LE TOURNOI INTERNATIONAL DE LUTTE AU WESTMINSTER AQUARIUM
// y a en ce moment un homme plus fort que tous ceux que nous avons vus eu Angleterre, c'est un Français qui s'intitule Apollon. Il a matché Sandow, mais je doute que celui-ci, engagé exclusivement par les directeurs de l'Alhambra, aille risquer ses récents lauriers sur une autre scène. Apollon a vingt-cinq ans, il a l'avant-bras plus fort que le biceps. Il soulève une grappe
de poids dépassant i8y livres. Je puis affirmer ce fait. Il enlève au-dessus de la tète d'un seul temps un énorme haltère de 157 livres et jongle avec d'autres poids paraissant peser le poids d'une enclume ordinaire. Il offre 200 livres à qui fera comme lui.
Voici les mensurations d'Apollon, prises' dans la loge du colossal Français, par M. Home : hau-
Apollon en 1892
teur im 8y$, poitrine im 30, bras 49 centimètres, avant-bras 0,4.175, cuisse 70,5, mollet 50, poids du corps nu 242 livres.
DE LONDRES
Apollon veut déposer 200 livres pour les exercices de poids contre Cyclops, Louis Cyr, Sandow, Sampson, etc. Apollon enlève une barre de 360 livres, soulève 1.400 livres ; le matériel qu'il apporte pour son travail athlétique pèse 5.000 livres. Il est le plus gros athlète que nous ayons vu depuis Emile Vos s et Cad Abs.
LES SUR-ATHLETES
DE LONDRES
Apollon lança ^un poids de j6 livres en l'air, le rattrapa sur la paume de la main droite; ensuite, avec un poids de 160 livres, il fit de même, puis le prenant entre le pouce et l'index, il le jeta à environ 6 pieds. On apporta alors un formidable haltère de 188 livres qu'il leva facilement au-dessus de la tête, le gardant environ vingt secondes, et le redescendit doucement sur le sol. Ensuite quatre poids pesant 200 livres furent levés au-dessus de la tête d'une seule main au moyen d'un mouchoir passé dans les anneaux.
Apollon a une taille de 6 pieds 3 pouces (im 92/) et pèse 274 livres eu costume de ville.
DE LONDRES
Apollon est allé voir hier soir une représentation de Cyclops et de Sampson, monta sur la scène comme spectateur pour soulever les poids des deux hercules. Sampson s'adressa à lui en français en le priant de ne pas s' approprier le gagne-pain d'un camarade. Alors Apollon se retira.
Après la représentation, les trois athlètes se sont rencontrés au bar fréquenté par les artistes et Cyclops exhiba son fameux bras. Sur la prière de quelques amateurs, Apollon montra le sien et le terrible
bras de Cyclops sembla celui d'un enfant. Jamais, de mémoire d'athlète on ne vit un bras comme celui d'Apollon.
Extrait du PETIT JOURNAL du lundi 9 octobre j8ç3 LES HOMMES FORTS
Qu'est-ce qu'un homme fort? Si je vous posais cette question sans préparation, vous me regarderiez sans doute avec un certain étonnement et vous me répondriez qu'un homme fort est un homme fort. Mais vous allez voir que ma question n'est pas aussi saugrenue qu'elle en a l'air. Vous vous souvenez du coltineur qui a marché plus d'une journée avec un sac de 200 livres sur les épaules. Évidemment ce coltineur est un homme fort, néanmoins, j'offre de parier ce qu'on voudra que si on voulait lui faire enlever des haltères, il serait facilement battu par n'importe quel athlète ; pour porter sur les épaules, il faut cependant avoir du muscle, mais c'est plutôt une affaire d'habitude et d'équilibre. Il faut être autrement musclé pour manier les haltères. La vérité est, comme l'a fait remarquer M. Strehly, qui est à la fois un des plus distingués professeurs de l'Université et un gymnaste hors ligne, que lorsqu'on établit une comparaison entre la force de deux individus on emploie souvent des comparaisons tout à fait hyperboliques. Il en est de la force comme de la taille. Deux ou trois centimètres font la différence entre". une taille moyenne et une taille élevée, un tiers ou un quart de plus dans le nombre de kilos marqué sur un dynamomètre établit la différence entre un homme fort et un homme très fort. Nous avons pensé que ceux de nos lecteurs qui s'intéressent aux exercices physiques apprendraient avec plaisir quel est le maximum atteint dans lés divers exercices par les hommes forts de nos jours, professionnels ou amateurs. Nous allons les renseigner de la façon la plus sûre en nous servant à
la fois de notre expérience personnelle, de celle de M. Strehly, et aussi des renseignement très précis que nous a fournis M. Joigneret, l'homme de France et de partout, qui en sait le plus long sur l'athlétisme. Disons d'abord quelques mots de M. Joigneret qui, à coup sûr, n'est pas une figure banale. M. Joigneret est un ancien athlète et gymnaste dont la réputation a été très grande, c'est lui qui le premier a enlevé des chevaux étant suspendu p ailes pieds, travail qui lui valut en Amérique des ovations délirantes ; il a ouvert, à Montmartre, un établissement auquel il a donné le nom bizarre de Café gymnastique. Cet établissement est divisé en deux parties, d'un côté un parquet avec quelques tables, de l'autre une arène avec de la sciure pour les poids et la lutte. Il n'est pas dans un coin du monde un athlète qui ne connaisse cet établissement où il s'est établi à la longue une cote de la force de chacun.
Chez M. Joigneret les poids sont très soigneusement pesés dés qu'ils arrivent, et comme les exercices s'exécutent devant les gens du métier ayant tous intérêt à rabaisser la force du concurrent, on comprendra sans peine que la tricherie n'est pas possible. De même pour les mensurations des diverses parties du corps qui sont toujours soigneusement prises et enregistrées.
Les gros haltères s'enlèvent de quatre manières différentes ; en deux temps, en volée, en arraché, en dévissé.
