‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 20 sur 39 · TRANQUILLE · texte numérisé non relu

TRANQUILLE

Entre l'hacienda del Mezquite et la venta del Potrero, à peu près à moitié chemin de ces deux endroits, c'est-à-dire à environ quarante milles de l'un et de l'autre, le sok du jour où s'ouvre notre histoire, deux hommes étaient assis sur le bord d'une petite rivière ignorée et causaient en soupant

avec du pennekann et quelques camotes bouillies»

Ces deux hommes étaient Tranquille le Canadien, et son ami Qiioniam le nègre.

A cinquante pas d'eux environ, dans un fourré de lierres et de broussailles , un jeune poulain de deux mois était attaché au pied d'un catalpa gigantesque.

Le pauvre animal, après avoir fait de vains efforts pour rompre * le lien qui le retenait, avait fini par reconnnaître l'inutilité de ses tentatives et s'était tristement étendu sur le sol.

Les deux hommes que nous avons quittés jeunes à la fin de notre prologue étaient maintenant parvenus à la seconde moitié de la vie. Bien que l'âge n'eût eu que peu de prise sur leurs corps de fer, cependant quelques cheveux blancs commençaient à argenter la chevelure du chasseur et des rides hâtives sillonnaient çà et là son visage bruni par les intempéries des saisons.

Cependant, à part ces légères marques qui servent comme de cachet à l'âge mûr, rien ne dénotait chez le Canadien un affaiblissement quelconque; au contraire, son œil était toujours aussi vif, son corps aussi droit et ses membres aussi musculeux.

Quant au nègre, rien en apparence n'était changé dans son individu, il semblait être toujours aussi jeune; seulement il avait pris assez d'embonpoint, et était de svelte devenu replet, sans cependant rien perdre de sa légèreté sans égale.

L'endroit où se trouvaient campés les deux coureurs des bois était certes un des plus pittoresques de la prairie.

5,6 vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la

voûte d'tin bleu sombre apparaissait alors plaquée de semis innombrables d'étoiles, au milieu desquelles brillait la Croix-du-Sud : la lune déversait ses rayons blancliâtrps qui imprimaient aux objets une apparence fantasiique, la nuit avait celte transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires ; à chaque ralÏLile de la brise, les arbres secouaient les têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons.

La rivière coulait calme, entre ses rives boisées, se déroulant au loin comme un large ruban d'argent et reflétant sur son miroir paisible les rayons tremblotlants de la lune arrivée déjà presque aux deux tiers de sa course.

Tel était le silence de ce désert qu'on y entendait la chute d'une feuille desséchée ou le froissement de la branche agitée par le passage d'un reptile.

Les deux chasseurs causaient à voix basse ; mais, chose étrange pour des hommes aussi habitués à la vie des forêts, leur campement de nuit au lieu d'être, selon les règles invariables de la prairie, établi sur le sommet d'un monticule, était placé, au contraire, sur le rebord d'un talus qui descendait en pente douce jusqu'à la rivière et dans la vase duquel était incrustées de nombreuses empreintes plus que suspectes, la plupart appartenant à la famille des grands carnassiers.

Bîaîgré le froid assez vif de la nuit et l'abondante rosée glacée qui les traversait, les chasseurs n'avaient pas allumé de feu ; pourtant ils auraient évidemment éprouvé un grand bien-êlreà réchauffer leurs membres à la flamme ardente d'un brasier; le nègre surtout, vêtu plus que légèrement d'un caleçon qui

laissait ses jambes à découvert et d'un iambeau de zaïTtpé percé de trous innombrables, grelottait de tout son cœur.

Tranquille, vêtu plus chaudement du costume der campesinos mexicains, ne semblait nullement s*a percevoir du froid ; son rifle entre les jambes, sondant parfois les ténèbres de son regard infaillible ou prêtant l'oreille à quelque bruit perceptible pour lui seul, il parlait au nègre sans daigner remarquer ni ses grimaces ni ses claquements de dents.

— Ainsi, dit-il, vous n'avez pas vu la chica (petite) aujourd'hui, Quoniam.

