‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 4 sur 39 · NOIR ET BLANC · texte numérisé non relu

NOIR ET BLANC

Cependant le chasseur canadien, dont nous savons enfin le nom, avait, ainsi que nous l'avons dit, atteint le côté de la rivière où il avait laissé le nègre caché dans les broussailles de la rive.

Pendant la longue absence de son défenseur, l'esclave aurait pu facilement s'enfuir et cela avec d'autant plus de raison qu'il avait à peu près la certitude de ne pas être poursuivi avant un laps de

temps qui lui aurait permis de prendre une avancé considérable sur ceux qui s'acharnaient avec tant d'opiniâtreté à s'emparer de lui.

Il n'en avait cependant rien fait, soit que la pensée de sa fuite ne lui parût pas réalisable, soit qu'il se trouvât trop fatigué, soit enfin pour toute autre cause que nous ignorons; il n'avait pas bougé de l'endroit où dans le premier moment il avait cherché un refuge ; il élait demeuré les yeux obstinément fixés sur la plate-forme suivant d'un regard anxieux les divers mouvements des individus qui s'y trouvaient.

John Davis ne l'avait nullement flatté dans le portrait qu'il en avait fait au chasseur, Quoniam était réellement un des plus magnifiques spécimen de la race afiicaine-, âgé de vingt-deux ans au plus, il élait grand, bien taillé, solidement bâti ; il avait les épaules larges, la poitrine développée, des membres, bien attachés; il devait joindre une adresse et une légèreté peu connnunes à une force sans égale ; ses traits élaient fins, expressifs, sa physionomie respiiail ia fianchise, son œil bien ouvert était intelligent, enlin, bien que sa peau fût du plus beau noir et que malheureusement, en Amérique, cette terre de liberté, cette couleur soit un stigmate indélébile de servitude, cet homme ne semblait pas avoir été créé pour -l'esclavage, tellement tout en lui paraissait aspirer à la liberté et à ce libre arbitre que Dieu a donné à ses créatures et que les hommes ont vainement tenté lie leur ravir.

Lorsque le Canadien remonta dans sa pirogue et que les Américains quittèrent la plate-forme, un sourire de satisfaction souleva la poitrine du nègre,

LES RODEURS DE I^^RONTIERES oi

car, sans savoir positivement ce qui s'était passé entre le chasseur et son ancien maître puisqu'il était trop loin pour entendre ce qui se disait, il comprit que, provisoirement du moins, il n'avait plus rien à redouter du deruier, et il attendit avec une fiévreuse impatience le retour de son généreux défenseur, afin d'apprendre ce qu'il avait désormais à craindre ou à espérer.

Dès qu'il atteignit le rivage, le Canadien poussa sa pirogue sur le sable et se dirigea d'un pas ferme et mssuré vers l'endroit où il supposait devoir trouver le nègre.

11 ne tarda pas à l'apercevoir assis et presque dans la même position que lorsqu'il l'avait quitté.

Le chasseur ne put retenir un sourire de satisfaction.

— Ah ! ah î lui dit-il, mon ami Quoniam, vous voilà donc ?

— Oui maître. John Davis vous a dit mon nom?

— Vous voyez; mais que faites-vous là, pourquoi ne vous êtes-vous pas échappé pendant mon absence?

— Quoniam n'est pas un lâche, dit-il, pour s'échapper, tandis qu'un autre risque pour lui sa vie. J'attendais, prêta me livrer, si la sûreté du chasseur blanc était menacée (1) .

Ceci fut dit avec une simplicité pleine de grandeur qui montrait que telle était en effet l'intentioû du noir.

(1) Il n'y a rien qui nous semble plus ridicule que ce jargon dd convention qu*on prête aux nègres, jargon qui a d'abord le tort da ralentir le récit et qui de plus est faux, double raison qui nous engage à ne pas remployer ici ; tant pis pour la couleur locale* G. h*

— Bien, répondit affectueusement le chasseur, je vous remercie, l'intention était bonne ; heureusement votre intervention a été inutile, du reste vous aviez mieux fait de rester ici.

