‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 33 sur 39 · I.I euiDi · texte numérisé non relu

I.I euiDi

La loi militaire est inflexible, elle a des règles

dont elle ne se départ jamais, la discipline n'admet ni hésitation ni tergiversation; l'axiome despotique, ^ en faveur dans les cours orientales : entendre î' est obéir, est rigoureusement vrai, au point de vue militaire. Du reste, quelque dur que cela puisse paraître au premier aspect, il en doit évidemment être ainsi, car si le droit de discussion était accordé aux inférieurs à propos des ordres que leur donnent leurs supérieurs, toute discipline serait détruite; les soldats n'obéissant plus qu'à leur caprice deviendraient ingouvernables, et l'armée, au lieu de rendre à son pays les services que celui-ci est en droit d'attendre d'elle, deviendrait un fléau pour lui.

Ces réflexions et bien d'autres encore venaient en foule à l'esprit du jeune capitaine, tandis qu'il suivait tout pensif le guide que la dépêche de son général lui avait si singulièrement imposé ; mais l'ordre était clair, péreujptoire, il était contraint d'obéir, et d obéissait, bien qu'il fût convaincu intérieurement que i'hoimue auquel on robiigeait à se ûet

était, sinon complètement un traître, du moins indigne de la confiance qu'on mettait en lui.

Quant au soldat, il galopait insoucieusement en tête de la caravane, fumant, riant et chantant sans paraître se douter aucunement des soupçons qui planaient sur lui.

Il est vrai que le capitaine avait soigneusement caché au fond de son cœur la mauvaise opiniun qu'il avait conçue sur le guide, et qu'ostensiblement il semblait avoir en lui la plus grande confiance; la prudence exigeait que, dans la situation critique où se trouvait placé la conducta, ceux qui en faisaient partie ne se doutassent pas de l'inquiétude de leur chef, afin de ne pas être démoralisés par la crainte d'une prochaine trahison.

Le capitaine, avant le départ, avait, avec une certaine affectation, donné les ordres les plus sévères pour que les p^îôs fussent tenues en état ; il avait expédié des batteurs d'estrade en avant et sur les flancs de la troupe, afin d'explorer les environs et s'assurer que le passage était libre et qu'aucun danger n'était à redouter; enfin, il avait pris avec le plus grand soin toutes les mesures qu'exigeait la prudence, afin de garantir le succès du voyage,

Le guide témoin impassible de toutes ces précautions et pour lequel elles avaient été prises avec dutant d'ostentation, avait semblé y applaudir, enchérissant encore sur les ordres donnés par le capitaine et faisant remarquer l'habileté que possèdent les rôdeurs de frontières pour se glisser parmi les halliers et les herbes sans laisser de traces, et l'attentioH que les batteurs d'estrade devaient apporter

dans r accomplissement de la mission qui leur était confiée.

Plus la conducta s'avançait du côté des montagnes, plus la marche devenait difficile et dangereuse; les arbres d'abord épars sur un grand espacej s'étaient insensibler lent rapprochés; maintenant ih^ formaient une épaisse forêt à travers laquelle il fallait,' en certains endroits, se frayer un passage au moyen de la hache, à cause des guirlandes de lianes qui s'enchevêtraient les unes dans les autres et formaient parfois un fouillis inextricable ; puis c'étaient des ruisseaux souvent assez larges et d'un abord difficile, que les chevaux et les mules étaient contraints de traverser à gué au milieu des iguanes et des alligators en ayant souvent de l'eau jusqu'au ventre.

L'épais dôme de verdure sous lequel s'avançait péniblement la caravane cachait absolument le ciel et ne laissait qu'avec peine filtrer à travers ses rameaux pressés quelques rayons de soleil, qui ne suffisaient pas complètement pour dissiper l'obscurité qui règne presque constamment dans les forêts vierges, même au milieu du jour.

Les Européens qui ne connaissent en fait de forêts que celles du vieux monde, ne peuvent se faire une idée même lointaine de ce que sont ces immenses océans de verdure que l'on nomme en Amérique des forêts vierges.

Là, les arbres semblent tous se tenir, tant ils sont mêlés et enchevêtrés les uns dans les autres, attachés et reliés entre eux par des réseaux de lianes qui entrelacent leurs troncs, se tordent autour de leurs branches, plongent dans le sol pour surgir de nouveau comme les tuyaux d'un orgue immense,

tantôt formant de capricieuses paraboles, montant et descendant sans cesse au milieu des immenses toulfes de cette espèce de gui parasite nommé barbe d'Espagnol qui tombe en larges bonquets de l'extrémité des branches de tous les arbres; le sol, couvert de détritus de toute sorte et de l'humus formé par les arbres morts de vieillesse, se dérobe sous une herbe touffue et haute de plusieurs c^^.tres. Les arbres, presque tous de la même essence, offrent si peu de variété, que chacun d'eux semble n'être que la répétition de tous les autres.

