‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 12 sur 39 · LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE

Cependant, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le capitaine Walt avait réuni tous les membres de la colonie devant fa tour.

Le nombre des combattants s'élevait à soixantedeux, en comptant les femmes.

Les dames européennes peuvent trouver singulier que nou8 comptions Im ^mmm aux nombre des

combattants ; en effet, dans le vieux monde, le temps des Marphises et des Bradamantes est heureusement passé pour toujours, et le beau sexe, grâce au progrès constant de la civilisation, n'en est plus réduit à faire assaut de courage avec les hommes.

Dans l'Amérique septentrionale, à l'époque où se passait notre histoire, et même aujourd'hui, dans les prairies et sur les défrichements, ils n'en est pas ainsi ; souvent, lorsque le cri de guerre des Indiens vient subitement résonner aux oreilles des pionniers, les femmes sont contraintes d'abandonner les travaux de leur sexe pour saisir un rifle entre leurs mains délicates et se porter résolument à la défense de la communauté.

Nous pourrions au besoin citer plusieurs de ces héroïnes aux doux yeux et au regard d'ange qui, dans l'occasion, ont vaillamment fait leur devoir de soldat et ont combattu comme de vrais démons contre les Indiens.

Mistress Watt n'était pas une héroïne, tant s'en faut, mais elle était fille et femme de soldats ; elle était née et avait été élevée sur la frontière indienne ; plusieurs fois elle avait senti l'odeur de la poudre et vu le sang couler, de plus elle était mère. Il s'agissait de défendre ses enfants; toute sa craintive timidité avait disparu pour faire place à une résolution froide et énergique.

Son exemple avait électrisé les autres femmes de la colonie, et toutes s'étaient armées résolues à combattre aux côtés de leurs maris et de leurs pères.

Nous répétons donc <|ne, hommes et femmes, in

capitaine avait autour de lui soixante-deux combattan1;8«

Il essaya de dissuader sa femme de prendre part à la lutte, mais cette douce créature que jusqu'alors* il avait toujours vue si craintive et si obéissante, reftisa nettement de renoncer à son projet, et le capitaine fut contraint de la laisser agir à sa guise.

Il prit alors ses dispositions de défense. Des horames, au nombre de vingt-cinq furent distribués aux retranchements, sous les ordres de Bothrel. Le capitaine se réserva le commandement d'une seconde troupe de vingt-quatre chasseurs , destinés à se porter partout où besoin serait. Les femmes, sous les ordres de mistress Watt, furent laissées à la garde de la tour dans laquelle on renferma les enfants et les malades, puis on attendit l'arrivée des Indiens.

Il était environ une heure du matin lorsque le chasseur canadien et le chef pawnée avaient quitté la colonie. A deux heures et demie environ on était prêt pour la défense.

Le capitaine fit une dernière ronde autour des retranchements afin de s'assurer que tout était en ordre, puis après avoir faitétemdre tous les feux, il sortit secrètement de la colonie par une porte dérobée pratiquée dans les retranchements et que le sergent Bothrel et lui connaissaient seuls.

Une planche fut allongée en travers sur le fossé et le capitaine passa suivi seulement de Bothrel et d'un Kentuckien nommé Bob, gaillard résolu et aux larges épaules que déjà nous avons eu occasion de mentionner.

La plancbfi fmit HÎR«înniil4« «vçîc soîts afir) de JîervÎT

LES RODEURS JdE FRONTIÈRES 121

au retour, et les trois hommes glissèrent dans la nuit comme trois fantômes.

Lorsqu'ils furent arrivés à une centaine de mètres environ de la colonie, le capitaine sarrêta.

— Messieurs, leur dit-il alors d'une voix tellement faible, qu'il furent obligés de se pencher vers lui afin de l'entendre, je vous ai choisis parce que l'expédition que nous allons tenter est périlleuse et que j'avais besoin d'avoir avec moi des hommes résolus.

— De quoi s'agit-il ? demanda Bothrel.

—- La nuit est tellement sombre que ces payens maudits pourraient, s'ils le voulaient, arriver au bord même du fossé sans qu'il nous fût possible de les apercevoir ; j'ai donc résolu de mettre le feu aux arbres coupés et entassés de distance en distance et aux souches réunies en monceaux. Il faut savoir dans l'occasion faire des sacrifices ; ces feux qui brûleront longtemps répandront une lueur éclatante qui nous permettra de distinguer nos ennemis à une longue distance et de tirer sur eux à coup sûr.

— L'idée est excellente, répondit Bothrel !

— Oui, reprit le capitaine, seulement il ne faut pas nous dissimuler qu'elle est extrêmement périlleuse ; il est évident que des rôdeurs Indiens sont déjà disséminés dans la plaine, très-près de nous peut-être, et que lorsque deux ou trois feux seront allumés, si nous les voyons, eux ne manqueront pas de nous voir aussi. Chacun de nous va se charger des objets nécessaires, et nous tâcherons par la rapidité de nos mouvements de déjouer les ruses de ces démons ; souvenez-vous que nous agirons iso- Iém«Bt «t que chacun de nous a qtmtr*» ou cinq knx

0, — Lus ■RAt>WTjifis, "~ T, II. S

alumer, nous ne devons pas compter les uns sur ics autres. A l'œuvre I

Les combustibles et les matières inflammables furent partagés entre les trois hommes et ils se séparèrent.