Le deux temps consiste à amener l'haltère à l'épaule, puis, avec un vigoureux coup de reins, à l'élever au-dessus de la tête. Le maximum qu'on fait est de 196 livres; ce joli tour de force a été accompli par Henri Pêchon, un modèle. Plusieurs athlètes font 150, puis nous tombons à 120 livres, ce qui représente la force moyenne des gens très exercés. La volée consiste à balancer l'haltère entre les jambes comme un pendule d'horloge, puis, profitant de cette oscillation, lui faire décrire un demi-cercle complet jusqu'à ce qu'il se trouve au-dessus de la tête. Le maximum en volée est de 150 livres, il a été accompli par Pons, une sorte de géant célèbre dans le monde des lutteurs. Parmi ceux qui font 135 livres on cite Louis de Lyon, Charles Poiré, San Marin, un amateur. Beaucoup font 120 livres. L'arraché consiste à arracher brusquement l'haltère de terre et à l'élever au-dessus de la tête perpendiculairement le long du corps. Il y a quelques années est arrivé à Paris un colosse qui, sans grand entraînement, sans habileté, a soulevé des poids que nul autre avant lui n'avait pu soulever. Apollon, tel est son nom, arrache 172 livres en poids et 160 livres en barre. Pour donner une idée des dimensions de cet homme, disons que son biceps mesure 47 centimètres et son avant-bras 42. Un athlète du nom de Limousin a fait 143 livres. La moyenne est de 120 livres.
Le dévissé consiste à faire monter le poids au-dessus de la tête en inclinant le corps du côté opposé en même temps qu'on déploie le bras. L'athlète Sandow a fait ainsi 200 livres. Quelques-uns prétendent qu'il a atteint le chiffre phénoménal de 260 livres. Je dois à la vérité de dire que je ne l'ai pas vu. Beaucoup d'athlètes font en dévissé 150 livres. Le maximum pour la barre à deux mains appartient à Apollon qui a fait 284 livres. On cite après lui André avec 252 livres et San Marin avec 240 livres. La moyenne est cfe 180.
Le bras tendu est l'exercice de force le plus connu, mais c'est aussi celui qui permet le plus facilement la tricherie. On nous a affirmé qu'Apollon avait fait 100 livres. Évidemment, pour atteindre un pareil chiffre il a dû truquer, c'est-à-dire faire reposer le poids en grande partie sur l'avant-braS, de manière à diminuer la longueur du levier. On cite des athlètes qui font des bras tendus très corrects avec 60 livres.
Ne terminons pas sans faire remarquer que quoi qu'on ait écrit sur cette question, nos ..athlètes n'ont pas dégénéré. On est actuellement plus fort qu'on ne l'a jamais été. Depuis dix ou quinze ans, grâce aux sociétés de gymnastique, les progrés sont énormes.
Si vous ayez été au lycée un fervent de la gymnastique, vous devez vous souvenir de certains exercices que n'exécutaient que votre professeur ou des professionnels dans des
Apollon et l'amateur Me Andrieu, avocat a Toulon
cirques. Aujourd'hui, ces exercices sont exécutés très facilement par un très grand nombre de jeunes gens. Il en est de même des poids. Tous les chiffres que nous venons de citer n'ont été atteints que depuis une quinzaine d'années.
Thomas Grimm.
* ~^>Jb*&**&\»wM
Comme on le voit, déjà à cette époque, Apollon apparaissait nettement supérieur
.et de beaucoup à tous les athlètes renommés, cet article du Petit Journal en fait foi, mais la force d'Apollon n'a jamais été connue, jamais on ne Ta poussé pour accomplir un exercice de force quelconque, on ne peut évaluer également en kilos les exercices athlétiques qu'il a faits, on ne peut donc le comparer avec les athlètes actuels, parce que du temps où Apollon était en pleine force il n'y avait pas de fédération haltérophile, enregistrant officiellement les records, pas de méthode bien déterminée pour savoir si un exercice était correct ou incorrect, pas d'arbitre ni de dynamométreur pour assurer la régularité d'un exercice classique, pas de bon matériel gradué et bien en main permettant de charger peu à peu un haltère ou un poids pour arriver à un maximum intéressant. Il fallait être très fort pour se permettre, par exemple, d'aborder trois poids de 20 kilos à l'arraché et bien des athlètes actuels qui arrachent aujourd'hui 140 ou 150 livres, grâce à un bon matériel et à un entraînement progressif, n'auraient jamais arraché trois poids de 20 kilos si on leur avait imposé ce fardeau pour débuter. N'ayant pas la force nécessaire pour les tirer de suite, ils se seraient découragés et auraient tout abandonné au bout
d'un mois ou deux d'essais infructueux.
J'en parle en connaissance de cause, car je suis du nombre de ces derniers, et je
me souviens qu'à vingt-deux ans, quoique pratiquant depuis l'âge de quinze ans, je
tirai vainement sur un haltère de 40 kilos et si je n'avais eu soin de faire fondre
expressément pour moi une barre légère de 30 kilos que
j'arrachais aisément et que je chargeais progressivement au
fur et à mesure de mon amélioration physique, j'aurais tiré
vainement sur les 40 kilos. Au bout de quelques mois,
malgré mon goût poud'athlétisme, je me serais découragé
et je n'aurais jamais arraché près de 70 kilos d'une main, ni
même 65 kilos, comme je le fis encore à près de quarante ans,
à la Société athlétique montmartroise de Paris, en face du
président Eugène Robert et de soixante-dix membres de ce
club.
J'avais donc, grâce à un bon matériel et à une méthode
d'entraînement progressif, monté de 40 kilos environ à
65 kilos, soit un gain de 25 kilos.
Lorsqu'on mit Apollon, vers l'âge de dix-huit ans, en
présence de quatre poids de 20 kilos, il les arracha avec une
facilité dérisoire ; si donc nous admettons qu'Apollon eût
gagné par un entraînement bien compris et avec un bon
matériel ce que moi-même j'avais gagné, comme il avait une
force double de la mienne, puisqu'il arracha de suite le
double de ce que je faisais, il serait donc arrivé à gagnerti50 kilos sur son poids primitif, soit 130 kilos. On voit donc que cet homme est venu vingt ans trop tôt ou
LES SUR-ATHLETES 43 I
plutôt que nos méthodes d'entraînement et notre matériel perfectionné sont venus vingt ans trop tard.
Une autre question très importante qui n'a jamais été envisagée et qui démontre
■^sa^**^*7
-iï.
