si peur et elle ne se gênait point pour crier, à tue-tête et à tout bout de champ, les triomphes des présents incessants dont son Père la comblait maladroitement.
Bien souvent, Reine Lagrange-Walmier se trouvait agacée par l'ostentation sotte de Colette ; mais jamais autant que ce soir. Gomme elle savait domi-
les ROBES Nom es I |;,
ne* Me nerfs, elle m borna i On un peu méchamment :
— Tu ae redoutes pas qu'on te prenne pour la petite connaissance du chauffeur ?
Maie Colette ne releva pas le propos. Reine était jalouse ? Qu'est-ce que ça pouvait faire ? Elle en ferrait bien d'autres ! Rompant les chiens avec sérénité, elle conta :
— Ah : ma chère, figure-toi : Je suis passée a Fénelon, pour l'association dos anciennes : il y a des potins nouveaux : Il paraît qu'il y a dea professeurs qui boycottent la Directrice. C'est une vieille momie aux idées arriérées. Croirais-tu bien qu'elles t'ait une vira Provin lu sais, le professeur d'histoire de une o copine » à nous, qui avait des aperçus si originaux .'...) à Provin donc. El pourquoi? Parce qu'elle a dit, en classe, que les Lorrains qui naissaient aujourd'hui à Metz, se moquaient pas mal de n'Ôkre pas Français, que. par conséquent, l'idée de Patrie était une pure convention : conclusion —
oe n'est pas la peine d'immoler à une chimère tonte une floraison magnifique d'existences humaines ». — Une autre fois, aussi, elle a conseillé à une grande qui quittait la 5e pour se marier, de n'avoir qu'un ou deux enfants, « parce que c'était le devoir des êtres conscients de se substituer à la nature inintelligente et, par une sélection raisonnée, de préférer la qualité à la quantité ». C'était chic, tout ça, n'est-ce pas ?... Eh ! bien, cette brave tourte de Directrice a prétendu que « Provin était subversive et immorale dans son enseignement». Elle l'a carrément accusée de « pervertir ses élèves ». — C'est un peu violent, tu penses !... Quand on ne comprend rien et qu'on en est encore à l'Alsace-
Lorraine et aux familles nombreuses, eh bien ! on se tait !...
— Alors?...
— Alors les agrégées se sont mises en grève. Il y a longtemps qu'on s'occupe de syndiquer le personnel enseignant, à Fénelon ; quand ce sera fait, les Directrices et autres fossiles pourront chanter : ce sera midi sonné ! — Après, j'ai aperçu Lancry...
— Où?
— 11 sortait de l'école de droit. Je connais son heure et j'ai fait un détour sérieux pour arriver à passer juste par là au moment psychologique. Mon auto n'a rien de mieux à faire qu'à me trimballer !
— Pourquoi tenais-tu à voir Lancry ? demanda Reine distraitement.
— Pour rien, ma belle, pour le plaisir !
— Et cela, dans quel but ?
— Ah ! non, tu es bouchée hermétiquement, ou tu me fais poser ; l'un ou l'autre. Tu sais, Reine, je n'aime pas qu'on s'offre ma physionomie !
Colette Houlinet se rendait compte que l'argot abominable qu'elle affectionnait, heurtait douloureu sèment les délica tesses al tières de Reine Lagrange- Walmier. Et elle goûtait un plaisir spécial à faire mal aux nerfs de son aristocrate amie en l'affligeant des plus vulgaires de ses locutions chéries.
— Oui, ma chère !... avoua Colette en détachant une dernière spirale de fumée bleue, puisqu'il faut te mettre les points sur les i, sache que je nourris un béguin — le fâcheux béguin — pour Lancry...
Un sourire railleur salua, seul, cette confidence émouvante.
— 11 est laid... n'est-ce pas, Lancry ?... continua Colette. Eh ! bien, ma chère, que veux-tu ! Je le gobe.
Pourquoi ? Comment ? Ça je n'en sais rien. Avec sa figure rasée «le prêtre, «Je cabotin ou de lord, il m'a emballée. Voilà tout...
— Colette !.. interrompit (file Lagrange-Walmier.
— Oh ! ne t'effarouche pas. Princesse ! Je ne m'en irai pas le lui dire. Des natures comme celles-là ne rapportent pas qu'on leur saule au cou. Ça serait tout gâter à jamais. Il faudrait tacher de l'intéresser — ce qui n'est pas commode — et puis, après, lui tenir la dragée haute. Ce serait le seul... moyen. 11 y ;i des jours où je jurerais qu'il me regarde avec intérêt et d'autres...
— Vraiment, Colette, tu me répugnes, annonça M'io Lagrange-Walmier avec la plus grande tranquillité. Je te croyais mal élevée...
— Merci !
— Mal élevée, mais non pas perverse... Et je m'aperçois...
— Oh ! non ! La princesse qui se trouve mal !... ricana la charmante enfant sans se troubler. Perverse pour essayer de subjuguer Lancry ! Mais c'est légitime, ça, ma petite, très légitime. C'est de « l'amour permise ». On n'est marié ni l'un, ni l'autre. Va demander son avis à ton curé ; tu verras qu'il m'octroiera sa bénédiction et la manière des'en servir. Tu sais, d'abord, le curé aussi je le gobe ! Pas de la môme façon que Lancry, non, ça non. Mais, enfin, je le gobe. C'est un bonhomme qui n'a pas froid aux yeux.
Voici dans quelles circonstances l'abbé Lagrange- Walmier avait mérité l'estime flatteuse de la suave Colette Houlinet :
La première fois qu'elle s'était trouvée avec l'abbé, celui-ci était seul chez le ministre, avec le secrétaire
de ce dernier, Morin — seigneur de peu d'importance — et Reine Lagrange-Walmier.
Très à son aise, puisque le père de Reine n'était pas là pour porter une atteinte relative à ses effets d'argot, Colette avait commencé par toiser curieusement l'abbé et le contempler comme un bolide tombé du ciel. Sans sourciller, l'objet de cet examen dénué de bienveillance supporta l'assaut. Cet exercice terminé, elle jugea fort spirituel de s'extasier sans mesure sur les bienfaits des lois récentes, édictées en France en vue de sa déchristianisation :
Comme sa maladresse devenait par trop flagrante :
— « Mademoiselle, je vous en prie, ne vous gênez pas : criez donc « à bas la calotte ! » vous en mourez d'envie !... » conseilla l'abbé Lagrange-Walmier avec un sourire de belle humeur.
La balle était lancée de main de maître. Colette s'arrêta, un peu interloquée. Et puis, comme ce n'était pas autre chose qu'un petit animal dévoyé, mais non pas méchant, elle se mit à rire de tout son cœur en disant :
— Pan dans l'œil !... M'sieur le curé !... Ça, c'est bien envoyé !... J'aime les gens qui savent faire des ripostes pareilles. J'ai été bêle : vous ne me l'avez pas envoyé dire... On sera ami si vous voulez ?...
C'est depuis ce temps-là que Colette « gobait » l'abbé.
Sautant d'une idée à une autre avec une mobilité d'ouistiti, Colette repartit :
— Non ! mais je me demande quel plaisir on peut trouver à être curé ! — La fille de Houlinet dirait toute sa vie « curé » pour « prêtre ». — C'est qu'il a l'air de « penser que c'est vrai », ce bon ratichon. J'ai eu le malheur de lui demander ce qu'il faisait
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de son métier, il m'a défilé loal un chapelet de «listrarlions ! Ah ! ma chère ! j'en ai la chair de pouly.
Papa, i -a ragaoi, ni Bais, quand j'encense le curé. Ça le crispe. Il en eal vert. Il dit que, rien de le voir,
ça lui l'ail mal au foie, l'auv' Papa ! 11 est jeune, il s'excite. Dans son genre, il ■ pense aussi que c'est
vrai
Reine Lagrange-'Waleaier regardait Colette, tandis qu'elle parlait. Jamais la Bile du ministre n'avait
été aussi frappée de l'air commun de son amie. Tout la rebutait dans le babil puéril, vulgaire et sol de Colette. L'instant précédent, c'était l'engouement pour Lanery qui lui taisait mal aux nerfs. Maintenant, celait i l'emballement ■ pour l'abbé. Sèchement, elle dit :
— Sans être absolument de l'avis de ton père, j'avoue que l'abbé Lagrange-Walmier ne m'enchante pas. Je suis sûre qu'il pose.
— Il n'en a pas l'air.
— C'est qu'il est habile. Je me demande quel besoin mon Père avait de l'introduire chez nous.
— Eh bien ! mais c'était la moindre des choses !... Il l'a tiré d'un mauvais pas, tu sais. Tu m'as l'air d'avoir la reconnaissance légère. — Tiens ! J'oublie toujours qu'il cumule : il est médecin ! Il faudra que je lui demande un remède contre les taches de rousseur... Je voudrais savoir, tout de même, si c'est vrai ce que Papa raconte des curés...
— Quoi donc ?. .
— Il prétend, par exemple, qu'ils ont, lou<. quatre défauts caractérisques.
— Dis-les ?
— Attends -- elle compta sur ses doigts — -.Fauxcomme des jetons, Avares, Vicieux. Et puis, ma-
chines à prières, faisant leur métier sans penser un mot de leurs patenôtres. Papa ajoute qu'ils sont de ces ignorances inouïes !... J'ai dit à Papa : « Si le curé de là-bas est tout cela, eh bien ! vrai, ça m'étonnera ! 11 a l'air franc et pas bète, toujours. Maintenant, pour le reste, naturellement je n'en sais rien ! Mais je me propose de le filer, moralement, histoire de me faire une conviction sur les curés, en général. Ils doivent, tous plus ou moins, être taillés sur le même modèle. — As-tu remarqué que Lancry lui fait le doux œil ? Il le ménage. Il met une sourdine à sa mauvaiseté. C'est un signe, ça ! Lancry prétend qu'il y a de braves gens dans la confrérie. Je pense que c'est pour faire fulminer Papa. Mais, au fond, ça peul être vrai...