Cinq minutes plus tard une étincelle brilla, puis une seconde, puis ..ne troisième ; au bout d'un quart d'beure dix feux étaient allumés.

Faibles d'abord, ils semblèrent hésiter pendant quelques instants, puis peu à peu la flamme grandit, prit de la consistance, et bientôt toute la plaine fut éclairée du refle sanjj^lant de ces torches immenses. Le capitaine et ses compagnons avaient été plus heureux qu'ils ne l'avaient espéré dans leur expédition, car ils avaient réussi à allumer les amas de bois épars dans la vallée sans éveiller l'attention des Indiens; ils se hâtèrent de rejoindre à toutes jambes les retranchements. 11 était temps, car tout à coup un cri de guerre terrible s'éleva derrière eux et une nombreuse troupe de guerriers indiens apparut à la lisière de la forêt, accourant à toute bride en brandissant leurs armes comme une légion de démons.

Mais ils arrivèrent trop tard pour s'emparer des Américains, ceux-ci avaient traversé le fossé et se trouvaient à l'abri de leurs coups.

Une décharge de mousqueterie salua l'arrivée des Indiens, plusieurs tombèrent de cheval et les autres tournèrent bride et s'éloignèrent avec précipitation. Le combat était engagé, mais peu importait au capitaine : grâce à son heureux expédient une surpi^se était imposëible, on j voyait comme en plf^i» jcrar„

Il y eut un instant de répit, dont les Américains profitèrent pour recliarger leurs armes.

Les colons avaient éprouvé un moment d'inquiétude en voyant d'immenses brasiers s'allumer les uns après les autres dans la prairie; ils crurent à une ruse des indiens, mais il furent promptement désabusés parle retour du capitaine et se félicitèrent au contraire de cette heureuse inspiration qui leur permettait de tirer presque à coup sûr.

Cependant les Pawnées n'avaient pas renoncé à leur projet d'attaque ; selon toutes les probabilités, ils ne s'étaient retirés que pour délibérer.

Lecapitaine, l'épaule appuyée à la palissade, examinait attentivement la plaine déserte, lorsqu'il lui sembla apercevoir un mouvement insolite dans un champ de blé indien assez étendu, situé environ à deux portées de rifle de la colonie.

— Alerte I dit-il, l'ennemi approche.

Chacun appuya le doigt sur la détente.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre, et la pile de bois la plus éloignée s'écroula avec fracas lançant des milliers d'étincelles,

— By god 1 s'écria le capitaine, il y a quelque diablerie indienne là-dessous, il est impossible que cette énorme pile soit déjà consumée.

Au même instant une seconde s'écroula, suivie immédiatement d'une troisième, puis d'une quatrième.

Il n'y avait plus de doute à conserver sur les " causes de ces éboulements successifs : les Indien», j dont les mouvements étaient neutralisés par la lu» I mière que répandaient ces phares monstres, avatent

avaient pu faire en toute sûreté, car ceux-là étaient Sors de portée de rifle.

A peine renversé sur le sol, le bois était dispersé \eté de tous les côtés, et éteint assez facilement.

Cet expédient avait permis aux Indiens de se

pprocher assez près des palissades sans être perçus.

Cependant toutes les piles n'étaient pas abattues, celles qui restaient se trouvaient toutes assez rapprochées de la place pour être défendues par son feu.

Pourtant les Pawnées essayèrent de les éteindre.

Mais alors la fusillade recommença et les balles commencèrent à grêler drues et serrées sur les assaillants qui, après avoir tenu bon pendant quelques minutes, furent enfin contraints de prendre la fuite, car on ne peut donner le nom de retraite à la précipitation avec laquelle ils s'éloignèrent.

Les Américains se mirent à rire et à huer les fuyards.

— Je crois, observa Bothrel facétieusement, que ces braves gens trouvent notre soupe trop chaude et qu'ils regrettent d'y avoir fourré le doigt,

— En effet, dit le capitaine, ils ne semblent pas disposés, cette fois, à revenir.

Le capitaine se trompait. Car au même instant les Indiens revenaient ventre à terre.

Rien ne put hs arrêter, et malgré la fusillade à laquelle ils dédaignèrent de répondre, ils arrivèrent jusqu'au bord du fossé.

Il est vrai qu'une fois là, ils rebroussèrent chemin et repartirent aussi rapidement qu'ils étaient venus, m^M ^p piws iMOa» fMp.mmr sur ]l4?iî.r rnnit ïkm comfoïra

de leurs compagnons, que des balles américaines renversaient impitoyablement.

Mais le projet des Pawnées avait réussi et les blancs s'aperçurent bientôt, àleiirgrand désappointement, qu'ils s'étaient trop hâtés de se féliciter de leur facile succès.

