‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 21 sur 39 · LES RÔDEURS. — T. HI · texte numérisé non relu

LES RÔDEURS. — T. HI

*2l8 LES RODEURS DE FRONÎIÈRËiî

païens reculeront-ils s'ils se voient chanflennent reçus; après cela, qui sait s'ils nous attaqueront?

— Hum ! les démons sont rusés, ils savent fort bien combien celle maison renferme de monde; ne comptez pas qu'ils se retirent avant de s'en être emparés.

— Eh Lienl s'écria-t-elle résolument, à la grâce de Dieu ; nous mourrons bravement en combattant, au lieu de nous laisser prendre lâchement et de devenir les esclaves de ces misérables, sans cœur et sans pitié.

— Soit donc, répondit le métis, électrisé par les enthousiastes paroles de sa maîtresse, bataille ! Vous savez, senorita, qu'un combat ne me fait pas peur; que les païens se tiennent bien, car s'ils n'y prennent garde, je pourrais bien leur jouer un tour dont ils se souviendront longtemps !

La conversation en resta là provisoirement, vu l'obligation dans laquelle se trouvaient nos deux personnages de préparer leurs moyens de défense : ce qu'ils firent avec une célérité et une intelligence qui témoignaient que ce n'était pas la première fois qu'ils se trouvaient dans Utie aussi critique position.

Que le lecteur ne s'étonne pas de Théroïsme viril déployé en cette circonstance par doua Garmela : sur les frontières, où l'on est sans cesse exposé aux incursions des Indiens et des maraudeurs de toutes sortes, les femmes combattent à côté des hommes, et, oubliât) t la faiblesse de leur sexe, elles savent, dans l'occasion, se montrer aussi braves que leurs frères et leurs maris.

Garmela ne s'était pas trompée ; c'était bien un

parti d'Indiens bravos qui accourait au galop : bientôt ils atteignirent la maison, qu'ils entourèrent de tous les côtés.

Ordinairement, les Indiens, dans leurs expéditions, procèdent avec une extrême prudence, ne se montrant jamais à découvert et n'avançant qu'avec nne extrême circonspection : cette fois, il était facile de voir qu'ils se croyaient certains du succès et qu'ils savaient parfaitement que la venta était dénuée de défenseurs.

Arrivés à une vingtaine de mètres de la venta, ^s s'arrêtèrent, mirent pied à terre, et semblèrent se consulter un instant. •

Lanzi avait profité de ces quelques minutes de répit pour accumuler sur la table de la salle toutes les armes de la maison, c'est-à-dire ime dizaine de carabines.

Bien que les portes et les fenêtres fussent barricadées au moyen de solides contre-vents, grâce aux nombreuses meurtrières percées d'espace en espace, il était facile de suivre les mouvements de l'ennemi.

Carmela, armée d'une carabine, s'était intrépidement placée devant la porte tandis que le métis allait et venait d'un air préoccupé, entrant et sortant, et paraissant donner la derrière main à un important et mystérieux travail.

— Là, dit-il au bout d'un instant, voilà qui est fait. Remettez cette carabine sur cette table, senorita ; ce n'est pas par la force, mais seulement par la ruse que nous pouvons vaincre ces démous, laissez-moi faire.

— Quel est votre projet t

— Vous le verrez, j*aî scié denx planches de Fen- Cios du corral ; montez à cheval : dès que vous m'entendrez ouvrir la porte, partez à toute bride.

— Mais vous?

— Ne vous inquiétez pas de moi, mais éperonnei votre cheval.

— Je ne veux pas vous abandonner.

— Bah ! bah I il ne s'agit pas de niaiseries ; je suis vieux, ma vie ne tient qu'à un fil, la vôtre est précieuse, il faut la sauver; laissez-moi faire, vous dis-je.

— Non, à moins que vous ne me disiez...

— Je ne vous dirai rien. Voqs rencontrerez Tranquille au gué del Venado ; plus un mot !

— Ah I c'est ainsi, fît-elle. Eh bien I je jure que ne bougerai pas d'auprès de vous, quoi qu'il

arrive.

— Vous êtes folle ; ne vous ai -je pas dit que je voulais jouer un bon tour aux Indiens ?

— En effet 1

— Eh bien I vous verrez. Seulement, comme je redoute quelque imprudence de votre part, je désire vous voir partir en avant, voilà tout ^

— Me dites-vous vrai ?

— Certes ! au bout de cinq minutes, je vous aurai rejoint

— Me le promettez-vous ?

— Croyez-vous que je m'amuserais à rester ici ?

— Mais que prétendez- vous faire?

— Voici les Indiens ; sortez et n'oubliez pas de partir à toute bride dès que j'ouvrirai la porte et de vous diriger vers le gué del Venado.

— Mais, je compte...

— Allez, allez, interrompit-il brusquement en la poussant vers le corral, c'est convenu.

La jeune fille n'obéit qu'à contre-cœur; mais en ce moment des coups pressés résonnèrent contre les volets, le métis profita de cette démonstration des Indiens pour fermer la porte ' n corral.

— J'ai juré à Tranquille de la protéger, quoi qu'il arrive, murmura-t-il, je ne puis la sauver qu'en mourant pour elle. Eh bien I je mourrai ; mais, capa de Dios, je me ferai de belles funérailles.

On frappa de nouveau contre les volets, mais avec une vio'ence telle qu'il était facile de prévoir qu'ils ne résisteraient pas longtemps.

— Qui est là? demanda le métis d'une voix calme.

— Gente de paz, répondit-on du dehors.

— Hum! fit Lanzi, pour des gens paisibles vous avez une singulière façon de vous annoncer.

— Ouvrez ! ouvrez ! reprit la voix du dehors.

^ Je ne demande pas mieux, mais qui me prouve que vous ne me voulez pas de mal?

— Ouvrez, ou nous défonçons la porte.

Et les coups redoublèrent.

— Oh î oh ! fit le métis, vous n'y allez pas de main morte ; ne vous fatiguez pas davantage, j'ouvre.

Les coups cessèrent.

Le métis débarricada la porte et l'ouvrît.

Les Indiens se précipitèrent dans l'intérieur avec des cris et des hurlements de joie.

Lanzi s'était mis à l'écart pour leur livrer passage. Il fit un geste de joie en entendant le galop d'un cheval qui s'éloignait rapidement.

Les Indiens ne prirent pas garde à cet incident.

— A boire ! crièrent-ils.

— Que voulez-voiisque je vous donne ? demanda fe métis qui chcrcliait à gagner du temps.

— De l'eau de leu I hurlèrent les Indiens. Lanzi s'empressa de les servir. L'orgie commença.

Sachant qu'ils n'avaient rien à redouter des habitants de la venta, les Peaux-Rouges, dès que la porte avait été ouverte, s'étaient rués dans l'intérieur ne jugeant pas nécessaire de placer des sentinelles; cette négligence, sur laquelle comptait Lanzi, donna à Carinela le moyen de s'éloigner sans être vue et inquiétée.

Les Indiens, les Apaches surtout, ont pour les liqueurs fortes une passion effrénée; seuls de tous, les Comanches sont d'une sobriété à toute épreuve. Jusqu'ici ils ont su se garantir de cette funeste tendance à l'ivresse qui décime et abrutit leurs congénères.

Lanzi suivait d'un œil narquois les évolutions des Peaux-Rouges qui, pressés autour des tables, buvaient à longs traits et vidaient à qui mieux mieux les botas placées devant eux; leurs yeux commençaient à briller, leurs traits s'animaient; ils parlaient à tue tête tous à la fois, ne sachant déjà plus ce qu'ils disaient et ne songeant plus qu'à s'enivrer.

Tout à coup le métis sentit qu'une main se posait sur son épaule.

Il se retourna.

L'u Indien se tenait debout, les bras croisés, en face de lui.

^ Que vouiez- vous? lui demanda-t-il.

LES RODEl'Rb DL FRONTIÈRES 223

— Le Renard-Bleu est un chef, répondit l'Indien, et il a à causer avec le Visage-Pàle.

— Est-ce que le Renard-Bleu n'est pas satisfait de la manière dont je l'ai reçu, ainsi que ses compagnons?

— Ce n'est pas cela, les guerriers boivent, le cliel veut autre chose.

— Ah I dit le métis, j'en suis fâché, car j'ai donné tout ce que j'avais.

— Non, répondit sèchement l'Indien.

— Comment, non?

— Où est la filie aux cheveux d'or?

— Je ne vous comprends pas , chef, dit le métis qui, au contraire, comprenait fort bien.

L'Indien sourit.

— Que le Visage-Pâle regarde le Renard-Bleu dit-il et il verra que c'est un chef et non un enfant qu'on amuse avec des mensonges. Qu'est devenue la fdle aux cheveux d'or, celle qui habite ici avec mon frère?

— La femme dont vous parlez, si c'est la jeune fille à qui cette maison appartient que vous voulez désigner...

— Oui.

— Eh bien I elle n'est pas icL

Le chef lui lança un regard scrutateur.

— La Face-Pâle ment, dit-il.

— Cherchez-la.

— Elle était ici il y a une heure.

— C'est possible.

— Où est-elle?

— Cherchez.

— La Face-Pâle est un chien dont je prendrai la chevelure.

i LKS RODEURS DE FRONTIÈRES

— Grand bien vous fasse, répondit le métis en ricanaw't.

Malheureusement Lanzi en disant ces paroles s*était laissé aller à jeter un regard de triomphe du côté du corral; le chef intercepta ce regard au vol, il se précipita vers le cortal, ouvrit la porte et poussa ■ni cri de désappointement à la vue de la brèche -aite dans li. '*î6ture : la vérité venait de lui apparaître.

— Chien! s*écria-t-il , et saisissant à sa ceinture son couteau à scaîner, il le lança avec rage à son ennemi.

Mais celui-ci qui le t'urveillait esquiva le coup, le couteau alla à quelques pouces de sa tête se planter dans la muraille.

Lanzi se redressa et sautant par-dessus le comptoir il se précipita vers le Renard-Bleu.

Les Indiens se levèrent en tumulte, et saisissant leurs armes ils bondirent comme des bêtes fauves sur les traces du métis.