— Lancry... les curés. — Les curés... Lancry... tu n'es pas variée, Colette, je l'assure. . soupira Mlle Lagrange-Walmier, en baillant avec élégance, derrière son petit mouchoir de dentelle.
L'abbé Lagrange-Walmicr était aux prises avec une recrudescence de labeur. Lu dépit de la crise religieuse, 1' « Œuvre sociale de J.-C » prospérait. L'abbé de Grimont venait d'y adjoindre une « cuillerée de lait » où toute femme nourrissant son enfant élait admise. La condition unique était que l'enfant fût baptisé ou que sa mère consentit à lui faire donner le Sacrement. On assurait à celle-ci les repas durant tout son nourrissage. On lui fournissait, aussi, le lait nécessaire pour le complément d'un allaitement qu'elle n'était, parfois, pas assez forte pour soutenir entièrement. Au moment du sevrage, l'enfant recevait des rêtements et une petite somme d'argent.
In sensible accroissement dans les baptêmes représentait le résultat spirituel de celte aide matérielle.
Dans les omissions concernant ce sacrement, la négligence compte pour les trois quarts. On n'y pense pas. On n'a pas le temps.
Pensez-y, prenez la chose en main, on vous laissera faire — en général — pourvu que cela ne coûte rien. L'hostilité absolue est encore l'exception chez la mère. Le père, lui, se moque bien haut de ces inômeries. 11 crie, au besoin, que « si on porte le mioche à l'église se faire arroser le caillou, il fera du
chahut. — Est-il le maître chez lui, oui ou non ? »
En attendant, il laisse faire.
L'essentiel consiste à conquérir la bonne volonté de la femme. Et cette bonne volonté on la conquiert par la soupe chaude qui rend son lait plus nourrissant, par les vêtements et le lait pour son bébé, par le bonnet fanfreluche que l'on remet à la maman pour le baptême.
Car la femme du peuple — comme sa sœur de la classe élevée, d'ailleurs, — est une enfant frivole. Elle préférera ne pas faire baptiser son poupon plutôt que de le porter à la paroisse vêtu comme « tous les jours ». Non, il faut qu'il ait un bout de dentelle et un nœud de ruban sur son bonnet et que sa robe soit brodée.
Pour répondre à cette faiblesse, il s'est — comme toujours en France — créé une petite œuvre charmante : « L'œuvre des bonnets de baptême ».
Des jeunes filles dévouées confectionnent de leurs mains adroites d'ingénieuses et menues merveilles avec des restes de colifichets quêtes chez les amies. Les petites sœurs de l'Assomption, celles que leur mission admirable fait pénétrer dans tous les intérieurs misérables, connaissent bien « l'œuvre des petits bonnets »... Petits bonnets... menues merveilles qui portez dans vos fanfreluches la grâce primordiale du baptême...
Mais, pour faire marcher sa « cuillerée de lait » il fallait de l'argent, encore, toujours!... L'abbé de Grimont avait été amené à opérer dans ses ateliers modestes des agrandissements nécessités par leur prospérité. Cette extension nouvelle apportait des ressources à l'œuvre fraîche née, mais demandait un immense travail de surveillance.
LU ROUI NOHU 12.*}
El l'abbé Lagrange-Walmier «'-tait, de tous; les vicaires, celui qui vivait le plus avec son cuvé el le geooadail «le pins près perce que l'< Euvre socin l«* »
s'adaptait e\acl ••ineiil I son tempérament spiril u<* 1 .
Les autres vicaires de ste-.leanne de Clichy se -p<;cialisaient dans leurs dévouements particuliers. Leur collaboration occulta et fidèle permettait à l'abbé de Grimont <'t à l'abbé Lagrange-Walmier de poursuivre avec une liberté d'espril relative le Formidable labeur de l'impulsion à donner.
Chose étrange, el impossible à rencontrer dans un milieu laïque. ;tucune rivalité personnelle, aucune susceptibilité grave ne surgissait dans cette lutte commune pourle bien. L'abbé Ribel s'absorbait dans ses vérifications perpétuellee concernant la comptabilité extrêmement compliquée des différentes parliesde l'œuvre. L'abbé Lecourtois se donnait corps et Ame à l'apostolat de ses jeunes gens el de ses ouvrier-;. Quant à l'abbé Bargelin — grâce au nombre toujours croissant des enfants du patronage — il voyait ses loisirs se raccourcir de plus en plus. Ses études chéries en pâtissaient. Il montrait piteusement la pile des Revues d'aslronomie qui attendaient — sous bande — sur sa table de travail. — « Je n'ai plus de temps!... Je ne me tiens plus au courant! gémissait-il.
On conçoit, en effet, que les quatre vicaires étaient surchargés. « L'Œuvre sociale » ne représentai! qu'une partie de leur vie et ne les libérait nullement de 1 «mi i s. devoirs de paroisse, el d'une paroisse populeuse et lourde.
11 y avait bien de ci, de là, cependant, quelques menus froissements, quelques paroles vives ou acid«es échangées entre les ouvriers de la vigne du Seigneur.
L'abbé Lecourtois, par exemple, partait parfois en guerre contre l'abbé Bargelin, sous prétexte que les enfants du patronage troublaient, par leurs cris de sauvages en liberté, les causeries-conférences que lui, Lecourtois, faisait, dans la salle du cercle, à son public masculin.
L'abbé Bargelin répliquait que le bon Dieu aime les enfants, et qu'il est, avant tout, utile de les laisser crier afin de leur développer les poumons. En réalité parce qu'il n'exerçait sur la horde qu'une autorité illusoire et qu'il se reconnaissait, en secret, incapable de la juguler.
L'abbé Lecourtois tonnait alors, « que les poumons des enfants sont une chose, mais que la mentalité d'hommes faits ou de jeunes gens, déjà conscients de leurs devoirs, en est une autre! Et joliment plus importante! »
Un sourire se jouait sur les lèvres fines de l'abbé Bargelin. L'abbé Lecourtois devinait la pensée malicieuse de son confrère. Et, « saisissant le taureau par les cornes » suivant son expression favorite : — « Oui, je n'aime pas parler quand on fait du vacarme!.. J'aime qu'on m'entende quand je me donne la peine de dire quelque chose d'utile!.. Et après?.. N'est-ce pas mon droit?... »
On racontait sur le compte de l'abbé Lecourtois, sur la rage où le mettait le bruit, lorsqu'il était en chaire, l'anecdote suivante : Il prêchait le mois de Marie dans sa paroisse. L'église était petite et les moindres réflexions particulières voletaient autour du bouillant orateur comme des mouches importunes. La patience ne représentait pas la vertu chérie de l'abbé... Il se tut, tout à coup, au beau milieu d'une période... Et, les yeux au ciel, l'air résigné :
• Je continuerai... quand il plaira aux personnes qui parlent en même temps que moi de cesser leurs discours ».
L'effet avait et»'- merveilleux. Et les bavards de Ste-Jeanne ne se risquaient plus à causer aux sermons de l'abbé Leeourlois.
D'ailleurs, les paroissiens prisaient fort leur abbé comme prédicateur. ESI ils avaient raison. Sa manière (Mail bien à lui. 11 prêchait moins qu'il ne parlait cl se trouvait en chaire comme chez lui. Ses serinons avaient la vie... la vie du Christ.. I lar il se tenait lies éloigné de ces prédicateurs qui se figurent avoir accompli leur lâche, s'ils onl développé littérairement quelques réflexions à la Sénèqueou à la Mare-Aurèle cl qui oublient, ainsi, qu'ils sont envoyés, non pas pour enseigner seulement la morale naturelle des braves gens, mais pour transfuser en autrui la flamme de Jésus-Christ.
Rien anodines étaient donc les mésintelligences humaines qui se glissaient entre les collaborateurs de l'abbé de Grimont. La coopération plus intime de l'abbé Lagrange-Walmier à l'œuvre de son curé — dont il se faisait souvent le secrétaire — n'éveillait aucune jalousie chez les autres vicaires. L'abbé Lagrangc-Walmier était un excellent camarade. On l'aimait sans songer à l'envier. On reconnaissait tacitement sa supériorité, le don qu'il avait de persuader et d'attirer, son influence indéniable sur les plus récalcitrants. La raison de cette réussite dans l'apostolat des âmes était que l'abbé possédait éminemment la douce bonté qui louche les cœurs. La bonté sans mesure, perpétuelle, inlassable, représentait le trait caractéristique de sa nature. El le peuple si bizarre parfois, si peu sensible, en apparence, aux marques
d'attachement et de dévouement qu'on lui prodigue finit pourtant par se laisser gagner, par accorder son affection et sa confiance à qui se donne sincèrement à lui.
D'ailleurs, tous les vicaires de Ste-Jeanne comprenaient l'utilité et la beauté de la tâche à laquelle ils étaient heureux de se dévouer et qui les absorbait tout entiers. L'esprit de l'Évangile leur donnait le sens social par excellence. Cette disposition de l'âme qui, en chaque chose, nous fait considérer le bien général, nous force à sacrifier notre égoïsme au prochain. De valeur intellectuelle inégale, un même amour les galvanisait : l'amour des humbles... des humbles dont ils travaillaient, de concert, à améliorer le sort. Non pas à l'aide de ces syllabes sonores de liberté, de fraternité, d'égalité qui grisent nos contemporains, mais avec l'essence intime de ces mots... Ces mots tombés pour la première fois de la bouche divine de Celui qui « infiniment riche, naquit pauvre, vécut plus pauvre encore et mourut dépouillé de tout »... Celui qui — le premier — aima les petits.
Tous ceux que n'aveugle pas la passion anti-cléricale s'inclinent devant la force de dévouement qui émane des plus modestes ministres de cette Eglise, émancipatrice initiale des malheureux...
Et le clergé de Ste-Jeanne de Clichy ne constituait pas une exception!
On conçoit que, dans une telle vie, le milieu Lagrange-Walmier ne fût qu'un « à côté ». Le second vicaire de Ste-Jeanne se reprochait presque de gaspiller, en sa faveur, quelques heures de temps en temps.