Chaque cavalier pawnée portait en croupe un guerrier qui, arrivé au fossé, avait mis pied à terre et, profitant du désordre et de la fumée qui empochait de le distinguer, s'était abrité tant bien que mal derrière des troncs d'arbres renversés et des accidents de terrain, si bien que, lorsque la fumée fut dissipée, au moment où les Américains se penchaient au-dessus de la palissade alin de constater les résultats de la charge exécutée par leurs ennemis, ils furent à leur tour salués par une décharge de coups de fusil et de longues flèches cannelées, qui en couchèrent quinze sur le sol.

11 y eut un mouvement de folie terreur parmi les blancs à cette attaque faite par des ennemis invisibles.

Quinze hommes de moins d'un seul coup était une perte terrible pour les colons ; le combat prenait des proportions sérieuses qui menaçaient de dégénérer en défaite, car jamais les Indiens n'avaient déployé autant d'énergie ni d'acharnement dans une attaque.

Il n'y avait pas à hésiter, il fallait, coûte que coûte, déloger ces audacieux ennemis du poste où ils s'étaient si témérairement embusqués.

Le capitame s'y décida.

Rassemblant une vingtaine d'hommes résolus, tandis que i^ autres veillaient aux palissades, il &%

126 iM mmmê'^m mm'ïûmê

abaisse^ lé pont-levîs et s'élança intrépidement àûdehors.

Alors les ennemis se joignirent à l'arme blanche et s'attaquèrent corps à corps.

La mêlée devint terrible ; blancs et Peaux-Rouges, enlacés comme des serpents, ivres de rage et aveuglés par la haine, cherchaient mutuellement à se poignarder.

Tout à coup une lueur immense éclaira cette scène de carnage et des cris de terreur s'élevèrent de la colonie.

Le capitaine détourna la tête, il poussa un cri de désespoir à l'aspect du spectacle horrible qui s'offrit

ses yeux épouvantés.

La tour et les principaux bâtiments brûlaient ; à la clarté des flammes on voyait les Indiens bondir comme des démons à la poursuite des défenseurs de la colonie qui, groupés çà et là, essayaient encore une résistance désormais impossible.

Voici ce qui était arrivé.

Pendant que le Cerf-Noir, le Renard-Bleu et les autres principaux chefs pawnées tentaient une attaque de front sur la colonie, Tranquille, suivi de Quoniam et d'une cinquantaine de guerriers sur lesquels il pouvait compter, était monté dans des pirogues en peau de bison, avait silencieusement descendu le fleuve, et il était venu débarquer à la) colonie même sans que l'éveil fût donné, par la rai-.-" son toute simple que les Américains ne pouvaient* en aucune façon redouter une surprise du côté dui Missouri.

Cependant nous devons rendre cette justice au capitaine» de constater qu'il n'avait pas laissé ce

Les RobÈùRS bÈ t^îioKTiEkÈâ iSt

^oînt sans défense ; des sentinelles y avaient été placées; malheureusement, dans le désordre qui suivit la dernière charge des Indiens, ces sentinelles, croyant n'avoir rien à redouter de ce côté, avaient abandonné leur poste pour se porter là où elles croyaient que le danger était le plus grand, et aider leurs camarades à repousser les Indiens.

Cette faute impardonnable perdit les défenseurs de la colonie.

Tranquille débarqua sa troupe sans coup férir.

Les Pawnées, une fois entrés dans la colonie, jetèrent des torches incendiaires sur les bâtiments construits en'bois, et poussant leur cri de guerre, ils se ruèrent sur les Américains qu'ils prirent par derrière et placèrent ainsi entre deux feux.

Tranquille, Quoniam et quelques guerriers qui ne •les avaient pas quittés s'élancèrent vers la tour.

Mistress Watt, bien que surprise àrimproviste,se prépara cependant à défendre courageusement le poste qui lui était confié.

Le Canadien s'approcha d'elle les mains levées en signe de paix.

— Rendez-vous, au nom du ciel, s*écria-t-il , ou vous êtes perdues, la colonie est prise.

— Non, répondit-elle résolument, je ne me rendrai pas à un lâche qui trahit ses frères pour embrasser le parti des païens.

— Vous êtes injuste envers moi, répliqua le chasseur avec tristesse, je viens vous sauver.

— Je ne veux pas être sauvée par vous.

— Malheureuse femme, si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour vos enfants ; voyez, le feu est à la tour.

La jeune femme leva les yeux, poussa un cri horrible et se précipita éperdue dans l'intérieur du bâtiment.

Les autres femmes , confiantes dans la parole du chasseur, n'essayèrent pas de résister et rendirent leurs armes.

Tranquille confia la garde de ces pauvres femmes à Quoniam, auquel il adjoignit plusieurs guerriers, et il s'éloigna rapidement dans l'intention de faire cesser le carnage qui continuait sur tous les points de la colonie.

Quoniam entra dans la tour où il trouva mistress Watt à demi asphyxiée et tenant ses enfants serrés dans ses bras avec une force inoïue. Le brave nègre enleva la jeune femme sur ses épaules, l'emporta au dehors, et réunissant toutes les femmes et les enfants, il les conduisit sur les bords du Missouri, afm de les mettre hors des atteintes du feu et d'attendre, sans exposer les prisonnières à la fureur des vainqueurs, que le combat fût fini.