Celui-ci arrivé sur le seuil de la porte du corral se retourna, déchargea ses pistolets au milieu de la foule, s'élança sur son cheval, et lui enfonçant les éperons dans le ventre il lui fit franchir la brèche de la clôture.

Au même instant un brait horrible se fit entendre derrière lui , la terre trembla et une masse confuse de pierres , de poutres et de débris de toutes sortes vint tomber autour du cavalier et de sa monture affolée de terreur.

La venta del Potrero venait de sauter en Tair en ensevelissant sous ses décombres les Apaches qui l'avaient envahie.

Voilà le tour que Laiizi s*était promis de jouer aux Indiens.

On comprend pourquoi il avait insisté pour que Carmela s'éloignât au plus vite.

Par un bonheur étrange, ni le métis ni son cheval n'étaient blessés; le mustang, les naseaux fumants, volait dans la prairie comme s'il eût eu des ailes, pressé incessamment par son cavalier qui l'excitait du geste et de la voix, car il lui semblait entendre à peu de distance derrière lui le galop d'un autre cheval qui paraissait le poursuivre.

Malheureusement la nuit était trop sombre pour qu'il lui fût possible de s'assurer qu'il ne se trompait pas.

LA CHASSB.

Le lecteur trouvera probablement que le moyen employé par Lanzi pour se débarrasser des Apaches était un peu violent et que, peut-être, il aurait dû n*y avoir recours qu'à la dernière extrémité.

La justification du métis est aussi simple que facile à donner : les Indiens bravos, lorsqu'ils passent la frontière mexicaine , se livrent sans pitié à tous les désordres, usant de la plus grande cruauté envers les malheureux blancs qui tombent entre leurs mains et pour lesquels ils professent une haine que rien ne peut assouvir.

La position de Lanzi , seul, sans secours à atten-

dre de personne dans un lieu isolé, au pon voir d'une cinquantaine de dénions sans foi ni loi, était d^s plus critiques, d'autant plus qne les Ap^^ches aussitôt qu'ils auraient été échaiiiïés par les liquenra fortes, dont l'abus leur cause une espèce de folie trieuse, n'auraient plus reconnu aucun frein; leur caractère sanguinaire aurait repris le dessus, et alors ils se seraient livrés aux cruautés les moins justifiables pour le seul plaisir de faire souffrir un ennemi de leur race.

Le métis avait, d'ailleurs, une raison péremptoire pour ne rien ménager; il fallait, à toute force, assurer, n'importe de quelle façon, le salut de Carme!a, qu'il avait solennellement juré à Tranquille de défendre, même au péril de sa propre vie.

Dans le cas présent, il savait que sa vie ou sa mort dépendaient seulement du caprice des Indiens, il n'avait donc rien à ménager.

Lauzi était un homme froid, positif et méthodique, qui n'agissait jamais sans avoir au préalable, mûrement réfléchi aux cliances probables de succès ou d'insuccès. Dans la circonstance présente, le métis ne risquait rien, puisqu'il se savait condamné d'avance par les Indiens; si son projet réussissait, peut-être parviendrait-il à s'échapper; sinon, il mourrait, mais en brave habitant des frontières, en entraînant avec lui dans la tombe une quantité considérable de ses implacables ennemis.

Sa résolution prise, il l'avait exécutée avec le sangfroid que nous avons rapporté ; grâce à sa présence d'esprit, il avait eu le temps de sauter sur son cheval et de s'enfuir.

Cependarit tout n'était pas fini encore, le galop

que le métis enlendaît derrière lui l'inquiétait vivement, en lui prouvant que son projet n'avait pas aussi bien réussi qu'il l'espérait, et qu'un de ses ennemis, au moins, avait échappé et s'était lancé 8ur ses traces.

Le métis redoubla de vitesse, il fit faire h son cheval des retours et des crochets sans nombre, afin de dépister Tennemi acharné à sa poursuite; mais tout fut inutile, toujours il entendait derrière lui le galop obstiné de son persécuteur inconnu.

Quelque brave que soit un homme, si grande que soit l'énergie dont le ciel l'a doué, rien n'émousse son courage comme de se sentir, dans les ténèbres, menacé par un ennemi invisible et par cela même insaisissable : l'obscurité de la nuit , le silence qui plane sur le désert, les arbres qui, dans une course affolée, défilent à droite et à gauche comme une légion de fantômes sinistres et menaçants , tout se réunit pour augmenter les terreurs du malheureux qui fuit en proie à un vertige sans nom, sous le coup d'un cauchemar d'autant plus horrible qu'il a la conscience du péril, et qu'il ne sait comment le con^ jurer.

Lanzi, les sourcils froncés, les lèvres frémissantes lefrontinondé d'une sueur froide, courut ainsi pendant plusieurs heures à travers champs, penché sur le cou de son cheval, ne suivant aucune direction arrêtée, toujours poursuivi par le bruit sec çt saccadé du galo[) du cheval lancé après lui.

Chose étrange, depuis que, pour la première fois ce galop s'était fait entendre, il ne semblait pas s'être rapproché sensiblement; on aurait pu supposer que le cavalier inconnu, satisfait de suivre la piste dg

celui qii*il poursuivait, ne se souciait pas de l'atteindre.

Cependant, peu à peu la première exaltation du métis s'était calmée, l'air froid de la nuit avait mis un peu d'ordre dans ses idées, son sangfroid était revenu, et avec lui la lucidité nécessaire pour juger sainement sa position.

Lanzi eut honte de cette terreur puérile, indigne d'un homme comme lui, qui, depuis si longtemps, dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, lui faisait oublier le devoir sacré qu'il s'était imposé, de protéger et de défendre au péril de sa vie la fille de son ami, ou du moins celle qu'il considérait comme telle.

A cette pensée qui le frappa comme un coup de foudre, une rougeur brûlante empourpra son visage, un éclair jaillit de ses yeux, et il arrêta court son cheval, résolu, coûte que coûte, à en finir une fois pour toutes avec son persécuteur.

Le cheval bnisquement arrêté dans sa course fléchit sur ses jarrets tremblants en poussant un hennissement de douleur et demeura immobile. Au même instant, le galop du coursier invisible cessa de se faire entendre.

— Hé I hé ! murmura le métis, ceci commence à devenir louche.

Et sortant un pistolet de sa ceinture il l'arma.

Il entendit immédiatement, comme un écho funèbre, le bruit sec de la détente d'un pistolet oue de son côté armait son adversaire.

Cependant ce bruit, au lieu d'accroître les appréhensions du métis , sembla au contraire les calmer.

— Qu'est-ce que cela signifie ? se demanda-tilmentalement en hochant la tête d'un air préoccupé, me serais-je trompé ? N'est-ce donc point à un Apache que j'ai affaire ?

Après cet aparté pendant lequel Lanzi avait, maiî vainement, cherché à distinguer son ennemi inconnu.

— Holà! cria-t-il d'une voix forte, qui êtes-vous?

— Et vous? répondit une voix mâle sortant du milieu des ténèbres , avec un accent au moins aussi résolu que celui du métis.

— Voilà une singulière réponse, reprit Lanzi,.

— Pas plus singulière que la question.

Ces paroles avaient été échangées en excellent espagnol. Le métis, certain désormais qu'il avait affaire à un blanc, bannit toute crainte, et désarmant son pistolet, il le replaça à sa ceinture en disant d'un ton de bonne humeur :

— Vous devez, comme moi, caballero, avoir besoin de reprendre haleine après une aussi longue course; voulez- vous que nous nous reposions de compagnie ?

— Je ne demande pas mieux, répondit l'autre.

— Eh ! mais, exclama une voix que le métis reconnut aussitôt, c'est Lanzi.

— Certes I s'écria celui-ci avec joie, voto a brios I dona Carmela, je n'espérais pas vous rencontrer

Nos trois personnages se joignirent. Les explications furent courtes.

La peur ne calcule et ne réfléchit pas. Dona Carmela d'un côté, Lanzi de l'autre, emportés par une vaine terreur, avaient fui sans chercher à se rendre

lîompte du sentiment qui les poussait, excités seulement par l'inslinct tie la consirvalion, cette arme suprême donnée par Dieu à Thomme pour lui faire, dans les cas extrêmes, éviter le danger.

La seule difTérence consistait en ce que le métis se croyait poursuixi par les Apaches tandis que 'jiOvd. Carmela les supposait devant elle.

Lorsque la jeune fille, snr la recommandation de Lanzi, avait quitté la venta, elle s'était élancée en aveugle dans le premier sentier qui s'était oflert devant elle.

Dieu avait voulu, pour son bonheur, que, au moment où la maison sautait avec un bruit liorrible, doua Carmela, à demi morte de frayeur et renversée de cheval, avait été rencontrée par un chasseur blanc, qui, ému de pitié au récit des dangers qui la menaçaient, lui avait généreusement ollert de l'escorter jusqu'à l'hacienda de! Mezfjuite où la jeune fille désirait se rendre afin de se placer sous la protection immédiate de Tranquille.

Doua Carmela, après avoir jeté un regard invesigateur sur le chasseur, dont le regard franc et le visage ouvert hii avaient prouvé la loyauté, avait accepté son offre avec reconnaissance, tremblant dans les ténèbres de tomber au milieu des partis indiens qui sans doute infestaient les routes et auxquels son ignorance des localités l'aurait inévitablement livrée.

La jt une fille et son guide s'étaient donc immédiatement mis en roule pour l'hacienda; mais, sous le poids d'appréhensions sans nombre, le galop du cheval du métis leur avait fait croire à la présence d*un parti ennemi devant eux ; aussi avaieut-ils,

avec le plus grand soin, conservé une distance assez grande pour tourner bride et s'échapper an moindre mouvement suspect de leurs ennefuis supposés.

Cette explication bannit toute inquiétnde entre les trois personnages ; Carmela et Lanzi étaient lieu reux de s'être si providentiellement retrouvés.

Pendant que le métis racontait à sa jenne maîtresse de quelle façon il en avait fini avec les Apaches, le chasseur, en homme prudent, avait pris les chevaux par la bride et les avait conduits dans un épais fourré au milieu duquel il les avait caché avec soin, puis il revint auprès de ses nouveaux amis qui s'étaient laissés aller sur le sol, afm de prendre quelques instants de repos.

