LES RÔDEURS. — T.^IV. S
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— Ecoutez donc, s^ igneurie, fit le guide d'un air j niais : ma mère, Ja digne femme, m'a toujours recommandé de me méfier de deux sortes de gens, les emprunteurs et les questionneurs, cm*, disait-elle avec beaucoup de raison, les uns en veulent à votre] bourse et les autres à votre secret.
— Vous avez donc un secret ?
— Moi ? pas le moins du monde.
— Alors que craignez-vous?
— Pas grand'chose, c'est vrai. Eh bien I ques-j tionnez , seigneurie , je tâcherai de vous répon-j dre.
Le paysan mexicain, Indien manzo ou civilisé,' tient beaucoup du paysan normand, en ce sens qu'il] est presque impossible d'obtenir de lui une réponse positive à la question qu'on lui adresse. Le capitaine fut contraint de se contenter de la quasi-promesse! du guide ; il reprit :
— Qui êtes-vous?
— Moi?
— Ouil
Le guide se mit à rire.
— Vous le voyez bien, dit-il.
Le capitaine secoua la tête.
— Je ne vous demande pas ce que vous paraissez être, mais ce que vous êtes réellement.
— Eh I seigneur, quel homme peut répondre de 8oi et savoir positivement qui il est?
— Ecoutez, drôle, reprit le capitaine d'un ton de menace, je ne veux pas perdre mon temps à vous suivre dans toutes les circonlocutions qu'il vous plaira d'inventer. Répondez catégoriquement à mes questioiib, ou sinou...
— Sinon?... interrompit le guide avec tin accent railleur.
— Je vous brûle la cervelle coin me à un chien ! répondit-il en sortant un pistolet de sa ceinture et en l'armaut rapidement.
L'œil du soldat lança un éclair, mais ses traits demeurèrent impassibles, et pas un muscle de son visage ne bougea.
— Oh I oh ! seigneur capitaine, fit-il d*une voix sombre ; vous avez une singulière façon d'interroger vos amis.
— Qui m*assure que vous êtes le mien ?... Je ne vous connais pas, moi.
— C'est vrai, mais vous connaissez la personne qui m'a adressé à vous, cette personne est votre chef comme elle est le mien, je lui ai obéi en vous venant trouver, comme vous devez lui obéir en vous conformant aux ordres qu'elles vous a donnés.
— Oui, mais ces ordres m'ont été transmis par vous.
— Qu'importe cela ?
— Qui m'assure que cette dépêche que vous m'avez apportée, vous avait été réellement remise à vous.''
— Caramba! capitaine, ce que vous me dites-là n'est guère flatteur pour moi, répondit le guide d'uo air offensé.
— Je le sais; malheureusement nous vivons dans un temps où il est si difficile de distinguer ses amis de ses ennemis, que l'on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter de tomber dans un piège ; je suis chargé par le gouvernement d'une mission extrêmement délicate, je dois plus qu'un autre
agir avec réserve à l'égard des gens qui me sont inconnus.
— Vous avez raison, capitaine ; aussi, malgré ce que vos soupçons ont d'injurieux pour moi, je ne me formalise [)as de ce que vous me dites : les positions exceptionnelles exigent des mesures exceptionnelles. Seulement, je tâcherai par ma conduite de vous prouver que vous vous êtes trompé à mon égard.
— Je serais heureux de m'être trompé ; mais prenez-y garde. Si je m'aperçois de quelque chose de louche, soit dans vos mouvements, soit dans vos paroles, je n'hésilerai pas à vous brûler la cervelle. Maintenant vous êtes averti, c'est à vous d'agir en conséquence.
— Soit, capitaine, j'en courrai les risques. Quoi qu'il arrive, je suis certain que ma conscience m'absoudra, car j'aurai fait pour le mieux.
Ceci fut dit d'un air de franchise qui, malgré ses soupçons, en imposa au capitaine.
— Nous verrons, dit-il. Sortirons nous bientôt de yinfernale forêt dans laquelle nous nous trouvons ?
— Nous n'avons plus que deux heures de marche ; au coucher du soleil nous aurons rejoint ceux qui nous attendent.
— Dieu le veuille I murmura le capitaine.
— Amen ! fit le soldat d'un ton gaguenard.
— Mais comme vous avez jugé convenable de ne répondre à aucune des questions que que je vous ai adressées, vous ne trouverez pas mauvais qu'à par» tir de ce moment je ne vous perde pas de vue, et que lorsque nous nous remettrons en arche, je vous garde à mes côtés.