— Quoi qu'il arrive de moi, soyez certain, maître, que je vous en conserverai une éternelle reconnaissance.

— Tant mieux pour vous, Quoniam, cela me prouvera que vous n'êtes pas ingrat, ce qui est un des plus vilains vices dont l'humanité soit affligée ; mais, avant tout, faitps-moi le plaisir de ne pins m'appeler maître, cela me chagrine : ce mot maître implique une condition dégradante d'infériorité, et puis je ne suis pas votre maître, je ne suis que votre compagnon.

— Quel autre nom un pauvre esclave peut-il vous donner ?

— Le mien, pardieu I Appelez-moi Tranquille comme moi je vous appelle Quoniam. Tranquille n'est pas un nom difficile à retenir, je suppose.

— Oh! pas le moins du monde, fit eu riant le nègre.

— Bon ! voilà qui est convenu ; maintenant passons à autre chose, et d'abord prenez ceci.

Le chasseur sortit alors un papier de sa ceinture et le remit au noir.

— Qu'est cela? demanda-t-il en jetant un regard inquiet sur le papier quo son ignorance l'empêchait de déchiffrer.

— Cela ? reprit en souriant le chasseur, c'est un talisman précieux qui fait de vous un homme comme tous les autres et vous raye du nombre des animaux au milieu desquels vous avez été confondu jusqu'à

ce jour ; en un mot, c'est un acte par lequel John Davis, natif de la C4aroline du Sud, marchand d'esclaves, rend, à dater de ce jour, à Quoniam ici présent, sa liberté pleine et entière pour lui, en jouir dorénavant comme bon lui semblera, ou si vous le préférez, c'est votre acte d'afïranchissement écrit par votre ci-devant maître et signé par des témoins f ompétents pour vous servir et valoir au besoin.

En entendant ces paroles, le nègre avait pâli comme pâlissent les hommes de sa couleur, c'est-àdire que son visage avait pris une teinte d'un gris sale, ses yeux s'étaient démesurément ouverts, et pendant quelques secondes il était demeuré immobile, foudroyé, incapable de prononcer une parole ou de faire un geste.

Enfin, il partit d'un éclat de rire strident, bondit deux ou trois fois sur lui-même avec une souplesse de bête fauve et tout-à-coup il fondit en larmes.

Le chasseur suivait attentivement les mouvements du nègre, se sentant intéressé an dernier point à ce qu'il voyait, et éprouvait à chaque instant pour cet homme une sympathie plus grande.

— Ainsi, dit enfin le noir, je suis libre, bien libre, n'est ce pas?

— Tout ce qu'il y a de plus libre, répondit en souriant Tranquille.

— Maintenant, je puis aller, venir, me coucher, travailler ou me reposer sans que personne m'en empêche, sans que j'aie à craindre les coups de fouet.

— Parfaitement.

— Je suis à moi, à moi seul? Je puis agir et penser comme les autres hommes? Je ne suis plus une

bête cle somme que l'on charge ou qu'on attelle ; malgré ma couleur, je suis autant que tout autre individu blanc, jaune ou rouge ?

— Tout autant, répondit le chasseur amusé cl intéressé tout à la fois par ces naïves queslions.

— Oh ! fit le nègre en se prenant la tête avec les mains; oh ! je suis donc libre, enfin libre!

. Il prononça ces paroles avec un accent étrRno:e qui fit tressaillir le chasseur.

Tout-à-coup, il se jeta à genoux, joignit les mains et levant les yeux au ciel :

— Mon Dieu ! s'écda-t-il avec un accent de bonheur ineffable, toi qui peux tout, toi pour qui tous les hommes sont égaux et qui ne regarde pas à leur couleur pour les proléger et les défendre; toi dont la bonlé est sans bornes comme la puissance, merci, merci, mon Dieu, de m'avoir tiré d'esclavage et de m'avcMr rendu la liberté.

Après avoir prononcé cette prière qui était l'expression des sentiments qui tourbillonnaient au fond de son cœur, le nègre se laissa aller sur le sol, et pendant quelques minutes il demeura plongé dans ie sérieuses réflexions. Le chasseur respecta son silence.