Ces forêts sont traversées dans tous les sens par des sentes tracées depuis des siècles par les pieds des bêtes fauves, et conduisant à leurs mystérieux abreuvoirs; çà et là perdus sous le feuillage des marais infects au-dessus desquels bourdonnent des myriades de moustiques, causent d'épais brouillards qui s'élèvent de leur sein et remplissent la forêt de ténèbres; des reptiles et des insectes de toutes sortes rampent sur le sol, silencieusement tandis que les cris des oiseaux et les rauques appels des bêtes fauves forment un formidable concert que les échos des lagunes se renvoient simultanément.

Les plus aguerris coureurs des bois ne se hasardent qu*en tremblant dans les forêts vierges, car il est presque impossible de s'y orienter avec certitude, et l'on ne peut se fier aux sentes qui toutes se croisent et s'entre-mêlent ; les chasseurs savent i)ar expérience qu'une fois perdu dans une de ces forêts, à moins d'un rairàcle il y faut périr enserré dans les muraillss formées par les hautes herbes et les rideaux de lianes, sans espoir d'être secouru et sauvé par un être de son espèce.

C'était dads une foret vierge que la caravane était engagée en ce moment.

Le guide, toujours insouciant, poussait en avant, sans la moindre hésitation, paraissant parfaitement sûr du chemin qu'il suivait en se contentant, à de longs intervalles, de jeter un regard distrait, soit à droite, soit à gauche, sans pour cela ralentir le pas de sa monture.

Cependant il était près de midi, la chaleur devenait étouffante, les chevaux et les hommes, en marche depuis quatre heures du matin, h travers des sentiers extrêmement difficiles, étaient accablés de fatigue et réclamaient impérieusement quelques heures d'un repos indispensable avant de pousser plus loin.

Le capitaine se décida à faire camper la troupe dans une de ces clairières assez vastes, comme on en rencontre beaucoup dans ces parages, et qui sont formées par la chute d'arbres renversés par les ouragans ou morts de vieillesse.

Le commandement de halte retentit. Les soldats et les arrieros poussèrent un soupir de satisfaction et s'arrêtèrent aussitôt.

Le capitaine, dont les yeux étaient en ce moment fixés par hasard sur le guide, vit un nuage de mécontententement sur son front; cependant se sentant observé, cet homme se remit aussitôt, feignit de partager la joie générale, et mit pied à terre.

Les chevaux et les mules furent dessellés, afin qu'ils pussent en liberté paître les jeunes pousses des arbres et l'herbe qui croissait en abondance sur le soL

Les soldats prirent leur frugal repas et se couchèrent sur leurs zarapés afin de dormir.

Bientôt tous les individus composant la caravane furent plongés dans le sommeil,- seuls deux hommes veillaient. Ces deux hommes étaient le capitaine et le guide.

Probablement chacun d'eux était tourmenté de réflexions assez sérieuses pour chasser le sommeil et les tenir éveillés lorsque tout les invitait an repos.

A quelques pas de la clairière, de monstrueux iguanes étaient étendus au soleil, vautrés dans la vase grisâtre d'un ruisseau dont l'eau coulait doucement, avec un léger mumure, à travers les obstacles de toutes sortes qui entravaient son cours. Des myriades d'insectes remplissaient l'air du bourdonnement continu de leurs ailes ; les écureuils sautaient gaiement de branche en branche ; les oiseaux, cachés sous la feuillée, chantaient à plein gosier, et parfois, au-dessus des hautes herbes, on voyait apparaître la tête fine et les yeux effarés d'un daim ou d'un ashata qui, tout à coup s'élançait sous le couvert avec des bramements de frayeur.

Mais les deux hommes étaient l'un et l'autre trop préoccupés par leurs pensées pour remarquer ce qui se passait autour d'eux.

Le capitaine releva la tête ; en ce moment le guide fixait sur lui un regard d'une fixité étrange; confus d'être ainsi surpris à l'improviste, il chercha à donner le change à l'officier, en lui adressant la parole, vieille tactique, dont celui-ci ne fut pas dupe.

— Voilà une chaude journée, seigneurie, dit-il d'un air uonchalaut*

— Oui, répondit laconiquement le capitaine.

— Est-ce que vous ne vous sentiriez pas envie de dormir ?

— Non.

— Pour moi, je sens mes paupières extraordinai-» rement lourdes, mes yeux se ferment malgré moi; avec votre permission, je vais faire comme nos compagnons et prendre quelques instants de l'excellent sommeil qu'ils savourent avec tant de délices.

— Un instant, j'ai quelques mots à vous dire.

— A moi?

— Oui.

— Soit , dit -il d'un air parfaitement indifférent.

Il se leva en étouffant un soupir de regretet vint s'asseoir auprès du ca|/itaine, qui se recula pour lui faire place sous romi3re protectrice du gros arbre au vert feuillage qui étendait au-dessus de sa tète ses bras de géant tout chargés de pampres et de barbe d'Espagnol.

— Nous avons à causer sérieusement, reprit le capitaine.

— Comme il vous plaira.

— Pouvez-vous être franc ?

— Hein ? fit le soldat mis hors de garde par cette question à brûle -pourpoint.

— Ou , si vous le préférez , pouvez-vous être loyal?

— C'est selon.

Le capitaine le regarda.

— Répondrez-vous à mes questions?

— Je ne sais pas.

— Comment 1 vous ne 3avez pas I

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