Apollon en 1903
victorieusement la force musculaire extraordinaire d'Apollon, c'est que cet athlète a toujours travaillé avec ses muscles seuls, et qu'il n'a jamais eu besoin de recourir à sa réserve d'influx nerveux, comme font beaucoup d'athlètes qui suppléent à la force
musculaire par une dépense exagérée de l'influx nerveux, accomplissant plutôt un travail avec la volonté qu'avec les muscles des bras; par exemple, ces athlètes très énergiques et que nous félicitons pour leur énergie n'enlèvent leurs poids maxima qu'une fois de temps en temps, et, quand ils ne sont pas disposés, restent beaucoup en dessous de leurs records.
Exemple : un athlète de ce genre travaillant sans galerie pour
l'applaudir tirera à peine 60 kilos à l'arraché d'une main et son
record est pourtant de 65 ou 68 kilos. Sur vingt fois qu'il tirera
il ratera dix-neuf fois son poids maximum, à moins qu'il
Lne fasse un sérieux appel à son système nerveux, ce qui le
fatigue forcément par la dépense d'influx nerveux.
Apollon, au contraire, tirant avec ses muscles, arrachait son poids maximum tous les jours; on pouvait lui demander d'arracher ou de faire en volée 172 livres en poids à n'importe quel moment de la journée, il le faisait aussitôt et sans fatigue aucune. C'était donc la preuve, ou qu'il pouvait enlever un poids bien supérieur ou qu'il n'avait jamais besoin de faire un appel à la volonté pour enlever un poids lourd, preuve d'une réelle puissance musculaire.
Prenez cent athlètes, informez-vous de leurs records, et il y en aura au moins quatre-vingt-dix-neuf qui ne pourront vous faire de suite le poids maximum qu'ils annoncent. L'un ne sera pas échauffe, l'autre aura mal au bras, ou aux reins, un autre ne sera pas bien disposé, un autre sera fatigué, bref aucun ne vous dira comme Apollon disait : « J'arrache 172 livres », on les lui apportait et v'ian, du premier coup, les quatre poids montaient en l'air sans que les jambes fissent une flexion pour permettre au corps de passer sous le poids, comme beaucoup d'athlètes qui travaillent par temps de souplesse. Ce n'est pas le poids qui monte au bout du bras, c'est surtout le corps qui fléchit pour permettre au bras de se trouver tendu à moitié chemin.
Certains athlètes de im8o, par exemple, tombent assis sur leurs talons, les jambes complètement repliées sous le corps, le poids ne monte qu'à im2ode hauteur, le corps s'incline de côté pour permettre au bras tendre. Dès que celui-ci est tendu, les jambes se déplient, corps se redresse, le poids est arraché.
Apollon, lui, amène le poids à 2 mètres de hauteur au moins, le fixe au bout du bras sans avoir plié les jambes ni incliné le corps, le bras seul a travaillé. Jugez alors, s'il avait coordonné les mouvements et s'il avait plié les jambes en employant des temps de souplesse, ce que cet homme aurait pu amener au bout du bras.
Voici quelques tours de force accomplis par Apollon vant de nombreux amateurs et devant moi-même :
Un jour, à Lille, en 1889, Apollon fut matché contre l'athlète Batta: le jury chargé de fixer le choix des exercices imposa la barre à deux mains. Apollon n'en avait pas; que fait-il? il va choisir chez M. Garde, un marchand de
LES SUR-ATHLETES 433
vieux métaux, au boulevard des Écoles, deux roues de wagonnet montées sur un énorme essieu, dont le diamètre était hors de proportion, même avec les mains d'Apollon. Le tout pesait 118 kilos exactement et fut payé à raison de 10 centimes le kilo. De tous les ouvriers de M. Garde, habitués à manier les fardeaux les plus lourds, aucun ne put décoller de terre la barre de 1 18 kilos. Il y avait pourtant parmi eux le grand Edgard, im 86, un frappeur au marteau de devant, employé spécialement pour sa vigueur extraordinaire. Apollon prend l'essieu, le soupèse pour voir si l'outil est bon en mains et, satisfait, dit au patron : « Faites-moi conduire cela au théâtre des Variétés, cela ira. »
Le soir, du premier coup, Apollon enleva les roues de wagonnet comme s'il eût soulevé sa canne. Dans son match avec Apollon, Batta ne put qu'épauler en la reposant légèrement sur la poitrine, la fameuse barre qu'Apollon avait enlevée comme une plume, pourtant la pince de Batta était légendaire.
Un jour, en 1892, Apollon va à Lille avec Apollon
■p. , . r . , . t tenant 30 kilos à bras tendu par l'anneau
rons, ie lutteur, pour faire une série de représentations athlétiques. Il emmène avec lui son matériel dont une barre à deux mains
de 96 kilos vide, à quatre boules creuses, deux grandes et deux petites, disposées de la façon suivante :
Une barre reliait les deux grosses boules en passant par les trous percés au centre des sphères. Les boules étaient énormes et creuses et se chargeaient avec du sable qu'Apollon trouvait facilement dans chaque ville. Cela lui épargnait des frais de transport, puisque sa barre voyageait à vide.
Lorsque les deux grosses boules étaient mises en place, la barre sortait de 30 centimètres de chaque côté extérieur des boules; sur cette barre on vissait deux autres boules pleines dont le poids était de 20 kilos la pièce.
Dans un coffre spécial se trouvaient deux boules vides absolument pareilles aux petites boules à pleines et dont le poids n'était que de 3 kilos la J pièce.
Lorsque la barre était déposée dans les couloirs d'un cirque, ou dans une salle de théâtre ou de concert, les deux boules pleines étaient vissées aux grosses boules, ce qui augmentait de 34 kilos le poids total de la barre à quatre boules qui pesait alors 130 kilos.
Apollon arrachant 160 livres en barre
ne se fatiguait avec sa barre pouvaient
Lorsque l'athlète devait se servir de cet engin sur la scène, on enlevait les deux boules pleines et on vissait à leur place les deux boules creuses; de cette façon Apollon
pas et ne risquait pas de défoncer le parquet de la scène qui pesait ainsi vide 96 kilos, mais que peu de personnes bouger de terre à cause de la grosseur de la barre. J'avoue être au nombre de ces personnes. Je n'ai pas pu décoller de terre cette barre vide.
Les spectateurs qui avaient essayé de soulever la barre lorsqu'elle était chargée étaient pétrifiés d'admiration en voyant Apollon enlever facilement la barre sur la scène, et personne ne se doutait du subterfuge.