Au moment où le chasseur revenait, Lanzi disédt à la jeune fille :

— A quoi bon, senorita, vous fatiguer davantage , cette nuit? Notre nouvel ami et moi nous vous construirons en quelques coups de hache un jacal sous lequel vous serez parfaitement abritée; vous dormirez jusqu'au lever du soleil, et alors nous reprendrons le chemin de l'hacienda. Vous n'avez, quant à présent, aucun péril à redouter, protégée par deux hommes qui n'hésiteront pas à sacrifier, s'il le faut, leur vie pour vous.

— Je vous remercie, mon bon Lanzi, répondit la jeune fille, votre dévouement m'est connu et je n'hésiterais pas à m'y confier, si j'étais en ce moment tourmentée par la crainte des Apaches. Croyez bien que la considération des périls que je puis avoir à courir de la part des païens n'entre pour rien dans ma détermination de me remettre en marche le plus tôt possible.

— Quelle plus importante considération peut donc vous obliger, seuorita? fit le métis avec étonnement.

— Ceci, mon ami, est une affaire entre mon père et moi ; qu'il vous suffise de savoir qu'il faut absolument que je le voie et que je cause avec lui cette nuit même.

— Soit, puisque vous le voulez, senorita, j'y consens , répondit le métis en secouant la tête ; c'est égal, vous avouerez que c'est là un singulier caprice de votre part.

— Non, mon bon Lanzi, reprit-elle avec tristesse, ce n'est pas un caprice : lorsque vous connaîtrez les raisons qui me font agir, je suis convaincu que vous m'approuverez.

— C'est possible ; mais alors pourquoi ne pas me les dire tout de suite?

— Parce que cela m'est impossible.

— Chut I fit le chasseur en s'interposant bnisqueraent, toute discussion devient oiseuse en ce moment, il faut partir au plus vite.

— Que voulez-vous dire ? s'écrièrent-ils avec un mouvement d'effroi.

— Les Apaches ont trouvé notre piste, ils accourent rapidement, avant vingt minutes ils seront ici; cette fois il n'y a pas à s'y tromper , ce sont eux.

Il y eut un long silence.

Dona Carmela et Lanzi prêtèrent attentivement roreiUe.

— Je n'entends rien, dit le métis an bout d'un instant.

— Ni moi, murmura la jeune fille.

Le chasseur sourit doucement.

— Vous ne devez rien entendre encore, en effet, dit-il, car vos oreilles ne sont pas comme les mien^ nés habituées à saisir les moindres bruits du désert. Ayez foi en mes paroles , rapportez-vous-en à une expérience qui ne m'a jamais fait défaut : vos ennemis approchent.

— Que faire ? murmura doua Carmela.

— Fuir, s'écria le métis.

— Écoutez, reprit impassiblement le chasseur, les Apaches sont nombreux, ils sont rusés, mais nous ne pouvons les vaincre que par la ruse. Si nous essayons de résister nous sommes perdus, si nous fuyons tous trois ensemble tôt ou tard nous tomberons entre leurs mains. Pendant que moi je demeurerai ici, vous, vous fuirez avec la seuorita ; seulement ayez soin de garnir les pieds de vos chevaux afin d'assourdir le bruit de votre course.

— Mais vous ? s'écria vivement la jeune fille.

— Ne vous ai-je pas dit que je demeurerais ici?

— Oui, mais alors vous tomberez entre les mains des païens et vous serez inévitablement massacré.

— Peut-être I répondit-il avec une inexprimable expression de mélancolie, mais au moins ma mort aura servi à quelque chose puisqu'elle vous aur? sauvée.

— Fort bien, dit Lanzi, je vous remercie ue votre offre, caballero ; malheureusement, je ne puis ni ne veux l'accepter, les choses ne doivent pas se passer ainsi : c'est moi qui ai commencé l'affaire, c'est moi seul qui prétends la terminer à ma guise. Partez avec la seuorita, remettez-la entre les mains de sou père, et si vous ne me revoyez pas et qu'il vous demande ce qui s'est passé îites-lui simplement »jd«

j'ai tenu ma promesse et que j'ai donné ma vie pour elie.

— Je n'y consentirai jamais, s'écria énergiquement dofia Carmela.

— Silence I interrompit brusquement le métis, partez ! partez I vous n'avez pas un instant à per* dre.

— Malgré la résistance de la jeune fille, il l'enleva dans ses brans nerveux et la porta en courant dans le fourré.

Carmela comprit que rien ne pourrait faire changer de résolution au métis, elle se résigna.

Le chasseur accepta aussi simplement le dévouement de Lanzi qu'il avait olfert le sien, la conduite du mélis lui semblait toute naturelle; il ne fit donc pas la moindre objection et s'occupa activement à préparer les chevaux.

— Maintenant partez, dit le métis dès que le chasseur et la jeune fille furent en seller partez, et à la grâce de Dieu I

— Et vous, mon ami? voulut encore dire doiia Carmela.

— Moi, répondit-il en secouant insoucieusemeni la tête, les diables rouges ne me tiennent pas encore. Allons, en route!

Pour couper net à toute conversation le métis sangla rudement les chevaux avec son chicote; les nobles bêtes s'élancèrent au galop et disparurent bientôt à ses regards.

Dès qu'il fui seul le pauvre homme poussa un soupir.

'— Uum l murmura-t-il avec tristesse, cette fois, j'ai bien pe.ur que tout ne soit fini pour moi ; c'es^t

LES RODEUaS DE FRONTIÈRES 235

égal, canarios I je lutterai jusqu'au bout, et si les

païens me prennent cela leur coulera cher.

Après avoir pris cette énergique délormination qui scuibla lui rendre tout son courage, le brave métis monta à cheval et se tint prêt à agir.

Les Apaches accouraient avec un bruit ressemblant au roulement saccadé du tonnerre.

Déjà on pouvait distinguer vaguement leurs silhouettes noires se profiler dans l'ombre.

Lanzi mil la bride aux dents, saisit un pistolet de chaqu'^i rnain, et, lorsqu'il jugea le moment propice, il enf( jça les éperons dans les flancs de son cheval et s'élança à fond de train au-devant des Peaux- Rouges, qu'il coupa en diagonale.

Arrivé à portée, il déchargea ses armes dans le groupe, poussa un cri de défi et continua à fuir en redoublant de rapidité.

Ce que le métis avait prévu arriva. Ses cou])s avaient portés. Deux Apaches étaient tombés la poitrine traversée de part en part. Les Indiens, furieux de cette audacieuse altaque à laquelle ils étaient loin de s'attendre de la part d'un seul homme, poussèrent un cri de rage et se précipitèrent sur ses traces.

C'était, nous l'avons dit, ce que voulait Lanzi.

— Là I fil-il en voyant le succès de sa ruse, les voilà ramassés, il n'y a plus à craindre qu'iis s'étalent; les autres sont sauvés. Quant à moi I... bahl qui sait?

Doua Carmela et le chasseur n'avaient échappé aux Apacijes que pour tomber au milieu des jaguars. Nous avons vu comment, grâce à Tranquille, ils avaient été sauvés*

CONFIDEIICBS.

jVanquille avait attentivement écouté le récit de SA jeune fille, ki tête basse et les sourcils froncés; lorsqu'elle se tut , il la regarda un instant d'un air interrogateur.

— Est-ce tout? lui demanda-t-il.

— Tout, lui répondit-t-elle timidement.

— Et Lanzi , mon pauvre Lanzi , n'en avez-vous donc pas eu de nouvelles?

— Aucune. Nous avons entendu deux coups de feu, le galop furieux de plusieurs chevaux, le cri de guerre des Apaches , puis tout est retombé dans le silence.

— Que sera-t-il devenu? murmura tristement le tigrero.

— Il est résolu, il me paraît connaître la vie du désert, murmura le Cœur-Loyal.

— Oui, reprit Tranquille ; mais il est seul.

— C'est vrai , fit le chasseur ; seul contre cinquante, peut-être.

— Oh ! s'écria le Canadien , je donnerais dix ans de ma vie pour avoir de ses nouvelles.

— Caraï! compadrel s'écria une voix joyeuse, je vous en apporte, moi, de toutes fraîches , et je ne vous demande rien pour cela.

Les assistants tressaillirent malgré eux au son de cette voix , et se retournèrent vivement du côté où elle se faisait entendre.

Les branches s'écartèrent et an homme parut

Cet hotnroe était Lanzi.

Le métis paraissait aussi calme et aussi reposé que si rien d'extraordinaire ne Jui fût arrivé , seulement son visage d'habitude froid et même renfrogné avait une expression de joie narquoise inexprimable , sea yeux pétillaient et un sourire railleur se jouait sur ses lèvres.

— Pardieu I notre ami , fit Tranquille en lui tendant la main, vous êtes mille fois le bienveou, notre inquiétude était grande à votre sujet.

— Je vous remercie, compère, maïs heureusement pour moi le danger n'était pas aussi imminent qu'on aurait pu le supposer, et je suis parvenu assez facilement à me dépêtrer de ces démons d'Apaches,

— Tant mieux, peu importe de quelle façon vous êtes parvenu à vous échapper : vous voilà sain et sauf, tout est pour le mieux; maintenant que nous sommes réunis ils peuvent venir si le cœur leur en dit, ils trouveront à qui parhr.

— Ils n'auront garde ; d'ailleurs, ilsont autre chose à faire en ce moment

— Vous le croyez ?

— J'en suis sûr : ils ont aperçu un campement de soldats mexicains qui escortent une conducta de plata, et ils cherchent naturellement à s'en emparer, c'est même en partie à cette circonstance toute fortuite que je dois mon salut

— Ma foi! tant pis pour les Mexicains, dit insoucieusement le Caiiadien , chacun pour soi ; qu'ils s'arrangent comme ils l'entendront, lew:» afiaires nie lous intéressent point-

:^36 LES RODEURS DE r^RONTIERËS

— C'est aussi mon avis.

— Nous avons encore trois heures de nuit, profi- ^ns-en pour nous reposer afin d'être prêts à partir pour rhacienda au lever du soleil.

— Le conseil est bon , il faut le suivre dit Lanzi, qui s'étendit immédiatement les pieds au feu, s'entortilla dans son zarapé et ferma les yeux.

Le Cœur-Loyal, qui sans doute partageait son opinion, suivit son exemple.