Si Colette avait pu soupçonner les véritables mé-
rites de ce << curé » — si pareil à tant d'antres — elle eût été éblouie, car elle demeurai! susceptible «l'un élan «le loyauté. Le sectarisme ae faveil affleurée qus superfieieUeaaent.
M ;i i s, si le prêtre connatl quelquefois les laïques, ceux-ci l'ignorent éternellement. On voit chaque jour des eatboliques côtoyer, dans un prêtre modesle, des déveaemeats sublimes, des vertus de saint et n'en avoir pas la moindre intuition. Lorsque, par suile d'une circonstance imprévue, quelque irait admirable d'une vie d'apôtre se révèle, on s'écrie :
Comment!... L'abbé on lel a été mon curé pendant di\ ans cl je n'ai rien su de tout cela! — On ne s'en serait jamais don!*-... — C'est vrai !... Il a dîné une fois avec moi chez des amis : il était gai et mangeait de bon appétit... — (! !)
Et Ton regrette l'indilîérence témoignée, la justin- si tard rendue...
Parce que nos prêtres sont forcément umols sur leurs \crl u-, nous ne soupçonnons pas celles-ci les trois quarts du temps. Nos intelligences lourdes ne savent pas repérer la véritable sainteté qui se voile sous des dehors simples. Nos esprits satiriques, toujours plus portes vers l'ironie que vers l admiration, m- Lussent passer aucun des menus ridicules de noire cure. Nous disons bien haut qu'il a l'élocution pénible, l'éloquence courle et qu'il promène des soutiers d'étoffe dépourvus de solennité. En revanche, nous sommes très incapables de deviner qu'il vit en anachorète pour avoir un peu plus d'argent à donner à ses pauvres et nous ignorons qu'il compromet irrémédiablement une santé fragile par les fatigues exagérées d'un ministère écrasant. Les protestants, eux. ne supportent pas une critique, si anodine soit-elle,
louchant leurs « Pasteurs ». Et pourtant!... Ces « Pasteurs » sont loin d'incarner, à leurs yeux, la puissance spirituelle redoutable échue à nos ministres!... Et nous, pauvres niais que nous sommes, nous, catholiques, nous sommes les premiers à nous amuser des travers de nos prêtres. Comme des enfants stupides, nous démolissons de nos mains leur prestige. Nous tournons agréablement en dérision leurs humaines petites tares. Nous faisons de l'esprit avec leurs imperfections.
Et quand nous avons conclu : « Oh ! mais, vous savez, l'abbé un tel — malgré cela — est un très saint homme ! » notre conscience est tranquille et, par surcroît, nous demeurons ravis de notre verve.
Heine Lagrange-Walmier n'aimait pas du tout 1 abbé, c'élail clair. Pourquoi ? Mystère. — Mais elle ne V aimait pas.
Lorsqu'il était là, son mutisme habituel s'aggravail. On eut dit que celle belle personne, affranchie de tous les préjugés et de toutes les crédulités de nos jeunes filles, redoutait, de la part de ce prêtre, un don de seconde vue lui permettant de lire en elle. Son Ame s'enfermait dans une réserve correcte mais hostile. Très intuitif, l'abbé percevait le recul moral de la personnalité de Reine. Mais il préférait encore celle attitude aux tentatives de camaraderie de Colette Iloulinet.
Cette hurluberluc mal élevée, était saisie d'une curiosité de névrosée pour tout ce qui composai! la Vie d'un « curé ». C'était, pour elle, un échantillon unique à étudier, et elle passait son temps à « interwiewer » l'abbé Lagrange-Walmier.
Tout lui était bon. Elle posait à tort et à travers 1rs questions les plus saugrenues et les moins délicates. En l'ace d'un intérêt intelligent, l'abbé eût répondu volontiers. Il se fût prêté de bonne grâce aux interrogatoires. L'existence sacerdotale est. en général, un terrain si parfaitement inconnu, qu'il
n'est pas mauvais de le rendre plus familier lorsque l'occasion s'en présente.
Mais, vraiment, Colette Houlinet n'était qu'une sotte perruche mal éduquée. Il fallait, avec soin, la tenir à distance.
Elle demandait à l'abbé « comment on fait pour confesser? » et « s'il portait un pantalon ou une culotte ? »
Elle s'informait du « truc » pour fixer son rabat et de l'effet que « ça lui faisait lorsqu'il grimpait prêcher dans son coquetier ? »
L'abbé écartait par quelques ripostes le flot de ces intelligentes questions. Mais Colette, ainsi qu'elle l'affirmait, « était bon cheval de trompette » et ne se troublait pas pour si peu. Elle riait, s'ébrouait comme un caniche mouillé en disant :
— Brrrou !... vous n'êtes pas commode tous les jours, vous, M'sieur le curé !... » et recommençait la minute d'après avec une inconscience désarmante.
Un sujet l'attirait spécialement et elle y revenait sans cesse : la confession.
— Non, vrai ?... Il y a des gens qui vont vous raconter bénévolement tout ce qu'ils ont fait ?
— Oui, mademoiselle. J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire trois fois au moins.
— Non ! mais, répétez-le... C'est « épatant ». (Tout était « épatant » ou «rasant » pour Colette Houlinet.) Mais enfin, voyons, expliquez-moi... Vous, qu'est-ce que vous faites pendant ce temps là ?...
— J'écoute.
— Et après?
— Après, j'oublie tout.
— Vraiment. Vous oubliez ?
— Absolument. D'abord, parce que toutes les con-
LES ROBES NOiliKS i:{|
feseions, <>u presque, m ressembles*. Les l'aiM humaines s<m t toutes Les mêmes. Ensuite parce que
Voiihli esl mon «Ii-voir.
— Comment peul-on oublier par devoir ?
— En ne pensant jamais volontairement à ce qu'on veut rayer «le sa mémoire. — Et c'est, très facile.
— lit si « > ii vous a raconté quelque chose de si énorme ou de si palpitant que yous ne puissiez pas l'oublier î
— Eh bien ! mais cela revient au même puisque mes lèvres, jamais, ne le rediront,
— Ah ! le fameux secret de la confession ! C'est vrai,
Le prêtre eut un sourire de commisération.
— On voit bien que vous n'êtes pas catholique, mademoiselle. Tous les ealholiques — même ceux qui mit perdu la Foi — croient au secret redoutable de la confession. Ils savent que jamais Dieu n'a permis qu'il lui trahi. Même devenu fou, même mis à la torture, jamais un prêtre digne de ce nom n'a divulgué une confession.
Ils étaient seuls tous trois ;on attendait Lagrange- Walmier et Lancry qui devaient venir dîner.
L'abbé parlait sans emphase, comme toujours, mais la tlamme contenue de sa conviction calme irradiait.
Heine écoutait avec un peu moins d'inattention que de coutume.
— C'est é^al I... Je ne m'y lierais pas... fit lourdement la perruche bornée.
— Tu es au-dessous de tout, Colette, — constata Mlle Lagrange-Walmier, paisible.
Colette ne s'expliqua pas très bien ce qui lui valait ce horion. Mais elle était peu sensible aux aménités
de sa belle amie. Sans s'émouvoir, elle interpella Lancry qui entrait :
— N'avez-vous pas envie de raconter les insanités de votre âme à M'sieur le curé ? Il les écouterait avec plaisir, j'en suis sûre.
— Oui, vos péchés ! Nous parlons de confession. La voix mordante de Lancry, voix sonore, un rien
nasillarde, riposta :
— Cette plaisanterie est d'un goût délicieux ! Je reconnais là l'esprit si fin de la délicate Mademoiselle Houlinet !
C'était dur, brutal comme un coup d'étrivière et Colette, domptée, ne répliqua point.
Mais Lancry savait ce qu'il faisait. — Très calme, il s'inclina devant Reine qui le regarda à peine, puis il vint à l'abbé et lui serra la main. Ils causaient, d'ordinaire, très courtoisement.
En suçant son pouce comme une petite fille grognon, Colette gémit :
— Vous déciderez-vous à me dire bonjour ?
— Ça dépend. Si vous êtes à peu près convenable, nous verrons ça.
— Quel être !...
— Je voudrais savoir ce que devient mon Père... pensa Reine, tout haut. Je vais voir dans son cabinet de travail si, par hasard, il serait rentré et oublierait l'heure... Vous permettez...
Elle sortit de son pas glissé, avec une allure souple et harmonieuse.
— Elle a de la branche ! émit généreusement Colette, la porte refermée. —Dites donc, vous, souritelle à Lancry, qu'est-ce que vous aimez mieux : le « chien » ou la « branche » ?...
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— Figurez-vous que j'adore les jeunes filles bien élevées !... lança-t-il, impertinent. — Ainsi, vous voyez !
— Je me demande si fti'sieurle curé sait seulement la différence qu'il y a entre • le chien » et « la i hr;ui<he •?... soupira Colette... Puis, sautant d'une idée à une autre, — vous savez, confia-t-ellc à ses deux interlocuteurs, je pense que le Patron — (Lagrange-Walmier) — ne doit pas être drôle tous les jours, ces temps-ci. C'est pour cela, j'imagine, que Reine est encore plus ténébreuse que d'habitude. Il « file un mauvais coton... » Il a fait deux ou trois
gaffes» dernièrement.
— Ah ?... fit Lancry alléché et radouci. Flattée de l'intérêt, Colette poursuivit, confidentielle :
— Oui, avec les dernières histoires de grèves... Il est tiraillé de droite et de gauche ; alors, pour se rattraper, il salue à droite et à gauche. A force de vouloir contenter — ou faire semblant de contenter — chacun, il se mettra la chambre entière à dos. Ce qui plaît, chez Lagrange-Walmicr, c'est son audace de pince-sans-rire. Qu'il l'abandonne : il est flambé. Papa disait ea, hier, avec de grosses légumes. Papa trouve qu'il baisse, depuis quelque temps... qu'il n'a plus l'ascendant de jadis... Mais, « motus » ! n'est-ce pas ?... Si Papa savait que je vous raconte ca, il me tordrait le cou sans phrases.
Heine revenait, un pli d'agacement à sa bouche altière.
