‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 2 sur 39 · QUONIAM · texte numérisé non relu

QUONIAM

Le rauadieij ne perdait pas de l'œil an st;d des Qiouveinents de ses adversaires pendant qa il leur parlait; aussi, lorsque la décharge commandée pat john Davis éclata, fut-elle sans effet; il s'était rapidement eifâcé derrière \m arbre et les balles su- '\ ^' înolTHnsives à ses oreilles. ^

Le marcii..-.. .i\,^r\^y'><i était funeux d'avoir été joué ainsi par le chasseur, il prolérali eontre lui les plus horribles menaces, b'asphéinait et frappait du pied avec rage.

Mais menaces et blasphèmes rien n'y faisait ; à moins de traverser la rivière à ]a nage, ce qui était impraticable en face d'un homme aussi résolu que paraissait l'être le chasseur , il n'y avait aucun moyen de tirer de lui une vengeance quelconque, et surtout de ressaisir l'esclave qu'il avait si délibérément pris sous sa protection.

Pendant que T Américain se creusait vainement la tête pour trouver un expédient qui lui fît reprendre l'avantage, une balle siffla et le rifle qu'il tenait à îa main vola en éclats.

— Chien maudit ! s'écria-t-il eu rugissant de colère, veux-tu donc m'assassiner?

— Je serais en droit de le faire, répondit le Canadien, je suis dans le cas de légitime défense, puisque vous-mêmeavez voulu me tuer; maisjepréfère traitera l'amiable avec vous, bien que je sois couvain-

^^ LES RODEURS DE :^RONTIÊRES

eu que je rendrais un grand service à l'humanité efi

voiis iogeaiu une couple de chevrotines dans le crâne.

Et une seconde balle vint au même instant briser

le fusil d'un des domestiques occupé à le recharger.

— Voyons, finissons-en, s'écria l'Américain exaspéré; que voulez-vous? i

— Je vous l'ai dit, traiter à l'amiable avec vous.»

— Mais à quelles conditions? dites-les-moi au! moins.

— Dans un instant.

Le rifle du deuxième domestique fut brisé comm^ celui du premier.

Des cinq hommes, troia étaî^-^ ^...^liiienant désarmés.

— Malédiction! hurla le marchand d'esclaves, avez-vous donc résolu de nous prendre pour cible les uns après les autres?

— Non, je veux seulement égaliser les chances.

— Mais...

— Voilà qui est fait.

Le quatrième fusil vola en éclats.

— Maintenant, ajouta le Canadien en se montrant» causons.

Et, quittant son abri, il s'avança sur le bord de la rivière.

— Oui, causons, démon! s'écria l'Américain. Par un mouvement aussi prompt que la pensée, il

s'empara du dernier rifle et l'épaula, /nais avant qu'il eût pu lâcher la délente, il roula sur la plate-forme en jetant un cri de douleur.

La ballti du chasseur lui avait cassé le bras.

— Attendez-moi, j'arrive, reprit le Canadien toujours narquois.

11 rechargea son rifle, sauta dans la pirogue, et en quelque coups de pagaie il se trouva de l'autre côté de la rivière.

— Là! fit-il en débarquant et en s' approchant de TAméricain, qui se tordait comme un serpent sur la plate-forme , en hurlant et en blasphémant, je vous avais averti; je ne voulais qu égaliser les chances, vous ne devez pas vous plaindre de ce qui vous arrive, mon cher ami : la faute en est à vous seu.

— ^«-îçsez-le! tuez-le 1 criait le misérable, en proie à une ra^v, w.dicible.

— Làl là ! calmons-ijoijs. Mon D en, vous n'avez que le bras cassé, après tout ; réfléchissez qu'il m'eût été facile de vous tuer si je l'avais voulu. Que diable! il faut être de bon compte aussi, vous n'êtes pas raisonnable.

— Oh ! je te tuerai! cria-t-il en grinçant des dents.

— Je ne crois pas, à présent du moins; plus tard je ne dis pas. Mais laissons cela ; je vais examiner votre blessure et vous panser tout en causant.

— Ne me touche pas ! ne m'approche pas, ou je ne sais à quelle extrémité je me porterai.

Le Canadien haussa les épaules.

— Vous êtes fou, dit-il.

Incapable de supporter plus longtemps l'état d'exaspération dansleqnelilsetrouvait, le marchand, affaibli d'ailleurs par le sang qu'il perdait, fit un vain effort pour se relever et se précipiter sur son ennemi ; mais il tomba à la renverse et s'évanouit en murmuraut une dernière imprécation.

Les domestiques étaient restés altérés autant de radiCi.se sans exemple de cet homme étrange que de

l'audace avec laquelle, après les avoir désarmés les uns après les autres de leurs fusils, il avait traversé la rivière pour revenir pour ainsi dire se livrer entre leurs mains, car s'ils n'avaient plus de fusils, leurs pistolets et leurs couteaux leur restaient.