Quant à Quoniam, après avoir consciencieusement écorché les tigres et leurs petits , il s'était allongé devant le feu, et depuis deux heures déjà il dormait à poings fermés avec cette indillérence insouciante qui caractérise la race noire.

Tranquille se tourna alors vers Carmela. La jeune fille était assise à quelques pas de lui; elle regardait le feu d'un air pensif, des larmes roulaient dans ses yeux.

— Eh bien I fillette , lui dit doucement le Canadien» que fais-tu donc là? Tu dois être brisée de fatigue, pourquoi ne pas essayer de te reposer quelques instants?

— A quoi bon ? murmura-t-elle tristement.

— Comment, à quoi bon? reprit vivement le tigrero que l'accent de la jeune fille fit tressaillir, mais à reprendre des forces.

— Laissez-moi veiller, mon père, je ne pourbueis dormir^ quelque fatigue que j'éprouve : le sommeil fuirait mes paupières.

Le Canadien l'examina un instaiït avec la plus grande atttenlion.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il en hochant la tête d'un air préoccupé.

— Mais rien, mon père, répondit-elle en essayant de sourire.

— Fillette, fillette, innrmiira-t-il, tout cela n'est pas clair; je ne suis qu'un pauvre chasseur, bien ignorant des choses du monde, mon esprit est bien simple ; mais je t'aime, enfaiit , et mon cœur me dit que tu souffres.

— Moi ! s'écria -t-elle avec un geste de dénégation, mais tout à coup elle fondit en larmes, et se laissant aller sur la loyale poitrine du chasseur, elle cacha sa tête dans son sein et murmura d'une voix étouffée : Oh! père! père! je suis bien malheureuse!

Tranquille, à cette exclamation arrachée par la force de la douleur, se redressa comme si un serpent l'avait piqué, son œil étincela, il couvrit la jeune fille d*un regard plein d'amour paternel, et l'obligeant avec une douce contrainte à le regarder ea face :

— Malheureuse I toi, Garmeîa? s'écria-t-il avec anxiété, que s'est-il donc passé, mon Dieu !

Par un effort suprême , la jeune fille parvint à se calmer, ses traits reprirent leur mansuétude ordinaire, elle essuya ses larmes et souriant au chasseur qui la considérait avec inquiétude :

— Pardonnez- moi mon père, lui dit-elle d'une voix câline, je suis folle.

— Non! non! répondit-il en secouant deux ou trois fois la tête, tu n'es pas folle, mon enfant, seulement tu me caches quelque chose.

^-^ Mon père! fit-elle en rougissant et en baissant les yeux d'un air co-iifus.

— Sois franche avec moi, fillette, ne suis-je pas ton meilleur ami ?

— C'est vrai, balbiitia-t-elle.

— Ai-je jamais refusé de satisfaire le moindre de tes caprices?

— Oh I jamais I

— M'as-tu quelquefois trouvé sévère pour toi?

— OhInonI

— Et bien I alors pourquoi ne pas m^avouer franchement ce qui te tourmente?

— C'est que...., murmura- t-elle avec hésitation.

— Quoi? fit-il d'une voix insinuante.

— Je n'ose pas.

— C'est donc bien difficile à dire.

— Oui.

— Bah I va toujours , fillette ; où trouveras-tu un confesseur aussi indulgent que moi?

— îVulle part, je le sais.

— Parle donc alors.

— C'est que je crains de vous fâcher.

— Tu me fâcheras bien davantage en t'obstinant à garder le silence.

— Mais....

— Écoute, Carmela, toi-même, en nous racontant, il y a un instant, ce qui s'est passé aujourd'hui à la venta, tu as avoué que tu voulais venir me trouver n'importe où je"serais,et cela cette nuit même; estce vrai ?

— Oui, mon père.

— Eh bien! me voilà , j'écoute ; d'ailleurs, si ce que tu as à me dire est aussi important que tu me Tas laissé supposer, je crois que tu feras bien de te hâter.

La jeune fille tressaillit, elle jeta un regard vers le ciel dont l'ombre commençait à fondre les teintes

sombres en bandes blanchâtres; toute hésitation disparut de son visage.

— Vous avez raison , père , dit-elle d*une voix ferme, j*ai à vous entretenir d'une affaire de la plua grande importance, j'ai peut-être trop tardé à le faire, car il s'agit de vie et de mort.

— Tu m'effraies.

-— Écoutez-moi.

— Parle, enfant , parle sans crainte , et compte sur mon amour pour toi.

— J'y compte, mon bon père, aussi vous saurez tout.

— Bien.

Dona Carmela sembla se recueillir un instant, puis laissant sa main mignonne tomber dans la rude et large main de son père, tandis que ses longs cils soyeux s'abaissaient timidement pour servir de voile à son regard, elle commença d'une voix faible d'abord, mais qui bientôt se rassura et devint ferme et distincte.

— Lanzi vous a dit que la rencontre d'une conducta de plata campée à peu de distance de l'endroit où nous nous trouvons, l'avait aidé à échapper à la poursuite des païens. Mon père, cette conducta a passé la nuit dernière à la venta, le capitaine qui commande l'escorte est un des officiers les plus distingués de l'armée mexicaine ; déjà plusieurs fois vous avez entendu parler de lui avec éloge, je crois même que vous le connaissez personnellement ; il se nomme don Juan Melendez de Gongora.

— Ah ! fit Tranquille,

La jeune fille s'arrêta toute palpitante.

— Continue, reprit doucement le Canadien,

7 — LFS P.ÔDEI:R«. — T. ITI, 3

<!!armela lui jeta un regard de côté : le tigrerœ souriait, elle se décida à parler.

— Déjà, plusieurs fois, le hasard a amené à la venta le capitaine Melendez : c'est un véritable caballero, doux, poli, honnête, prévenant, dont jamais nous n'avons eu à nous plaindre, Lanzi vous le dira.

— J'en suis convaincu, mon enfant, le capitaine Melendez est bien ainsi que tu le dépeins.

— N'est-ce pas ? fit-elle vivement.

— Oui, c'est un vrai caballero, malheureusement il n'existe pas beaucoup d'officiers comme lui dans l'armée mexicaine.

— Ce matin, la conducta est partie, escortée par le capitaine ; deux ou trois individus de mauvaise mine étaient demeurés à la venta, ils virent partir les soldats avec un sourire narquois, puis ils s'atlablèrent, se mirent à boire et commencèrent à vouloir me tenir des propos inconvenants et à me dire de ces paroles qu'une jeune fille honnête ne doit pas entendre, me faisant même des menaces.

— Ah ! interrompit Tranquille en fronçant les sourcils, les connais-tu, ces drôles?

— Non , mon père , ce sont de ces rôdeurs de frontières comme il n'y en a que trop de ce côtéci ; mais, bien que je les aie vue plusieurs fois je ne sais pas leurs noms.

— Peu importe, je les découvrirai, ne t'en inquiète pas.

— Oh I mon père, vous auriez tort de vous tourmenter pour cela, je vous jure.

— Bon, bon, c'est mon aiïaire.

— Heureusement pour moi, sur ces entrefaites il arriva un cavalier dont la présence suffit pour im-

Lès RODEURS DE FRONTIÈRES 24S

pofcer silence à ces hommes et les obliger à redevenir ce qu'ils auraient toujours dû être, c'est-à-dire polis et respectueux envers moi.

— Et sans doute, fît en riant le Canadien, ce cavalier, arrivé si à propos pour toi, était un de tes amis ?

— Une connaissance seulement, mon père, ditelle en rougissant légèrement.

— Ah ! très-bien,

— Mais c'est un grand ami à vous, du moins je le suppose.

— Hum ! et sais-tu son nom à celui-là, mon enfant?

— Certainement ! fit-elle vivement.

— Et quel est son nom ? si cela ne te contrarie pas trop de me le dire.

— Nullement. Il se nomme le Jaguar I

— Oh ! oh ! reprit le chasseur en fronçant les sourcils , que pouvait-il donc avoir affaire à la venta ?

— Je ne sais, mon père ; seulement, il dit quelques mots à voix basse aux hommes dont je vous ai parlé, ceux-ci quittèrent immédiatement la table, remontèrent sur leurs chevaux et s'éloignèrent au galop sans faire la moindre observation.

— C'est étrange, murmura le Canadien.

Il y eut un assez long silence; Tranquille réfléchissait profondément; il cherchait évidemment la solution d'un problème qui sans doute lui paraissait fort difficile à résoudre.

Enfin il releva la tête.

— N'as-tu donc que cela à me dire? demandat-il à la jeune fille ; jusqu'à présent je ne vois rien

de fort extraordinaire dans tout ce que tu m'as raconté. \

— Attendez, fit-elle.

— Bon, ce n'est pas fini, alors?

— Pus encore.

— Très-bien, continue.

— Bien que le Jaguar se fût entretenu à voix basse avec ces hommes, cependant, par quelques mots que j*ai entendus, sans le vouloir,* je vous le jure, mon père...

— J'en suis persuadé. Par ces quelques mots tu as deviné quoi?

— C'est-à-dire que j'ai cru comprendre.

— C'est la même chose, va toujours.

— J'ai cru comprendre, dis-je, qu'ils parlaient de la conducta.

— Et tout naturellement du capitaine Melendez, n'est-ce pas?

— D'autant plus que je suis certaine qu'ils ont prononcé son nom.

— C'est cela. Alors tu as supposé que le Jaguar avait l'intention d'attaquer la conducta et peut-être de tuer le capitaine, hein?

— Je ne le prétends pas, mon père balbutia la jeune fille toute décontenancée.

— Non, mais tu le crains.

— Mon Dieu 1 mon père, reprit-elle avec un mouvement de contrariété, n'est-il pas naturel que je Xû'intéresse à un brave ofîicier qui...

— C'est on ne peut plus naturel, mon enfant, je ne te blâmes pas ; qui plus est, je crois que tes suppositions se rapprochent beaucoup de la vérité, ainsi De te fâches pas.

— Vous croyez, mon père? s'écria-t-elle en jdgnantles mains avec terreur.

— C'est probable, répondit paisiblement le Canadien, mais rassure-toi, mon enfant, ajouta-t-il avec bonté ; quoique tu aies peut-être trop tardé à me parler, peut-être parviendrai-je à détourner le danger qui plane en ce moment sur la tête de l'homme auquel tu portes tant d'intérêt.