— Non, non, je ne l'ai pas vue depuis deux jours, répondit Quoniam.

Le Canadien soupira.

— j'aurais dû y aller, reprit-il cette enfant est bien isolée là-bas, surtout maintenant que la guerre a déchaîné de ce côté tous les gens sans aveu et tous les rôdeurs de frontières.

— Bah ! Carmela a bec et ongles, elle ne sera pas gênée pour se défendre si on l'insulte.

— Sacredieu 1 s'écria le Canadien en serrant sa carabine, si un de ces malvados osait lui dire plus haut que son nom

— Ne vous tourmentez donc pas ainsi. Tranquille; vous savez bien que si quelqu'un s'avisait de l'insulter, elle ne manquerait pas de défenseurs, la querida Nina; d'ailleurs Lanzi ne la quitte pas d*un instant et vous savez qu'il est fidèle.

— Oui, murmura le chasseur, mais Lanri n*est qu*u2 homme après tout.

— Vous êtes désespérant avec les idées que vous vous mettez sans raison dans la tête.

~- J'aime cette entant, Quoniam.

— Pardieii, moi aussi je l'aime, la belle malice î Tenez, si vous voulez, dès que nous aurons tiré le jaguar nous irons au Potrero, cela vous va-t-il?

— 11 y a loin d'ici.

— Bah ! trois heures de marche tout au plus. Dites donc, Tranquille savez-vous qu'il fait froid, je suis en train de geler littéralement ; maudit animal 1 ditesmoi ce qu'il fait en ce moment? Il s'amuse à flâner de côté et d'autre au lieu de venir ici tout droit

— Pour se faire tner, n'est-ce pas? dit Tranquille avec un sourire. Dam! peut-être se doute-t-il de ce que nous lui nnénageons.

— C'est possible, ces diables d'animaux sont si rusés. Tenez, voilà le poulain qui frissonne, il a senti certainement quelque chose.

Le Canadien tourna légèrement la tête.

— Non, pas encore, dit-il.

— Nous en avons pour toute la nuit, murmura le nègre avec un geste de mauvaise humeur.

— Vous serez donc toujours le raêuie, Quoniam, impatient et entêté 1 Quoi que je vous dise vous vous obstinez à ne pas me comprendre ; combien de fois vous ai-je répété que le jaguar est un des animaux les plus rusés qui existent! Bien que nous nous soyons placés sous le vent, il est évident pour moi qu'il nous a éventés. Il rôde sournoisement autour de nous, craignant de trop se rapprocher de notre poste ; comme vous le dites, il flâne çà et là sans but apparent.

— Hum ! croyez-vous qu'il en ait encore pour longtemps à faire ce manège?

— Non, parce qu'il doit commencer à avoir soif;

chez lui en ce moment, trois sentiments se disputent, la faim, la soif et la peur; la penr sera la pins faible, soyez-en certain, ce n'est qu'une question de temps.

— Je m'en aperçois ; voilà depnis près de quatre heures que nous faisons ainsi le pied de grue.

— Patience, le plus fort est fait, nous ne tarderons pas, j'en suis sûr, à avoir de ses nouvelles.

— Dieu vous entende, car je meurs de froid; est il gros au moins?

— Oui, ses brisées sont larges, mais je me trompe fort, où il est accouplé.

— Vous croyez ?

— Je le parierais presque ; il est impossible qu'un seul jaguar commette autant de dégâts en moins de huit jours; il paraît, d'après ce que m'a aflirmédon Hilario,que près de dix têtes de ganado ont disparu.

— Oh ! alors, s'écria Quoniam en se frottant joyeusement les mains, nous allons avoir une belle chasse, il est évident qu'il y a une portée.

— C*G6t ce que j'ai supposé, il faut qu'ils aient des petits pour s'approcher autant des haciendas.

En ce moment un rauque mugissement, ressemblant un peu au miaulement traînard du chat, troubla le silence profond du désert

— Voilà son premier cri d'appel, dit Quoniam.