Or, un jour, la direction du théâtre des Variétés voulant permettre à ceux qui habitaient les alentours de Lille de venir voir Apollon sans crainte de rater le dernier train ou le dernier tramway, organisa une matinée avec quadrette de luttes pour le dimanche 18 décembre 1892.
Voici, prise dans mes archives, la coupure des journaux de l'époque annonçant cette séance :
A la demande d'un grand nombre d'habitués, demain dimanche SI (18 décembre 1892) à 3 heures, grand tournoi athlétique entre quatre amateurs de la ville de Lille et de Roubaix. Lutte entre MM. Masson et Louis le Faouet. Nouvel exercice de force par M. Apollon : le double haltère de 150 kilos !
C'était au moment de la fête de Roubaix. Au cirque franco-russe, à Roubaix, s'exhibait justement le fameux trio Rasso, composé de Nordmann, Hertzog et von Paar. Le cirque Lenka se trouvait également à Lille, à l'Hippodrome, et Batta y était engagé comme athlète.
Or les Rasso, ayant appris la présence d'Apollon à Lille, résolurent de profiter de la séance du dimanche après-midi pour faire la connaissance de ce colosse qu'ils n'avaient jamais vu, mais dont ils avaient entendu beaucoup parler par les artistes. Ils arrivèrent donc le matin vers 1 1 heures au théâtre des Variétés, juste au moment où Apollon, en compagnie de Pons, de Batta et de moi, surveillait la mise en place du tapis qui allait servir à la quadrette de luttes.
Immédiatement un athlète prévint la femme d'Apollon de la présence des Rasso, tout en lui racontant les tours de force accomplis par ces athlètes. Lorsque Mme Apollon eut # vu le grand Godefroy Nordmann qui paraissait, grâce à un p
ji^itor1
pardessus avec d'invraisemblables épaulettes américaines, plus
large qu'Apollon lui-même, elle prit peur, fit appeler son
mari et lui dit : « Tu vas te servir de poids très lourds, car
les trois Rasso viennent pour faire plus fort que toi et essayer de se faire engager aux
Variétés à ta place. »
LES SUR-ATHLETES 435
Apollon, rendu furieux par cette nouvelle, envoya chercher 2 5 kilos de sable par un garçon de café des Variétés, nommé Maës, grand admirateur de la force d'Apollon, et fit charger les grosses boules de sa barre avec ce sable qu'il avait fait mouiller pour le rendre plus lourd; on y mit donc les 25 kilos de sable mouillé, on revissa les petites boules creuses et Apollon souleva la barre pour s'assurer de son poids. La trouvant trop légère à son gré, il dit à Batta : « Fais-moi mettre encore une vingtaine de kilos de sable dans la barre et tu la feras porter au milieu de la piste ; quant à moi, je vais casser la croûte, puis je me mettrai en costume pour la représentation. »
Batta lui dit alors : « Ça va bien, mon vieux, tu peux aller, j'ai compris, t'occupes pas. »
Apollon s'en va, et, sur ces entrefaites, arrive Pons qui s'informe de ce que Batta allait faire. Après quelques explications, Pons lui dit : « Ne t'embêtes pas avec tout ça, nous n'avons plus le temps de recharger cette barre; tiens, voilà la clef du coffre aux boules, va chercher les boules pleines, visses-les au lieu de celles-là, Apollon est assez fort pour enlever ça, chez Joigneret il a fait 142 kilos. Et puis, d'ailleurs, J= s'il rate sa barre, on rigolera, on se paiera sa tête. »
Batta, très heureux de faire une farce à son ami Apollon^ changea les boules creuses pour les pleines et se tordait de rire en songeant à la mine d'Apollon quand on lui mettrait la barre en main. La barre était donc à ce moment-là de 90 kilos vide, plus 25 kilos de sable, plus 40 kilos de boules pleines, ce qui arrivait à un total de 155 kilos. Batta, pour se rendre compte du poids, essaya de soulever la barre et, grâce à sa force de mains, il parvint à se relever avec ce poids formidable, mais il avoua qu'il en avait plein ses bottes et qu'Apollon allait faire four (ce furent ses propres expressions).
La séance commença vers 2 heures, le parterre des Variétés avait été dégagé des fauteuils, les lutteurs et les athlètes devaient travailler au milieu du public. On apporta les poids qui étaient donc à la portée des spectateurs. Les lutteurs étaient Félix Bernard, Léon Masson, Louis Murret, dit le tambour -major de Lyon, travaillant sous le nom de Louis le Faouët, Paul Pons, trois Lillois nommés Pierre Cnude, Louis Moury, Joseph le Brasseur, un cousin de Batta, un faux lutteur qui se faisait appeler Rabasson et Desnouiez Adolphe, de Roubaix. L'athlète était Apollon. Batta faisait placer le matériel, car Apollon était encore dans sa loge où sa femme lui prodiguait des encourage- * ments et l'invitait à avoir de l'énergie pour prouver aux Rasso que l'homme le plus fort du monde était bien Apollon. Il n'y avait pas besoin de surexciter Apollon, il Tétait déjà suffisamment; Batta et Pons l'avaient fait mettre en colère en lui disant que le petit Rasso faisait fort en barre, qu'il allait essayer les poids d'Apollon, et que celui-ci n'avait qu'à bien se tenir, etc., etc.
1 Jl% I *<
Enfin, Apollon arrive en regardant bien fixement les trois Rasso, assis au premier rang, près des poids et des haltères. Apollon s'avance et dit au public :
« Messieurs, on m'a dit qu'il y avait ici des athlètes désireux de toucher à mes poids, je les tiens à leur disposition et offre une prime de 1.000 francs à quiconque pourra faire un seul de mes exercices. Je vais commencer par arracher 85 kilos d'une seule main avec les quatre poids que voici, 1 poids de 25 kilos et 3 poids de 20 kilos. Avis aux amateurs. »
Batta lui lie les quatre poids et Apollon arrache du premier coup les 85 kilos, les laisse redescendre entre les jambes sans les reposer à terre et les tire deux fois de suite à la volée.