Enfin, au bout de quelques instants, le nègre releva la tête.

— Ecoutez, chasseur, dit-il, j'ai rendu, comme je le devais, grâces à Dieu de ma délivrance ; car c'est lui qui vous a inspiré de me défendre. Maintenant que je me sens un peu plus calme et que je commence à m'habituer à ma nouvelle condition, veuillez me faire le récit de ce qui s'est passé entre vous et mon maître, afin que je sache au juste l'étendue des

obligations que je vous ai et que je règle ma conduile à venir sur ces obligations. Parlez, je vous écoute.

— A quoi bon vous faire ce récit fort peu intérespnnt pour vous? vous êtes libre, cela doit vous suffire.

— Non, cela ne me suffit pas; je suis libre, cela est vrai, mais comment le suis-je devenu ? voilà ce que j'ignore et ce que j'ai le droit de vous demander»

— Ce récit, je vous le répète, n'a rien de bien intéressant pour vous, mais cependant, comme il peut vous faire prendre une opinion meilleure de l'homme auquel vous apparteniez, je ne refuserai pas plus longtemps de vous le faire; écoutez-moi donc.

Tranquille, après cet exorde, rapporta dans tous leurs détails les événements qui s'étaient passés entre lui et le marchand d'esclaves, puis, lorsque enfin il eut terminé :

— Eh bien I maintenant, dit-il, êtes-vous satisfait?

— Oui, répondit le nègre qui Tavait écouté avec Fattention la plus soutenue, je sais qu'après Dieu c'est à vous que je dois tout, je m'en souviendrai ; jamais, quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions l'un et l'autre, vous n'aurez à me réclamer ma dette.

— Vous ne me devez rien, maintenant vous êtes libre ; c'est à vous d'user de cette liberté comme doit le faire un homme au cœur droit et honnête.

— Je tâcherai de ne pas me montrer indigne de ce que Dieu et vous avez fait pour moi ; je remer-

cie aussi sincèrement John Davis du bon sentiment qui l'a poussé à prêter l'oreille à vos remontrances, peut-être poiirrai-je un jour m'acquitter envers lui, et l'occasion s'en présentant, je ne la laisserai pas échapper.

— Bien ! J'aime à vous entendre parler ainsi; cela me prouve que je ne me suis pas trompé sur votre compte: maintenant que comptez-vous faire?

— Quel conseil me donnez-vous ?

— La question que vous m'adressez est sérieuse, je ne sais trop comment y répondre ; le cbuix d'une profession est toujours une chose difficile, il est nécessaire d'y réfléchir mûrement avant que de prendre une résolution quelconque à cet égard ; malgré mon désir de vous être utile» je ne voudrais pas me risquera vous donner un conseil que sans doute par égard pour moi vous suivriez, et qui plus tard pourrait vous causer des regrets; d'ailleurs je suis un homme dont la vie depuis l'âge de sept ans s'est constamment écoulée dans les bois, et je suis par conséquent beaucoup trop inexpérimenté de ce qu'on est convenu d'appeler le monde pour me hasardera vous engager dans une voie que je ne connais pas moi-même et dont j'ignore les bons et les mauvais ^ôtés.

— Ce raisonnement me semble parfaitement juste, cependant je ne puis demeurer ainsi, il me faut prendre un parti quel qu'il soit.

— Faites une chose.

— Laquelle ?

— Voici un fusil, un couteau, de la poudre et des balles ; le désert est ouvert devant voriS, partez, essayez pendant quelques jours de la vie libre des

grandes solitudes ; pendant vos longues heures de chassQ vous réfléchirez à loisir à la profession que vous voulez embrasser, vous pèserez dans voire esprit les avantages que vous espérez en retirer, puis lorsque votre détermination sera prise irrévocablement, eh bien ! vous tournerez le dos au désert, voui* reprendrez le chemin des habitations, et comme vous êtes un homme actif, intelligent et honnête, j'ai la certitude que vous réussirez quelle que soit la profession que vous choisissiez.

Le nègre hocha la tête à plusieurs reprises.