— Il est encore loin.

— Oh ! il ne tardera pas à se rapprocher.

— Pas encore , ce n'est pas à nous qu'il en veut en ce moment.

— Hum 1 et à qui donc?

— ' Écoutez.

Un cri semblable au premier, mais «'««ant d'un

côté opposé , résonna en ce moment à une légère distance.

— Quand je vons disais, reprit paisiblement le Canadien, qu'il était accouplé.

— Je n'en doutais pas. Si vous ne connaissiez pas les habitudes des tigres, qui donc les saurait?

Le pauvre poulain s'était relevé; il tremblait de tous ses membres; à demi-mort de frayeur, la tête cachée entre ses jambes de devant, il se tenait raide sur ses pieds en poussant de petits cris plaintifs.

— Huml dit Qnoniam. Pauvre innocente bête, elle comprend qu'elle est perdue.

— J'espère que non.

— Le jaguar l'étranglera.

— Oui, si nous ne le tuons pas auparavant,

— Pardi ! fit le nègre, je vous avoue que je serais charmé que ce malheureux poulain échappât.

— Il échappera, dit le chasseur, je l'ai choisi pour Carmela.

— Bah I alors pourquoi ravez-vous amené ici?

— Pour l'habituer au tigre.

— Tiens, c'est une idée, cela; alors, je ne m'occupe plus de ce côlé?

— Non, ne songez qu'au jaguar qui viendra à votre droite, moi, je me charge de l'autre.

— C'est entendu.

Deux autres rugissements plus puissants éclatèrent presque en même temps.

— 11 a soif, observa Tranfjuille ; sa colère s'éveille, il commence à se rapprocher.

— Boni faut-il nous préparer?

— Attendez encore , nos ennemis hésitent ; ils ne

sont pas encore arrivés au paroxysme de rage qui leur fait oublier toute prudence.

Le nègre qui s'était levé se rassit philosophiquement.

Quelques minutes se passèrent ainsi. Par instants un soijfïle de vent nocturne, chargé de fumeurs incertaines, passait en tourbillonnant au-dessus des chasseurs et se perdait au loin comme un soupir.

Ils étaient calmes et immobiles, les yeux fixés dans l'espace, l'oreille ouverte aux bruits mytérieux du désert, ic doigt sur la détente du rifle, prêts à faire face au premier signal à l'ennemi invisible encore , mais dont ils devinaient instinctivement l'approche et l'attaque imminentes.

Tout à coup le Canadien tressaillit et se pencha vivement vers le sol.

— Oh ! s'écria-t-il en se redressant avec un geste d'anxiété terrible, que se passe-t-il donc dans la forêt?

Les rugissements du tigre éclatèrent comme un coup de tonnerre.

Un cri horrible y répondit et le galop saccadé d'un cheval se fit entendre, se rapprochant avec une vitesse vertigieuse.

— Alerte! alerte I s'écria Tranquille, quelqu'un est en danger de mort, le tigre est sur sa piste.

Les deux chasseurs s'élancèrent intrépidement dans la direction des rugissements.

La forêl semb'ait tressaillir tout entière, des bruits sans nom sortaient des antres ignorés ressemblant parfois à des rires moqueurs, parfois à des cris d'angoisse.

Les rauques miaulements des jaguars résonnaient

sans interruption. Le galop des chevaux que ïes chasseurs avaient entendu primitivement semblait être devenu multiple et partir de points opposés.

Les chasseurs haletants couraient toujours en ligne droite, franchissant ravins et fondrières avec une rapidité vertigieuse; la terreur qu'ils éprouvaient pour les inconnus qu'ils voulaient secourir leur donnait des ailes.

Soudain un cri d'angoisse, plus strident, plus désespéré que le premier, se fit entendre à peu de distance.

— Oh I s'écria Tranquille, en proie à une espèce de vertige, c'est elle I c'est Carmela!

Et bondissant comme une bête fauve, il s'élança en avant suivi de Quoniam qui pendant cette course affolée ne l'avait pas quitté d'une ligne.