Les Rasso regardaient mais ne bougeaient pas. ^Ly** Apollon fait une coiffe avec un poids de 25 kilos qu'il
y^-^" tient à bras tendu en coiffe, puis le fait passer en coiffe de la - main droite dans la main gauche, plusieurs fois de suite;
Apollon jongle avec un vrai poids de 50 kilos, le jette derrière son épaule droite, le rattrape par devant à la hauteur de son épaule gauche, puis le met à bras tendu avec une légère retraite de corps.
Les Rasso regardaient toujours mais ne bougeaient pas.
Apollon amène un haltère court de 143 livres avec une poignée énorme, le pose derrière lui les talons touchant les boules de l'haltère, et, allant chercher l'haltère derrière lui, l'arrache sans bouger les pieds ; c'est inouï, fantastique, et tous les connaisseurs présents applaudissent à outrance.
Les Rasso ne bougeaient toujours pas.
Apollon amène son poids rectangulaire de 80 kilos, l'arrache d'une main, le jongle et l'arrête à bras tendu pendant trois secondes, mais avec une retraite de corps assez sensible. C'est invraisemblable.
Les Rasso viennent toucher le poids et retournent à leurs places en se regardant ébahis.
On amène la barre à deux mains et Batta, annonçant la barre de 1 5 5 kilos, dit qu'Apollon offre une prime de 100 francs à tout homme qui peut prendre la barre à terre avec les deux mains et se relever complètement droit avec ce poids formidable.
Apollon arrive devant la barre, la soupèse pour chercher le milieu, la repose à terre, recule de deux pas, arrive sur la barre et du premier coup l'épaule à la hauteur des yeux, la jette en { l'air sans la poser sur la poitrine, la fait glisser sur une main, la tient en équilibre d'une seule main en levant une jambe à Féquerre, puis la laisse tomber du haut des bras, la reçoit sur les avantbras à la saignée et la repose à terre délicatement.
Apollon avait enlevé une barre de 310 livres sans s'apercevoir un seul instant
LES SUR-ATHLETES
qu'elle était beaucoup plus chargée qu'il ne l'avait demandé. Quant à Batta, Pons et moi, nous nous regardions comme des bêtes curieuses et nous eûmes alors l'impression que jamais on ne connaîtrait la force d'Apollon.
La barre reposée, les Rasso se regardèrent et le plus fort vint pour la toucher. A grand'peine il put la soulever de terre, mais quand il voulut se redresser, la barre lui échappa avant même qu'elle ne fût à hauteur des genoux. Si l'on considère que cet homme faisait 130 kilos en barre, on jugera de la différence de force qu'il y avait entre
Apollon a Lille, en 1892 enlevant sa double barre de 155 kilos et se tenant en équilibre sur une jambe
lui et Apollon. Il est juste de dire que la grosseur de la barre handicapait Rasso qui n'avait pas la force de main nécessaire pour serrer une telle barre.
Quand Apollon vit que Rasso ne pouvait rien faire avec sa barre il dit bien haut à Batta, avec un petit air protecteur : « Il n'est pas mauvais le petit, qu'en dis-tu, Batta? je croyais bien qu'il allait gagner la prime de ioo francs. » Alors Batta, heureux comme un roi, répondit à Apollon : « Il pourra gagner la prime, mais il faudra qu'il mange encore de la soupe pour cela. »
Huit jours après, les Rasso, délaissant le nom de Rasso qui leur avait procuré tant de succès et d'engagements fructueux, s'exhibaient sous le nom des trois Apollons, rendant ainsi un hommage indirect à l'homme qui les avait stupéfiés.
Comme il est dommage que des performances pareilles ne puissent être homo-
loguées et qu'on ne puisse certifier le poids de la barre enlevée par Apollon. La barre ne fut pas pesée exactement, personne ne songeant qu'un jour viendrait où les poids et haltères codifiés seraient un sport sincère, loyal, ayant ses archives.
Un jour, Apollon vint à mon école de culture physique de Lille pour y donner une représentation exclusivement réservée aux élèves de l'école. Une barre à deux
Au Club athlétique roubaisien N° I. L'auteur posant le pied sur la mauvaise barre de 102^500, qu'Apollon enleva à bout de bras
et que peu d'athlètes soulevèrent de terre d'une seule main. N° II. Jules Parent, l'hercule du Nord.
mains de 205 livres gisait au milieu de la piste : cette barre était renommée dans tout le Nord pour sa difficulté. La barre tournait dans les boules lorsqu'on voulait la soulever de terre et peu nombreux étaient les athlètes qui avaient pu la soulever de terre d'une main et la tenir jusqu'à la hauteur des genoux. Cyclops, Noël le Gaulois, pour ne citer que ceux-là, n'avaient pu soulever cette barre à 1 centimètre du sol. Et pourtant ces deux hommes étaient remarquablement forts. Léon Sée et Vandenocke seuls, dans tout le Nord, avaient soulevé cette barre au premier essai.
Je dis à Apollon que le fait de soulever cette barre équivalait à un brevet d'homme
T. Parent A A
f Club athlétique Lillois f
L'Auteur
La barre de 70 kilos
qu'Apollon mit à bras tendu
pour se punir de l'avoir ratée à l'arraché
La barre de 80 kilo; qu'Apollon arracha
La Salle du Club athlétique de Roubaix
avec le matériel de poids et haltères qui servait pour l'enregistrement des records dans le Nord
Les plus fameux athlètes ont travaillé avec ce matériel :
Apollon, Bonnes, Paxton, Poiré, Vanderzande, John Grunn, etc., etc.
fort, il sourit incrédule, croyant que ]® voulais le mystifier; mais, voyant mon air sérieux, il soulève la barre à droite, la soupèse comme s'il avait une canne, la fait
sauter à im 20 du sol, la rattrape avec la main gauche et, me regardant pour voir si je ne me moquais pas de lui, la reposa à terre en disant de sa voix de basse-taille : « Je crois que je l'arracherai. » Immédiatement, nous nous récrions tous, mais Apollon enlève son veston, relève sa manche, exhibe son avant-bras formidable, vient sur la barre et du premier coup l'arrache au bout du bras, la fait passer au-dessus de sa tête et l'envoie à 3 mètres derrière lui, manquant d'écraser un amateur, M. Paul Corman, qui arrivait derrière Apollon au moment où le colosse venait d'empoigner la barre.