— Père n'est pas rentré... Attendons quelques minutes encore, et nous dînerons sans lui.
Mais, la minute d'après, Lagrange-Walmicr appa-
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raissait, l'œil vif el l'allure conquérante. Il s'excusait avec grâce comme on annonçait le dîner.
A table, il conta avec un brio étourdissant diverses anecdotes de sa vie politique. Il était étonnamment jeune et plus charmeur que jamais. Il se mouvait dans une atmosphère de triomphe joyeux. De la puissance et de la force émanaient de lui.
En passant au salon, Lancry, ironique, coula dans l'oreille de Colette, rageuse :
— Vous ne savez pas ce que je préfère du « chien » ou de la « branche » ? — Eh ! bien, c'est le « flair ».
L'abbé Lagrange-Walmier louait son temps pour une denrée précieuse.
Causant avec Berge, il émit, perplexe :
— Je me demande si les rares instants «pie je passe onez mou oncle ne sont pas perdus, absolument perdus ?...
— Mais, non ! Vous Baves bi<-ii mieux que moi «pie, partout où un prêtre va, pour l'amour de Dieu ou de l'ordre providentiel — ee qui est pareil — et non par des motifs humains, // fait du bien, même à sou insu...
— 11 est presque impossible de Caire du bien dans (•«• milieu, je vous assure...
— A voire insu vous en laites. Croyez-moi. Votre présence détruit quelques miasme- morbides. Par la vertu de Celui que vous représentez, vous exercez un pouvoir occulte sur les ennemis, même Ayez loi en mon optimisme. — Tenez, pour entrer dans des détails infimes : à cause de vous, par respect instinctif pour cette robe noire tant honnie (et qu'on vénère sans le savoir) on s'abstiendra, dans ce milieu lui-même, de conversations spéciales... On ne chaulera pas, devant vous, certaines choses. — Ce n'est rien. — On recommencera le lendemain. — Mais c'est
toujours un peu de mal évité. — Je ne dis pas encore : «un peu de bien acquis ».
— C'est curieux... sourit l'abbé... Ceux qui sont le plus loin de la Foi et, par conséquent, de la compréhension du Prêtre, le redoutent obscurément. Us perçoivent vaguement ce que M'^IIoulinet traduisait par ces mots pittoresques : Un prêtre, ça ne me fait pas du tout l'effet d'un homme comme les autres »...
— Et qu'avez-vous répondu à cette jeune personne distinguée ?
« — Cela prouve, mademoiselle, que vous avez l'âme normale. Pour toutes les âmes normales, même hors la Foi elle catholicisme, le prêtre n'est pas « un homme comme les autres ».
— Et c'est un grand compliment que celui-là !... Puisque vous tâchez de toutes vos forces à n'être pas des hommes, mais quelque chose d'un peu mieux.
— Voyez comme c'est bizarre : ces mêmes gens qui reconnaissent — en particulier — que nous ne sommes pas « des hommes », n'hésitent pas à nous octroyer en masse les injures les plus variées.
Poursuivant son idée, Berge reprit :
— Sans parler de ce milieu franchement athée où un prêtre est rarement appelé à pénétrer, envisageons les gens du monde simplement indifférents ou sceptiques. Votre présence leur fait du bien en ce sens qu'elle les force à penser à vous. A se rappeler votre existence. A compter avec elle. Et quand je dis vous, je ne vise pas vos personnalités, mais tout ce que vous représentez, tout ce dont vous êtes le vivant symbole : Foi, Renoncement. Au delà, en un mot... A quoi tant de gens ne songent qu'à l'heure de la mort... Et encore !...
— Oui... fitl'abbé pensif... Nous sommes l'envers
de la vie telle qu'on la comprend. C'est pourquoi nous gênons tant...
— ...bit l'on a tant besoin «le vous !.. acheva Berge... — Non ! non .'... s'écria l'écrivain, repris d'ardeur, je pense que le vieux dicton « le prêtre BU confessionnal, le prêtre à l'autel « a fini son temps. 11 ira rejoindre « la Foi du charbonnier ». De même qu'il nous faut, maintenant, une Foi documentée, forte de ses assises solides, une Foi raisonnée avec quoi nous puissions lutter contre les raisonneur-, de même le Prêtre doit cesser d'être une entité lointaine et vague, uniquement préposée aux rites du culte.
— C'est ce que l'abbé deCrimonl cherche à nous taire réaliser: « sortir de l'église, aller au peuple, s'occuper de lui, de sa famille, de ses enfants, de ses intérêts matériels, de son travail, de ses associations... »
— Oui, votre rôle s'est élargi. Vous ne devez plus vous borner à prier, à célébrer. 11 faut descendre dans la mêlée humaine, il faut vous faire connaître, il faut qu'on tous voie... Eh ! mon ami, vous n'avez rien à perdre à être connus, tous... Détruisez, par votre présence seule, les légendes absurdes. 11 est urgent qu'on constate que le prêtre est chaste, que le prêtre est pauvre, que le prêtre est loyal, que le prêtre est dévoué ! — Cela parce qu'il est le disciple de Celui qui fut chaste, pauvre, véridique, et la charité même. Abolissez la vieille rengaine du prêtre ignorant . Il y a belle lurette que la calomnie sur l'infériorité de l'enseignement des grands séminaires a fait son temps ! Qu'on en consulte les programmes actuels ! Qu'on se rende compte de l'organisation purement intellectuelle et l'on verra ce que
vous apprenez, ce que vous savez !... Le prêtre est plus cultivé que la bonne moyenne de l'humanité : c'est indéniable !... mais depuis des siècles, les Francs-maçons travaillent à vous étouffer sous un visage de convention, odieux, ridicule, misérable. Et vous, par humilité chrétienne, vous vous êtes tus, vous vous êtes laissé faire. L'Humilité n'est plus la vertu de l'heure présente ! Cachez-la dans vos cœurs comme une fleur précieuse, mais ne l'exposez pas à être bafouée par des aveugles et confondue avec la faiblesse ou la peur !... cria Berge en s'échauffa nt.
— Vous parlez comme l'abbé Lecourtois, fit l'abbé Lagrange-Walmier. (Sa combativité, véritablement évangélique, était plus celle de l'apôtre que du tribun).
— Mais il côtoie de très près la vérité, ce petit abbé Lecourtois !... Je l'ai rencontré l'autre jour. Il m'a exposé ses théories : Elles seraient, ma foi, très salutaires aux engourdis que nous sommes !
— La France à feu et à sang...
— Parfaitement ! A. feu et à sang pour la Foi !... Je ne vous dis pas que ce soit le rêve, mais, enfin, cela vaudrait toujours autant que le feu et le sang pour les grèves ! — Tenez, je lisais l'autre jour dans une abjecte petite feuille de pédagogie universitaire, « que le gouvernement pouvait faire la Séparation sans redouter quoi que ce soit de tragique de la part des catholiques prudents que nous sommes ». — « Il y a des siècles, concluait-on, que la Foi catholique en France n'est plus qu'une mode et qu'un mol ! » — La France de Clovis et de Jeanne d'Arc !... gronda l'écrivain... Si vous croyez que je n'éprouverais pas une jouissance vraie à faire voir à ces gens-là, de quel bois se chauffe ma Foi !... Et de
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l'autre oôié d'une barricade I... El à la lueur des incendies !... Avec l'abbé Lecourtois A côté de moi pour faire le coup de feu en sa compagnie !
— ... Noua servons le mettre uni D'éteignail pas la mèche fumante el oe brisait pas le réseau ploj interrompit l'abbé, avec douceur. Dieu esl patient...
— Parce qu'il esl éternel I... lança Berge triomphant...
— En ! bien, mais nous sommes l'Église... Cette Église « [ 1 1 i ne finira pas... non- pouvons bien être
patients, au>si...
D'un lt>n de mauvaise humeur, Berge bougonna :
— C'est entendu : roua êtes un sainl abbé. .Mais ce
n'est vraiment pas la peine, par le temps qui court ! J'aimerais mieux vous voir un peu moins de sainteté et un peu pins de rancune...
— Un saint... il serait urgent que je le devinsse. En etVet.si nous voulons vraiment descendre dans la feule et lui faire du l»ien — ce bien dont vous parliez si éloajuemment tout à l'heure — il importe que nous nous allégions de toutes nos scorie- humaines. Car je \oiis avertis, mon ami, vous qui voulez nous dépêcher dans la mêlée, elle n'est pas indulgente, la mêlée! Kl, pour que nous lui soyons un sujet d'édification et non de scandale, il nous faudra acquérir toutes les vertus des Anges, des Trônes et des Dominations. Sinon nous perdrons le prestige de l'éloignement et nous ferons mieux de rester dans la pénombre.
— Pusillanime '....
— Vous ne vous imaginez pas, Berge, roue qui ave/, toujours évolué dans un milieu chrétien, quelles perfections héroïques les mécréants exigent du Prêtre ! — « C'est un prêtre, et il a dit cela »...
« C'est un prêtre et il a fait ceci... » Instinctivement, ils le mettent si haut, qu'ils ne sauraient le voir tel qu'il est sans le trouver déchu. Moi qui vis avec le peuple perpétuellement et avec familiarité, je me rends compte de cet état d'esprit par des détails menus et typiques.
— Je sais ce que vous voulez dire !... — Et Berge rit. — Quelle conception enfantine et grotesque ce bon peuple se fait de la sainteté : il faut être maigre, pâle et malade pour être canonisé. Ne jamais sourire et parler le moins possible. A ce compte-là, il reste quelque espoir de voir introduire son procès. Mais, allez, les idées ont marché là comme ailleurs !... Tout grands enfants qu'ils demeurent encore, les ouvriers sont susceptibles de reconnaître, tout seuls, la sainteté, même revêtue de simple Bonté... A propos, vous remuez-vous beaucoup pour les prochaines élections, l'abbé ?
— Un peu... Mais, vous savez, je préfère la persuasion lente et raisonnée aux diatribes violentes et aux luttes éclatantes. Je travaille surtout à déraciner de l'esprit de mes pauvres ouvriers les idées invraisemblables que les politiciens, qui les bernent, y ont semées. Mais je dois vous avouer que je ne reste pas toujours sur le terrain de la politique...
