LES RÔDEURS. — T. II
Elle redressa vivement la lête.
— Vous êles injuste à mon égard, répondit-elle avec une animation fébrile ; injuste et méchant. Pourquoi désirerais-je votre éloignement, moi? Jamais vous ne m'avez fait de mal ; au contraire, toujours je vous ai trouvé prêt à me défendre ; aujourd'hui même encore, vous n'avez pas hésité à me soustraire aux mauvais traitements des misérables qui m'insultaient.
— Ah 1 vous en convenez ?
— Pourquoi n'en conviendrais-je pas, puisque c'est vrai? Me croyez-vous donc ingrate?
— Non, Carmela; seulement vous êtes femme, fitil avec amertume.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, je ne veux pas le comprendre. Seule ici, quand mon père, ou Quoniam, ou tout autre vous accuse, je prends votre défense. Est-ce mu fiiute, à moi, si, par votre caractère et la vie mystérieuse que vous menez, vous vous êtes mis en dehors de l'existence commune ? Suis-je responsable du silence que vous vous obstinez à garder sur tout ce qui vous touche personnellement? Vous connaissez mon père, vous savez combien il est bon, franc et brave; bien des fois il a cherché par des voies détournées à vous amener à une explication loyale, toujours vous avez repoussé ses avances. Ne vous en prenez donc qu'à vous-même de l'isolement général dans lequel on vous laisse, et de la sohtude qui se fait autour de vous, et n'adressez pas de reproches à la seule personne qui jusqu'à présent a osé vous soutenir envers et contre tous.
— C'est vrai, répondit-il avec amertume, je suis
un fou, je reconnais mes torts envers vous, Carmela, car vous dites Lien : parmi tout ce monde, voua sauJp. avez é^A constamment bonne et compatissante pour ie reprouvé, pour celui que poursuit la haine générale.
— Haine aussi stupide qu'injuste.
— Et que vous ne partagez point, n'est-ce pas? s'écria-t-il vivement.
— Non, je ne la partage pas ; seulementje souffre de votre obstination, car, malgré tout ce qu'on raconte de vous, je vous crois bon.
— Merci, Garmela ; je voudrais pouvoir prouver immédiatement que vous avez raison et donner un démenti à ceux qui m'insultent lâchement par derrière, et tremblent lorsque je me dresse devant eux ; "malheureusement cela est impossible quant à présent ; mais un jour viendra, je l'espère, où il me sera permis de me faire connaître pour ce que je suis réellement, et de quitter le masque qui me pèse, et jalors...
I — Alors ? lui demanda-t-elle en voyant qu'il s'arrêtait.
11 hésita un instant.
I — Alors, dit-il d'une voix étranglée, j'aurai une .question à vous faire et une demande à vous adresser.
Lajeune fille rougit légèrement, mais se remettant aussitôt :
— Vous me trouverez prêle à répondre à toutes .es deux, murmura-t-elie d'unevoix basse et inarli^ iuilée.
— Bien vrai ? s'écria-t-il avec joie.
— Je voua lejure.
Un éclair de bonheur illumina, comme un rayon de soleil, la physionomie du jeune homme.
— Bien ! Carmela, dit -il avec un accent profond i quand le moment sera venu, je vous rappellerai votre promesse.
Elle baissa la tête en faisant un signe muet d'assentiment.
11 y eut un instant de silence. La jeune fille vaquait aux soins du ménage avec cette légèreté et cette prestesse d'oiseau particulière aux femmes; le Jaguar marchait de long en large dans la salle, d'un air préoccupé ; au bout de quelques instauLsii s'approcha de la porte et regarda au dehors.
— 11 faut que je parte, < lit-il.
Elle lui jeta un regard scrutateur.
— Ah ! fit-elle.
— Oui, soyez donc assez bonne pour ordonner à Lanzi de me préparer Santiago; peut-être si je le lui disais moi-même ne le ferait-il qu'à contre-cœur; j'ai cru voir que je n'étais plus dans ses bonnes grâces.
— J'y vais, répondit-elle en souriant.
Le jeune homme la regarda s'éloigner en étouf* fant un soupir.
— Qu'est-ce donc que j'éprouve ? raurmura-t-il en appuyant fortement la main sur son cœur, comme s'il venait de ressentir une subite douleur; serait-ce cela qu'on nomme de l'amour? Je suis fou, reprit-il au bout d'un instant, est-ce que je puis aimer, moi, le Jaguar? est-ce qu'on peut aimer le réprouvé ?
Un sourire amer contracta ses lèvres. Ses sour* cils se froncèrent et il murmura sourdement :
— A chacun sa tâche en ce monde, je saurai accomplir la mienne.
Carmela rentra.
— Santiago sera prêt dans an instant. Voilà vos botas vaqueras, que Lanzi m'a priée de vous donner.
— Merci, dit-il.
Et il se mit en devoir d'attacher à ses jambes ces deux morceaux de cuir gaufré qui, au Mexique, remplissent à peu près roffice de guêtres et servent à préserver le cavalier des atteintes du cheval.
Pendant que, le pied sur le banc et le corps penché en avant, le jeune homme attachait ses botas, Carmela l'examinait attentivement avec une expression d'hésitation craintive.
Le Jaguar s'en .aperçut.
— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-il.
— Rien, fit-elle en balbutiant.
— Vous me trompez, Carmela; voyons, le temps presse; dites -moi la vérité.
— Eh bien, répondit-elle avec une hésitation de plus en plus marquée, j'ai une prière à vous adresser.
— A moi ?
— Oui.
— Parlez vite, Nina, vous savez que quoi que ce soit, je vous l'accorde d'avance.
— Vous me le jurez ?
— Je vous le jure.
— Eh bien 1 quelque chose qui arrive, je désire que si vous rencontrez le capitaine de dragons qui ce matin était ici, vous lui accordiez votre protection.
Le jeune homme se redressa comme poussé par un ressort.
— Ah ! fit-il, c*est donc vrai, ce qu'on m'a dit?
— Je ne sais à quoi vous faites allusion, mais je vous réitère ma demande.
— Je ne connais pas cet homme, puisque je ne suis arrivé ici qu'après son départ.
— Si, vous ie connaissez, reprit-elle avec résolution; pourquoi chercher un faux-fuyant si vous voulez fausser la promesse que vous m'avez donnée ? il vaut mieux être franc.
— C'est bon, répondit-il d'une voix sombre avec un ton démordante ironie; rassurez-vous, Carmela, je défendrai votre amant.
Et il s'élança précipitamment hors de la salle en proie à la plus violante colère.
— Oh ! s'écria la jeune fille en se laissant tomber sur un banc et en fondant en larmes, oh ! que ce démon est bien nommé le Jaguar I C'est un cœur de tigre qu'il a dans la poitrine.
Elle cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.
Au même instant on entendit au dehors le galop rapide d'un cheval qui s'éloignait.