— Ce sera comme il vous plaira, capitaine; vous avez la force, sinon le droit, de votre côté, je suis contraint de me conformer à vos volontés.
— Très-bien, maintenant vous pouvez dormir si bon vous semble.
— Ainsi vous n'avez plus rien à me dire?
— Rien.
— Je vais donc profiter de la permission que vous voulez bien m' accorder pour tâcher de rattraper le temps perdu.
Alors le soldat se leva en étouffant un long bâillement, s'éloigna de quelques pas, s'étendit sur le sol, ferma les yeux et parut, au bout de quelques minutes, plongé dans un profond sommeil. '
Le capitaine continua à veiller. La conversation qu'il avait eue avec le guide n'avait fait qu'augmenter ses inquiétudes, en lui prouvant que cet homme cachait une grande fmesse sous une forme abrupte et triviale. En effet, il n'avait répondu à aucune des questions qui lui avaient été adressées et était parvenu, au bout de quelques instants , à obliger le capitaine à quitter l'attaque pour la défense, en lui donnant des raisons d'une logique spécieuse contre lesquelles l'officier n'avait pu rien objecter.
Don Juan était donc en ce moment dans la pire disposition d'esprit où se puisse rencontrer un homme de cœur mécontent de soi-même et des autres, intimement convaincu qu'il avait raison, mais forcé, en quelque sorte, de reconnaître qu'il avait tort.
Les soldats, ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance, reçurent le contre-coup de la mauvaise humeur de leur chef; car l'officieri re-
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doutant d'ajouter les ténèbres de la nuit aux mau-] vaises chances qu'il se figurait avoir contre lui, et ne se souciant nullement d'être surpris par les ténèbres au milieu du dédale inextricable de la forêt, abrégea beaucoup plus la halte qu'il ne l'aurait fai en toute autre situation.
A deux heures de l'après-midi environ, il fit sonner le boute-selle et ordonna le départ.
Pourtant la plus grande chaleur du jour était tombée, les rayons du soleil plus obliques avaient considérablement perdu de leur force, et la marche se continua dans des conditions comparativement meilleures que précédemment.
Ainsi qu'il l'en avait averti, le capitaine avait intimé au guide l'ordre de marcher à ses côtés, et, autant que faire se pouvait, il ne le perdait pas une seconde de vue.
Celui-ci ne semblait nullement se préoccuper de cette gênante inquisition, il marchait toujours aussi insoucieux en apparence, fumant sa cigarette de maïs et fredonnant à demi-voix des lambeaux de jarabès.
La forêt commençait à s'éclaircir peu à peu, les clairières devenaient plus nombreuses et l'œil embrassait un horizon plus vaste ; tout portait à présumer que Ton ne tarderait pas à atteindre la limite du couvert.
Cependant à droite et à gauche on apercevait des mouvements de terrain, le sol commençait à se soulever insensiblement et la sente que suivait la caravane s'encaissait de plus en plus au fur et à mesura qu'elle avançait.
— Atteignons-nous donc déjà les contreforts dat inonlagnes? demanda le capitaine.
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— Oh non ! pas encore, répondit le gnide.
— Cependant nous voici bientôt entre deux collines.
— Oui, mais de peu d" élévation.
— C'est vrai, pourtant si je ne me trompe, noua allons traverser un défilé.
— Oui, mais de peu d'étendue.
— Vous auriez dû m* en prévenir.
— Pourquoi cela?
— Afin que je détacne quelques éclaireurs eu avant.
— C'est juste, mais iï esi temps encore de le faire si vous le voulez, c'est au bout de ce défilé que se trouvent ceux qui nous attendent.
— Ainsi nous sommes arrivés?
— A peu près.
— Piquons, alors.
— Je ne demande pas mieux.
Us continuèrent.
Tout à coup le guide s'arrêta.
— Eh I dit-il, capitaine, regardez donc là : n'est-ce pas un canon de fusil qui brille aux rayons du soleil ?
Le capitaine leva vivement les yeux dans la direction que lui indiquait le soldat.
Au même instant une effroyable décharge éclata de chaque côté de la route et une grêle de balles plut sur la caravane.
Avant que le capitaine, furieux de cette indigne trahison, eût sorti un pistolet de sa ceinture, il roula sur le sol, entraîné par son cheval qu'une balle avait frappé au cœur.
Le guide avait disparu, sans qu'il fût possible de •avoir comment il a'était échappé.