— C'est un tort, l'abbé !... Un tort immense. A l'heure actuelle : hors de la politique, point de salut ! Nous périssons par elle, il faut nous régénérer par elle aussi. Mais vous êtes tous les mêmes, mes chers bons prêtres naïfs !... Vous n'êtes pas capables de rancunes tenaces et de volonté rageuse tendue vers un but unique !...
— Notre but, c'est de sauver des âmes... Que nous les sauvions par la politique ou sans elle !...
Berge sViait levé depuis no moment. Il arpentait,
comme un ours en cage, sou cabinet de travail :
— Je vous dis que vous êtes des naïfs ! Croyeznous — nous, les laïcs qui connaissons mieux que vous, les loups humains — ces loups cherchent à étrangler le reste de vos libertés pendant que vous ne rêvez que sauvetages d'Ames...
— (Jue pouvons-nous rêver de plus nécessaire ?
— Mais sapristi, 1 abbé, redescendez de votre nnage !... fit Berge, avec quelque impatience. Je vous parle de la terre et vous m'entretenez du ciel ! Vous êtes composé d'une Ame et d'un corps — tout archange moral que vous êtes ! — El quand on ne vous aura môme pas laissé de quoi nourrir ce corps qui vous est indispensable, au moins — comme véhicule de votre Ame...
— ...Ne vous fâchez pas, mon ami !... Vous avez raison : il nous faut de bons Députés. Et pour cela, il nous faut de bons électeurs. — Mais, à vous dire vrai, je n'image pas que ce sera pour cette fois encore. Il faut (pie nous allions jusqu'au bout du sombre chemin... Il faut (pie la Fiance voie le gouffre... Il faut (pie la France ait la sensation nette qu'elle est perdue... Il faut (pie la France ait peur. C'est une nécessité inéluctable au point où elle en est. File a besoin du grand châtiment de l'Épreuve... Alors elle se réveillera. Elle sera de nouveau la France du Christ qui aime les Francs... — Voilà pourquoi, acheva le prêtre, avec une simplicité profonde, je me n remue » pour les futures élections plutôt par acquit de conscience que par conviction du succès. — Quand j'ai l'occasion de causer avec un père de famille, je lui parle un peu des élections — et beaucoup d'autre chose !
— De quoi, par exemple ?
— Que sais-je ?... Cela dépend...
— De la tête du bonhomme...
— D'abord, évidemment. — Je l'entretiens de sa femme, de ses « petits ». C'est un sujet qui ouvre presque toujours le cœur de l'ouvrier. Je lui demande combien il a d'enfants...
— ...Et il vous répond : un seul ! Et c'est joliment assez pour son bonheur et le mien !
— A peu près.
— Alors, vous lui expliquez avec douceur et sentiment que Dieu bénit les familles nombreuses...
— Oui... Etj'ai si peu de consolation sur ce chapitre ! C'est si difficile de faire admettre à l'homme actuel ce langage des grands siècles de religion...
— En effet, n'y voyant pas plus loin que le bout de son nez, il vous répond : « P't être bien qu'il les bénit, mais en attendant, il ne les nourrit pas ! » — Que dire à cela ? Quand on ne comprend plus les mots de Providence et de Volonté Divine, il n'y a plus rien à faire sur ce terrain. L'angle humain est si fallacieux, si tentant pour envisager la question... Le sophisme est si près de notre misère !...
— L'athéisme a fait perdre à la France plus d'enfants que la guerre et que les famines. Le malheur, c'est que si la guerre et les famines sont éphémères...
— ...Oui... elles passent, elles s'en vont... Mais l'athéisme demeure, croît, gagne. Et la France, sans relâche, se dépeuple...
— ...Et ce sera peut-être par là que viendra le châtiment... murmura tristement le Prêtre.
I il soir 'l<' la fin de mars, l'abbé Laajrange-Wal-
raier, installé devant sa lable à écrire avant -<>n dîner, savourai! une heure de paix exceptionnelle qui le ravissait.
II pleuvait loimlemenl, sans trêve depuis le malin. Toute la journée il avait couru dans la boue et sous l'averse. Maintenant, avec une soutane et des souliers secs, il jouissait du l'eu clair, de la pièce tranquille et du travail aimé qu'il entreprenait sous la lampe familière.
Un coup de timbre le fit sourire avec un peu d'anxiété. 11 se rappelait les soirs d'hiver ou d'ét< particulièrement las, il s'était vu dans la nécessité de repartir vers la recherche d'une ame ou le soulagement d'un pauvre corps de misère. Et cela, à la minute où il goûtait avec le plus de béatitude sa trêve et son repos.
Le domestique parut :
— Une dame demande monsieur l'abbé.
— Une dame ?
L'abbé ne recevait jamais ses pénitentes chez lui. Mais, chez un prêtre, rien n'est extraordinaire.
— Faites entrer...
Avec une stupéfaction silencieuse, l'abbé vit venir à lui Reine Lagrange-Walmier.
Elle était vêtue d'une robe sombre. Son visage était pâle comme toujours; une singulière expression de fixité durcissait ses yeux.
Un instant, l'idée vint au prêtre que Lagrange- Walmier était malade. Mais le calme de la jeune fille était complet. — Que lui voulait-elle ?
11 lui offrit un siège, s'assit lui-même et se décida à attendre qu'elle parlât.
C'était en désaccord avec les habitudes accueillantes de l'abbé. Mais Reine s'était toujours montrée si lointaine avec lui, qu'il ne savait vraiment quel langage lui tenir.
Reine le regarda en silence.
Et ce silence préalable enfermait quelque chose de si tragique, de si étrangement désespéré que, anxieux, il ne put soutenir cette angoisse et demanda :
— Qu'y a-t-il?...
A ces mots très banals, Reine frémit. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle gémit d'une voix basse et rauque que l'abbé ne reconnut pas...
— Ah! si vous saviez... si vous saviez!...
Toute la bonté de l'abbé se réveilla. Il pressentit quelque chose de cruel .. une souffrance exceptionnelle. C'était si contraire au caractère de Reine, cette plainte et ces larmes... Immédiatement, le terrain lui redevint familier. II fallait consoler, soutenir. Toute son âme s'élançait déjà vers l'être qui venait à lui.
— Ma pauvre enfant... — Il reprenait, d'instinct, le langage de son ministère.
Reine sentit la pitié vraie qui se donnait. Et ses larmes en jaillirent, plus pressées. Maintenant, les deux mains sur son visage, elle sanglotait à grands sanglots muets et profonds.
L'abbé connaissait la douleur humaine. On avait
LES ROBBS NOIRES I iT>
beaucoup plearé devant lui. Il savait la douceur apaisante des larmes. Il laissa couler celles-ci. Puis il «lit doucemenl :
— Mon enfant, vous avez une peine... Est-ce pour me la «lin' que roua êtes venue ?
— Oui...
Dans une résolution subite, Reine tamponna son visage. Elle expliqua avec calme :
— Je ne pleure pas d'habitude. Mais je ne m'appartiens plus. Ce n'est plus moi qui vis. -- Vous rappelez-vous, poursuivit-elle, avec une tranquillité anormale, qu'on sentait voulue cl commandée par nne énergie toute-puissante, vous rappelez-vous la conversation ou Colette Moulinet vous parlait de la confession?... Vous lui .-nez répandu que jamais jamais un prêtre n'avait violé ce secret...
— Je me rappelle...
— Eh bien! c'est de cette journée que date ma résolution de venir à vous. C'est cette journée-là. celle conversation de hasard qui m'a empêchée de me tuer... Ne m'interrompez pas. Laissez-moi parler. Je m'en sens, tout à coup, le courage. Je n'ai pas la Foi. Je ne crois pas que Dieu existe. En conséquence, je ne crois pas que vous soyez son représentant sur la terre. Je ne songe donc point a me confesser... Mais, je ne sais pourquoi, j'ai la sensation nette que vous êtes le seul être auquel je puisse me conlier. J'ai la bizarre certitude que ce que je vous dirai ne •ara jamais su de personne...
— \ OUS ne vous trompez pas. acquiesça seulement l'abbé, sans marquer aucune surprise de cet étrange exorde.
— Donc, pouvez-vous admettre ce que je vais vous iire dans le secret de la confession?
LH ROBBS KOIBBS. — 10.
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— Oui... si c'est à mon caractère de prêtre seul que s'adresse celte confidence.
— Je ne sais pas si c'est cela, mais je le crois. Je ne pourrais pas la faire à un autre qu'à vous.
La main sur ses yeux, accoudé au bras de son fauteuil comme s'il se disposait à entendre un pénitent, l'abbé prononça :
— C'est bien, ma fille... parlez... Je vous écoute.
— Oh! c'est horrible... murmura Reine à demivoix, en serrant convulsivement l'une contre l'autre ses mains qu'elle avait dégantées.
Vn grand silence tomba. On entendait dans la cheminée le doux bruit du feu aux crépitements gais. Dehors, la pluie cinglait par intervalles les volets clos. On imaginait, malgré soi, la rue hostile et les flaques d'eau. La grande pièce à demi sombre éclairée seulement par la lampe de travail, était intime et apaisante. Mais, possédée par son angoisse, Reine ne sentait que celle-ci.
Enfin, avec une brutalité désespérée :
■ — Je me suis donnée à quelqu'un. Dans cinq mois je serai mère, articula-t-elle nettement, tout d 'un trait, d'une voix dépourvue d'inflexions.
En dépit de sa maîtrise coutumière, l'abbé sursauta. Il releva vivement la tête et fixa sur Reine des yeux de stupeur.
Puis il se ressaisit, soupira profondément et gémit :
— Pauvre... pauvre enfant...
Mais Reine poursuivait déjà avec une ironie violente et douloureuse :
— C'est une chose étrange et lamentable ! Moi que tout le monde considère comme fière et inaccessible... je ne suis plus qu'une malheureuse déchue dont cha-
l.ls RQBE8 NOIR] | 'k~
cun va, se détourner pauran cire oh la Mépcfeer.*,
M ni...