Une autre fois, toujours à mon école
Léon Sée
le seul amateur lillois qui réussit à enlever
du premier coup
ma mauvaise barre de 102 k» 500
de Lille, je. lui présente une barre à deux mains de 70 kilos avec une grosse poignée, personne parmi les plus forts n'épaulait cette barre d'une main; bien mieux, je ne pouvais la soulever de terre avec une main et pourtant j'arrachai 65 kilos à cette époque.
Apollon prit la barre et tira. machinalement, sans se douter qu'elle allait lui échapper des doigts. Quand il vit que sa main s'était ouverte et qu'il avait raté 70 kilos à l'arraché, il devint furieux, se précipita de nouveau sur la barre, l'arracha comme une plume, la descendit à bras tendu et la tint trois secondes le bras placé dans la position horizontale. Evidemment le bras n'était pas bien tendu, le corps avait une retraite assez forte, le bras était tourné légèrement à l'extérieur, mais si l'on veut songer à l'effort déployé pour arrêter une barre de 70 kilos à bras tendu, on reste confondu de la vigueur des ligaments articulaires et des muscles de cet homme.
Eugène Vandenocke
le seul amateur roubaisien qui réussit à soulever du premier coup ma mauvaise barre de i02k£ 500
LES SUR-ATHLETES 44I
Ceux qui n'ont pas vu ce tourne force ne peuvent comprendre un pareil effort
Apollon a 30 ans
qu'on ne peut non plus évaluer en kilos, puisque le mouvement n'est pas correct et ne peut être compté comme bras tendu.
Un athlète du Nord, l'amateur Florent Marchand, célèbre pour sa force, assistait à cette séance (nous étions 60 à 70 spectateurs ce soir-là et tous connaisseurs). Il enlevait 112 kilos à deux mains, arrachait environ 70 kilos d'une main. Quand il eut vu un pareil exploit, il dit : « Nous sommes tous des avortons, et, à partir d'aujourd'hui, je ne touche plus un poids ni une barre »; il tint parole et se retira de la piste.
Une autre fois, c'était chez Paris, l'homme à la chaloupe, en présence de Sandow. On présenta à Apollon quatre poids de 20 kilos pour faire un arraché et on voulut les attacher pour lui faciliter la besogne.
— Veux-tu un mouchoir? dit alors Paris à Apollon en le voyant approcher son énorme main Mes poids, sans que ceux-ci.
fez fussent liés.
— Et pourquoi faire ? répondit tranquillement le fameux colosse. Me prends-tu pour un morveux pour m'offrir un mouchoir?
Passant alors un doigt dans chacun des quatre anneaux, il réunit les quatre poids dans sa serre prodigieuse, et, d'un seul effort, les enleva à bout de bras, en dépit des
meurtrissures que lui fai entre-choqués.
Ce fut une véritable tateurs de ce rare exploit, à féliciter Apollon. Il le force était tout simplement verra sans doute plus ac
Encore un tour de se passait à mon école du
J'avais à cette époque çon, qui s'était fait faire
saient aux mains les poids
stupéfaction parmi les specet Sandow fut le premier pouvait, car ce tour de inouï, et tel qu'on ne le compli par un autre, force d'Apollon. La scène faubourg Poissonnière, un élève, nommé Brianune barre spéciale dont les boules en forme de disques, sortes de grosses pastilles, avaient fait donner à l'engin le surnom de « pastilles de Briançon ». La barre en était très souple, et, par suite de la forme des « pastilles », était très commode à manier. Aussi Briançon l'avait-il fait faire beaucoup plus lourde que ce qu'il faisait en barre ordinaire; elle pesait 92 kilos : soit 41 kilos chaque pastille et 10 kilos la barre elle-même. Mais vint un temps où, ne voulant plus pratiquer les gros poids, il fit cadeau de sa barre Victorius, à qui il nous pria de l'expédier.
Précisément, le jour où l'on était en train de la démonter pour l'emballer, Apollon vint me rendre visite, avec le secrétaire de l'H. C. F., M. Louis Chappellier, où ils se rencontrèrent avec l'athlète Batta qui était chez moi.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? fit-il en me montrant la barre en question.
— Ça, lui fis-je, c'est la pastille de Briançon que je vais envoyer à Victorius à qui Briançon vient d'en faire cadeau.
— Ah ! dit simplement Apollon.
Et il parla d'autre chose. Pendant ce temps mon garçon continuait le démontage et l'emballage de la barre. Ayant démonté l'une des pastilles, il lui fallut la transporter à l'autre bout de la salle, et il le fit, je vous prie de le croire, à deux mains et avec
• beaucoup de difficulté.
1 Apollon avait vu l'effort qu'avait dû faire le pauvre bougre; aussi quand il l'aperçut sur le point de recommencer un deuxième voyage avec la deuxième pastille :
— Laisse ça là, va, lui dit-il, je m'en vais te porter ça.
Et, le plus naturellement du monde, saisissant par la coiffe la pastille placée sur champ, il la transporta ainsi au bout de son bras, serrée dans son énorme pince, et vint la déposer, sans effort apparent, à l'autre bout de la salle.
— Tieng's, me dit-il, preng' une pastille ! Si Ton songe que la pastille en question
pesait 41 kilos, et qu'elle avait environ 12 centimètres d'épaisseur, on reste rêveur devant un tel exploit. Je ne l'aurais certes , jamais cru, si je ne l'avais pas vu moimême. Mais je l'ai vu, de mes propres yeux vu, et cela m'a convaincu une fois de plus que la force d'Apollon n'avait pas de limites ; l'athlète Batta, qui avait pourtant une force de mains remarquable, essaya vainement des deux mains de soulever à la coiffe cette pastille d'un nouveau genre. Il ne put parvenir à la décoller de terre, aussi garde-t-il une admiration sans bornes à Apollon, surtout depuis qu'il a vu l'enlèvement de la pastille. Un autre jour, il vint au 48, faubourg Poissonnière; dans un coin il avise une dumb-bell en forme de cloche et me dit : « Qu'est-ce que c'est que cette machinelà ? »
« C'est pour le soulevé de terre à deux mains : on se place devant la cloche et on empoigne la barre qui la traverse ; elle pèse en ce moment 500 livres. John Grùnn, qui est très fort, vient de la soulever de terre à deux mains très aisément et plusieurs fois de suite. »
Apollon s'approche, la soulève en jouant, regarde à l'intérieur et voit la barre qui traverse la cloche de part en part, il passe son énorme main par le trou de charge, empoigne la barre et tire d'une seule , main en s'appuyant de l'autre sur la rampe de l'escalier à portée \ de sa main .