— Oh ! faites cela, mon père, je vous en .• upplie.

— Je tâcherai du moins, mon enfant, v 'ià tout ce que je puis le promettre quant à préser! ; mais toi, que vas-tu faire?

— Moi ?

— Oui, pendant que mes compagnons et moi nous essayerons de sauver le capitaine?

— Je vous suivrai, mon père, si vous me i^ permettez.

— Soit, d'autant plus que c'est, je crois, le plus prudent ; tu as donc une grande affection pour le capitaine, que tu désires si ardemment le sauver 7

— ' Moi, mon père? répondit-elle avec la plus entière franchise, pas la moindre, seulement il mese.nble qu'il serait affreux de laisser tuer un brave officier quand on peut le sauver.

— Alors tu hais le Jaguar, sans nul doute ?

— Pas le moins du monde, mon père : malgré son caractère exalté, il me paraît être un noble cœur, d'autant plus que vous l'estimez vous-même, ce qui pour moi est la raison la plus forte ; seulement je souffre de voir opposés l'un à l'autre deux hommes qui, j'en suis convaincue, s'ils se connaissaient, s'aimeraient bientôt, et je ne voudrais pas qu'il y eût entre eux du sang versé.

246 LE3S RODEURS DE FRONriÈRËS

Ces paroles furent prononcées par la jeune fille avec une franchise tellement naïve, que pendant quelques instants le Canadien demeura complètement abasourdi ; la faible lueur qu'il avait cru saisir lui échappait tout à coup sans qu'il lu" fût possible de s'expliquer comment elle avait disparu; il ne comprenait plus rien à la conduite de doua Carraela, ni aux motifs qui la faisaient agir, d'autant plus qu'il n'avait aucune raison de se méfier de sa bonne foi dans tout ce qu'elle lui avait dit.

Après avoir considéré attentivement la jeune fille pendant quelques instants, il secoua deux ou trois fois la tête en homme complètement fourvoyé, et sans ajouter une parole, il se mit en devoir de réveiller ses compagnons.

Tranquille était un des plus expérimentés coureurs des bois du nord- Amérique, tous les secrets du désert lui étaient connus, mais il ignorait le premier mot de ce grand mystère qui s'appelle le cœur des femmes, mystère d'autant plus difficile à pénétrer, que les femmes elles-mêmes s'ignorent presque toujours, car elles n'agissent le plus souvent que sous l'impression du moment, sous le coup de la passion et sans arrière-pensée.

En quelques mots, le Canadien mit ses compagnons au fait de son projet ; ceux-ci, comme il s'y attendait, ne firent pas la moindre objection, mais ils se préparèrent à le suivre.

Dix minutes plus tard ils montaient à cheval, et quittaient leur campement à la suite de Lanzi qui leur servait de guide.

Au moment où ils disparaissaient sous le couvert,

(■ Lès éodeurs de frontières 247

^ le hibou fit entendre son cri matinal, préctniseur dn ; lever du soleil.

— Mon Dieu I murmura la jeune fille avec angoisse, arriverons-nous à temps ?

tl JÀGUAA.

Le Jaguar avait quitté la Venta del Potrero en proie à une agitation extrême ; les paroles de la jeune fille bruissaient à son oreille avec un accent moqueur et ironique ; le dernier regard qu'elle lui avait lancé le poursuivait comme un remords : le jeune homme s*en voulait d'avoir aussi brusquement rompu son entretien avec dona Carmela, il était mécontent de la façon dont il avait répondu à ses prières, bref, il était dans les meilleures dispositions possibles pour commettre un de ces actes de cruauté auxquels la violence de son caractère ne l'avait que trop souvent entraîné, qui avaient infligé à sa réputation un honteux stigmate, actes qu'il regrettait toujours amèrement d'avoir commis, lorsqu'il était trop tard.

11 courait à fond de train à travers la prairie, ensanglantant les flancs de son cheval qui se cabrait de douleur, proférant des malédictons étoufliées, et jetant autour de lui des regards farouches d* une bète fauve en quête d'une proie.

Un instant il avait eu la pensée de retourner sur ses pas, de revenir à la venta, de se jeter aux genoux de la jeune fille, de réparer, en un mot, la

faille que lui avait fait commettre la passion sourde qui l'agitait, en abjurant toute jalousie et se mettant à l'entière discrétion de dona Carmela pour ce qu'il lui plairait de lui ordonner.

Mais comme la plupart des bonnes résolutions, celle-ci n'eut que la durée d'un éclair. Le Jaguar rjéflécliit, et avec la réflexion revinrent le doute et la ialonsie, et comme conséquence naturelle, une nouvelle fureur, plus insensée, plus folle que la première.

Le jeune homme galopa ainsi longtemps, ne suivant en apparence aucune direction déterminée ; cependant, à de longs intervalles il s'arrêtait, se dressait sur ses étriers, explorait la plaine d'un regard d'aigle, puis il repartait à toute bride.

Vers trois heures de l'après-midi, il dépassa la conducta de plata ; mais comme il l'avait aperçue de loin, il lui fut facile de l'éviter en obliquant légèrement sur la droite et en se jetant dans un bois touffu d'arbres du Pérou, qui le rendit invisible pendant assez longtemps pour qu'il ne craignît pas d'être découvert par les batteurs d'estrade détachés en avant.

Cependant, une heure environ avant le coucher du soleil, le jeune homme, qui venait pour la centième fois peut-être de s'arrêter afin d'explorer les environs, poussa un cri de joie étouffé : il avait enfin rejoint ceux qu'il avait si grande hâte d'atteindre.

A cinq cents pas environ de l'endroit où le Jaguar était arrêté en ce moment, une troupe de trente ou trente-cinq cavaliers suivait en bon ordre la sefite uecurée du nom de route qui traversait la

Cette troupe entièrement composée de blancs, ainsi qu'il était facile de le reconnaître à leur costume, semblait dans sa marche affecter une certaine allure militaire ; du reste, tous ces cavaliers étaient amplement pouvus d'armes de toutes sortes.

Au commencement de ce récit, nous avons mentionné plusieurs cavaliers sur le point de disparaître dans le lointain, ces cavaliers étaient ceux que le Jaguar venait d'apercevoir.

Le jeune homme porta ses deux mains ouvertes à sa bouche en forme de porte-voix, et à deux reprises il poussa un cri aigu, strident et prolongé.

Bien que la troupe fût en ce moment assez éloignée, cependant à ce signal les cavaliers s'arrêtèrent comme si les pieds de leurs chevaux se fussent subitement incrustés en terre.

Le Jaguar se pencha alors sur sa selle, fit bondir son cheval par-dessus les buissons, et en quelques minutes, il se trouva auprès d^i ceux qui s'étaient arrêtés pour l'attendre.

Le Jaguar fut accueilli avec des cris de joie et tous les assistants se pressèrent autour de lui avec lea marques du plus grand intérêt.

— Merci, mes amis, dit-il, merci des preuves de sympathie que vous me donnez ; mais je vous en prie, accordez-moi un instant d'attention : le temps nous presse.

Le silence se rétablit comme par enchantement, mais les regards étincelants fixés sur le jeune homme disaient clairement que pour être muette la curiosité n'en était pas pour cela moins vive.

— Vous ne vous étiez pas trompé, master John, continua le Jaguar en s' adressant à un des individus

placés le plus près de lui, la conducta vient derrière nous : nous n'avons que trois ou quatre heures d'avance sur elle; ainsi que vous m'en aviez averti, elle est escorté, et, preuve (ju'on attache une grande importance à sa sûreté, l'escorte est commandée parle capitaine Melendez.

Les auditeurs firent un geste de désappointement à cette nouvelle.

— Patience, reprit le Jaguar avec un sourire railleur, là où la force ne suffît pas il reste la ruse : le capitaine Melendez est brave, expérimenté, je vous l'accorde, mais nous, ne sommes-nous donc pas aussi des hommes braves? la cause que nous défendons n'est-elle pas assez belle pour nous exciter à poursuivre quand même notre entreprise ?

— Si 1 si I hurra 1 hurra I s'écrièrent tous les assistants en brandissant leurs armes avec enthousiasme.

— Master, John vous avez déjà entamé des relations avec le capitaine ; il vous connaît. Vous demeurerez ici avec un autre de nos amis. Laissez-vous arrêter. Je m'en rapporte à vous du soin de dérouter les soupçons qui pourraient exister dans l'esprit du capitaine.

— Soyez tranquille j'en fais mon affaire.

— Fort ben; seulement, jouez serré avec lui; vous aurez affaire à forte partie.

— Ahl vous croyez?

— Oui savez-vous qui l'accompagne?

— Ma foi non.

— El padre Antonio.

• - Py p;odl que me dites-vous là? Diable I vous avez raison de m' avertir.

— N'est-ce pas ?

— Oh I oh I est-ce que ce moine maudit voudrait par hasard aller sur nos brisées?

— Je le crains. Cet homme est, vous le savez, affiUé à tous les mauvais sujets, n'importe leur couleur, qui rôdent dans le désert ; il passe même pour être un de leurs chefs ; l'idée peut fort bien lui être venue de s'approprir la conducta.

■ — By god ! j'y veillerai ; rapportez-vous en à moi, je le connais trop bien et de trop vieille date pour qu'il se soucie de se mettre en opposition avec moi ; s'il osait le tenter, je saurais le réduire à l'impuissance.

— Voilà qui est bien ; maintenant, lorsque vous aurez obtenu les derniers renseignements dont nous avons besoin pour agir, ne perdez pas un instant pour nous rejoindre, car nous compterons les minutes en vous attendant.

— C'est convenu : toujours à la baranca del Gigante?

— Toujours.

— Un mot encore.

— Dites vite.

— Et le Renard-Bleu?

— Diable I vous m'y faites songer, je l'avais ou* blié, moi.

— Dois-je l'attendre?

— Certes.

— Traiterai-je avec lui ? vous savez qu'il y a peu de fond à faire dans la parole des Apaches.

— C'est vrai, répondit le jeune homme d'un air songeur ; cependant notre position est en ce moment des plus diiïiciles. Nous sommes poiu aiiisi

dire abandonnés à nos propres forces : nos amis hésitent, n'osent encore se décider en notre faveur, tandis qu'au contraire nos ennemis relèvent la tête, reprennent courage et se préparent à nous attaquer vigoureusement ; bien que mon cœur répugne à une telle alliance, il est cependant évident pour moi que si les Apaches consentent à nous aider franchement, leur secours nous sera fort utile.