— Oui, dit-il, il y a dans ce que vous me proposez du bon et du mauvais ; ce n'est pas cela complètement que je voudrais.

— Expliquez-vous clairement, Quoniara, je devine que vous avez sur le bout de la langue quelque chose que vous n'osez dire.

— C'est vrai, je n'ai pas été franc avec vous. Tranquille, et j'ai eu tort, maintenant je le reconnais. Au lieu de 'Vous demander hypocritement un conseil que je n'avais nullement l'intention de suivre, j'aurais dû vous dire loyalement ma façon de penser, cela aurait mieux valu de toutes les manières.

— Voyons, fit en riant le chasseur, parlez.

— Eh bien, ma foi, pourquoi ne vous dirai-je pae ce que j'ai dans le cœur. S'il existe au monde un homme qui s'intéresse à moi, c'est vous sans contredit, mieux vaut donc que je sache de suite à quoi

. m'en tenir ; la seule profession qui me convienne est celle de coureur des bois. Mes instincts et mes inspirations m'y poussent. Toutes mes tentatives d'évacion, alors que j'étais esclave, tendaient vers ce

but. Je ne suis qu'un pauvre nègre dont l'esprit borné et l'intelligence étroite ne sauraient le guider convenableinenl dans les villes, oii l'homme n'est prisé, non pas pour ce qu'il vaut, mais seulement pour ce qu'il parait. Aquoi me servirait cette liberté dont je suis si fier, dans une ville où pour manger et me vêtir, je serais immédiatement forcé de l'aliéner au prout du premier venu qui me donnerait ces premières ressources dont je suis complètement dénué ? Je n'aurais reconquis ma liberlé que pour nie rendre moi-même esclave. C'est donc dans le désert seul que je puis profiler de ce bienfîiil que je vous dois, sans craindre d'être jamais poussé par la misère à des actions indignes d'un homme qui aie sentiment de sa valeur. Aussi est-ce dans le désert que je veux vivre désormais, sans plus approcher des villes, que pour échanger les peaux des animaux que j'aurai tués contre de la poudre, des balles et des vêtements. .le suis jeune, vigoureux. Dieu qui m'a protégé jusqu'à présent ne m'abandonnera pas.

— Vous avez peut-être raison, je ne puis vous blâmer, moi, pour qui la vie que je mène est préférable à toute autre, de vouloir suivre mon exemple. Eh bien ! maintenant que tout est réglé et convenu à votre satisfaction, nous allons nous quitter, mon bon Quoniam, bonne chance; peut-être nous rencontrerons-nous quelquefois sur le territoire indien.

Le nègre se mit à rire en montrant deux rangées de dents blanches comme la neige, mais il ne répondit pas.

Tranquille jeta son rifle sur son épaule, lui fit uii deriiier signe d'amical adieu, et se détourna pour regagner sa pirogue.

Quoniam saisit le fnsi! que le chasseur (ni avait laissé, passa le couteau à sa ceinture, à laqueiie il attacha aussi les cornes de poudre et de baiies,pui&, après avoir jeté un regard autour de lui pour s'assurer qu'il ne laissait rien, il suivit le chasseur qui avait déjà pris une assez grande avance sur lui.

II l'atteignit au moment où Tranquille arrivait prè$ de la pirogue et se mettait en devoir de la pousser à l'eau; au bruit des pas, le chasseur se retourna.

— Tiens, dit-il, c'est encore vous, Quoniam?

— Oui, répondit-il.

— Quelle raison vous amène de ce côté?

— Eh ! fit le nègre en fourrant ses doigts dans sa chevelure crépue et se graltant la tête avec fureur, c'est que vous avez oublié quelque chose.

— Moi?

— Oui, répondit-il d'un air embarrassé.

— Quoi donc?

— De m'em mener avec vous.

— C'est vrai, dit le chasseur en lui tendant la main, pardon nez- moi, frère.

— Ainsi vous consentez? dit-il avec une joie mal contenue?

— Oui.

— Nous ne nous quitterons plus?

— Cela dépendra de voire volonté.