Tout à coup un silence de mort se fît dans le désert , tout bruit , toute rumeur avait cessé comme par enchantement, on n'entendait que la respiration haletante des chasseurs qui couraient toujours.

Un rauquement de fureur poussé par les tigres s'éleva, un craquement de branches agita un fourré voisin , et une masse énorme bondissant du haut d'un arbre passa au-dessus de la tête du Canadien et disparut ; au même instant un éclair déchira les ténèbres et un coup de feu retentit, auquel répondit presque aussitôt un rugissement d'agonie et un cri d'épouvante.

— Courage, Nina! courage I s'écria une voix mâle et accentuée à peu de distance , vous êtes sauvée I

Les chasseurs hâtèrent encore , par un suprême effort d'énergie, la rapidité, déjà presque incroyable.

de lear course, et ils débouchèrent enfin sur le théâtre de la lutte.

Un spectacle étrange et terrible s'offrit alors à leurs regards épouvar tés.

Dans une clairière assez étroite , une femme évanouie était étendue à terre auprès d'un cheval éventré qui se débattait dans les dernières convulsions de Fagonie.

Cette femme était immobile , elle paraissait morte.

Deux jeunes tigres accroupis comme des chats fixaient sur elle leurs yeux ordents et se préparaient à l'assaillir; à quelques pas de là un tigre blessé se roulait sur le sol en râlant avec fureur, et cherchait à bondir contre un homuie qui, un genou en terre, le bras gauche en avant enveloppé des plis nombreux d'un zarapé et la main, droite armée d'un large machette . attendait résolument son attaque.

Derrière cet homme, un cheval, le cou allongé, les naseaux fumants, les oreilles couchées en arrière, frisonnait de terreur sur ses quatre pieds fortement arc-boutés; un second tigre, pelotonné sur la maîtresse branche d'un mélèze, fixait des regards ardents sur le cavalier démonté, en battant l'air de sa queue puissante et en poussant de sourds miaulements.

Ce que nous avons mis tant de temps à décrire, les chasseurs le virent d'un coup d'oeil; rapides comme l'éclair, les hardis aventuriers, d'un geste d'une simplicité sublime, se distribuèrent leurs rôles.

Tandis que Quonîam s'élançait sur les deux jeunes tigres, et les sai^^ant par le coup leur brisait

le crâne sur un rocher, Tranquille épiaulait son rifle et fondroyait la tigresse juste au moment où elle s'élançait sur le cavalier» puis se retournant avec une vivacité extrême, d'un coup de crosse il tuait raide le second tigre et le renversait à ses pieds,

— Ah I fit le chasseur avec un sentiment d*orgueil en posant son rifle à terre, et s' essuyant le front inondé d'une cueur froide,

— Elle vli, s'écria Quoniam , qui comprit combien d'a.igoisses renfermait l'exclamation de son ami ; l'épouvante seule l'a fait s'évanouir, mais elle est sauve.

Le chasseur ôta lentement son bonnet, et levant les yeux au ciel :

— Merci, mon Dieu, murmura-t-il avec un accent de gratitude impossii)le à ren(ire.

Cependant le cavalier, si miraculeusement sauvé par Tranquille, s'était avancé vers lui.

— A charge de revanche, lui dil-il en lui tendant la main.

— C'est moi qui suis votre débiteur, répondit franchement le chasseur; sans votre sublime dévouement je serais arrivé trop tard.

— Je n'ai rien fait de plus que ce que tout autre eût fait à ma place.

— Peut-être. Votre nom, frère?

— Le Cœur-Loyal (1). Le vôtre?

— Tranquille. C'est entre nous à la vie et à la mort.

(1) Voir les Trapeurs de CArkensas^ i vol. iû-12. Dentu, édltttur.

— J* accepte, frère. MaînteDant, songeons à cette pauvre jeune fille.

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main, et s'approchèrent de Carmela à laquelle Quoniara prodiguait tous les soins imaginables sans parvenir à la sortir du profond évanouissement dans lequel elle était plongée.

