LE CHAMPION DE LA FORCE
Au point de vue des exercices corporels, l'Angleterre est le pays des extrêmes. On» n'y voit pas comme chez nous de bons bourgeois, voire des aristocrates pourvus des meilleurs quartiers, se livrer aux sports physiques en bons pères de famille, un peu pour amuser leurs amis, beaucoup par hygiène ; ils ne font rien d'extraordinaire, de phénoménal, ils se contentent de bons « records » moyens, sans jamais descendre ou monter, comme on voudra, aux excentricités des risque-tout ; cela suffit à leur santé, à leur satisfaction personnelle et à la nôtre.
Chez nos voisins, nulle chose à demi; c'est tout ou rien. Il leur faut les plus forts pugilistes, les plus fameux diplomates et les clowns les plus élastiques, les plus adroits
gymnasi arques et les mangeurs les plus gros (le dernier vainqueur pèse 480 livres à jeun !), enfin le plus fort des plus forts athlètes du monde entier.
Seulement, je crois que, cette fois, leur prétention va subir un rude échec, celui qui a le plus de chances jusqu'à présent d'enlever la palme et le titre de « champ i o n des hommes forts » étant un Français, ou plutôt un Franco -Canadien, nommé Louis Cyr.
Positivement, Louis Cyr n'est pas ordinaire et Milon de Crotone qui portait , comme l'on sait, un bœuf sur son dos, après l'avoir au préalable assommé d'un coup de poing, me paraît être dépassé de plus d'une coudée.
Louis Cyr, en effet, porte sur son dos dixsept personnes placées sur une plate-forme, soit un poids de 1.472 kilos. Et il peut faire mieux ! — mais il se réserve pour l'effort final dans la lutte très sérieuse qu'il aura à soutenir contre ses nombreux concurrents.
Ses autres exercices sont à l'avenant :
96 livres de fonte portées horizontalement à
bras tendu ; haltère de 220 livres enlevé verticalement d'une seule main, etc. Toujours comme Milon, brisera-t-il une forte corde, enroulée autour de sa tête, par la seule contraction des veines frontales ? On affirme qu'il peut le faire.
Louis Cyr a vingt-huit ans. Sa taille est de imfj6, son tour de poitrine de im47 ; la
Louis Cyr au moment où il va soulever sa femme pour la poser en équilibre sur son menton
Louis Cyr
soulevant 535 livres d'un doigt
circonférence du bras droit à la hauteur du biceps est de 55 centimètres; son poids est énorme, 133^500.
Avec cela, ce qui est extraordinaire pour un homme d'un tel poids, pas de graisse du
tout ; il est tout en chair, en ^vj muscles durs comme du fer. Son frère, Pierre Cyr, ne pèse que 65 kilos. Louis le porte à bout de bras avec la plus grande facilité.
Le « Championnat des hommes forts » est organisé à Londres par un périodique anglais, le Sporting Life, s'occupant spécialement de sports athlétiques et en particulier de gymnastique.
Tous les hommes forts du monde sont admis à concourir, moyennant le dépôt préalable d'une somme de 2.500 francs environ.
Le montant total des dépôts et les trois quarts de la recette reviendront au vainqueur.
C'est M. Fox, un nom de policeman que Jules Verne a popularisé, directeur de la Police- Galette de New-York, qui a versé pour Louis Cyr les 2.500 francs exigés.
Sandow, le plus fort des athlètes anglais, est le concurrent le plus sérieux du champion français.
Ses partisans qui, paraît-il, pontent ferme sur lui, ont bon espoir qu'il parviendra à vaincre son adversaire.
Mais la majorité du public du music-hall où s'entraînent les concurrents ne doute pas de la supériorité de Louis Cyr.
Nous serons fixés sur l'issue de la lutte dans le courant de décembre ; dans une quinzaine de jours nous saurons qui l'emporte du fils de John Bull ou du descendant des mâles Gaulois.
En attendant, on affirme qu'il y aurait bien des pleurs et des grincements de dents et aussi de nombreux retraits de banknotes à la Banque d'Angleterre si Sandow restait sur le carreau, tant les Londoniens se passionnent pour ce match d'un nouveau genre. Il dut en effet en être ainsi, car Louis Cyr fut vainqueur.
Louis Cyr est très estimé en Amérique et surtout au Canada où il est né. On aime en lui le gentleman, l'homme de bonnes manières, l'homme moral surtout, qui fait honneur à la race canadienne.
Louis Cyr a parcouru le monde pendant nombre d'années, et jamais un reproche fondé
Louis Cyr avec le trophée qui lui fut donné par le Club de Montréal
LES SUR-ATHLÉTES 463
n'a pu lui être adressé. Son frère, Pierre Cyr, est son digne compagnon, et Mme Louis Cyr est une personne respectable sous tous les j-apports. Partout où cette famille s'est présentée, elle a reçu le meilleur accueil.
Nos gravures représentent Louis Cyr se préparant à enlever, avec une seule main, sa femme qui est en équilibre sur une espèce d'échelle. Louis Cyr la pose avec une seule main sur son menton et la tient ainsi en équilibre. Il enlève aussi sur ses épaules une plate-forme sur laquelle se tiennent quatorze hommes.
Voici quelques autres exercices du colosse canadien :
Il se met à genoux et soulève, dans cette position, un tonneau de ciment pesant 200 livres qu'il épaule et développe au-dessus de sa tête. Il prend le même tonneau debout par un rebord et avec une seule main le charge sur l'épaule. Il enlève à deux mains 274 livres qu'il épaule d'un seul temps.
Il présente ensuite un tonneau de ciment sous lequel on met une feuille de papier, les amateurs et les athlètes sont invités à soulever le tonneau pour que l'on puisse retirer la leuille qui est en dessous. Aucun athlète n'a pu décoller de terre ce poids formidable. Louis Cyr l'enlève a chaque représentation avec une facilité remarquable.
Louis Cyr fut proclamé champion des leveurs de poids par la Police-Galette de New- York qui organisa, à plusieurs reprises, des rencontres entre les hommes forts.
Irving Montgomery, le faux Sandow
Un jour les athlètes Cyclops et Irwing Montgomery (qui se faisait appeler Sandowe), en passant à Montréal (Canada), s'attaquèrent à Louis Cyr, et voici, pris sur les journaux de l'époque, le compte rendu des séances où Louis Cyr prouva sa supériorité d'une façon indiscutable.
LOUIS CYR, SANDOWE ET CYCLOPS
Les Trois Athlètes au Lycéum