— Oh 1 alors, s'écria-t-il avec un joyeux éclat de rire, nous vivrons longtemps ensemble.

— Eh bien, soit, reprit le Canadien, venez : deux hommes, lorsqu'ils ont foi l'un en l'autre, sont bien forts dans le désert. Dieu, sans doute, a voulu que nous nous rencontrions. Nous serons frères désormais.

Quoniam sauta dans la barque et prit gaiement les pagaies.

Le pauvre esclave n'avait jamais Hé si heureux, jamais l'air ne lui avait paru plus pur, la nature plus belle, il lui semblait que tout lui riait et lui faisait fête ; il allait dès ce moment commencer réellement à vivre de la vie des autres hommes, sans arrièrepensée amère ; le passé n'était déjà plus qu'un songe. Il avait trouvé dans son défenseur ce que tant d'hommes cherchent vainement pendant le cours d'une longue existence, un ami, un frère, auquel il pourraitentièrement se fier et pour lequel il n'aurait pas de secrets.

En quelques minutes, ils atteignirent l'endroit qu'à son arrivée, le Canadien avait remarqué; cet endroit, clairement désigné par les deux chênes-saules tombés en croix l'un sur l'autre, formait une espèce de petit promontoire sablonneux, favorable à l'établissement d'un campement de nuit, car de là on dominait non-seulement le cours de la rivière en haut et en bas à. une longue distance, mais encore il était facile de surveiller ies deux rives et de déjouer une surprise.

— C'est ici que nous passerons la nuit, dit Tranquille ; transportons auprès de nous la pirogue afin d'abriter notie feu.

Quoniam saisit la légère embarcation, la souleva, et la plaçant sur ses robustes épaules, il la porta à l'endroit que son compagnon lui avait désigné.

Cependant un laps de temps assez considérable s était écoulé depuis que le Canadien et le nègre s'étaient si miraculeusement rencontrés. Le soleil, déjà assez bas au moment oii le chasseur avait doublé la

pointe et chassé les hérons, était maintenant sur le point de disparaître, la nuit tombait rapidement, et les arrière-plans du paysage commençaient déjà à être noyés dans les ombres du soir qui s'épaississaient de plus en plus.

Le désert s'éveillait, les rauques rugissements des fauves se faisaient entendre par intervalles, se mêlant aux miaulements des carcajous et aux abois saccadés des loups rouges.

Le chasseur choisit le bois le plus sec qu'il put trouver pour allumer le feu, afin que la fumée fût nulle et que la Qamme au contraire éclairât les environs, defaoon à dénoncer immédiatement l'approche des redoutables voisins dont ils entendaient les cris, et que la soif ne tarderait pas à amener de leur côté.

Les flamants rôtis et quelques poignées de pennekann (viande hachée et mise en poudre) compo< sèrent le souper des aventuriers, souper bien sobre, arrosé seulement par l'eau de la rivière, mais qu'ils mangèrent de bon appétit et en hommes qui savent apprécier la valeur des mets quels qu'ils soient que leur dispense la Providence.

Lorsque la dernière houchée fut avalée, le €ana* dien partagea fraternellement sa provision de tabac avec son nouveau camarade et alluma sa pipe indienne qu'il dégusta en véritable gourmet, exemple suivi consciencieusement par Quoniam.

— Maintenant, dit Tranquille, il est bon que vous sachiez qu'un vieil ami. à moi m'a, il y a environ trois mois, donné rendez-vous en cejieu ; il doit arriver demain au point du jour. C'est un chef indien. Bien qu'il soit très-jeune encore , il jouit d'une

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grande réputation dans sa tribu. Je rairne comme HD frère. Nous avons été pour ainsi dire élevés ensemble. Je serais heureux de vous voir dans ses bonnes grâces. C'est un homme sage, expérimenté, pour lequel la vie du désert n'a pas de secrets. L'amitié d'un chef indien est chose précieuse pour un coureur des bois ; songez à cela. Du reste, je suis convaincu que vous vous conviendrez au premier coup d'œil.