Maintenant, ce n'était plus un combat, c'était une boucherie , rendue plus atroce encore par les raffinements barbares des Indiens qui s'acharnaient avec une rage indicible sur leurs malheureux ennemis.

Le capitaine, Bothrel, Bob et une vingtaine d'Américains , les seuls qui fussent encore vivants de tous les colons, réunis au centre de l'esplanade, se défendaient avec l'énergie du désespoir contre une nuée d'Indiens, résolus à se faire tuer plutôt que de tomber entre les mains de leurs féroces vainqueur^.

Trt^quille parvint cependant, à force de suppliai»

tions et en bravant mille périls, à leur faire mettre bas les armes et à faire cesser enfin le carnage.

Tout à coup des cris , des pleurs et des supplications se firent entendre du côté du fleuve.

Le chasseur s'élança rapidement, agité par un êombre pressentiment.

Le Cerf-Noir et ses guerriers le suivaient; lors» qu'ils arrivèrent à Tendroit où Quoniam avait réuni "es femmes, un effrayant spectacle s'offrit à leurs yeux.

Mistress Watt et trois autres femmes gisaient sans mouvement sur le sol , reposant dans une mare de sang. Quoniam percé de deux blessures, une à la tête et l'autre à la poitrine, était étendu devant elles.

Il fut impossible d'obtenir aucun renseignement des autres femmes sur ce qui s'était passé ; elles étaient à demi folles dn^ terreur.

Les enfants du capitaine avaient disparu I

Lk TBIfTA DIL POTRERO.

Usant maintenant de notre privilège de romancier, nous transporterons la scène de notre récit au Texas et nous reprendrons notre histoire seize ans environ après les événements rapportés dans te précédent chapitre.

L'aube commençait à nuancer les nuages de ses teintes nacrées, les étoiles s'éteignaient les utm

après les autres dans les sombres profondeurs mi ciel: et à l'extrême ligne bleue de l'horizon, un reflet d'un rouge vif, précurseur du lever du soleil, annonçait que le jour ne tarderait pas à paraître. Les milliers d'oLseaux invisibles, frileusement blottis sous la feuillée, s'éveillaient subitement et entonnaient joyeusement leur mélodieux concert ma- ^tinal, tandis que les hurlements des fauves, quittant Tabreuvoir et regagnant à pas lents leurs repaires inexplorés, devenaient de plus en plus sourds et indistincts.

En ce moment, la brise se leva, s'engouffra dans Tépais nuage de vapeurs qui, au lever du soleil, B*exhale de terre dans ces régions intertropicales, le fit tournoyer un instant, le déchira et le dissipa dans Tespace, faisant, comme par un coup de théâtre, apparaître, sans transition, le plus délicieux paysage que puisse imaginer l'âme rêveuse d'un peintre ou d'un poëte.

C'est surtout en Amérique que la Providence semble s'être plu à prodiguer les effets de paysage les plus saisissants, en variant à l'inhni les contrastes et les harmonies de cette puissante nature que l'on ne trouve que là.

Au sein d'une immense plaine cerclée de tous les côtés par les hautes ramures d'une forêt vierge se dessinaient les capricieux méandres d'un chemin Sablé dont la couleur jaune d'or tranchait agréablement avec le vert foncé des grandes herbes et le blanc argenté de l'eau d'une étroite rivière que les premiers rayons du soleil levant faisaient étinceler comme un écrin de pierreries. Non loin de la rivière, au centre de la plaine à peu près, s'élevait une mai-

son blanche avec des colonnades formant péristyle et un toit de tuiles ronges. Cette maison, coquettement tapissée de plantes grimpantes qui s'épanouissaient en larges touftes sur ses murs, était une venta ou hôtellerie bâtie au sommet d'un léger monticule. On y arrivait par une pente insensible, et, grâce à sa position, elle dominait ce paysage in?-» mense et grandiose comme celui qu'embrassb le condor lorsqu'il plane au haut des nuages.

Devant la porte de la venta plusieurs dragons pittoresquement groupés et au nombre d'une vingtaine environ achevaient de seller leurs chevaux» Undis que des arrieros s'occupaient activement à charger sept ou huit mules.

Sur la route , à quelques milles en avant de la venta, on voyait, comme des points noirs presque imperceptibles, plusieurs cavaliers qui s'éloignaient rapidement et étaient sur le point de s'engager dans la forêt dont nous avons parlé, forêt qui s'élevait graduellemenl et était don)inée par une ceinture de hautes montagnes dont les cimes chenues et tourmentées se confondaient presque avec l'azur du ciel.

La porte de la venta s'ouvrit et un jeune officier sortit en chantonnant, un moine gros et pansu à la mine réjouie l'accompagnait; après eux apparut sur le seuil une ravissante jeune fille de dix-huit à dixneuf ans, blonde et fiêle, aux yeux bleus et aux cheveux dorés, mignonne et gracieuse.

— Allons, allons, dit le capitaine, car le jeune officier portait les signes distinctifs de ce grade, nous n'avons que trop perdu de temps déjà» k cbeval*

— Hum, fit le moine, à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, pourquoi diable êtes-vous si pressé, capitaine?

— Saint homme, reprit rofficier en ricanant, s'il vous plaît de demeurer , vous êtes libre de le faire.