Pendant que Tranquille et le Cœur-Loyal remplaçaient Quoniam auprès de la jeune fille, celui-ci se hâtait de rassembler des branches sèches et d'allumer du feu.

Cependant, au bout de quelques minutes, Carmela entr'ouvrit les yeux et bientôt elle se trouva assez bien pour expliquer les causes de sa présence dans cette forêt, au lieu d'être tranquillement endormie dans la venta del Potrero.

Ce récit qui , à cause de la faiblesse de la jeune fille et des émotions poignantes qu'elle avait éprouvées, lui demanda plusieurs heures pour le compléter, nous le ferons en quelques mots au lecteur dans le chapitre suivant.

lARXl.

Carmela suivît longtemps du refjard la course désordonnée du Jaguar à travers la campagne ; lorsqu'enfin elle l'eut vu dis{)ar:LÎlre au loin, au milieu d'un bois d'arbres du Pérou, elle baissa tristement

ia tête et rentra à pas lents et toute pensive dans îa venta.

— Il le haït, murmura-t-elle d'une voix basse et émue; il le hait, voudra-il le sauver?

Elle se laissa tomber sur un équipai et pendant quelques instants elle demeura plongée dans de profondes réflexions.

Enfin eile releva la tête : une rougeur fébrile colorait son visage ; ses yeux si doux semblaient lancer des éclairs.

— Je le sauverai, moi 1 s'écria-t-elle avec une résolution souveraine.

Après cette exclamation elle se leva, et traversant la sal'e à grands pas, elle entr'ouvrit la porte du cor rai.

— Lanzi ? cria-t-elle.

— Nina? répondit le métis occupé en ce moment à donner l'alfalfa à deux chevaux de prix appartenant à la jeune fille, et dont il avait la garde spéciale.

— Venez.

— Me voici ; je suis à vous dans un instant

En elFet, au bout de cinq minutes tout au plus, il apparut sur le seuil de la salle.

— Que désirez-vous , sefiorita, dit-il avec cette obséquiosité calme, habituelle aux domestiques gâtés par leurs maîtres, je suis bien occupé en ce moment.

— C*est ppàsible, mon bon Lanzi, répondit-elle doucement, mais ce que j'ai à vous dire ne souffre aucun retard.

— Oh I oh I fit-il d'un ton légèrement étonné, que se passe-t-il donc ?

— Rien de bien exiraordinaii'e,mon aini,; tout dans la venta est en ordre, comme c'est i'habitude, seulement j'ai un service à vous demander.

— Un service, à moi?

— Oui.

— Hum ! parlez, senorita, vous savez que je vous suis dévoué.

— Il commence à se faire tard, il est probable qu*à une heure aussi avancée aucun voyageur ne 8* arrêtera à la venta.

Le métis leva la tête et calcula mentalement la marche du soleil.

— Je ne crois pas qu'il vienne encore des voyageurs aujourd'hui, dit-il enfin, il est près de quatre heures, cependant il se pourrait qu'il en vînt.

— Rien ne le fait supposer.

— Rien en effet, seilorita.

— Bien, je voudrais alors que vous fermiez la venta.

— Que je ferme la venta ! pourquoi donc 7

— Je vais vous le dire.

— Est-ce réellement très-important ?

— Réellement.

— Parlez alors, Nina, je suis tout oreilles,

La jeune fille lança un long et interrogateur regard au métis, debout devant elle, s'accouda coquettement sur une table et reprit d'une voix nonchalante :

— Je suis inquiète, Lanzi.

— Inquiète, fit-il, et de quoi donc^

— De la longue absence de mon père.

— Comment, mais voilà quatre jours à peine qu'il est venu.

— Jamais il ne nv a laissé seule autant de temps.

— Cependant, fit le métis en se grattant la tête d'un air embarrassé.

— Bref, interrompit-elle avec résolution, je suis inquiète de mon père et je v^ux le voir ; vous allez fermer la venta, seller les chevaux, et nous irons à Tbacienda del iVlezquite ; il n'y a pas loin, dans quatre ou cinq heures nous serons de retour.