Oasenlail chei cette créature terrassée, undrgueil immense qui saignait.
— Mon père, eonluiua-l-elle, ne ne pardonnera jamais. Il est inflexible. Mieux vaut espérer plier une barre de fer.
L'abbé tenta :
— Passé* la première douleur, un père pardonne toujours au repentir sincère.
Reine rit d'un rire mauvais el navré :
— Je ne .sais <•<• <|u'iJ en esl des pères en général. Mais je connais le mien : son égoïsmeesl incommensurable comme son orgueil. H ne nie pardonnera pas le scandale el encore moins le ridicule.
Dérouté par ee jugement implacable et qu'il senlail fondé, l'abbé se lut.
— Quant au repentir, c'est un mol qu'il ignore et veul ignorer. Pour lui, la faute, c'est ce qui se découvre. Ah! je connais ses théories! Je sais sous quel dédain il écrase ceux qui ne savent pas di»iui d m- jusqu'à 1;, (i,, leurs houles ou leurs turpitudes. \ m, mon père n'est pas de ceux qui pardonnent au
repentir le plus vrai, une faute qui les éclabousse. D'ailleurs, pourquoi me repentir ? Ne 3uis-je pas libre de moi-même? Je me suis donnée loyalement à l'homme (pie j'aimais, parce que je croyais, avec stupidité, nie l'attacher pour toujours. De cela, oui je me ivpens : d'avoir été inhabile, d'avoir été crédule.
— -Mais cet homme...
— Cet homme, coupa Reine {.lune voix âpre, cet nomme sait... Dès la première révélation, il s'est détaché de moi sans retour. Il n'y a rien à l'aire. Car il esl logique : il est de l'école de mon père. 11 ne
veut pas qu'on se fasse prendre!... Ah! comme je le hais, fit-elle avec une tranquillité tragique.
Elle parlait avec calme, les yeux durs, regardant droit devant elle.
— Je suis seule... absolument seule devant le destin. Le plus simple serait de me tuer. J'ai du chloroforme et j'étais résolue à celte solution — je croyais l'être! — quand vous avez causé avec Colette... Alors, j'ai hésité. Malgré tout, j'aime la vie et je redoute affreusement la mort. L'idée folle, l'idée inouïe de venir ici s'est emparée de moi. C'est une partie que je joue avec le sort : ou vous aurez pitié de moi, vous m'aiderez à me sauver; ou vous ne pourrez rien pour me secourir et je disparaîtrai.
Elle se tut. Sa voix nette et basse, bruissait encore aux oreilles du prêtre après que Reine eut achevé.
Écrasé de surprise, il se demandait s'il ne rêvait pas... Reine Lagrange-Walmier... là, devant lui... avouant cette horrible et banale histoire!...
Son premier mot fut une parole d'espérance. La misère d'autrui réagissait, en lui, démesurément. Il ne pouvait pas voir une créature souffrir, même par sa faute, sans concevoir la volonté de l'aider.
Sans aucune des précautions oratoires dont un autre se fût entouré à sa place, sans nulle restriction, sans aucun interrogatoire humiliant, il dit tout de suite :
— Vous avez bien fait de vous fier à moi. Je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour vous sauver.
Les paupières de Reine battirent. Elle se souleva un peu du fauteuil où elle s'appuyait. Fixant ses yeux sur le visage du prêtre :
— Vous consentez à m'aider? demanda-t-elle.
Il dit simplement :
— Oui... (avec coite horreur <|ifil avait du mélodrame).
Bile murmura :
— Si vous saviez comme votre bonté m'humilie... Mais l'abbé Lagrange-Walmier reprit avec douceur :
— Il ne faut pas être humiliée. Nous sommes seulement les serviteurs d'un Maître qui mettait la bonté au-dessus de tous Les devoirs.
— Mais vous êtes un prêtre, un prêtre catholique. RI le catholicisme est inflexible dans mon cas. Je suis. à vos yeux, une pécheresse!
Alors, en termes brefs, il rappela l'histoire de Madeleine répandant ses parfums sur les pieds de Jésus.
Reine l'éeouta avec une gravité muette. Il crut qu'elle s'attendrirait aux paroles sacrées. Mais elle dit seulement :
— Je ne demande pas de pardon et je n'aime pas. Le Christ m'aurait écarté de ses pas. Que vous êtes heureux de vivre de ces légendes !...
Humainement, il se sentit presque rebuté. Malgré toute vraisemblance, il avait, un instant, espéré que la souffrance, et son propre élan de compassion, amolliraient subitement cette âme allié re .
Ramené à la réalité basse, il interrogea :
— Avez-vous déjà réfléchie un plan quelconque ?
— Oui... dans quelques semaines il faudra que je quitte Paris. J'ai de terribles observateurs dont je dois redouter la méfiance. Ce sera l'éternelle histoire: l'absence! Je la justifierai aisément par un caprice de voyages lointains. — Grâce à mon âge et à mon éducation, mon père el ceux qui l'entourent, sont habilués à voir surgir chez moi ces caprices. — En
réalité, je serais chez quelqu'un que vous seul pourriez me trouver...
— Comment amènerez-vous votre père à admettre une si longue absence ?
Reine eut un sourire d'amertume :
— Lui et moi, nous nous passons aisément l'un de l'autre! Je suis allée plusieurs fois déjà retrouver, l'hiver à Naples ou en Egypte, l'été dans l'Engadine ou en Ecosse, des amis de mon choix, presque inconnus de mon père. J'ai une femme de chambre italienne d'une fidélité animale... Et il prend sujet de cela pour ne plus s'inquiéter de mes voyages. Je l'ai, d'ailleurs, toujours fait profiter d'une parfaite correction d'attitude. C'est tout ce qu'il lui fallait pour dormir tranquille. De ce côté, tout serait aisé à arranger. Je ne suis pas une âme faible... je ne croyais pas l'être, du moins... Un moment, j'ai pensé à me tirer d'affaire toute seule. Mais il y a maintes choses à prévoir pour... pour l'avenir... Sans aide, je ne peux rien... J'ai peur de la solitude, une peur insurmontable et nouvelle... Je suis déprimée, veule, maintenant... Je me ferais prendre misérablement... je le sens...
Et de grandes larmes recommencèrent à couler des yeux durs et superbes de Reine Lagrange-Walmier.
Seul, l'abbé Lnirranict'-Walmicr s'assit |><>ui- méditer en face il<- son crucifix. Il lil un grand signe <le crois pour exorciser tanl de haine, tant d'orgueil, tant de péehé qui venaienl de troubler la paix <l<- 5a retraite; pour que Dieu lui montrai clairement, aussi, le <ln>ii chemin.
Longtemps, il demeura perdu dans ses réflexions. La stupéfiante révélation qui venait <l<" lui être faite, lui prouvait, une lois de plus, l'instabilité de tous les jugement! humains.
Reine « mi-madone, mi-sphins •• n'étail qu'une pauvre femme qui souffrait parce qu'elle avait failli, rtes, la faute synthétisail la vraie tragédie de cet entretien étrange. Mais bien d'autres choses apparaissaient également tragiques au prêtre! Il mettait au premier rang le verdicl de Heine Lagrange-Walmier : la façon glaciale et définitive dont elle stigmatisait son père. La manifestation il*' la logique des causes s'affirmait là, nette H redoutai le. Cette fille jugeant son père avec uni' clairvoyance aussi juste, personnifiait un châtiment imprévu ot
sans nom.
On sentait que Reine «lisail vrai. L'égolsme de Lagrange-Walmier était si complet t\\\i- cet égoïsme
avait absorbé même la paiiie sainte du sentiment paternel. Pour sa fille, le ministre avait toujours eu l'estime affectueuse qu'on éprouve pour le bel objet d'art ou le joli animal qui pare le « home ». Il avait veillé à ce que son intelligence, sa santé, sa beauté se développassent dans un milieu propice. — Il est infiniment désagréable de détenir une fille malade, laide ou de culture secondaire. — Mais l'âme et le cœur de celle ci n'avaient jamais intéressé Lagrange- Walmier. Il en avait volontairement détourné sa pensée, ainsi que d'une responsabilité lourde et encombrante. Sa vie d'homme politique était bien assez compliquée sans qu'il y adjoignît les préoccupations paternelles impérieuses — les vraies.
Et sa fille avait senti nettement, à travers l'armature factice, l'égoïsme féroce qui actionnait ce Père amateur !
Le cœur du Prêtre se pénétrait, en même temps, d'une pitié immense pour celte jeunesse gâchée, souillée à jamais, pour ce sens moral faussé si profondément, pour cette âme dévoyée, en un mot, que la Providence jetait sur sa route.
Il revoyait Reine secouée de sanglots... Reine l'héritière du détestable orgueil paternel.
Cette vision le ramena aux décisions pratiques qui allaient lui incomber.
Le soir même il parlait pour N..., afin de conférer avec MUe de Garange.
En effet, l'image de la bonne Eulalie s'était immédiatement présentée à lui, lorsqu'il avait cherché mentalement quelle serait la retraite sûre où envoyer Reine. Il fallait à l'abbé Lagrange-Walmier, pour coopérer à son œuvre de sauvetage, un dévouement muet et absolu qui ne demanderait qu'à le seconder
aveuglément : cet automate de la charité, ce serait Eulalie «1«' < îarange.
Il passa une demi-journée à N...
MM* de Garange était une délicate dans toute l'acception du mot. Bile >m faire grâce à l'abbé Lagrange-Walmier d'une stupéfaction fatigante et enferma dans son cœur tout le bouleversement intime que lui causait la demi et indispensable confidence du prêtre :
— « Une de ses pénitentes se trouvait dans une « situation infiniment douloureuse et pénible. 11 fal- ■ lait que personne au monde ne soupçonnât ni sou
identité, m la naissance qu'elle viendrait cacher i dans la retraite que voudrait bien préparer
M1'1' Eulalie... Personne, pas même les Berge, ne « connaissait le voyage de l'abbé : démarche toute « professionnelle qui devait rester secrète, même • pour l'amitié la plus sûre ».