— Non, non, je pars avec vous ! s* écria le moine avec un geste d'effroi, caspita 1 Je veux profiter de votre escorte.

— Alors, hâtez-vous, car avant cinq minutes je donnerai l'ordre du départ.

L'ofTicier après avoir jeté un regard circulaire sur la plaine, fit signe à son assistente de lui amener son cheval, et se mit légèrement en selle avec cette grâce particulière aux cavaliers mexicains. Lr moine étouffa un soupir de regret en songeant probablement à la plantureuse hospitalité qu'il abandonnait pour courir les risques d'un long voyage ; et aidé par les arrieros il parvint à se hisser, tant bien que mal, sur une mule dont les reins fléchirent en recevant ce poids énorme.

— Ouf I murmura-t-il, m'y voici.

, — A cheval I commanda l'officier.

Les dragons obéirent aussitôt et pendant quelques secondes on entendit un bruissement de fer.

La jeune fdie dont nous avons parlé était jusquelà demeurée silencieuse et immobile sur le seuil de la porte, paraissant en proie à une secrète agitation et jetant autour d'elle des regards inquiets sur deux ou trois campesinos qui, nonchalamment appuyés de l'épaule contre les murs de la venta, suivaient d'un œil curieux et nonchalant à la fois les mouve- Kients de la caravane ; mais au moment où le capi-

taîne allait donner Tordre du départ, elle s'approcha résolument de lui, et lui présentant un mechero :

— Mon officier, lui dit-elle d'une voix douce et mélodieuse, votre cigaritto est éteint.

— C'est ma foi vrai I répondit celui-ci, et se penchant galamment vers elle, il lui rendit le mechero après s'en être servi, en lui disant : Merci, ma belle enfant.

La jeune fille profita de ce mouvement qui rapprochait d'elle le visage de l'officier pour lui dire rapidement à voix basse ces deux mots :

— Prenez garde I

— Hein ? fit-il en la regardant fixement. Sans lui répondre, elle posa son index sur sa bouche rose et se retournant vivement, elle rentra en courant dans la venta.

Le capitaine se redressa ; il fronça ses noirs sourcils et jeta un regard menaçant aux deux ou trois individus appuyés au mur, mais bientôt il secoua la tête.

— Bah I murmura-t-il d'un air de dédain, ils n'oseraient.

Alors il dégaina son sabre dont la lame lança un éblouissant éclair aux rayons du soleil, et se mettant à la tête de sa troupe :

— En route, dit-il.

Ils partirent.

Les mules suivirent le grelot de la nena et les dragons disposés tout autour de la recua^ l'enfermèrent au milieu d'eux.

Pendant quelques instants les quelques campesinos qui avaient assisté au départ de la troupe, suivirent des yeux sa marche dans les sinuosités de k

la route, puis l'un après Taulre ils rentrèrent dans la venta.

La jeune fille était seule assise sur un équipai, occupée activement en apparence à raccommoder un vêtement féminin ; cependant au tremblement presque imperceptible qui agitait son corps, à la rougeur de son front et au regard craintif qu'elle laissa filtrer sous ses longues paupières à l'entrée des campesinos, il était facile de deviner que le calme qu'elle allectait était loin de son cœur et qu'au contraire une crainte secrète la tourmentait.

Ces campesinos étaient au nombre de trois. C'étaient des hommes dans la force de l'âge, aux traits durs et accb.nlués, aux regards louches et aux façcns brusques et b»'«Uales.

Ils portaient le rostume mexicain des frontières et étaient bien armés.

11 s'assirent sur un banc placé devant une table grossièrement équarrie, et l'un d'eux frappant vigoureusement du poing sur celte table, se tourna vers la jeune fille en lui disant brusquement :

— A boire.

Celle-ci tressaillit et releva vivement la tête.

— Que désirez-vous, caballeros? dit-elle.

— Du mezcal.

Elle se leva et se hâta de les servir. Celui qui avait parlé la retint par sa robe au moment où elle se préparait à s'éloigner.

— Un instant, Carmela, lui dit-il.

— Laissez ma robe, Ruperto, fit-elle avec une petite moue de mauvaise humeur, vous alle^ me li^ déchirer*

— Bah! reprit -il avec un gros rire, vous me croyez donc bien maladroit?

— Non , mais vos manières ne me conviennent pas.

— Oh 1 oh I vous n'êtes pas toujours aussi farouche, mon charmant oiseau.

— Que voulez-vous dire? reprit-elle en rougissant.

— Suffit, je m'entends, mais pour le moment ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Et de quoi s'agit-il donc? demanda-t-elle avec un feint étoiuiement; ne vous ai -je pas servi le mezcal que vous avez commandé?

— Si, si, mais j'ai quelque chose à vous dire.

— Bon ! dites vite et laissez-moi aller.

— Vous êtes bien pressée de m'échapper; craignez-vous donc que votre amoureux ne vous surprenne en conversation avec moi ?

Les compagnons de Ruperto se mirent à rire et la jeune fille demeura tout interdite.

— Je n'ai pas d'amoureux, Ruperto, vous le savez bien, répondit -elle les larmes aux yeux; c'est mal à vous d'insulter une pauvre fille sans défense.