Lentement, comme une lourde voiture qui démarre, l'énorme masse s'ébranle, se soulève et reste suspendue à la main du colosse qui vient tout simplement de soulever d'une main ce que les hommes les plus forts bougeaient avec peine à deux mains. Les spectateurs présents, absolument mé-
Apollon et l'amateur d'Aoust, de Verviers
Je lui dis
Apollon et sa Femme
dans mon cabinet anthropométrique du faubourg Poissonnière
dusés, ne pouvaient plus parler tant leur surprise était extrême. La dumb-bell pesait exactement 500 livres.
Un autre jour, Apollon arrive me voir à mon retour du championnat d'Angleterre
où j'avais emmené Maspoli qui fut champion d'Angleterre en battant avec facilité les plus forts amateurs anglais. Je lui raconte les péripéties du voyage et lui dis :
« J'ai vu à Londres un homme terrible comme force de mains, c'est Paddley, un Anglais instructeur à l'école Sandow de Londres, il a battu le record du dynamomètre Régnier (position réglementaire) qui appartenait à Batta avec 121 kilos ; il a amené 132 kilos, c'est fantastique, le record est donc battu de 11 kilos. »
Tout en parlant, je lui montre le dynamomètre Régnier, suspendu dans mon cabinet anthropométrique et qui sert à enregistrer la force des élèves aux différentes périodes de leur entraînement. Apollon, les mains dans les poches de son veston, regardait distraitement le dynamomètre, comme un objet de peu d'importance, jamais il n'avait voulu essayer tous ces trucs-là, comme il me disait. J'aurais voulu le faire presser pour voir ce qu'il aurait fait, mais ça n'était guère facile; pourtant j'avais mon idée et elle était bonne, comme on va le voir par la suite. « C'est égal, dis-je à Apollon, ce pauvre vieux Batta qui avait le record depuis longtemps ne pourra plus le reprendre à Paddley, qui est jeune et en pleine force, tandis que Batta ne peut plus faire de progrès actuellement, et alors tu vois, mon vieux Louis, voilà encore un record qui échappe aux Français, et il ne reviendra plus en France, car je ne connais pas d'hommes pour reprendre ce record. »
Pendant la conversation, je guignais du coin de l'œil le brave Apollon pensif, et je suivais le travail qui se faisait lentement dans son cerveau de colosse. Il réfléchissait et regardait toujours le dynamomètre, je le sentais faiblir et je tentais un grand coup. « Batta, dis-je à Apollon, me disait l'autre jour. « Il n'y a qu'un homme qui puisse
Apollon
quand il battit le record du monde du dynamomètre Dans ses mains, le Régnier qu'il amena à 153 kilos
LES SUR-ATHLETES
« battre mon record à coup sûr, c'est Apollon, mais il ne voudra pas essayer ton appa- « reil, il a trop peur de se faire mal. D'ailleurs un tour de force à faire sans poids ne « l'intéresse pas, il croit toujours qu'il y « a du truc. »
Apollon, en entendant ces mots, sort ses mains de ses poches, et, avançant son énorme dextre vers l'appareil, me dit : « Comment faut-il faire pour faire marcher ce truc-là ? »
Je lui montre une seule fois, remets l'aiguille en place et passe l'appareil à Apollon qui met ses deux grosses mains sur les poignées et fait une simple pression sans qu'un muscle de son visage ne bouge.
L'aiguille du dynamomètre fait un bond et arrive du premier coup à 153 kilos, battant de 2 1 kilos le record de l'Anglais Paddley. Apollon me tend l'appareil et me dit en se frottant les mains et en faisant une grimace : « Tu ne m'auras plus avec tes trucs, ça fait mal aux mains, je n'essaye plus. »
Et, malgré mes prières répétées, il ne voulut plus toucher le dynamomètre. J'estime que ce jour il aurait pu amener facilement 170 à 180 kilos de face, car il n'avait pas eu le temps de presser et n'avait fourni aucun effort. Un jour, à Bordeaux, en t888, Apollon était engagé pour la durée de la foire dans l'arène de Jantien.
En face de sa loge se dressait une autre loge foraine où se trouvaient André Brandelli, dit le petit André de Paris, et Victor Jadin, alors dans toute leur force.
Des amis communs aux trois athlètes s'entretinrent de la vigueur respective des champions et finalement on paria que Jadin ferait un exercice qu'Apollon ne ferait pas.
Jadin consulté répondit qu'il défiait tout athlète, y compris Apollon, d'enlever à la volée son fameux haltère à plaques tournantes qu'on appelait le « rouleau de Jadin ». Ce rouleau pesait 1 30 livres et Jadin le faisait «avec beaucoup de mal, à cause de la barre très grosse et qui tournait dans les plaques. On répéta le propos à Apollon et celui-ci dit : « Amenez-moi l'engin et vous verrez ce que j'en ferai. » On va chercher Jadin qui arrive aussitôt, suivi de nombreux athlètes, parmi lesquels Félix Bernard, Eugène Robert et le petit Victor, dans la loge d'Apollon avec son fameux haltère, et le jette aux pieds de l'hercule, en le défiant de l'enlever. Apollon lui dit : « Enlevezle d'abord et nous verrons ensuite. »
Eugène Robert
le Président de la S. A. M. qui assista à plusieurs records d'Apollon
Jadin rassemble ses torces, empoigne son rouleau, et, avec beaucoup de mal, l'enlève à la volée une seule fois et le laisse retomber.
Apollon regarde les spectateurs et dit : « A combien sommes-nous ici? » On comptr et il y avait douze personnes. « C'est bien, dit-il, je vais le faire une fois pour chaq personne. » Il empoigne l'haltère, l'enlève à la volée et dit, une, il le descend,
Au Club des Bouchers de La Villette Le rouleau de Jadin marqué d'une croix
remonte et compte deux; et ainsi de suite, jusqu'à douze fois, sans lâcher l'haltère. Il se relève ensuite et dit : « Il n'y a plus personne à servir? » Sur ces entrefaites, la bonne du café où les athlètes mangeaient arrive dire que le déjeuner est servi; Apollon rebaisse l'haltère, l'enlève encore une treizième fois et crie de sa voix de stentor : « Voilà pour la servante !»