— Ça, messieurs, dit le Canadien en fronçant le sourcil, jetez s'il vous pkiit l'amorce de vos pistolets, ou, Vive Dieu 1 nous allons en découdre.

Les domestiques se souciaient peu d'entamer une lutte avec lui, d'ailleurs la sympathie qu'ils ér-^^f Vctient pour leur maître n'était pas gran^^-' tandis qu'au contraire le Canadien, grâcp ^ ''^ ^^Ç^" ^^P^* ditive dont il avait, -^gi, Io«l inspirait une crainte superstitieuse extrême ; ils obéirent donc à sjn injonction avec une sorte d'empressement, ils voulurent même lui remettre leurs couteaux.

— Ce n'est pas nécessaire, dit-il; maii t.» w^ant, occupons-nous à panser ce digne gentleman ; ce serait dommage de priver la sociélé d'un si eiiim^ôle personnage qui en fait le plus bel ornement.

Il se mit aussitôt à l'œuvre, aidé par les don estiques qui exécutaient ses ordres avec une i'.^;.;^iité et un zèle extraordinaires, tant ils se sentai V;? dominés par lui.

Contraints par le genre de vie qu'ils n>èr.«nt de se passer de tout secours étranger, les coure:;i\s des bois possèdent tous à un certain degré les notions élémentaires de la médecine et surtout de la chirurgie et peuvent, le cas échéant, traiter une fracture ou une blessure quelconque aussi bien quen'ifr.p<;: le quel docteur j^radué dans une Faculté, et cela i-^Vf des moyens fort simples et employés ordinaitoaicï/t avec le plus grand succès par les Indiens,

Le chasseur prouva, par l'adresse et la dextérité avec laquelle il opéra le pansement du blessé, que s'il savait faire les blessures, il savait presque aussi bien les guérir.

Les domestiques contemplaient avec une admiration croissante cet homme extraordinaire, qui semblait s'être métamorphosé tout à coup et procédait avec une sûreté de coup d'ceil et une légèreté de main que bien des médecins hû eussent enviés.

Pendant le pansement, le blessé avait repris connaissance, il avait ouvert les yeux, mais il était demeuré silencieux : sa fureur s'était calmée, sa nature brutale avait été domptée par l'énergique résistance que lui avait opposée le Canadien. A la première et cuisante douleur de la blessure avait succédé, comme cela arrive toujours lorsque le pansement est bien fait, un bien-être indéfinissable; aussi, reconnaissant malgré lui du soulagement qu'il éprouvait, il avait senti se fondre sa haine en un sentiment dont il ne se rendait pas encore compte lui-même, mais qui lui faisait maintenant regarder son ennemi presque d'un air amical.

Pour rendre à John Davis la justice qui lui est due, nous dirons qu'il n'était ni meilleur ni plus mauvais qu'aucun de ses confrères, qui, comme lui, trafiquaient de la chair humaine ; habitué aux douleurs des esclaves qui, pour lui, n'étaient autre chose que des êtres privés de raison, une marchandise en un mot, son cœur s'était peu à peu blasé aux émotions douces ; il ne voyait dans un nègre que l'argent qu'il avait déboursé et celui qu'il espérait en tirer, et comme un véritable négociant, il tenait beaucoup à son argent ; un esclave marron lui sem-

bîait un misérable voleur, contre lequel tout moyeu était bon à employer pour l'obliger à ne pas lui faire tort de sa personne.

Cependant cet homme n'était pas insensible à tout bon sentiment, en dehors de son commerce il jouissait même d'une certaine réputation de bonté et passait pour un gentleman, c'est-à-dire pour un homme comme il faut.

— Là, voilà qui est fait, dit le Canadien en jetant un regard de satisfaction sur les ligatures, dans trois semaines il u'y paraîtra plus, si vous vous soignez bien, d'autant plus que par un bonheur inouï, l'os n'a pas été attaqué et que la balle n'a fait que traverser les chairs. Maintenant, mon bon ami, si vous voulez causer, je suis prêt.

— Je n'ai rien à vous dire, moi, si ce n'est de me rendre le maudit moricaud qui est cause de tout lemal.

— Hum ! si nous continuons ainsi, je crains que nous ne nous entendions pas. Vous savez bien que c'est justement à propos de la reddition de votre moricaud, ainsi que vous l'appelez, qu'est venue toute la querelle.

— Je ne puis cependant perdre mon argent.

— Comment, votre argent?

— Mon esclave, si vous le préférez ; il représente pour moi une somme, que je ne me soucie nullement de perdre, d'autant plus que depuis quelque temps les affaires von^ fort mal et que j'ai éprouvé des pertes considérables.

— C'est fâcheux, je vous plains sincèrement ; cependant, je tiendrais à arranger cette affaire à laniiable, ainsi que je l'ai commencée, reprit le Canadien avec bonhomie.