— Je ferai tout ce qu'il faudra pour cela. Il suffit que ce chef soit votre ami pour que je désire qu'il devienne le mien. Jusqu'à présent, bien que j'aie, comme esclave marron, erré assez longtemps dans les forêts, je n'ai encore jamais vu d'Indien indépendant; il est donc possible qu'à mon insu je coujmette quelque maladresse. Mais croyez bien qu'il n'y aura pas de ma faute.

— J'en suis convaincu, rassurez-vous à cet égard ; je préviendrai le chef qui, je crois, sera aussi surpris que vous, car je suppose que vous serez le premier individu de votre couleur aveclequel il se sera jamais rencontré. Voici la nuit entièrement tombée, vous devez être fatigué delà poursuite obstinée dont toute ia journée vous avez été l'objet et des fortes émotions que vous avez éprouvées; dormez, moi je veillerai pour nous deux, d'aulant plus que demain pro-

Ibablement nous aurons une longue marche à faire, et qu'il faut que vous soyez dispos.

I Le nègre comprit la juste&se des observations de son ami. d'autant plus qu'il tombait littéralement de fatigue ; il avait élé chassé de si près par les limiers de son ancien maître, que depuis quatre jours il n'avait pas fermé les yeux. Mettant donc toute

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fausse honte de côté, il s' étendit lès pieds au feu et s'endormit presque immédiatement.

Tranquille demeur? assis sur la pirogue, son ride entre les jambes afin d'être prêt à la moindre alerte, et lise plongea dans de sérieuses réflexions, tout en surveillant attentivement les environs et ouvrant l'oreille au plus léger bruit.

LA MANADA.

La nuit était splendide, le ciel d*un bleu sombre était plaqué de millions d'étoiles qui déversaient une lumière douce et mystérieuse.

Le silence du désert était traversé par mille souffles mélodieux et animés ; des lueurs filtrant à travers l'ombrage couraient sur l'herbe fine à la manière des d(tux follets. Sur le rivage opposé de la rivière, de vieux chênes desséchés et moussus se diessaienl comme des fantômes el agitaient à la brise leurs longues branches couvertes de lichens et de lianes, mille rumeurs couraient dans l'air, des cris bans nom sortaient des tanières invisibles de la forêt, on entendait les soupirs étouffés du vent dans le feuillage le murmure de l'eau sur les cailloux de la plage, enfin, ce bruit inexplicable et inexpliqué du flot de la vie qui vient de Dieu et que la majestueuse solilude des savanes américaines rend plus imposant.

Le chasseur se laissait malgré lui aller à la touta

puissante influence de cette nature primitive qui l'entourait ; en s'y trouvant ainsi plongé, il en percevait par tons le? pores la sève fortifiante ; son être tressaillait et s'K/entifiait à la scène sublime à laquelle il assistait ; une mélancolie douce et rêveuse s'emparait de lui ; si loin des ho?nmes et de leur civilisation étriquée, il se sentait plus près de Dieu, et sa foi naïve s'augmentait de toute l'admiration que lui causaient les secrets à demi dévoilés des grands arcanes de la nature qu'il surprenait pour ainsi dire sur le fait.

C/est que l'âme s'agrandit, les pensées s'élargissent au contact de cette vie non)ane, où chaque minute qui s'écoule amène des péripéties nouvelles et imprévues, où à chaque pas l'homme voit le doigt de Dieu empreint d'une manière indélébile sur les paysages abruptes et grandioses qui l'environnent.

Aussi cette existence de périls et de privation a-t-elle, pour ceux qui l'ont essayée, une fois, des charmes et des enivrements sans nom, des joies incompréhensibles qui font que toujours on la regrette, car c'est seulement au désert que l'homme se sent vivre, qu'il prend la mesure de sa force et que le secret de sa puissance lui est révélé.

Les heures s'écoulaient ainsi rapidement pour le chasseur, sans que le sommeil vînt clore sa paupière ; déjà la froide brise du matin faisait frissonner les Hautes cimes des arbres et ridait la surface tranquille de la rivière, dont les eaux argentées reflétaient les grandes ombres de ses rives accidentées; à l'horizon de larges bandes rosées dénonçaient le lever prochain du soleil, le hibou caché sous la feuillée avait à deux reprises salué de son houhoule-

meut mélancolique le retour du jour, il était environ trois heures du matin.