— Vous avez raison ; dans la situation où nour nous trouvons, mis au ban de la société, traqués comme des bêtes fauves, il serait peut-être imprudent de rejeter ralHance que nous proposent les Peaux-Rouges.

— Enfin, mon ami, je vous donne carte blandie, les événements vous inspireront : je me repose entièrement sur votre intelligence et voire dévouement.

— Je ne tromperai pas votre attente.

— Séparons-nous, maintenant, et bonne chance,

— Bonne chance, au revoir.

— Au revoir, demain !

Le Jaguar fit \m dernier signe d* adieu à son ami, ou à son complice, ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, se plaça en tête de la troupe et partit au galop.

Ce John n'était autre que John Davis le marchand d'esclaves que le lecteur se souvient sans doute d'avoir vu apparaître dans les premiers chapitres de celte histoire. Commence retrouvons-nous au Texas, faisant partie d'une troupe d'outlaws, et de chasseur devenu gibier à son tour, c'est ce qui serait trop long à expUquer en ce moment, mais nous nous ré-

ervons en temps et lieu de donnner à ce sujet toute satisfaction au lecteur.

John et son compagnon se laissèrent appréhender par les éclaireurs du capitaine Melendez, sans commettre la faute d'opposer la plus légère résistance Nous avons rapporté dans un précédent chapitre, de quelle façon ils s'étaient conduits dans le camp mexicain ; nous ne reviendrons pas sur ces faits, et nous suivrons le Jaguar.

Le jeune homme paraissait être et était en effet le chef des cavaliers à la tête desquels il s'avançait.

Ces individus appartenaient tous à la race anglosaxonne, c'est-à-dire que tous étaient des Américains du Nord.

Maintenant, quel métier faisaient-ils? Un bien simple.

Pour le moment, ils étaient insurgés. Venus, pour la plupart, au Texas à l'époque où le gouvernement mexicain avait autorisé l'émigration américaine, ils s'étaient fixés dans le pays, l'avaient colonisé, défriché ; bref, ils avaient fini par le considérer comme une nouvelle patrie.

Lorsque le gouvernement dje Mexico avait inauguré le système de vexations dont il i^ devait plus se départir, ces braves gens avaient quitté la bêche et la pioche pour prendre le rifle kentukien, étaient montés à cheval et s'étaient mis en insurrection ouverte contre un oppresseur qui les voulait ruiner et déposséder.

Plusieurs troupes d'insurgés s'étaient ainsi formées à l'improviste sur différents points du territoire texien, luttant bravement contre les Mexicains panout où elles les rencontraient; malheureusement

pour elles ces troupes étaient isolées, aucun lien ne les rattachait entre elles pour en former un tout compacte et redoutable, elles obéissaient à des chefs indépendants les uns des autres, qui tous voulaient commander sans consentir à faire plier leur volonté sous une volonté supérieure et unique, seul moyen, cependant, d'obtenir des résultats positifs et de conquérir cette indépendance qui, dans l'esprit des gens les plus éclairés du pays, était encore considérée comme une utopie, à cause de cette malheureuse désunion.

Les cavaliers que nous avons mis en scène s'étaient placés sous les ordres du Jaguar, dont, malgré sa jeunesse, la réputation de courage, d'habileté et de prudence était trop solidement établie dans toute la contrée pour que son nom seul n'inspirât pas la terreur aux ennemis avec lesquels le hasard le mettrait en présence.

La suite prouvera qu'en le choisissant pour chef, les colons ne s'étaient pas trompés sur son compte.

Le Jaguar était bien le chef qu'il fallait à de tels hommes ; il était jeune, beau et doué de cette fascivvition qui improvise les royautés ; il parlait peu, mais chacune de ses phrases laissait un souvenir.

Il avait compris ce que ses compagnons attendaient de lui, et il avait accompli des prodiges, car, ainsi qu'il arrive toujours pour les âmes nées pour les grandes choses, qui s'élèvent à mesure et restent constamment au niveau des événements, sa position, en s* élargissant, avait pour ainsi dire élargi son intelligence ; sou coup d'œil était devenu infaillible, sa volonté, de fer; il s'identifia si bien avec sa nouvelle position qu'il ne se laissa plus dominer m

maîtriser par aucun sentiment humain ; son visage lut de marbre pour la joie comme pour la douleur; l'enthousiasme de ses compagnons ne pouvait, en certaines circonstances, faire passer sur ses traits ni flamme ni sourire.

Le Jaguar n'était pas un ambitieux vulgaire ; il souffrait du désaccord des insurgés entre eux ; il appelait de tous ses vœux une fusion devenue indispensable et travaillait de tout son pouvoir à l'opérer ; en un mot, le jeune homme avait la foi ! Il croyait ; car malgré les fautes sans nombre commises depuis le commencement de l'insurrection par les Texiens, il avait reconnu tant de vilalité dans cette œuvre de liberté si mal conduite jusqu'alors, qu'il avait fini par comprendre que dans toute question humaine il y a quelque chose de plus puissant que la force, que le courage, que le génie même, et que ce quelque chose c'est l'idée dont le temps est venu, dont l'heure a sonné à l'horloge de Dieu. Alors, oubliant toute préoccupation, il espéra en un avenir certain.

Pour neutraliser autant que possible l'isolement dans lequel sa troupe était laissée, le Jaguar avait inauguré une tactique qui lui avait réussi jusqu'alors. Ce qu'il fallait, c'était gagner du temps et perpétuer la guerre, bien qu'en soutenant une lutte inégale. Pour cela il fallait envelopper sa faiblesse de mystère, se montrer partout, ne s'arrêter nulle part, enfermer l'ennemi dans un réseau d'adversaires invisibles, le contraindre à se tenir la Laioiiuette croisée dans le vide, les yeux vainement fixés sur tous les points de l'horizon, sans cesse harcelé sans jamais être réellement et sérieusement attaqué par des forces

rt'Spectables : ce fut le plan que le Jaguar inaugura contre les Mexicains, qu'il énerva ainsi dans cette fièvre de l'attente et de l'inconnu, la plus redoutable de toutes les maladies pour les forts.

Aussi le Jaguar et les cinquante ou soixante cavaliers qu'il commandait étaient-ils plus redoutés du gouvernement mexicain que toutes les autres forces réunies des insurgés.

Un prestige inouï s'attachait donc au chef redoutable de ces hommes insaisissables, une crainte superstitieuse les précédait et leur approche seule mettait le désordre parmi les troupes envoyées pour les combattre.

Le Jaguar profitait habilement de ses avantages pour tenter les expéditions les plus hasardeuses et les coups de mains les plus téméraires ; celui qu'il méditait en ce moment était un des plus hardis qu'il eût conçus jusqu'alors : il ne s'agissait de rien moins que d'enlever la conducta de plata et de faire prisonnier le capitaine Melendez, officier qu'il considérait à juste titre comme un de ses plus redoutables adversaires et avec lequel, pour cela même, il brûlait de se mesurer, comprenant s'il réussissait à le vaincre l'éclat que répandrait cette action audacieuse sur l'insurrection et les partisans qu'elle lui attirerait immédiatement.

Après avoir laissé derrière lui John Davis, le Jaguar s'était rapidement avancé vers une épaisse forêt qui dessinait à l'horizon ses sombres contours et dans IsKjuelle il se proposait de camper pour la nuit, car il ne pouvait atteindre la baranca del Gigante que le lendemain assez tard. Du reste, il voulait rester à proximité des deux hommes qu'il

avait détachés en éclaireurs, afin d'être plutôt au courant du résulat de leurs opérations.

Un peu après le coucher du soleil, les insurgés atteignirent la forêt.et cjisparurent immédiatement sous le couvert.

Arrivé au sommet d'une petite colline qui dominait le paysage, le Jaguar fit halte, ordonna de mettre pied à terre et donna Tordre de camper.

Un campement est bientôt organisé au désert.

Un espace suffisant est déblayé à coups de hache, des feux sont allumés de distance en distance afin d'éloigner les bêtes fauves, les chevaux sont entravés, les sentinelles placées pour veilier à la sûreté commune, puis chacun s'allonge devant les feux, se roule dans ses couvertures et tout est dit. Ces rudes natures, habituées à braver l'intempérie des saisons, dorment aussi profondément sous la voûte du ciel que les habitants des villes au sein de leurs somptueuses demeures.

Le jeune homme, lorsque chacun se fut livré au repos, fit une ronde afin de s'assurer que tout était en ordre, puis il revint s'asseoir auprès du foyer et se plongea dans de sérieuses méditations.

La nuit entière s'écoula sans qu'il fît le moindre mouvement, pourtant il ne dormait pas ; ses yeux étaient ouverts et fixés sur les charbons du brasier qui achevait \eu.>. uent de mourir.

Quelles étaient les pensées qui plissaient son front et fronçaient ses sourcils à les joindre?

Nul n'aurait pu le dire.

Peut-être voyageait-il dans le pays des chimères, îêvait-il tout éveillé, faisant un de ces beaux songes te vingt ans, qui sont si enivrants et si trompeurs l

S58 LÈS RODEURS DE FROKxiÊREë

Soudain il tressaillit et se dressa comme mu par un ressort.

En ce moment le soleil apparaissait à l'horizon et commençait à dissiper lentement les ténèbres.

Le jeune homme pencha le corps en avant et écouta.

Le bruit sec de la détente d'un fusil qu'on arme se fit entendre à pen de distance, et une sentinelle cachée dans les haUiers cria d' une voix brève et accentuée :

— Qui vive?

— Ami, répondit-on sous le couvert.

Le Jaguar tressaillit.

— Tranquille ici ! murmura-t-il en se parlant à lui-même, pour quelle raison me cherche-t-il donc ?

Et il s'élança dans la direction où il supposait devoir rencontrer le tueur de tigres.

Ll RENARD-BLEU.

Nous reviendrons maintenant au Renard -Bleu et à ses deux compagnons, que dans un précédent chapitre nous avons abandonnés au moment où, venant d'entendre siffler des balles à leurs oreillers, ils s'étaient instinctivement retranchés derrière des rochers et des troncs d'arbres.