— C'est tout ce qu'on pouvait dire...
Non seulement Mlle de Garange s'en contenta, mais encore se sentit émue jusqu'aux larmes de l'immense preuve de confiance qui lui était donnée.
Il eût été imprudent d'installer Heine chez MH« Eulalie. Outre ipie celle-ci avait de nombreuses relations, elle était exposée à voir surgir Berge chez elle pour un oui ou pour un non. .Mais une propriété isolée qu'elle possédait à quelques lieues serait un refuge d'une sécurité certaine. Les mêmes fermiers s'y succédaient de père en fila et Mlle Eulalie répondait de leur dévouement discret. Un médecin, vieil ami de toujours, apporterait l'aide indispensable quand viendrait le moment redoutable.
Tous les détails furent minutieusement réglés.
Mlle de Garange se proposait de faire de fréquents voyages au « Pavillon ». Elle veillerait à ce que l'ennui et le découragement ne fissent pas trop de ravages chez la solitaire.
L'abbé conclut par ces mots :
— Chère bonne amie, ne vous étonnez, ne vous scandalisez, ne vous chagrinez de rien chez elle. C'est une âme ulcérée, loin de Dieu. Il faut la Lui amener à force de Bonté...
Et il n'ajouta nulle autre chose, sûr d'avoir été compris.
Rentré à Paris, son premier soin fut d'aller voir Reine à l'heure où il savait la trouver seule.
Lorsqu'il la vit pénétrer dans le petit salon où il l'attendait, il fut frappé de sa pâleur et de l'ardeur d'angoisse de ses yeux. Ce n'étaient plus les beaux yeux froids et calmes. C'étaient des prunelles lamentables, chargées de fièvre et d'appréhension.
— Eh bien ?.. fit-elle seulement, en s'asseyant en face de son visiteur.
Avec une précision destinée à donner à Reine une immédiate impression de sécurité, il exposa le résultat de son voyage. Un à un, il expliqua les détails arrêtés par une sollicitude touchante et délicate, la rassurant avec une inépuisable douceur.
Lorsqu'il eut achevé, elle conclut d'une voix profonde :
— Vous me sauvez !.. Ah ! vous me sauvez !.. Depuis ma visite chez vous je ne vivais plus... Il me semblait que vous changeriez d'avis... Que, rendu à vous-même, vous regretteriez votre impulsion généreuse... Et que vous m'abandonneriez, à la réflexion...
i u ROBES won 15B
— Je fous avais promu mon aide, objecta seule*
in. 'ni l'abbé.
— Oh I les promesses «le ce monde ! lil-clle avec un scepticisme amer.
— Celles d'un prêtre ne sont pas celles d monde ». Elles procèdent déjà de l'au-delà pour lequel il travaille, remarqua-t-il avec son habituelle simplicité.
Lorsqu'il se relira, il ;i\;iil été convenu <pi<- quinze jouis plus lard Reine quitterai! Paris. BHe avait hâte d'échapper à la vie «le dissimulation cpii la torturait physiquement et moralement.
Depuis son aveu à l'abbé, elle avait déjà préparé — aver adresse et indifférence-»- son père à la voir partir pour plusieurs mois.
En proie à d<> lourdes préoccupations politique-, celui-ci se souciait moins que jamais de Reine. Elle lui parlait «l'une villégiature en Bretagne ou à Jersey, <lf projets pour l'Angleterre «m la Vendée. Elle citait des noms d'amis qui la rédamaient : c'était très bien ainsi. Il avait, certes, d'autres chats à fouetter que de suivre pas à pas les caprices-errants d'une grande fille de 25 ans :
A notre époque, personne ne peut plus se flatter d'imposer indéfiniment son autorité. Les forces obs cures qui régissent lesinstables destinées des hommes politiques actionnaient, pour l'heure, un mouvement d'opinion nettement hostile au grand favori d'hier. On s'engoue, <>n <e déprend, chez nous, avec la même facilité. <■ L'article qui a cessé de plaire » est une invention bien française^ Lagrange-Waltaier était sur le point «le e.-SM'r de plaire. Et il n'avait pas a nu-dire «lu sort : il charmait depuis si longtemps!
Son prestige s'émoussail. On l'attaquait beaucoup.
depuis quelque temps et avec une acuité symptomatique. Tout devenait sujet à s'acharner sur lui : « Ici, il s'était montré d'une indifférence voisine de la faiblesse ». — « Là, il déployait un manque de tact absolu, une dureté ridicule ». Les uns l'accusaient de « flancher ». — Les autres de « cogner en sourd et en sectaire ». — Tout le monde: « de ménager la chèvre de la République et le chou de la réaction ». On se mettait d'accord pour lassommer de l'épithète d'opportuniste. Ce qui représentait — par grand hasard — la stricte vérité.
L'opportunisme, pour souple qu'en soit la trame, casse cependant si l'on pèse trop fort.
Lagrange-Walmier sentait avec terreur craquer les échelons de son échelle de soie.
Il avait beau multiplier les discours impérieux, battre à tous les coins de rue le rappel de ses partisans, inaugurer des passerelles, des marchés couverts, des conduites de gaz, il voyait planer dans l'air les menaces qui disent la débâcle proche. Derrière le plus mince prétexte, il devinait ses adversaires embusqués, prêts à se coaliser pour le forcer à déposer son portefeuille. Le ministère tomberait-il, seulement, avec lui?.. C'était peu probable! On accepterait sa démission. On le laisserait choir lourdement comme un fruit trop mûr. Ses ennemis les plus acharnés faisaient partie du cabinet. L'hostilité gagnait ses proches. N'avait-il pas la sensation que Houlinet, ce Houlinet qu'il avait fait de ses mains, le trahissait en dessous : colportant des légendes sur son compte, de fausses interprétations de ses paroles les plus claires ; dénaturant, — sous couleur de commentaires — avec une habileté venimeuse, ce qui était d'apparence la plus inoffensive.
Houlinet propageait qu'il étail las, fini, disposé « à se reposer ». Lagrange-Walmier le savait. L'écho l'en poursuivait. Ne lui avait-on pas demandé à plusieurs reprises, et avec infiniment d'intérât, des nouvelles de « sa neurasthénie .' ■
— Ils n'ont pas encore ma peau !.. Je tiendrai bon et je les materai !.. grondait le ministre, entre ses belles dents blanches de fauve, dans un rictus qui était peut-être, après tout, un sourire d'ironie entêtée.
Ah ! Heine pouvait bien organiser son printemps comme bon lui semblait, son Père ne l'entraverait pas.
Depuis six semaines qu'elle était au « Pavillon », Reine savourait un soulagement de corps et d'Ame qui l'auesthésiail. Elle jouissait de se trouver souskraite n 11 x regards familiers. — Bn face de son cer-» veau anxieux, ««mi x-< î révélaient des allures de divinisation, dont ils étaient, au demeurant, très loin. Son esprit fatigué perdait la possession de soi. Il était grand temps de partir, de s'arracher à l'ob- • ii de la crainte.
Elle avait donné au ministre diverses adresses, où elle avait effectivement passé quelques jours en quittant Paris, par surcroît de précautions. Chez ses meilleurs amis, en Angleterre, elle avait laissé l'ordre qu'on lui en réexpédiât son courrier, dans une grande \ille assez proche de sa future retraite, et au nom de sa femme de chambre, « pour plus de commodité », avait-elle dit négligemment. Deux lois par semaine, cette femme de chambre, italienne rusée qu'elle avait su s'attacher dans un séjour à Florence, allait chercher se- lettres. C'était elle ;m-si qui jetait à la boite les rares missives que Reine écrivait à Lagran£c-\\ 'alinier ou à Colette, sans leur dire exactement où elle se trouvait. Elle y parlait beaucoup de sa peinture, de son violon et point du
tout d'elle-même — selon sa coutume. Ces lettres s'en allaient, sous doubles enveloppes, chez les sûrs amis américains, en villégiature sur les côtes d'Angleterre et parvenaient à Paris timbrées de façon à dérouler toute enquête. Reine avait conté qu'elle séjournerait chez une tante lointaine, brouillée depuis longtemps avec le ministre ; et que, redoutant de contrarier ce dernier, elle préférait lui laisser ignorer ce détail. Les fils de Jonathan sont peu curieux et encore plus respectueux de la liberté d'aulrui. Elle était obéie sans commentaires, ni étonnement.
Mlle Lagrange-Walmier n'était pas une enfant timide. Elle joignait à une grande pratique des voyages, une assurance de femme habituée à se tirer d'affaire toute seule dans la vie. Elle n'avait éprouvé aucune appréhension à venir prendre possession de l'asile qui lui était préparé.
Ce havre de paix était représenté par un petit pavillon Louis XV, halte de chasse d'autrefois. Il faisait partie, avant 89, d'une immense propriété morcelée après la Révolution. Mlle de Garange avait reçu ce pavillon en héritage avec une ferme y attenante. C'était une gentille construction mi-briques, mi-pierres, ayant du style et de l'allure dans son exiguité. Deux bouquets d'immenses ormeaux l'encadraient adroite et à gauche ; un vaste « découvert » ménagé devant le perron, permettait d'entrevoir très, très loin, audelà de landes monotones et de bois moutonnants, la ligne grisâtre de la mer.
M1,e Eulalie avait pourvu d'un supplément d'objets de moderne utilité le mobilier vieillot et charmant ; elle s'était ingéniée à rendre aimable et confortable le « home « de son hôtesse mystérieuse. Bien avant de connaître celle-ci, la chère vieille fille se sentait
soulevée de si grande affection pour la créa lu re en détresse confiée à sa protection !
Le dévouement spontané, simple, complet de l'abbé Lagrange«Walmier inspirait à Heine un sentiment complexe.
Ce fut, d'abord, une gratitude stupéfaite.
M"** Lagrange-Walmier était si peu habituée à la Bonté désintéressée, vraie, que celle-ci la désorientait comme une anomalie. La partie mauvaise d'ellemême lui soufflait : < C'est l'envie de me convertir, de me gagner à sa Religion qui le fait agir. C'est un calcul comme un autre. Tout, ici-bas, n'est que cela ».