— C'est qu'il est bien tard.

— Raison de plus pour partir tout de suite.

— Mais, cependant...

-— Pas d'observations, faites ce que je vous ordonne, je le veux.

Le métis courba la tête sans répondre, il savait que lorsque sa maîtresse parlait ainsi, il fallait obéir.

La jeune fille fit un pas en avant, posa sa main blanche et délicate sur l'épaule du métis, et approchant son charmant et frais visage du sien, elle ajouta avec un doux sourire qui fit tressaillir le pauvre diable de joie :

— Ne m* en veuillez pas de ce caprice, mon bon Lanzi, je souffre.

— Vous en vouloir, moi, Nina I répondit le métis avec un haussement significatif des épaules ; ehi ne savez-vous pas que je me mettrais dans le feu pour vous, à plus forte raison ferai-je tout ce qui vous passera par la tête.

Il s'occupa alors avec la plus grande célérité a barricader avec soin les portes et les fenêtres de la venta, puis il retourna au corral seller les chevaux, tandis que Caruieia, en proie à une impatience nerveuse, quittait les vêtements qu'elle portait, et en

prenait d'autres plus comTnorles pour Je voyage qu'elle méditait, car elle avait trompé le vieux serviteur, ce n'était pas auprès de Tranquille qu'elle voulait se rendre.

Mais t)i' u avait décidé que le projet qu'elle roulait dans sa mutine tête blonde ne réussirait pas.

Au moment où, complètement tiabillée et prête à monter à cheval, elle rentrait dans la salle, Lanzi apparaissait à la porte du corral, le visage bouleversé par la terreur.

Carmela courut vers lui avec empressement, croyant qu'il venait de se blesser.

— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-elle avec in térêt.

— Nous sommes perdus I répondit-il d'une voix sourde, en jetant autour de lui des regards effarés.

— Comment, perdus I s'écria-t-elle en devenant pâle comme un cadavre, que voulez-vous dire, mon ai)ii?

Le métis posa un doigt sur sa bouche pour lui commander le silence, lui fit signe de le suivre et se glissa à pas de loup dans le corral.

Carmela y entra à sa suite.

Le corral était fermé par un enclos en planches hautes de deux mètres environ. Lanzi s'approcha d'un endroit où une fente assez large permettait de voir dans la campagne.

— Regardez I dit-il en désignant la fente à sa maîtresse.

La jeune fille obéit et colla son visage sur les planches.

La nuit commençait à tomber, et l'ombre à chaque instant plus épaisse envahissait rapidement la cam-

pagne. Cependant robsciirité n'était pas encore assez grande pour empêcher Carmela de distinguer à quelques centaines de mètres environ dans la prairie une troupe nombreuse de cavaliers qui accouraient à toute bride dans la direction de la ▼enta.

Il suffit d*un coup d' œil à la jeune fille pour reconnaître que ces cavaliers étaient des Indiens bravos.

Ces guerriers au nombre de plus de cinquante, étaient revêtus de leur costume complet de guerre, et, penchés sur le cou de leurs coursiers aussi indomptables qu'eux-mêmes, ils brandissaient audessus de leurs têtes leurs longues lances d'un air de défi.

— Ce sont les Apaches I s'écria Carmela en se reculant avec effroi. Comment se fait-il qu'ils soient parvenus jusqu'ici sans qu'on ait été averti de leur invasion ?

Le métis secoua tristement la tête.

— Dans quelques minutes, ils seront ici, dit-il, que faire !

— Nous défendre ! s'écria résolument la jeune fille ; ils paraissent n'avoir pas d'armes à feu ; nous pourrons, derrière les murailles de notre maison, tenir facilement contre eux jusqu'au lever du soleil.

— Et alors ? interrogea le métis d'un sir de doute.

— Alors, reprit-elle avec exaltation, Dieu nous viendra en aide.

— Amen î répondit le métis, moins convaincu que jamais de la possibilité d'un tel miracle.

— Hâtez-vous de descendre dans la salle toutes les armes à feu qui se trouvent ici, peut-être les

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