Tranquille quitta le siège rustique sur lequel jusqu'à ce moment il était demeuré dans une complète immobilité, il secoua l'engourdissement qui s'était emparé de lui, et fit quelques pas de long en large sur la plage, afin de rétablir la circulation du sang dans tous ses membres.

Lorsqu'un homme, nous ne dirons pas s'éveille, ear le brave Canadien n'avait pas une seconde fermé les yeux pendant le cours de cette longue veille, mais secoue Ja torpeur dans laquelle le silence, les ténèbres et par-dessus tout le froid pénétrant de la nuit l'ont plongé, il lui faut quelques minutes avant de parvenir à rentrer en possession de toutes ses facultés et rétablir l'équilibre dans son cerveau : ce fut ce qui arriva au chasseur ; cependant, habitué depuis longues années à la vie du désert, ce temps fut moins long pour lui que pour un autre, et bientôt il se retrouva dans la plénitude de son intelligence, aussi alerte, le regard aussi perçant et l'ouïe aussi subtile que le soir précédent ; il se préparait en conséquence à réveiller son compagnon qui dormait toujours de ce bon et réparateur sommeil qui n'est ici-bas le partage que des enfants et des hommes dont la conscience est pure de toute pensée mauvaise, lorsqu'il s'arrêta subitement en prêtant l'oreille avec inquiétude.

Des profondeurs reculées de la forêt qui formait un épais rideau derrière son campement, le Canadien avait entendu s'élever un bruit inexplicable, qui s'augmentait d'instant en instant et prit bientôt les proportions des roulements saccadés du tonnerre.

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Ce bruit se rapprochait de plus en plas, c'étaient des piélinements secs et pressés, des froissements et des bruissements d'arbres et de branches, des mugissements sourds et qui n'avaient rien d'humain, enfin, une rumeur sans nom, elFroyable et indéfinissable qui, déjà sensiblement rapprochée, résonnait c(»mme le brultsourd et continu des grandes eaux.

Quoniam, réveillé en sursaut par ce tumulte étrange, se tenait debout, son rifle à la main, l'œil fixé sur le chasseur, prêt à agir au premier signal, sans cependant deviner ce qui se passait, l'esprit encore appesanti par le sommeil et en proie à cette terreur instinctive qui s'empare de l'homme le plus brave lorsqu'il se sent menacé par un danger terrible et inconnu.

Quelques minutes se passèrent ainsi.

— Que l'aire? murmura Tranquille avechésitation, en cherchant mais vainement à explorer du regard les profondeurs de la forêt et à s'expliquer ce qui se passait.

Tout à coup un sifflement aigu éclata à peu de distance.

— Ah 1 s'écria Tranquille avec un Mouvement de joie en redressant subitement la tête, je vais donc enfin savoir à quoi m'en tenir.

Et portant ses doigts à sa bouche, il imita le cri du héron ; au môme instant nn homme s'élança de la forêt et en deux bonds de tigre, il se trouva aux côtés du chasseur.

— Ooah ! s'écria-t-il, que fait donc ici mon frère Cet homme était le Cerf-Noir.

— Je vous attends, chef, répondit le Canadien. Le Peaù-llouge était un homme de vingl-six à

Vingt-sept ans, d'une taille moyenne, mais parf;iitf* ment proporlioniiée, il portail, le grand costHme de guerre de sa nation, et il était peint et armé comfja s'il eût éléen expédition ; son visage était beau, s» -s traits intelligents, empreints d'une suprême niajey^é, sa physionomie loyale respirait la bravoure 'A la bonté.

En ce moment, il semblait en proie à iwà agitation d'autant plus extraordinaire que les Peanx- Rouges se font un point d'honneur de ne se laisser jamais émouvoir par aucun événement quelque terrible qu'il soit, ses yeux lançaient des éclairs, sa parole était brève, saccadée, sa voix avait un accent métallique.

— Vite ! dit il, nous avons perdu trop de te:*ips déjà!