La meilleure partie de son «'Ire protestait :
h Non... il m'aide, me sauve... Son dévouement n'est qu'une admirable générosité. Peut-être rêvet-il, en effet, de me gagner à son Dieu. C'est son droit, en somme. N'est-ce pas à l'utopie de ce Dieu qu'il sacrifie sa vie ? Mais cela n'enlève rien à la délicatesse de son cœur ».
Deux ou trois l'ois, depuis six semaines, l'abbé était venu, entre deux trains, passer une heure avec l'isolée. Il savait (pie M"** de Garange veillait de près sur son bien-être, mais il voulait essayer de trouver le chemin de celle âme fermée. Il songeail i utiliser celle période d'angoisse et de dépression pour jeter chez Reine le grain mystérieux qui gernerail lorsqu'il plairait à Dieu.
Mais il du! bientôt s'avouer qu'il n'y avait, pour 'heure, rien à faire, rien à tenter.
Dès que l'abbé — avec la prudence d'un trappeur pii reconnaît le terrain — côtoyait certains >ujeis. dlle Lagrange-Walmier révélait son visage impé-
nétrable, pour ne pas dire hostile. Elle ne répondait plus. Et le prêtre devinait sa pensée : « Il faut bien que je l'écoute avec patience, puisque jelui dois tout».
Et, comme l'âme délicate de l'apôtre répugnait à paraître vouloir abuser de son avantage actuel, il changeait tout doucement d'entretien.
Les prunelles sombres s'adoucissaient, le front se rassérénait, Reine se détendait toute.
Et l'abbé s'en allait en soupirant, confiant tout de même, parce que Dieu a ses heures — qui ne sont pas toujours celles que nous avons imaginées.
Reine ne s'ennuyait pas autant qu'il le redoutait. La paix, la sécurité actuelle, ne la rassasiaient point encore. Elle en était toujours à goûter la torpeur délicieuse qui suit les grands efforts trop prolongés. Elle peignait. Puis elle lisait perpétuellement des « nouveautés » qu'elle se faisait adresser avec régularité, au nom de sa femme de chambre. Des romans, exclusivement des romans. C'était un étonnement très neuf pour l'abbé, esprit sans cesse hanté de choses hautes et utiles, que cette faculté de s'intéresser sans relâche à des variations stériles sur un thèmeunique : l'amour... l'amour. ..encore l'amour... La pauvreté d'un tel horizon moral le navrait.
Lorsqu'il proposait des ouvrages de critique historique, de littérature ou de philosophie, Reine secouait sa belle tète brune avec indifférence.
— Tout m'ennuie, sauf cela... Et elle désignait les volumes jaunes, ou les couvertures « de genre».
Et pourtant, Reine Lagrange-Walmier avait fait de fortes études. Très cultivée, sa mentalité dépassait assurément la moyenne.
Elle demandait distraitement des nouvelles de son
Père. Mais les journaux la renseignaient mieux sur lui. que l'abbé.
Pour l'instant, en effet, V ■'<■ et le neveu, Bun
nés chacun dans son orbe, se voyaient de moins en moins. En dépit « 1 «^ l'habitude sacerdotale qu'il avait d<>^ Décrets qu'en garde, imperturbable, devant ceux que '-es secrets intéressaient le plus, il eût été détable à l'abbé, très loyal, de frayer beaucoup avec le ministre. Le prêtre se trouvait (loue fort satisfait que, grâce aux circonstances, leurs rapports paçassenl d'enx-mémea.
Reine s'informait de Colette, * 1 * ^ Houlinet, de Lancry. L'abbé les apercevait, par hasard, el ne pouvait satisfaire que superficiellement l'intérêt Languis de son interlocutrice.
Là, encore, les journaux étaient meilleurs à consulter. Ua étaient pleine «lu coup de chance qui, du fameux krach «les « pyrites du Caucase », venait de faire sortir une fortune pour Houlinet, spéculateur madré autant que chanceux propriétaire et politicien triomphant.
Houlinet aurait, peut-être, autant ahné un peu moins de réclame autour de sou bonheur — ■ en tant que socialiste prudent. Mais il exaltait de sa popularité et ne voulait pas se troubler du reste, — sachant que l'infâme cl tangible capital fait tn s bon ménage, actuellement, avec les théories les plus es. Los théories sont une chose : la vie en est une autre !
On prétendait, d'autre part, que les pyrites «lu Caucase n'étaient pas exclusivement intéressés dans le soudain accroissement de richesse de Houlinet. On lui prêtait couramment d'autres spéculations moins avouables : depuis la loi de 1901, Houlinet
avait, disait-on, des hommes de paille disséminés aux quatre coins de la France. Ceux-ci achetaient « pour le compte d'une société anonyme » (c'était le cliché), les établissements somptueux et les domaines princiers dont on spoliait les propriétaires légitimes au nom de la liberté et de l'égalité. Les catholiques ne pouvant acquérir des biens de communautés, il n'était pas rare de voir un couvent et ses dépendances, estimés 5 ou 600.000 francs, se vendre 30 ou 40.000 francs. C'était là, sensiblement, la proportion.
Les acolytes de Houlinet mettaient leurs serres sur le butin, et le tour était joué.
Il est juste de dire qu'il était loin d'être le seul incriminé dans ces aventures louches ! La loi sur les congrégations a servi, tout au moins, à enrichir les nombreux Houlinet qui la conçurent et rappliquèrent.
En résumé, le sauvetage de Reine demeurait une œuvre aride et dénuée de toute consolation d'aucun genre. Elle restait l'énigme vivante de jadis. Un instant, lorsqu'elle était venue chez lui, l'abbé avait cru entrevoir la possibilité de l'attendrir. Mais, depuis cette minute unique d'effusion, d'ailleurs incomplète — instinct de la bête traquée qui se jette, affolée, vers l'abri — elle était retombée dans son mutisme. Ce mutisme eût exaspéré tout autre que l'abbé Lagrange-Walmier. Il ne s'expliquait pas cette étrange nature chez laquelle il n'y avait jamais une minute d'abandon, jamais une expansion. Malgré son habitude des âmes, il n'apercevait pas le point d'altaque de celle-là.
En réalité, Reine était vraiment peu sympathique. Il fallait une volonté surhumaine pour s'intéresser à elle sans défaillance. Sa reconnaissance, très réelle, dormait en elle — informulée. Elle n'en tra-
hissai! rien. Indifféremment, elle acceptai! toutes les attentions H soulignait d'un • merci » brefe! quelconque les preuves les plus certaines de l'intérê!
(|u'on lui portait.
Quand l'abbé avait passé de longues heures en wagon pour venir la voir, lui apporter la sensation que quelqu'un au monde s'occupait d'elle, elle le recevait comme un visiteur banal. El il repartait, une heure après, sans savoir s'il avait été désagréable ou bienvenu.
Mais il considérait de son devoir strie! d'agir ainsi et il revenait patiemment des qu'il le pouvait, en prenant but ses nuits pour le trajet afin que le labeur de son ministère journalier n'en pâlit point.
Quanta MUe de Garange, elle avait vu tous ses projets affectueux placés par la réserve déconcertante de Heine. La bonne créature s'était bercée de l'espoir qu'elle aurait à consoler, à soutenir, à égayer une âme affaissée et douloureuse. Et son tendre cœur avait conçu mille vœux de délirâtes gflleries. Qu'on juge de son désarroi quand elle x'élait trouvée en l'are d'une statue prodigieusement intimidante, drapée dans son impassibilité réfrigérante comme dans un manteau hermétique.
Toutes les l'ois qu'elles se voyaient, un arbitre sommé de choisir eût sans hésitation pris pour la coupable M,le Eulalie — effarée et rougissante — cl désigné comme, justicière Reine, altière et paisible. Elle ne faisait jamais la moindre allusion à >'>n état, et semblait être là pour une villégiature quelconque.
L'abbé Lagrange-Walmier se demandait parfois si sa délicatesse n'avait pas été de la faiblesse?... s'il n'eût pas dû insister pour connaître le nom du père
de l'enfant qui allait naître, afin de teuter auprès de cet homme quelque suprême démarche...
Mais il n'était pas de ceux qui se croient permis d'empiéter sur la liberté d'autrui, — même dans l'intérêt de cet autrui. 11 pensait que chacun est, avant tout, maître unique de sa volonté. Il estimait qu'il est, en nous, un domaine qu'il n'appartient à personne de violer — fût-ce avec l'excuse du plus grand avantage possible.
Reine n'avait pas voulu lui livrer son secret. D'autres, à cause de cela, se seraient détournés d'elle. Et l'abbé, lui, n'avait pas eu la moindre velléité d'insistance. C'eût été gâcher, à ses propres yeux, toute la fière qualité de son dévouement spontané...
Ouel pouvait être le père de cet enfant ? Quel être avait ému cette orgueilleuse, jusqu'à lui faire commettre la faute irrémédiable dont on ne se relève pas ? — Pauvre orgueil humain qui ne sait même pas nous garder de nous...
L'abbé connaissait trop imparfaitement le milieu dans lequel se mouvait Reine pour avoir des données vraisemblables. Dépourvu de toute curiosité vulgaire, il s'était résigné à son ignorance.
Et il continuait de bon cœur sa tâche ingrate, sans permettre à son esprit de se demander -si ce n'était pas là du temps perdu...
— Il n'y a rien d'inutile dans le bien que nous faisons... C'était la phrase éternelle qu'il laissait en viatique à Mllc de Garange, lorsque celle-ci avait, très humainement, le cœur gros des grands airs distants de la décourageante Reine.
— Ah ! mon cher abbé, vous avez raison ! Où serait le mérite de la charité si elle était toujours
LES ROBES NOIH 107
parfaitement consolante à accomplir?... M;iis, c'est égal !... Pour n<>-, pauvres natures imparfaites, il faul dans cel exercice, quelque attrail cependant... Vous avez des brebis terribles à apprivoiser, avouez-le '....
L'abbé souriail tristement.
El c'était là loui le mal que se permettaient de penser les deux amis.