Dès qu'ils eurent pris cette précaution indispensable contre leurs invisibles agresseurs, les trois hommes visitèrent leurs armes avec soin afin d'être

prêts à la riposte, puis ils attendirent, le doigt sur la détente en promenant dans toutes les directions un regard investigateur.

Ils demeurèrent ainsi pendant un laps de temps assez long, sans que rien vint troubler de nouveau le silence de la prairie et que le plus léger indice leur fît supposer que l'attaque dirigée contre eux dût se renouveler.

En proie à la plus grande anxiété, ne sachant à quoi attribuer cette agression et quels ennemis ils avaient à redouter, les trois hommes ne savaient quel parti prendre ni comment sortira leur honneur de la position embarrassante dans laquelle le hasard les avait tout à coup si singulièrement placés, lorsque le Renard-Bleu se décida enfin à aller à la découverte.

Cependant comme le chef craignait avec raiso^ de tomber dans une embuscade habilement tendue pour s'emparer sans coup férir de lui et de ses compagnons, il jugea prudent, avant que de s'éloigner, de prendre les plus minutieuses précautions.

Les Indiens sont à juste titre renommés pour leur finesse ; contraints, à cause de la vie qu'ils mènent dès leur naissance, à se servir continuellement des facultés physiques dont la Providence les a doués, chez eux, l'ouïe, l'odorat et surtout la vue se sont tellement perfectionnés et ont acquis un si grand développement, qu'ils peuvent avec avantage lutter avec les bêtes fauves, dont au reste ils ne sont qu( les plagiaires; mais, ayant à leur disposition de plus que les animaux l'intelligence qui leur permet de combiner leurs actions et d'en prévoir les conséquences probables, ils ont acquis une science féline,

s'il nous est permis d'employer cette expression, qui leur fait accomplir des choses surprenantes et dont ceux-là seuls qui les ont vus à l'œuvre peuvent se faire une idée j'este, tant leur habileté dépasse toutes les limites d i possible.

C'est surtout lorsv|u'il s'agit de suivre une piste, que cette fineisse des Indiens et cette science qu'ils possèdent des lois de la nature, acquiert des proportions extraordinaires. Quelque soin que leur ennemi ait pris, quelques précautions dont il se soit servi pour dissimuler ses traces et les rendre invisibles, ils finissent toujours par les découvrir; pour eux le désert n'a pas conservé de secrets, pour eux cette nature vierge et majestueuse est un livre dont toutes les pages leur sont connues et dans lequel ils lisent couramment sans jamais, nous ne disons pas se tromper, mais seulement hésiter.

Le Kenard-Bleu, bien qu'il fût encore fort jeune avait acquis déjà une réputation bien méritée de finesse et d'astuce ; aussi dans la circonstance présente, enveloppé, selon toutes probabilités, d'ennemis invisibles dont les yeux incessamment fixés sur l'endroit qui lui servait de retraite surveillaient attentivement chacun de ses mouvements, il se prépara avec un redoublement de prudence à déjouer leurs machinations et à contreminer leurs projets.

Après être convenu avec ses deux compagnons d'un signal au cas probable où leur secours lui serait nécessaire, il se débarrassa de sa robe de bison dont l'amplçîur aurait pu gêner ses mouvements, quitta tous les ornements dont sa tête, son cou et sa poi^ trine étaient chargés, et ne conserva sur lui que son mitasse^ espèce de caleçon en deux parties, cousu

d'espace en espace avec des cheveux, qui est retenu aux hanches au moyen d'une courroie de peau de daim non tannée, et qui descend jusqu'aux chevilles.

Ainsi vêtu, il se roula à plusieurs reprises dans le sable afin de faire prendre à son corps une couleur terreuse puis il passa dans sa ceinture son tomahawk et son couteau à scalper, armes dont un Indien ne se dessaisit jamais, saisit son rifle de la main droite, et après avoir fait un dernier signe d'adieu à ses compagnons qui suivaient attentivement ces divers préparatifs, il s'allongea sur le sol, et commença à ramper comme un serpent au milieu des hautes herbes et des détritus de toutes sortes.

Bien que le soleil fût levé depuis quelque temps déjà, et qu'il déversât à profusion des flots de lumière éblouissante sur la prairie, cependant le départ du Renard-Bleu fut effectué avec une circonspection si grande que déjà il était loin dans la plaine que ses compagnons le croyaient encore auprès d'eux ; pas un brin d'herbe n'avait été agité sur son passage, pas un caillou n'avait roulé sous ses pieds

De temps en temps le Peau-Rouge s'arrêtait, explorait les alentours d'un regard perçant, puis, lorsqu'il se croyait assuré que tout était tranquille, que rien n'avait révélé sa présence, il recommençait à ramper sur les mains et sur les genoux, dans la direction du couvert de la forêt, dont il ne se trouva plus bientôt qu'à une faible distance.

Il atteignit ainsi une place entièrement dégarnie d'arbres, oh l'herbe, légèrement foulée en plusieurs endroits, lui fît supposer qu'il approchait du lieu où ceux qui avaient fait feu devaient être embusqués.

S6â LES RODEURS DE PRONtlÉËË^

T/Indîen s'arrêta, afin d'étudier avec soki les traces qu'il avait découvertes.

Ces traces semblaient appartenir à un seul individu ; elles étaient lourdes, larges, faites sans précaution, et paraissaient plutôt le fait d'un homme blanc ignorant les usages de la prairie que celui d'un chasseur ou d'un Indien.

Les buissons étaient froissés comme si la personne qui les avait traversés l'avait fait de vive force et en courant sans te donner la peine d'écarter les branches; la terre piélinée était, par places, imbibée de sang.

Le Renard-Bleu ne comprenait rien à cette piste étrange, qui ne ressemblait en aucune façon à celles qu'il était habitué à suivre.

Etait-ce une feinte employée par ses ennemis pour le tromper plus facilement en lui laissant voir une piste grossière destinée à dissimuler la véritable ? Etait-ce au contraire réellement la trace d'un homme blanc fourvoyé dans le désert dont il ignorait les coutumes ?

L'indien ne savait à qu'elle opinion s'arrêter, sa perplexité était grande. Pour lui, il était évident que c'était de cet endroit qu'était partie la fusillade dont il avait été salué au moment où il allait commencer son discours ; mais dans quel intérêt l'homme, quel qu'il fût, qui avait choisit cette embuscade, avait-il laissé des traces si manifestes de son passage ? 11 devait bien supposer que son agression ne demeurerait pas impunie, et que ceux qu'il avait voulu prendre pour cible se mettraient immédiatement d sa poursuite.

Euû, après avoir longtemps cherché dans soa

esprit la solution de ce problème et s'être vainement creusé la tête pour arriver à une conclusion probable, le Peau-Rouge à bout de suppositions, s'arrêta à la première qui lui était venue à la pensée, à savoir que cette piste était fictive et seulement destinée à cacher la véritable et à fourvoyer ceux qui la suivraient.

Le grand défaut des gens habitués à ruser, est de supposer que tous les hommes sont comme eux et n'euiploierit que la ruse pour les combattre; aussi, souvent ils se trompent, et la franchise des moyens employés par leurs adversaires les déroute complètement et leur fait souvent perdre un partie que dans toute autre circonstance ils auraient gagnée.

Le Renard-Bleu s'aperçut bientôt que sa supposition était fausse , qu'il avait fait à sou ennemi honneur de beaucoup plus de finesse et de sagacité que celui-ci n'en possédait réellement, et que, là où il avait cru voir une ruvse excessivement compliquée, dans le but de le tromper, il n'existait en fait que ce qu'il avait aperçu d'abord, c'est-à-dire tout simplemement le passage d'un homme.

Après avoir longtemps hésité et tergiversé, l'Indien se décida enfin à pousser en avant et à suivre ce qu'il croyait une fausse piste, convaincu qu'il ne tarderait pas à découvrir la véritable ; seulement comme il était persuadé qu'il avait affaire à des gens excessivement madrés, il redoubla de prudence et de précaution, n'avançant que pas à pas, explorant avec soin les haziers et les buissons et ne s'a- ▼enturant que lorsqu'il se croyait certain de n*av<^»r aucune surprise à redouter. ' Ce manège dura fissez longtemps *, il y avait près

de deux heures qu'il avait quitté ses compagnons lorsqu'il se trouva tout à coup à l'entrée d'une clairière assez vaste dont il n'était séparé que par un rideau de feuillage.

L'Indien s'arrêta, se redressa doucement, écarta les branches à droite et à gauche de façon à ce que son regard pût, sans que lui-même fût aperçu, plonger dans la clairière, et il regarda.

Les forêts américaines fourmillent de ces clairières, produites, soit par la chute d'arbres émiettés par le temps et tombés de vétusté, soit par des arbres frappés par la foudre et renversés à la suite de ces terribles ouragans qui bouleversent si souvent de fond en comble le sol du Nouveau-Monde. La clairière dont nous parlons était assez vaste ; un large ruisseau la traversait dans toute sa longu nir, et dans la vase de ses rives on voyait profondément empreints les pieds des bêtes fauves dont il était un des abreuvoirs ignorés.

Un magnifique chêne-acajou dont la luxuriante ramure ombrageait toute la clairière se trouvait à peu près au centre. Au pied de ce gigantesque hôte des forêts deux hommes se tenaient 1 an pi es de l'autre.

Le premier, revêtu d'une robe de moine, était étendu sur le sol, les yeux fermés et le visage couvert d'une pâleur mortelle; le second, agenouillé auprès de lui, semblait lui prodiguer les soins les plus empressés.

Grâce à la position occupée par le Peau-Rouge, il lui fut facile de distinguer les traits de ce second personnage qui lui faisait face.

Cet individu était d'une taille élevée, mais d'une

maigreur extrême; son visage qui, à cause des intempéries des saisons auxquelles il avait probablement longtemps été exposé, avait acquis la couleur de la brique- était sillonné de rides profondes ; une barbe blanche comme la neige tombait sur sa poitrine, mêlée aux longues boucles de ses cheveux blancs aussi, qui s'étalaient en désordre sur ses épaules; il pt)rtait le costume des partisans du Nord-Amérique mêlé au costume mexicain : ainsi un chapeau de poils de vigogne, garni d'une golille d'or, couvrait sa tête, un zarapé lui servait de manteau, son pantalon de velours de coton violet était étroitement serré dans de longues guêtres de peau de daim qui lui montaient jusqu'au genou.