— Qu'y a-t-il donc? demanda Tranquille.

— Les bisons ! dit le chef.

— Oh 1 oh î s'écria Tranquille avec terreur.

11 avait compris ; ce bruit qu'il entendait depuis quelque temps déjà était causé par une manada (troupe) de bisons, qui accouraient de l'est se rendant probablement dans les hautes prairies de l'ouest.

Ce que le chasseur avait si promptement deviné, a besoin d'être brièvement expliqué au lecteur, afin qu'il puisse comprendre à quel terrible danger se trouvaient subitement exposés nos personnages.

On nomme manada dans les anciennes possessions espagnoles une réunion de plusieurs milliers d'animaux sauvages; les bisons, dans leurs migrations périodiques pendant la saison des amours, se réunissent parfViis en inànadas de quinze et vingt

mille individus qiû forment une troupe compacte et voyageant de conserve; ces animaux vont toujours droit devant eux, serrés les uns contre les autres, ils franchissent tout, renversent tous les obstacles qui s'opposent à leur passage : malheur au téméraire qui tenterait d'arrêter ou de changer la direction de leur course furibonde, il serait broyé comme un fétu de paille sous les pieds de ces stupides animaux qui passeraient dessus son corps sans même l'appercevoir.

La position de nos personnages était donc fort critique, car le hasard les avait placés juste en face d'une manaila qni arrivait sur eux avec la rapidité de la foudre.

Toutefuiteétaitimpossib!e,iln'y fallait pas songer, résister était plus impossible encore.

Le bruit se rapprochait avec une effrayante rapidité, déjà on entendait distinctement les mugissements sauvages des bisons, mêlés aux aboiements des loups rouges, et aux miaulements saccadés des jaguars qui voltigeaient sur les flancs de la manada et chassaient les rel:ardataii'es ou ceux qui s'écartaient imprudemment à droite ou à gauche.

Un quart d'heure à peine et c'en était fait, la hideuse avalanche apparaissait balayant tout sur son passage avec cette force irrésistible de la brute que rien ne peut vaincre.

Nous le répétons, la position était critique.

Le Cerf-Noir se rendait au rendez-vous que lui- Diême avait assigné au chasseur canadien, déjà il n'était plus éloigné que de trois ou quatre lieues de l'endroit où il comptait rencontrer son ami, lorsque son oreille exercée avait saisi le bruit de la course

furibonde des bisons. Cinq minutes lui avaient suffi pour comprendre riinminence du danger qui menaçait le chasseur; avec cette rapidité de décision ui caractérise les Peaux-Rouges dans les cas extrêmes, il avait résolu d'avertir son ami, de le sauver ou de périr avec lui ; alors il s'était élancé en avant, franchissant avec une rapidité vertigini use l'espace qui le séparait du lieu du rendez-vous, n'ayant plus qu'une pensée, distancer la raanada de façon à ce que le chasseur pût se sauver; malheureusement, quel(|ue rapide qu'eût été sa course, et les Indiens sont renommés pour leur fabuleuse agilité, il n'avait pu arriver assez à temps pour mettre en sûreté celui qu'il voulait sauver.

Lorsque le chef, après avoir averti le chasseur, eût reconnu l'inutilité de ses efforts, une réaction subite s'opéra en lui, ses traits animés par l'inquiétude reprirent leur rigidité habituelle, un sourire triste glissa sur ses lèvres dédaigneuses, il se laissa aller sur le sol en murmurant d'une voix sombre :

— Le Wacondah n'a pas voulu !

Mais Tranquille n'accepta pas la position avec cette résigi'iation et ce fatalisme, le chasseur appartenaità cette race d'hommes énergiques, dont le caractère fortement trempé ne se laisse jamais abattre et qui luttent jusqu'au dernier souffle.

Lorsqu'il vit que le Peau-Rouge avec le fatalisme particulier à sa race abandonnait la partie, il résolut de faire un suprême effort et de tenter l'impossible.

A une vingtaine de pas en avant de Tendroit où le chasseur avait étabh son campement, se trouvaient plusieurs chênes-saules renversés sur le sol, morts

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