— Bon, bon, je ne vous insulte pas, Carmela; quel mal y a-t-il à ce qu'une belle enfant, comme vous, ait un amoureux, et plutôt deux qu'un?

— Laissez-moi, s'écria-t-elleen faisant uu brusque mouvement pour se dégager.

— Pas avant que vous n'ayez répondu à ma question.

— Faites-la donc, cette question, et finissons-en. --Huml eh bien, petite farouche, soyez donc

assez bonne pour me répéter ce qne vous avez dit tout bas à ce freluquet de capitaine.

— Moi 1 répondit-elle avec embarras, que voulezvous que je lui aie dit ?

— Voilà justement l'afTaire, Nina, je ne veux pas que vous lui ayez dit quelque chose , seulement je désire savoir ce que vous lui avez dit.

— Laissez-moi tranquille, Ruperto, vous ne vous plaisez qu'à me tourmenter.

Le Mexicain la regarda fixement.

— Ne détournez pas la conversât ion, la belle fille, lui dit-il sèchement, la question que je vous adresse est sérieuse.

— C'est possible, mais je n*ai rien à vous répondre.

— Parce que vous savez que vous avez tort.

— Je ne vous comprends pas.

— Bien vrail Eh bien alors je vais m'expliquer : au moment où rolîicier allait partir, vous lui avez dit : Prenez garde I oserez-vous le nier?

La jeune fille pâlit.

— Puisque vous m'avez entendu , dit-elle en essayant de plaisanter, pourquoi mêle demandez-vous?

Les campesinos avaient froncé le sourcil, à laccusation de Ruperto ; la position devenait grave.

— Oh I oh 1 fit l'un d'eux en redressant subitement la tête; aurait-elle réellement dit cela?

— Appareojment, puisque je l'ai entendu 1 reprit brutalement Ruperlo.

La jeune fille jeta un regard effaré autour d*eîle comme pour implorer une protection absente.

— Il n'est pas là, fit méchamment Ruperto, il est donc inutile de le cbercber.

— Qui ? dit-elle, partagée entre la honte de la supposition et l'effroi de sa positiou dangereuse.

— Lui I répondit-il en ricanant. Ecoutez, Carinela, plusieurs fois déjà vous vous êtes initiée plus qu'il ne saurait nous convenir à nos affaires; je vous répéterai le uiot que, il n'y a qu'un instant, vous avez dit au capitaine, et tâchez d'en faire votre profit : prenez garde.

— Oui , fit brutalement le second interlocuteur, car nous pourrions bien oublier que vous n'êtes qu'une enfant et vous faire payer cher vos délations.

— Bah ! fit le troisième qui jusqu'à ce moment s'était contenté de boire sans prendre part à la conversation, la loi doit être égale pour tous : si Garmela nous a trahis, il faut qu elle soit punie.

— Bien dit, Bernardo, s'écria Ruperto en frappant sur la table ; justement nous sommes assez nombreux pour prononcer le jugement.

— Mon Dieu ! s*écria-t-elle en se dégageant vivement de l'étreinte de l'homme qui jusque-là l'avait retenue, laissez-moi, laissez-moi.

— Arrêtez-la! s'écria Pvuperto en se levant, sans cela il va arriver quelque malheur.

Les trois hommes s'élancèrent vers la jeune fille; celle-ci , à demi morte de terreur, cherchait vaineà ouvrir la porte de la venta afin de s'échapper.

Mais tout à coup, au moment où les trois hommes posaient leurs mains rudes et calleuses sur ses épaules blanches et délicates, la porte de la venta dont, dans son trouble, elle n'avait pu faire jouer le loquet, s'ouvrit toute grande, et un homme parut gur le seuiL

iââ ttà RÔDEURS m FRONTIÈRE^

— Que se passe-t-il donc ici? demanda-t-il d'une voix sombre en se croisant les bras sur la poitrine; et il demeura immobile sur le seuil en promenant un regard circulaire vsur les assistants.

11 y avait tant de menaces dans l'accent du nouveau venu, de ses yeux jaillissaient de si sombres éclairs, que les trois hommes terrifiés se reculèrent machinalement jusqu'au mur opposé en murmurant avec effroi :

" — Le Jaguar ! îe Jaguar I

— Sauvez-moi 1 sauvez-moi! s'écria la jeune fille en s'éiaiiçant éperdue vers lui.

— Oui, dit-il d'une voix profonde, oui, je te sauverai, Carmela, malheur à qui fera tomber un cheveu de ta tête.

El l'en evant doucement dans ses bras nerveux il la déposa délicatement sur une butaca où elle se laissa aller à demi évanouie.

L'homme que nous venons si brusquement de mettre en scène était bien jeune encore; son visage imberbe aurait semblé celui d'un enfant, si ses traits corre< ts et d'une beauté ()resque féminine n'avaient été éclairés par deux grands yeux noirs dont le regard avait un éclat fu gurant et une force magnétique que peu d'hommes se sentaient capables de supporter.

Sa taille était haute , mais svelte et élégante, ses membres bien attachés, sa poitrine large; ses longs cheveux, noirs comme l'aile tiu corbeau, s'échap- * paient avec profusion de son chapeau de vigogne garni d'une large toquilla d'or, et tombaient en bou- 'lies nombreuses sur ses épaules.