L*Américain fit la grimace.

— Drôle de façon amiable que vous avez de traiter les affaires, dit-il.

— C'est votre faute, mon ami, si nous ne nous sommes pas entendus tout d'abord, vous avez été un peu vif, convenez-en.

— Enfin, n'en parlons plus, ce qui est fait est îait.

~ Vous avez raison, revenons à notre alTaire; malheureusement je suis pauvre, sans cela, je vous donnerais quelques centaines de piastres, et tout serait dit.

Le marchand se gratta la tête.

— Écoutez, fit-ii, je ne sais pourquoi, mais malgré ce qui s'est passé entre nous, et peut-être à cause de cela même, je ne voudrais pas que nouL nous séparions dans de mauvais termes, d'autant plus que pour être franc je tiens fort peu à Quoniam.

— Qu'est-ce que c'est que cela, Quoniam ?

— C'est le nègre.

— Ah 1 fort bien, drôle de nom que vous lui avez donné là ; enfin n'importe, vous dites donc que vous tenez fort peu à lui ? .

— Ma foi, oui.

— Alors pourquoi lui appuyez-vous une chasse aussi acharnée avec accompagnement de chiens et de rifles ?

— Par amour-propre.

— Oh I fit le Canadien avec un geste de mécontentement.

— Écoutez-moi, je suis marchand d'esclaves.

— Un fort vilain métier, entre parenthèse, observa le chasseur.

— Peut-être, je ne discute pas là-dessns. Il y a un mois, à Biioii-Rouge, on annonça une grande vente publique d'esclaves des deux sexes appartenant à un riche gentleman qui était mort subitement. Je me rendis donc à Bâlon-llouge. Parmi les esclaves exposés aux regards des amateurs, se trouvait Quoniam ; le drôle est jeune, bien découplé, vigoureux; il a l'air hardi et intelligent: naturellement il me plut au premier coup d'œil et je désirai l'acheter. Je m'approchai et je le questionnai; le drôle me répondit textuellement ceci avec une effronterie qui me décontenança tout d'abord :

— Miiîlre, je ne vous conseille pas de m'acheter, j'ai juré d'être libre ou de mourir; quoi que vous fassiez pour me retenir, je vous avertis que je m'échapperai I Maintenant, voyez ce que vous avez à faire.

Cette déclaration si nette et si péremptoire me piqua. Nous verrons, lui dis-je, et j'allai trouver l'homme chargé de la vente. Cet individu qui me counaisssait chr-rcha à me dissuader d'acheter Quoniam, eu me donnant uue foule de raisons toutes meilleures les unes que les autres pour ne pas m'obstiuer dans ma résolution. Mais mon parti était pris, je tins bon : Quoniam me fut livré au prix de quatrevingt-dix piastres , bon marché fabuleux pour un nègre de son âge et taillé comme il l'est ; mais personne n'en voulait à aucun prix. .le mis les fers à mon esclave et je l'emmenai, non pas chez moi, mais à la prison, alin d'être plus sûr qu'il ne m'échapperait pas. Le lendemain, quand j'entrai dans la prison, Quoniam était parti ; il m'avait tenu parole.

Au bout de deux jo^rs il était repris : le soir

même il repartait, vsaiis qu'il me fût possible de deviner par quel moyen il parvenait à déjouer les précautions que j'employais pour le retenir. Que vous dirai-je? voilà un mois que cela dure; il y a huit jours, il s'est encore échappé : depuis, je suis à sa recherche ; désespérant de parvenir à le retenir, la colère s'est emparée de moi, et je me suis mis à ses trousses en le suivant à la piste avec des limiers, résolu, cette fois, à en finir, coûte que coûte, avec ce maudit nègre qui me glisse continuellement entre les doigts comme une couleuvre.

— C'est-à-dire, observa le Canadien qui avait écouté avec intérêt le récit du marchand, que poussé à bout vous n'auriez pas hésité à le tuer.

— Ma foi non, d'autant plus que cet effronté coquin est tellement rusé ; il s'est si constamment moqué de moi que j'ai fini par le prendre en exécration.

— Écoutez à votre tour, master John Davis ; je ne suis pas riche, tant s'en faut ; qu'ai-je besoin d'or ou d'argent, moi homme du désert auquel Dieu dispense si généreusement la nourriture de chaque jour? Ce Quoniam, si avide de Hberté et de grand air, m'inspire malgré moi un vif intérêt; je veux tâcher de lui donner cette hberté à laquelle il aspire avec une constance si grande. Voici ce que je vous propose : j'ai là dans ma pirogue trois peaux de jaguars et douze peaux de castors qui, vendues dans n'importe quelle ville de l'Union, vaudraient au moins cent cinquante à deux cents piastres ; prenezles, et que tout soit fini.

Le marchand le regarda avec une surprise mêlée d'une certaine bienveillance.

Page 1