‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 3 sur 39 · Les Rôdeurs. — t, i · texte numérisé non relu

Les Rôdeurs. — t, i

— Vous avez tort, dit-il enfin ; le marché que vous me proposez est trop avantageux pour moi et trop peu pour vous. Ce n'est pas ainsi que se font les aflaires.

— Que vous importe? je me suis mis dans la tête que cet homme serait libre..

— Vous ne connaissez pas la nature ingrate des nègres, reprit-il avec insistance ; celui-là ne vous sera nullement reconnaissant de ce que vous faites pour lui, au contraire, à la première occasion peutêtre vous donnera-t-il lieu de vous repentir de votre bonne action.

— <'/est possible, cela le regarde, je ne lui demande pas de reconnaissance ; s'il m'en témoigne, tant mieux pour lui, sinon, à la grâce de Dieu 1 j'agis selon mon cœur, ma récompense est dans ma conscience.

— By god ! vous êtes un brave garçon , savezvous ? s'écria le marchand incapable de se contenir plus longtemps. Il serait bon que l'on rencontrât plus souvent des hommes de votre trempe. Eh bien ! je veux vous prouver que je ne suis pas aussi méchant que vous seriez en droit de Je supposer après ce qui s'est passé entre nous ; je vais yous signer l'acte de vente deQuoniam, et je n'accepterai en retour qu'une peau de tigre comme souvenir de notre rencontre, bien que, ajouta-t-il avec une grimace en montrant son bras, vous m'en ayez déjà donné un autre.

— Tope ! s'écria le Canadien joyeux, seulement vous prendrez deux peaux au lieu d'une, parce que j'ai l'intention de vous demander un couteau, une bâche et le rifle qui vous reste, pour que le pauvre diable auquel nous rendons la Jiberté (car mainte-

nant vous êtes moitié dans ma bonne action) puisse pourvoir à sa nourriture.

— Soit ! s'écria le marchand d'ua ton de bonne humeur, puisque le drôle veut absolument être libre, qu'il le soit et qu'il aille au diable

Sur un signe de son maître, un des domestiques sortit d'une gibecière encre, plumes, papiers, et rédigea, séance tenante, non pas un acte de vpnte mais, d'après le désir du Canadien, un acte délibération parfaitement en règle, auquel le marchand apposa tant bien que mal sa signature, et que les domestiques signèrent ensuite comme témoins

— Ma foi ! s'écria John Davis, il est possible qu'au point de vue des affaires j'aie fait une sottise, mais vous me croirez si vous voulez, jamais je n'ai été aussi content de moi.

— C'est que, répondit sérieusement le Canadien, vous avez aujourd'hui suivi les impulsions de votre cœur.

Le Canadien quitta alors la plate-forme pour aller chercher les peaux. Au bout d'un moment il revint avec deux magnifiques peaux de jaguars, parfaitement intactes, et qu'il donna au marchand. Celui-ci, ainsi que cela avait été convenu, loi reniit les armes; mais alors un scrupule s'empara du chasseur.

— Un moment, dit-il, si vous me donnez ces armes comment ferez-vous vous-même pour retourner^ aux habitations ?

— Que cela ne vous inquiète point, répondit John Davis ; j'ai laissé à trois lieues d'ici au plus mesche-l vaux et mes gens. D'ailleurs nous avons nos pistolets qui pourraient nous servir au besoin.

— C'est juste observa le Canadien, de cette facotî

VOUS n'avez rien à redouter ; cependant , comme votre blessure ne vous permettrait pas de faire un aussi long trajet à pied, je vais aider vos domestiques à vous préparer un brancard.

Et avec cette adresse dont il avait déjà donné tant de preuves, en un tour de main le Canadien eut confectionné, avec des branches abattues à coups de hache, un brancard sur lequel on étendit les deux peaux de tigres.

— Maintenant, dit-il, adieu; peut-être ne nous reverrons-nous jamais. Nous nous quittons, je l'espère, en meilleurs termes que nous ue nous sommes rencontrés : souvenez-vous qu'il n'v a pas de si vilain métier qu'un honnête homme ne puisse faire honorablement ; lorsque votre cœurvous inspirera une bonne action, ne soyez pas sourd et accomplissez-la sans regret, car c'est Dieu qui vous aura parlé.

— Merci, répondit le marchand avec une certaine émotion, un mot encore avant que nous ne nous séparions I

— Parlez.

— Dites-moi votre nom, afin que si quelque jour le hasard nous remettait en présence, je puisse faire appel à vos souvenirs, comme vous feriez appel aux miens !

— C'est juste, je me nomme Tranquille , les coureurs des bois, mes confrères, m'ont surnommé le tueur de tigres.

Et avant que le marchand fût revenu de l'étonnement causé par cette subite révélation du nom d'un homme dont la renommée était universelle sur les frontières, le chasbeur, après lui avoir fait un dernier signe d'adieu, avait sauté de la plate-forme^

avait détaché sa pirogue et s'était éloigné en pagayant vigoureusement vers l'autre rive.

— Tranquille, le tueur de tigres ! murmura John Davis dès qu'il fut seul, c'est vraiment mon bon génie qui m'a iUvSpiré de me faire un ami d'un tel homme.

Il s'étendit sur le brancard dont deux de ses domestiques prirent les bras, et après avoir jeté un dernier regard vers le Canadien qui en ce moment débarquait sur la rive opposée.

— En route, dit-il.

Bientôt la plate-forme redevint solitaire, le marchand et sa suite avaient disparu sous le couvert et on n'entendit plus que le bruit qui s'affaiblissait de plus en plus et ne tarda pas à s'éteindre tout-à-fait, des aboiements saccadés des limiers qui couraient en avant de la petite troupe.

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