GUSTAVE AIMARD
RODEURS
DE
TOlVtlES 'X'Xl.OXSXIBAXS:
PARIS
FAYARD FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
78, BOULBViJRD SAINT-MICHEL, 78
RÉSUMÉ POLITIQUE {suite)
Ils étaient arrivés à l'entrée d'une gorge assez étroite, flanquée à droite et à e:auche de hautes collines boisées, premiers coulieforts des montagnes dr; }t les cimes chenues semblaient, tant elles étaient rapprochées, surplomber sur la cam[)agne.
Les chasseurs mirent pied à terre avant de s'engager dans la gorge, et après avoir entravé leurs chevaux qu'ils cachèrent au milieu d'un fouillis de floripondios, ils commencèrent à explorer les environs avec le soin et la sagacité de guerriers indiens en quête d'une piste sur le sentier de la guerre.
Leurs recherches demeurèrent longtemps infructueuses, ce qui était facile à reconnaître aux exclamations de désapointement qu'ils se laivssa'ont parfois aller à proférer à voix basse •, enfin après plus de deux heures, grâce aux premiers rayous du soleil qui en se levant avait subitement dissipé les té-
r J^bres, ils aperçurent certaines traces presque im- ^ r^rceptibles qui les firent tressaillir de joie.
D<^.sormais probablement délivrés des soucis qui les tourmentaient, ils rejoignirent leurs chevaux, s'étendirent nonchalamment sur le sol et, fouillant dans leurs alforjas, ils en tirèrent tous les éléments d'un modeste déjeuner auquel ils firent honneur avec l'appétit formidable d'hommej qui ont passé la nuit entière en selle à courir par monts et par vaux.
Depuis leur départ du camp mexicain, les chasseurs n'avaient pas échangé une parole entre eux, paraissant agirvsous l'influence d'une préoccupation profonde qui rendait inutile toute conversation.
Du reste, c'est une chose remarquable qriB le mutisme des hommes habitués à ia vie du désert : ils passent des jours entiers sans prononcer un mot, ne parlant que lorsque la nécessité les y oblige, et remplaçant la plupart du temps la langue parlée par la langue mimée qui a, sur la première, l'incontestable avantage de ne pas dénoncer ia présence de ceux qui s'en servent, aux oreilles des ennemis invisibles sans cesse aux aguets et prêts à fondre comme des oiseaux de proie sur les imprudents qui se laissent surprendre.
Lorsque le premier appétit des chasseurs fut enfin calmé, celui que le capitaine avait nommé John alluma sa courte pipe, la plaça dans le coin de sa bouche, et passant son sac à tabac à son compagnon :
— Eh bien, Sam, lui dit-il à demi-voix, comme s'il eût craint d'être entendu, je crois que nous avons réussi, hein 1
— Cela me fait cet effet-là, John, répandit Sam en hochant affirmalivementla têle ; vous êtes diablement fin, mon ami.
— Bahl fil l'autre avec dédain, il n'y a pas de mérite à tromper ces brutes d'Espagnols; ils sont bêtes comme des flamants roses.
— C'est égal, le capitaine est tombé dans la nasse avec une grâce toute particulière.
— Hum! ce n'était pas lui que je craignais ; car depuis longtemps je sais m'en faire bien venir : mais c'est ce moine maudit.
— Eh ! eh ! si nous n'étions pas arrivés aussi à temps, il est probable qu'il nous aurait soufflé l'affaire; qu'en pensez-vous, John?
— Je pense que vous avez raison, Sam. By godl je riais de bon cœur à le voir se tordre sous les coups de chicote.
— C'était, en effet, un beau spectacle, mais ne craignez-vous pas qu'il ne se venge ? ces moines ont une rancune du diable.
— Bah I qu'avons -nous à redouter d'une pareille vermine? jamais il n'osera nous regarder en face.
— C'est égal, il est bon de s'en méfier. Notre métier est scabreux, savez-vous, et il se peut bien qu'un jour ou l'autre cet animal maudit nous joue un mauvais tour.
— Bah I laissez donc, ce que nous avons fait était de bonne guerre. Soyez certain que, dans une circonstance semblable, le moine ne nous eût paa épargnés.
— C'est vrai; alors qu'il aille au diable ! d'autant plus que la proie que nous convoitons arrive on ne
peut plus à point pour nous. Je ne me serais jamais pardonné de l'avoir laissée échapper,
— Demeurerons-nous ici en embuscade?
— C'est le pins sûr ; il sera toujours temps de rejoindre nos compagnons, lorsque nous apercevrons poindre la recua dans la plaine, et puis n'avonsnous pas un rendez-vous ici ?
— C'est vrai, je n'y songeais plus.
— Et tenez, quand ou parle du loup... Voilà justement notre homme.
Les chasseurs se levèrent vivement, saisirent leurs armes et vS*embusquèrent derrière un rocher, afm d'être prêts à tout événement.
Le galop rapide d'un cheval se faisait entendre, se rapprochant d'instant en instant, bientôt un cavalier émergea de la gorge, fit bondir son cheval en avant et s'arrêta calme et fier à deux pas des chasseurs.
Ceux-ci s'élancèrent de leur embuscade et s'avancèrent vers lui, le bras droit étendu et la paume de la main ouverte en signe de paix.
Le cavalier qui n'était autre qu'un guerrier indien, répondit à ces démonstrations pacifiques, en faisant flotter sa robe de bison, puis il mit pied à terre et vint sans plus de cérémonie serrer amicalement les mains que lui tendaient les chasseurs.
— Soyez le bienvenu, chef, dit John, nous vous attendions avec impatience.
— Que mes frères pâles regardent le soleil, répondit l'indien, le Renard-Bleu est exact.
— C'est vrai, chef, il n'y a rien à dire : vous êtes d'une ponctualité remarquable.
— Le temps n'attend personne ; des guerriers ne
sont pas des femmes : le Renard-Bleu voudrait tenir conseil avec ses frères pâles.
— Soit, reprit John votre observation est juste, cnof, délibérons ; il me tarde de m* entendre définitivement avec vous.
L'indien salua gravement son interlocuteur, s'accroupit sur le sol, alluma son calumet et commença à fumer avec recueillement ; les chasseurs prirent place à ses côtés et, comme lui, demeurèrent silencieux pendant tout le temps que dura le tabac contenu dans leurs pipes.
Enfin, le chef secoua le fourneau de son calumet sur l'ongle de son pouce et se prépara à parler.
Au uiême instant une détonation se fit entendre, et une balle vint en sifflant couper une branche presque au-dessus de la tête du chef.
Les trois hommes bondirent sur leurs pieds, et, saisissant leurs armes, ils se préparèrent à repousser bravement les ennemis qui les attaquaient ainsi à rimproviste.