11 portait le brillant et luxueux costume mexicain ;

ses caizoneras de velours violet ouvertes âti-dessu du genou et garnies d'une profusion de boulons d'or ciselé laissaient voir sa jambe fine et nerveuse élégamment emprisonnée dans des bas de soie perle; sa manga jetée sur son épaule était bordée d'un large galon d'or, une ceinture de crêpe de Chine blanc serrait ses hanches et soutenait une paire de pistolets et un machptte sans fourreau, à la lame large et brillante, passé dans un anneau d'acier bruni; un rifle américain garni d'ornements en argent était retenu à son épaule par une bandoulière.

Il y avait dans la personne de cet homme, si jeune encore, une attraction tellement puissante, une force dominatrice tellement étrange qu'on ne pouvait le voir sans Taimer ou le haïr, tant était profonde l'impression qu'à son insu il produisait sur tous ceux, sans exception, avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Nul ne savait qui était cet homme ni d*où il venait, son nom même était inconnu, puisqu'on avait été contraint de lui donner un surnom, auquel, du reste, il répondait sans en paraître blessé.

Quant à son caractère, les scènes qui vont suivre le feront suffisamment connaître pour que nous soyons, quant à présent, dispensé d'entrer dans de plus longs détails.

CONYERSATIOn.

Cepciïaant le premier moment de terreur qui avait poussé les trois hommes en arrière à l'appaiition du Jaguar s'était peu à peu dissipé; relïronterie, sinon le courage, leur était revenue devant l'aliure inoiïensive de l'homme qu'ils étaient depuis longtemps hai3ilués à redouter.

Kuperto, le plus mauvais drôle delà bande, avait le premier repris son sang-froid, et réfléchissant que celui qui leur avait causé une si grande frayeur était seul et que, par conséquent, il ne pouvait avoir la force de sou côté, il s'avança résolument vers lui.

— Rayo de dios 1 dit-il d'une voix brutale, laissez cette mijaurée, elle a mérité non-seulement ce qui lui arrive, mais encore le châtimxent que nous allonb lui infliger à l'instant.

Le jeune homme se redressa comme si un serpent l'avait piqué, et dardant par-dessus son épaule uu regard tout chargé de menace sur son interlocuteur :

— Hein! dit-il, est-ce à moi que vous parlez ainsi ?

— A qui donc, reprit l'autre avec insolence, bien qu'il fût intérieurement inquiet dô la façon dont son interpellation avait été prise ?

— Ahl ûi seulement le Jaguar, et, sans ajouter

LES hodiluks de frontières 144

un mot de plus, il s'avança à pas lenU vers Ruperto qu'il tenait immobile sous son regard fascinateur, et qui le voyait arriver sur lui avec an effroi croissant à chaque seconde.

Arrivé à un pas du Mexicain, le jeune homme s'arrêta.

Cette scène , si simple en apparence , devait cependant avoir une signification terrible pour les assistants , car toutes les poitrines étaient haletantes, tous les fronts pâles.

Le Jaguar» le visage livide, les traits crispés, les yeux injectés de sang et les sourcis froncés, avança le bras pour saisir Ruperto, qui, dompté par la terreur, ne fit pas un mouvement pour se soustraire à cette étreinte qu'il savait pourtant devoir être mortelle.

Soudain Carmela bondit comme une biche effrayée et se jeta entre les deux hommes.

— Oh ! s'écria-t-elleen joign ant les mains, ayez pitié de lui ; ne le tuez pas, au nom du ciel !

Le visage du jeune homme changea subitement et prit une expression de douceur ineffable.

— Soiti dit-il, puisque telle est votre volonté, il ne mourra pas ; mais il vous a insultée, Carmela, il doit être puni. A genoux, misérable, continna-t-il en s'adressantà Ruperto et en lui appuyant lourdement la main sur l'épaule, à genoux, et demande pardon à cet ange.

Ruperto s'affaissa plutôt qu'il ne s'agenouilla sous le poids de cette main de fer et tomba aux pieds de la^jeune fille en murmurant d'une voix craintive :

— Pardon ! pardon !

^' As8©f I àït albra le Jaguar avec nm «ccent ter*

hble. relève-loi e remercie Dieu d'avoir échappé cette lois encore à ma vengeance. Ouvrez la porte, Carméla.

La jeune fille obéit.

— A cheval, continua le Jaguar, allez m'attendre au Rio-Seco, surtout que nui ne bouge avant mon arrivt'^e, sous peine de mort, allez 1

Les trois homuios baissèrent la tête et sortirent sans répondre : un instant plus tard en entendit retentir sur le sable du chemin le galop de leurs chevaux qui s'éloignaient.

Les deux jeunes gens demeurèrent seuls dans la venta.

Le Juguar s'assit devant la table où un moment auparavant buvaient ies trois hommes, cacha sa tête dans ses mains et sembla se plonger dans de sérieuses réflexions.

Garmela le considérait avec un mélange de timidité et de crainte , sans oser lui adresser la parole.