André, Brandelly et Jadin ne se comparèrent jamais plus à Apollon. On le comprend sans peine.
Le rouleau de Jadin est à présent au club des Bouchers de La Villette.
LES SUR-ATHLETES
André Brandelli, qui fut un athlète extraordinaire, nous a cité un tour de force prodigieux accompli par Apollon à la foire de Bordeaux, en 1889.
André, qui était très fier de sa force, avait une barre à deux mains de 252 livres ; il était le seul, à l'époque, à pouvoir l'enlever. Il l'emmena avec lui à Bordeaux et, les jours de grande séance, il enlevait en deux temps sa fameuse barre de 252 livres, ce qu'on n'avait jamais vu faire auparavant.
Un jour qu'André était à l'entraînement, Apollon, piqué par les paroles d'André, qui prétendait être le seul capable d'enlever la barre, enleva son veston et son gilet, soupesa la barre et, prenant son élan, arriva sur l'engin et d'un seul coup il l'arracha à deux mains sans arrêter à l'épaule comme faisait André.
Vous dépeindre la stupéfaction de Brandelli serait impossible. Aussi ne faut-il pas toucher à Apollon devant le petit André, car il se fâcherait tout rouge.
Une autre fois, à Neuilly, Apollon s'exhibait dans la loge de Marseille en compagnie d'une troupe d'athlètes, parmi lesquels il y avait Max Sergy, le speaker bien connu, qui fut lui-même un excellent lutteur. Pour ne pas fatiguer le bon colosse, le directeur avait mis à sa disposition trois faux poids de 20 kilos pesant 10 kilos pièce (que les lutteurs nomment poids tocs) et un vrai poids de 20 kilos (que les lutteurs appellent poids chouat). Apollon avait donné un autre nom aux faux poids, il les appelait des casseroles, parce qu'ils sonnaient le creux. Apollon était présenté au public comme le roi de la force et le seul au monde arrachant quatre poids de 20 kilos à chaque représentation.
Or donc, il advint qu'un jour Apollon était flemmard ; il avait passé la nuit à boire du Champagne en compagnie d'amis enthousiastes de la force d'Apollon et qui lui faisaient raconter ses exploits en buvant force coupes de Champagne. L'hercule, ne voulant pas travailler, prétexta un malaise pour ne pas monter en parade et aller prendre un peu de repos.
Max Sergy, qui est très farceur, de concert avec les lutteurs de Marseille, résolut de jouer un bon tour à Apollon. Le voyant attablé devant un déjeuner réparateur, les athlètes allèrent cacher les poids tocs et les remplacèrent par de vrais poids de 20 kilos. Max fut chargé par son patron de présenter lui-même Apollon au public lors de la première séance qui avait lieu à 4 heures.
Vers 3h 30, on vit le brave colosse se lever de table, légèrement congestionné, l'abdomen arrondi par le repas substantiel qu'il venait de faire, tout somnolent et plutôt prêt à se coucher qu'à s'habiller pour monter en parade. Enfin, Marseille insista et Apollon se mit en tenue, mais en maugréant.
Le boniment fini sur la parade, le public entra dans la baraque et les tours de force commencèrent. Max s'avança et dit : ce Mesdames, messieurs, nous avons l'honneur de vous présenter le roi de la force, Apollon, l'homme le plus fort du monde, qui va vous le prouver en enlevant comme une plume ces quatre poids de 20 kilos liés ensemble ; nous vous prions
44# LES ROIS DE LA I^OrCE
de bien prêter votre attention à ce tour de force unique au monde; remarquez la facilité avec laquelle Apollon travaille !»
Pendant ce temps-là, Apollon, en pleine digestion, soufflait comme un bœuf et
appuyait ses deux mains sur son ven-
^%^Vvir *' ' iilm-ïïiiiir' '' * : ' ' ' tre gonflé par l'abondant déjeuner.
On lie les quatre vrais poids de 20 kilos et on les met au milieu de la piste. Max dit : « Attention ! »
Apollon envoie son plus gracieux sourire, se baisse, ramasse les poids
et les soulève de terre, les trouve
lourds, les repose à terre et se relève tout congestionné. Il jette un coup d'œil à droite, un coup d'œil à gauche sur les lutteurs impassibles, recule de quelques pas, souffle un peu, se presse le ventre avec les mains et revient sur les poids. Il se baisse de nouveau, ramasse les poids, les soulève de terre et les trouve encore
plus lourds; il jette un coup d'œil à droite, un coup d'œil à gauche et voit luire des sourires sur les visages de ses camarades. Alors il comprend qu'il est le jouet d'une farce ; il lance des regards furieux à Max et dit, avec sa voix de contre-basse, ces paroles incompréhensibles pour le public, mais très explicites pour les lutteurs : « Mesdames et messieurs, ordinairement j'ai trois casseroles, mais je m'aperçois que j'ai des amis qui ne les aiment pas, alors ça fait quatre chouats. Heureusement, Apollon est toujours là! »
Aussitôt ces paroles dites, Apollon empoigne les quatre poids et, malgré la gêne qu'il ressent de son déjeuner, il les arrache comme une plume, puis, jetant un regard de triomphe vers ses amis, il fit le tour de la piste avec ce fardeau énorme à bout de bras.
Les lutteurs étaient pétrifiés d'admiration devant ce tour de force accompli dans de si mauvaises conditions, après une nuit passée sans sommeil et un repas pris sans ménagement. Apollon, croyant qu'il n'aurait qu'à enlever 50 kilos, n'avait pris aucune précaution et avait englouti force victuailles. Et chacun sait qu'aussitôt après un repas copieux il est presque impossible de produire un effort sérieux.
Une autre fois, à Lille, il lui arriva une mésaventure avec la grille en fer qui faisait partie de son matériel ; mon ami Léon Sée a publié à ce sujet dans La Culture Physique, la curieuse anecdote qu'on va lire et dont le titre est :
Apollon
lorsqu'il avait 51 centimètres de bras et 44,5 d'avant-bras
CA
LES SUR-ATHLETES