Il était impossible de pouvoir supputer l'âge de cet homme. Bien que ses traits sombres et accentués, ses yeux fauves qui brûlaient d'un feu concentré et avaient une expression égarée, révélassent qu'il avait atteint une vieillesse avancée, cependant aucune trace de décrépitude ne se laissait voir dans toute sa personne ; sa taille semblait ne pas avoir perdu un pouce de sa hauteur, tant son torse était droit encore ; ses membres noueux , garnis de muscles dur comme des cordes, paraissaient doués d'une lorce et d'une souplesse extraordinaires : en somme, il avait toute l'apparence d'un redoutable partisan, dont le coup d'oeil devait être aussi sûr et le bras aussi prompt que s'il n'eût eu que quarante ans.

A sa ceinture, il portait une paire de longs pistolets, et un sabre à lame droite et large nommé machete, passé, sans fourreau, à un anneau de fer, pendait à son côté gauche. Deux rifles, dont l'ua

7 — LES RÔDEt;RS. — T. III. 4

sans doute lui appartenait, étaient appuyés contre le tronc de l'arbre, et un magnifique mustang, entravé à quelques pas, broyait à phine bouche les jeunes pousses des arbres.

Ce qu'il nous a fallu tant de temps à décrire, Tlndien le vit d'un coup d'œil ; mais il parut que pour lui cette scène, à laquelle il était sans doute loin de s'attendre, n'avait rien de rassurant; car ses sourcils se froncèrent, et il retint avec peine une exclamation de surprise et de désappointement en apercevant les deux individu?.

Par un mouvement instinctif de prudence, il arma son rifle, puis, cette précaution prise, il recommença à observer ce qui se faisait dans la clairière et ce que devenaient les deux personnages.

Cepe^jdant l'homme revêtu d'une robe de moine fit un léger mouvement comme pour se relever, et entr'ouvrit les yeux ; mais, trop faible encore, probablement, pour supporter l'éclat des rayons du soleil, bien qu'ils fussent tamisés par l'épais feuillage des arbres, il les referma aussitôt; pourtant l'individu qui le soignait s'aperçut qu'il avait repris connaissance au mouvement de ses lèvres qui s'agitaient comme s'il eût murmuré une prière à voix basse.

Jugeant alors que, provisoirement du moins, ses soins n'étaient plus nécessaires à celui qu'il secourait, l'inconnu se redressa, saisit son rifle, appuya les deux mains croisées sur le canon et attendit impassible, après avoir jeté sur la clairière un regard circulaire dont la sombre et haineuse expression fit tressaillir d'épouvante le chef indien au fond du fourré sous lequel il s'abritait.

Quelques minutes s' écoulèrent pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le bruissement continu de l'eau du ruisseau sur le sable de son lit et le murmure mystérieux des insectes de toutes sortes cachés dans l'herbe.

Entin, l'homme étendu sur le sol fit un second mouvement, plus fort que le premier et ouvrit les yeux.

Après avoir promené un regard égaré autour de lui, ses yeux s'attachèrent avec une sorte de fixité étrange sur le grand vieillard, toujours immobile à son côté, et qui l'examinait avec une expression mêlée de compassion ironique et de sombre mélancolie.

— Merci, murmura-t-il enfin d'une voix faible.

— Merci, de quoi ? répondit durement l'inconnu.

— Merci de m' avoir sauvé la vie, mon frère, reprit le blessé.

— Je ne suis pas votre frère, moine, riposta railleusement l'inconnu ; je suis un hérétique, un gringo, ainsi qu'il vous plaît de nous nommer ; regardez-moi bien, vous ne m'avez pas encore examiné avec soin : n'ai-je pas des cornes à la tête et des pieds de boucs ?

Ces paroles furent prononcés avec un tel accent de sarcasme que le moine demeura un instant coufondu.

— Qui donc êles-vous ? lui deraanda-t-il enfin avec une secrète appréhension.

— Que vous importe? fit l'autre avec un rire de mauvais augure, le diable peutjêtre.

Le blessé fit un brusque mouvement pour se le* ver et se signa à plusieurs reprises.

268 l^l^S LIODEUHS DE FRONT! i«:Rli:ï^-

— Dieu me préserve d'être loaibé entre les mains de l'esprit du mal, balbutia-t-ii.

— Allons, foQ que vous êtes, reprit l'autre en haussant les épaules avec mépris, rassurez- vous : je ne suis pas le démon, mais bien un homme comme vous, peut-être un peu moins hypocrite, ce qui fait la seule différence, voilà tout.

— Dites-vous vrai ? Ètes-vous réellement un de mes semblables disposé à m'être utiie V

— Qui peut répondre de l'avenir, reprit l'inconnu avec un sourire énigmatique ; jusqu'à présent du moins vous n'avez pas eu,je suppose, à vous plaindre de moi.

— Non, oh ! non, je ne le crois pas, bien que depuis mon évanouissement mes idées se soient totalement brouillées et que je ne me souvienne plus de rien.

— Peu m'importe, cela ne me regarde pas, je ne vous demande rien ; j'ai assez de mes propres affaires, sans m'oxuper de celles des autres. Voyons, vous sentez-vous mieux? Ètes-vous assez remis pour continuer votre route ?

— Comment ! continuer ma route ? demanda le moine avec crainte, comptez-vous donc m' abandonner seul ici ?

— Pourquoi pas? Je n'ai déjà perdu que trop de temps auprès de vous, je dois maintenant songer à nies affaires.

— Eh quoi I se récria le moine, après l'intérêt que vous m'avez si bénévolement témoigné, vous auriez le courage de ra'abandoimer ainsi presque mourant, sans souci de ce qui pourrait m' advenu après voire départ ?

— Pourquoi pas ? Je ne vous connais point, nîoi ; je n'ai aucun besoin de vous venir en aide. En traversant par hasard cette clairière je vous ai aperçu étendu là sans souffle et pâle comme un cadavre ; je vous ai accordé ces soins qu'au désert on ne refuse à personne : maintenant, vous êtes revenu à la vie, je ne vous suis plus utile, je pars; quoi de plus simple et Je plus logique? Adieu, et que le diable, pour qui vous me preniez tout à l'heure, vous accorde sa protection.

Après avoir prononcé ces paroles d'un ton de sarcasme et d'ironie amer, l'inconnu jeta son rifle sur l'épaule et fit quelques pas du côté de son cheval.

— Arrêtez ! au nom du ciel ! s'écria le moine en se levant plus prestement que son état de faiblesse ne l'aurait fait supposer, mais la peur lui en rendit l'effort possible. Que devienuj'ai-je, seul, dans ce désert?

— Peu m'importe, répondit l'inconnu en dégageant froidement le bas de son zarapé, que le moine avait saisi ; la maxime du désert ne dit-elle pas : Chacun pour soi?

— Ecoutez I s'écria le moine avec volubilité, je me nomme fray Antonio, je suis riche : si vous me protégez, je vous récompenserai généreusement.

L'inconnu sourit avec dédain.

— Qu'avez-vous à redouter. Vous êtes jeune, robuste, bien armé ; n'êtes-vous donc pas ev mesure de vous protéger vous-même ?

— Non, parce que je suis poursuivi par des enw^mis implacables. Cette nuit ils m'ont infligé une toj:*^"ie horrible et avilissante : je suis parvenu à

2t0 LES RODEURS DE FRONTIÈRES

m'échapper à grand* peine d'entre leurs mains. Ce matin le hasard m'a mis en présence de deux de ces hommes. A leur vue une espèce de folie furieuse s'est emparée de moi ; l'idée de me venger m'est venue; je les ai couchés en joue, et j'ai tiré, puis je me suis mis à fuir sans savoir où j'allais, ivre, fou de colère et d'épouvante ; arrivé ici je suis tombé accablé, anéanti, autant par les souffrance? que j'ai endurées cette nuit qu'à cause de la fatiguo causée par une course longue et précipitée à travers des chemins abominables. Ces hommes sont sans doute à ma poursuite ; s'ils me trouvent, et ils me trouveront car se sont des coureurs des bois auxquels le désert est parfaitement connu, ils me tueront sans pitié ; je n'<ii espoir qu'en vous ; au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, sauvez-moi I Sauvez-moi et ma reconnaissance sera sans bornes.

L'inconnu avait écouté ce long et pathétique plaidoyer sans qu'un muscle de son visage bougeât. Lorsque le moine se fut arrêté, à bout probablement d'haleine et de raisonnement, il posa à terre la crosse de son fusil.

— Tout ce que vous dites là peut être vrai, répondit-il sèchement, mais je m'en soucie comme d'une charge de poudre éventée ; sortez-vous d'affaire comme vous l'entendrez, vos prières sont inutiles : si vous saviez qui je suis, vous vous dispenseriez de m'en rabattre plus longtemps les oreilles.

Le moine fixait sur cet homme étrange un regard épouvanté, ne sacliant plus que lui dire, ni qaei moyen employer pour arriver jusqu'à son cœur.

LES RODEURS DE FfiONTIÈRES 271

— Mais qui donc êtes- vous ? lui demarida-t-il plutôt pour dire quelque chose, que dans l'espoir d'une réponse.

. — Qui je suis? fit-il avec un sourire ironique; vous voulez le savoir? soit, écoutez donc à votre tour, je n'ai que quelques paroles à prononcer, mais elles suffiront pour glacer d'effroi le sang dans vos veines : je suis celui qu'oa nomme le Scaipeur-Btanc, le Sans-Pitié !

Le moine fit quelques pas en arrière en trébuchant, et joignant les mains avec effort :

— Mon Dieu I s'écria-t-il avec terreur, je suis perdu I

En ce moment, le houhoulemeut du hibou se fit entendre à peu de distance.

Le chasseur tressaillit.

— On nous écoutait 1 s'écria-t-il, et il se précipita rapidement du côté où le signal venait de se faire entendre, pendant que le moine, à demi mort (!e frayeur, se laissait tomber à genoux sur le sol, et adressait au ciel une fervente prière.

XXÏII

Page 1