£nfin, après qu'un assez long laps de temps se fut écoulé, le jeune homme releva la tête et regarda autour de lui comme s'il s'éveillait d'un profond sommeil.

— Vous êtes restée là ? lui dit-il.

— Oui, répondit-elle doucement.

— Merci, Carmela, vous êtes bonne, vous seule m'aimez, lorsque tous me haïssent.

— N*ai-je pas raison ?

Le Jaguar sourit tristement, mais il répondit à cette question en en adressant uns autre, tactique habituelle des ge^n^ qui ne veijii^i fssa dérnikr Itwr

^— Maintenant, racontez-moi franchement ce qui 8*est passé entre vous et ces njisérables.

La jeune (ille sembla hésiter un instant, cependant elle prit son parti et avoua la recommandation qu elle avait faite au capitaine des dragons.

— Vous avez eu tort, lui dit sévèrement le Jaguar, votre imprudence peut amener de graves complications, cependant je n'ose vous blâmer : vous êtes femme, par conséquent ignorante de bien des choses, est-ce que vous êtes seule ici?

— Toute seule.

— Quelle imprudence 1 comment Tranquille peutil vous abandonner ainsi?

— Ses devoirs le retiennent en ce moment aa Mezquite, il doit faire sous peu de jours une grande battue.

— Hum! Au moins Quoniam aurait dû rester auprès de vous.

— Il n'a pas pu,Tranquilleavait besoin de son aide.

— Le diable s'en mêle, à ce qu'il paraît, fit-il d'un ton de mauvaise humeur, il faut être fou pour abandonner ainsi une jeune fille seule dans une venta située au milieu d'un pays aussi désert, pendant des semaines entières.

— Je n'étais pas seule, Lanzi avait été laissé auprès de moi.

— Ah I Et qu*est-il devenu ?

— Un peu avant le lever du soleil je Tai envoyé tuer un peu de venaison.

— Oui, parfaitement raisonné, et vous êtes demeurée seule en butte aux grossièretés et aux maufe,is traitements du premi^.r drAle auquel il plairait de vous msulter.

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— àe ne croyars pas qu'il y eût du danger.

— Maintenant vous voilà détrompée, je l'espère?

— Oh I fit-elle avec un mouvement d'effroi, cela n« m'arrivera plus, je vous le jure.

— Soit, mais j'entends, je crois, le pas de Laim. Elle se pencha au dehors.

— Oui, répondit-elle, le voilà.

En effet l'homme annoncé entra.

C'était un individu d'une quarantaine d'années, à k physionomie intelligente et hardie ; il avait sur ses épaules un magnifique daim attaché à peu près de la même façon que les chasseurs suisses portent les chamois, de la main droite il tenait un fusil.

Il fit un geste de contrariété en apercevant le jeune homme ; cependant il le salua légèrement puis il déposa sa venaison sur la table.

— Oh ! oh 1 dit le Juguar d'un ton de bonne humeur, vous avez fait une bonne chasse à ce qu'il parait, Lanzi ; les daims ne manquent pas dans la plaine?

— J'ai vu un temps où ils étaient plus nombreux, répondit-il d'un air bourru ; mais maintenant, ajoutat-il en hochant tristement la tête, c'est à peine si un pauvre homme en peut tirer un ou deux dans toute une journée.

Le jeune homme sourit.

— Ils reviendront, dit-il.

— Non, non, fit Lanzi, les daims une fois effarouchés ne reviennent plus dans les contrées qu'ils ont abandonnées, quelque intérêt qu'ils auraient à le faire*

— 11 faut docc en prendre votre pai'U, mon maître^ «I vous eon^plsr*

— Eh! que fais-je autre chose? grommela-t-il en tournant le dos d'un air mécontent.

Et après cette boutade il rechargea son gibier sur ôes épauies et entra dans une autre pièce.

— Lanzi n'est pas aimable aujourd'hui, observa le Jaguar dès qu'il se retrouva seul avec Carmela.

— 11 est contrarié de vous rencontrer ici. Le jeune homme fronça le sourcil.

— Pourquoi <lonc cela? demanda-t-il.

Carmela rougit et baissa les yeux sans répondre,

le Jaguar l'examina un instant d'un œil scrutateur.

— Je comprends, dit-il enfin ; ma présence dans cette hôtellerie déplaît à quelqu'un, à lui peut-être.

— Pourquoi lui déplairait-elle? il n'est pas le maître, je suppose.

— C'est juste, alors c'est à votre père qu'elle déplaît, n'ist-ce pas?

La jeune fille lit signe que oui.

Le Jaguar se leva avec violence et arpenta à grands pas la saile de la venta, la tête basse e.t les bras derrière le dos; après quelques minutes de ce manège que Carmela suivait d'un œil inquiet, il s'arrêta brusquement devant elie, releva la tête et la regardant fixement :

— Et à vous, Carmela, lui demanda-t-il, ma présence ici vous dépi dt-elle?

La jeune tille demeura umelte.

— Répondez, re^rit-iL

— Je n'ai pas dit cela, raurmura-t-eileavec hésH cation.

— Non, fit-il avec un sourire amer, mais vous le x)ensez, v'annela, seulement vous u*avez pas le courage de me l'avouer en face.

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